‹ La démocratie religieuseChapitre 5 sur 128 · Action française du 1er juillet · texte numérisé non relu

Action française du 1er juillet

2. Cette formule du dilemme de Marc Sangnier, celle que l'on discute ici, a paru dans le Sillon du 25 mai 1904, à la fin d'un article consacré aux tristesses et aux déconvenues qui venaient d'accabler M. Georges Deherme. le fondateur de la Coopération des idées et de Y Université populaire du faubourg Saint-Antoine, dépouillé par arrêt de justice de l'œuvre de toute sa vie. U Action française du 15 mai 1904 avait consacré aux justes plaintes de M. Deherme des commentaires très étendus, que le lecteur aura peut-être avantage à relire dans leur texte : d'une part, en effet, Marc Sangnier s'est largement inspiré de ces commentaires dans les discussions qu'il a soutenues depuis, et d'autre part je m'y suis référé aussi plusieurs fois ici.

Aloys de Liechtenstein, l'archiduc héritier de la couronne austro-hongroise sont les plus illustres représentants du parti chrétien social en Europe : je ne les crois hostiles ni l'un ni l'autre au positivisme monarchique de V Action française, qui, de son côté, ne professe aucune hostilité à l'égard de leurs doctrines. Marc Sangnier répondra qu'il ne parle que pour la France; mais je demanderai s'il exclut du parti chrétien social le marquis de la Tour du Pin, qui a contribué à fonder ce parti : Y Action française n'a jamais exclu le marquis de la Tour du Pin du positivisme monarchique.

Au surplus, Marc Sangnier devrait consentir à jeter sur l'Aclion française un regard moins tendre, mais plus lucide. Il verrait dans nos rangs autant de croyants catholiques que de libertins. Peut-être même verrait-il moins de ceux-ci que de ceux-là. Si notre directeur Henri Vaugeois n'est qu'un admirateur et un amoureux du catholicisme, Léon de Montesquiou, président de notre Conseil d'administration, est bel et bien un catholique croyant et pratiquant. Marc Sangnier pourra le rencontrer au pied des autels. Louis Dimier, Cavalier, Jean Rivain, le baron de Mandat-Grancey, Richard Cosse, le comte de Lantivy1, professent les mêmes croyances que Sangnier. User des pinces du dilemme pour les exclure du christianisme social, c'est, il me semble, raffiner l'injustice à leurs dépens ; c'est les toucher dans leur spirituel et dans leur temporel et les damner, en somme, après les avoir décriés. Je n'ai pas le mandat de traduire ici leurs protestations, mais, les ayant vus mécontents, j'ai bien le droit de le noter.

Leur mécontentement prouve en effet que Marc Sangnier décrète un conflit éternel entre gens qui peuvent s'accorder. Bien que Y Action française se déclare amie du Sillon, le Sillon a le droit de se déclarer hostile à V Action française : c'est en tant que Sillon, mais ce ne peut pas être en tant « que chrétien social », puisqu'il y a d'excellents « chrétiens sociaux » dans le camp de l' Action française.

1. Notre contingent de Bdèles catholiques s'est augmenté depuis que ces lignes ont été écrites. Il suffira de rappeler la plus importante de ces recrues, Bernard de Vesins. emprisonné du 8 février au 14 juillet 190C pour avoir défendu, avec quatre compagnons dont trois membres de l'Action française, l'église de Saint-Symphorien à Versailles.

J'avoue du reste que, nous-mêmes, à l'aile gauche de V Action française, nous avons été les plus surpris quand Sangnier nous a relégués dans une position aussi directement contraire à la sienne ; car, estimions-nous, s'ils se recrutaient uniquement parmi les catholiques, s'ils se conformaient à la règle de l'Eglise catholique, les « chrétiens sociaux » devaient trouver chez nous, sur le terrain économique et politique, des alliés ardents, nullement des contradicteurs; nous nous sentions certains de les seconder avec d'autant plus de vivacité qu'ils seraient plus précisément catholiques et se distingueraient davantage des sectateurs de ce christianisme inorganique qui dicta la Réforme et la Révolution. Toutes nos idées favorites, ordre, tradition, discipline, hiérarchie, autorité, continuité, unité, travail, famille, corporation, décentralisation, autonomie, organisation ouvrière, ont été conservées et perfectionnées par le catholicisme. Comme le catholicisme du moyen âge s'est complu dans la philosophie d'Aristote, notre naturalisme social prenait dans le catholicisme un de ses points d'appui les plus solides et les plus chers.

