‹ La démocratie religieuseChapitre 72 sur 128 · Tome Ier, page vi · texte numérisé non relu

Tome Ier, page vi

« La forme du gouvernement dans l'Église du Christ n'est pas « démocratique, non est democratica » : que M. d'Haus-

sonville se débrouille comme il l'entendra, avec ce bon texte, revêtu d'un imprimatur de Baltimore, ou qu'il aille se plaindre aux mânes de Tocquevilleet de Laboulaye s'il n'est pas content de l'Américain ; nous admirerons une fois de plus la vertu du catholicisme qui impose au Nouveau-Monde les principes de la raison et les mesures du bon sens.

Il n'est pas sans intérêt de voir traiter la même question d'un point de vue plus libre, tout historique et tout moral, par un ecclésiastique français qui nous semble très vivement, très profondément attaché aux modalités nationales de son Symbole universel. Catholique sans doute, et ainsi frère d'élection de tout homme fils de la femme, mais en outre Français passionné, Latin et « Romain » exalté, tel nous apparaît le vénérable rédacteur du Pèlerinage d' Aigny-sur-Marne en V honneur de saint Martin et de tous les saints ae France, qui a bien voulu s'occuper, à plusieurs reprises, de la Ligue et de la Revue avec une attention, une amitié, une chaleur d'esprit et de cœur dont nous lui sommes reconnaissants.

Notre ami inconnu1 examine comment et pourquoi la famille ethnique à laquelle il est si fier d'appartenir ne peut se bien trouver de la démocratie ni d'aucun de ses succédanés.

Veuillez, je vous prie, dans chaque paroisse de France, interroger ce qu'il y a de meilleur, les vraiment braves gens, les vraiment pieuses chrétiennes, et constater chez tous, sans exception, une invincible horreur de la « politique ».

Du peuple, allez aux classes supérieures : les meilleurs soldats, les meilleurs magistrats, les meilleurs religieux, les meilleurs professeurs, les meilleurs médecins, les meilleurs artistes, tous ceux qui sont à leurs affaires, détestent à mort la politique. Et s'ils en font, s'ils se mettent en avant, s'ils engagent des batailles électorales, c'est par un effort héroïque et par un sacrifice d'autant plus absolu qu'il est sans espérance.

Cet étonnant Marc Sangnier écrivait un jour, si j'ai bien retenu le sens de son article : — Ah ! Messieurs les soldats, vous voilà pris. Vous vous étiez réfugiés dans l'armée pour échapper à la politique.

1. Cet ami s'est fait connaître : M. 1 abbé Appert a professé avec éclat à l'Institut d'Action française. (Note de 1912.)

Vous comptiez vous terrer dans le devoir professionnel. Qu'on est heureux, pendant que les autres luttent sur l'océan social et dans la tempête démocratique, de faire pivoter des bonshommes sur un champ de manœuvre et de renouveler l'âme des canons ! Vous avez le courage militaire, vous n'aviez pas la valeur civique ; vous vous dérobiez au rôle obligatoire de tout citoyen, c'est-à-dire à la bataille intestine, premier élément de toute démocratie. Mais la bataille va vous chercher chez vous. C'est un châtiment et c'est un avertissement...

Si les soldats savaient répondre, ils diraient à Sangnier : — El vous êtes buse au point d'appeler la démocratie un progrès ?... Mais ils ne répondent pas à Sangnier, et ils démissionnent et ils rentrent dans leurs foyers.

L'horreur du peuple catholique latin pour la politique s'explique par ses croyances et par ses mœurs...

Il adore au ciel un seul Dieu, roi universel, un seul Dieu le Père tout-puissant qui tient dans sa main le globe terrestre et gouverne les hommes par la sagesse et par l'amour ; il invoque une reine unique, bénie entre toutes les femmes, qu'il appelle « la Toute-Puissance suppliante ». Et quand les dames de l'élite française s'en vont à l'Elysée implorer Mme Loubet, dans une procession qui rappelle la montée des matrones troyennes au temple de Minerve, elles croient encore saluer dans la respectable citoyenne l'ombre de la bonne Vierge Marie, mère de miséricorde.

Sur terre, il révère un seul pape, monarque universel des âmes, chef immortel toujours le même sous des prénoms successifs, qui ne tient rien de l'élection populaire, pas plus que l'évêque, roi du diocèse, et que le curé, roi de la paroisse. Sur toute l'échelle, l'Unité ; à tous les degrés, l'autorité venue d'en haut et descendue parmi les hommes, comme le présent le plus précieux du Dieu qui a promis la Paix aux hommes de bonne volonté.