C'est là-dessus que le catholique Marc Sangnier est venu nous dire :

— Non seulement vous ne pensez pas comme nous sur les dogmes surnaturels, mais il y a une incompatibilité radicale entre votre politique positiviste (ou « païenne ») et la nôtre, qui est chrétienne par-dessus tout.

Voilà qui est penser rigidement, voilà qui est parler plus sèchement encore. Car enfin une pensée politique peut être « chrétienne avant tout » sans rien opposer à la nôtre. Elle cherche, il est vrai, dans la métaphysique et dans la religion des justifications que nous n'y cherchons pas. Mais que justifiet-elle ainsi par le surnaturel ? Des lois naturelles. Or, ces lois naturelles, si nous les saisissons, si nous les formulons dans les mêmes termes que la « pensée chrétienne », nous avons bien le droit de dire que cette « pensée chrétienne » est d'accord avec nous, comme nous avec elle, sur le terrain particulier, défini, spécifié et circonscrit de ces lois.

Démocratie religieuse. •*

Des exemples. Les philosophes chinois ont fort bien vu ce que notre maître Le Play formule en ces termes : « l'individu n'est pas une unité sociale » : refuserez-vous de communier avec ces Chinois dans la vérité naturelle? Le mathématicien positiviste Auguste Comte a formulé plus rigoureusement la même loi quand il a dit : « la société humaine se compose de familles et non d'individus », et, non content de donner cette formule, il en a aussi proposé une explication analytique profonde, qui nous conduit jusqu'au seuil de l'ontologie : certains positivistes en sont intimidés ; ils n'osent pas suivre leur maître dans cet effort de rationalisme ! Pourtant la divergence ne peut les empêcher d'admettre avec lui le point de fait d'abord constaté. Arrive un de ces brillants philosophes platoniciens ou chrétiens, de la race de Bonald ou de Ballanche, qui, dévoilant les desseins de Dieu sur le monde, couronne l'explication mathématique d'une raison métaphysique : ceux d'entre nous qui suivaient Comte dans son théorème se feraient un scrupule de pousser la déduction aussi loin. Ils s'arrêtent. Mais, sur la loi statique des sociétés humaines, en sont-ils moins d'accord avec ceux qui l'expliquent par des hypothèses de métaphysiciens? Et si cette dernière troupe de philosophes se scinde de nouveau à l'endroit où Bonald ouvrira Bossuet et, prenant sa Politique tirée de l'Ecriture sainte, rendra compte de la famille par le Décalogue, s'il se trouve de purs métaphysiciens que cette théologie révélée éloigne et décourage, en sont-ils moins tombés d'accord avec Bonald et Bossuet du principe premier de la Politique ? Ou l'accord est-il moins complet, du fait que ces derniers maîtres recourent à la foi pour achever de légitimer ce principe? Les dissidences de l'esprit peuvent porter sur les doctrines d'explication. Les doctrines de constatation, qui recensent les faits et dégagent les lois, refont une véritable unité mentale et morale entre tous les esprits sensés. Le positivisme est une doctrine de constatation.

La pensée politique d'un monarchiste peut être « chrétienne avant tout ». Cela veut dire qu'avant toute autre justification de la monarchie il fera valoir la volonté et les desseins de Dieu ou parlera du droit divin. En quoi ce monarchiste persuadé du droit divin peut-il être gêné d'entendre dire à tel autre royaliste qui ne croit pas en Dieu que le droit des rois vient de la

nature et de l'histoire ? Il lui suffira de gémir de l'irréligion de son frère. En quoi ce dernier monarchiste, ce monarchiste libertin, peut-il être offusqué de voir un ami politique qui croit en Dieu rattacher à Dieu l'institution, la loi qu'il nomme naturelles ? L'un dit : — Voici la loi de la nature... L'autre : Voici la loi de Celui qui a fait la nature. Divisés sur l'origine des choses, ils conviennent du texte de la loi qu'elles ont reçue. Pour des raisons diverses, nullement inconciliables, ils adhèrent aux mêmes vérités historiques et politiques qu'ils ont observées ou découvertes en commun.

Bref, rattachées ou non à la divinité, les lois naturelles existent. Un croyant doit donc considérer l'oubli de ces lois comme une négligence impie. Il les respecte d'autant plus qu'il les nomme l'ouvrage d'une providence et d'une bonté éternelles. En commandant l'effort, l'effort heureux, utile, Dieu prescrit à l'homme le travail de l'intelligence : observation, étude et calcul. Les chroniqueurs nous montrent que la croisade de Gautier Sans-Avoir ne fut point bénie de Dieu, parce qu'elle avait été risquée et menée sans sagesse. Les savantes mesures de Godefroi de Bouillon reçurent au contraire le Saint Sépulcre en récompense.

Un miracle même est soumis à la loi naturelle dont il se joue. Jeanne d'Arc incarna le miracle politique et militaire, mais les opérations de cette sainte fille ont été trouvées très conformes à toutes les lois les plus subtiles de la tactique de son temps. Où l'avait-elle apprise ? Peu importe. Elle la savait. Cette chrétienne sociale atteignait donc à un certain degré de positivisme. Positivisme monarchiste : ce fut par le sacre de Reims que Jeanne commença le salut du pays. Exactement et trait pour trait, c'est le programme de Y Action française. Nous disons comme Jeanne d'Arc qu'il faut d'abord un roi, une autorité constituée et reconnue de tous, tout le reste devant ou tout au moins pouvant s'arranger par la suite, au lieu que, sans cela, rien ne peut s'arranger du tout.

Le dilemme de Marc Sangnier repousse du christianisme

social Jeanne d'Arc, Godefroi de Bouillon et généralement tous ceux et toutes celles qui, ayant réussi quelque grande œuvre humaine, fût-ce avec l'aide de sainte Catherine et de saint Michel, ont pourtant pris la précaution du charretier de la fable et se sont mis en règle avec les lois de l'univers. Sainte Thérèse est repoussée. Repoussés saint François d'Assise, saint Dominique, saint Ignace et saint Paul lui-même. Car ces mystiques supérieurs furent, non seulement d'instinct, mais de propos conscient et délibéré, des positivistes certains. Avant de transfigurer la nature, ils l'interrogeaient et la scrutaient, ils la mesuraient. Ils s'aidaient tout en appelant le ciel à leur aide, et la prudence humaine n'était bannie de leurs conseils qu'en apparence. En prêchant le sublime, ces grands hommes ont eu une vive horreur de l'absurde.

J'ai bien peur que Sangnier n'ait pas suffisamment cultivé ni pratiqué cette sainte horreur. Dans son œuvre jeune et brillante, dont je souhaiterais pour ma part le succès durable, il laisse paraître un mépris outré de la raison pratique telle que la lui enseignent ses nobles modèles. Cela me fait trembler pour l'avenir d'un beau talent, d'une activité généreuse, d'une magnanime jeunesse.

Il sera toujours très difficile d'engendrer un peuple à la sainteté. Sangnier tient à tripler cette difficulté.

— La démocratie n'existe pas, lui crions-nous.

— Nous la réaliserons, répond-il.

— Comment? insistons-nous.

— En faisant de chaque électeur un saint, en le dotant ainsi d'une âme de roi.

— Mais, objectons-nous encore, jamais peuple ne fut plus éloigné que le nôtre de cette sainteté. La démocratie ainsi entendue n'a pas existé aux âges de foi. Comment naîtrait-elle en plein scepticisme ?

Sangnier revient à son beau rêve :

— Nous changerons le scepticisme.

— Eh! ne serait-il pas plus court de renoncer au rêve de la démocratie ?

Sangnier ne veut pas poser la question en ces termes. Il n'examine pas si, avant d'élever une nation à la dignité ange-

lique, il ne conviendrait point de lui donner les attributs des animaux supérieurs : un cerveau directeur, un système nerveux central et des organes adaptés aux différences fonctionnelles.

Le souvenir du grand et malheureux Savonarole donne à penser qu'il n'est pas toujours bon de graver sur le marbre de la Seigneurie : Jésus-Christ Roi des Florejilins. Son anarchie mystique, sa chrétienne sociocratie n'eut d'autres effets que l'aggravation du malheur public. Le pape condamna son œuvre, qu'un insuccès éclatant venait de juger. Exemple décisif de la stérilité des plus beaux dévouements en certaines situations politiques troublées. C'est le trouble qu'il faut tout d'abord dissiper. L'œuvre d'un saint Vincent de Paul n'eût pas été possible sans l'œuvre préalable de Henri IV, de Louis XIII et de Richelieu. Celle-ci ne faisait que supporter celle-là, mais, ce faisant, elle l'empêchait de crouler.

Que Marc Sangnier pardonne à la rudesse, à la franchise de cette doléance. Mais son dilemme le conduit à négliger de parti pris, comme incompatibles avec sa doctrine, telles et telles de nos ressources qui lui seraient d'une aide puissante.

Notre philosophie de la nature n'exclut pas le surnaturel. Pourquoi dans son surnaturel ne sous-entend-il pas la nature ?

Page 1