Au temporel, il voit les nations, comme les créatures de Dieu, prédestinées à des rôles en quelque sorte personnels, dont Dieu seul a le secret, et qu'il développe dans la suite des générations par le ministère des rois et des chefs d'Etat, ses lieutenants responsables et ses instruments.

Ainsi, chez les latins, l'intelligence, l'imagination, la sensibilité, sont monarchiques.

Les vertus le sont aussi.

... Les vertus latines sont monastiques : c'est dire qu'elles sont monarchiques. Nos forces sont des puissances d'ordre, de discipline, de hiérarchie, de sacrifice, de fidélité et, par-dessus tout, de probité ; trésor inépuisable dans un régime d'autorité, lorsque le roi, qui ne peut vouloir que la grandeur de la nation, cherche des soldats généreux, des magistrats intègres, des artistes idéalistes, des ouvriers dévoués, ressources annihilées dans les constitutions d'Etat qui se nomment régimes de liberté, parce qu'elles ont démuselé

toutes les forces animales, l'ambition, la cupidité, l'ivrognerie, le mensonge et Vempire de la langue, c esl-à-dire la République.

Si quelqu'un proteste que l'idée de République n'évoque pas toutes ces horreurs, qu'il veuille me permettre de ne pas lui définir la République abstraite, mais les républiques latines, qui sont insurrection des instincts contre l'ordre, du raisonnement contre le dogme, de l'imagination contre la tradition, de toutes les poussées anarehiques contre l'antique discipline.

Quand même la République ne serait pas cela, elle aurait encore l'antipathie des meilleurs esprits pour un autre motif, qui est qu'elle divise la vie, qu'elle trouble la paix du travail, et qu'elle contraint les profanes à décider sur des questions qui ne sont pas de leur ressort. Le bon ouvrier, qu'il soit cultivateur, mécanicien, peintre, médecin, professeur ; les bonnes femmes, mères de famille, les grand'mères qui lisent leurs vieux livres de prières, ne trouvent pas que la journée soit assez longue pour leur travail de chaque jour, ni que leur force d'esprit soit assez vigoureuse pour suffire aux progrès de leur tâche personnelle. Avec quelle haine ils envisagent ces élections perpétuelles, ces discussions, ces campagnes politiques qui ne font que les distraire de leur métier ou de leur méditation ! Et le fond de leur âme jette des cris de colère : — Laissez-nous donc la paix ! Qu'un médecin soit médecin, que l'architecte bâtisse des maisons et qu'un roi dirige la politique. A chacun son métier.

... La canaille, en général, se dit républicaine. Comment peut-elle l'être, puisque la vertu, d'après Montesquieu, est le fondement des républiques ?

Le peuple est si mauvais républicain qu'il ne rêve que dictature et qu'il cherche sans cesse un homme pour lui tout abandonner. Il ne vote pas sur un programme, mais sur un nom. Si le président était à l'élection, depuis longtemps l'Empire, je ne sais lequel, serait fait...

Cependant, il s'est rencontré quelques belles âmes de sincères républicains, comme l'abbé Lemire. Ceux-là sont éternellement bernés. Ils sont très utiles à la révolution qui, par eux, entame le bloc conservateur et le dissout. Et si un jour la France demandait à rentrer dans ses traditions, ce sont ceux-là qui rameraient pour rejeter le vaisseau en pleine mer.

L'àme de la République, c'est une secte religieuse, mystique, secrète. On connaît son nom, ses desseins, ses moyens. Elle n'a qu'un but : imposer sa doctrine. Elle séduit, elle corrompt ou elle écrase. Elle fait ou défait le droit, selon son intérêt. Je ne vois pas dans ces procédés les signes d'un tempérament républicain.

L! Action française n'avait parlé, le 15 décembre, que des chefs, des pasteurs de l'Eglise catholique. Mais la pénétrante analyse que l'on vient de lire enregistre le résultat de la disci-

.'$00 f.A DÉMOCRATIE RELIGIEUSE

pline intellectuelle et morale donnée par l'Eglise aux races supérieures qu'elle a instruites et enseignées. Non, la démocratie, le libéralisme, l'esprit de la République, de la Révolution et de la Réforme, n'ont rien de latin. Tout cela tire, en fait, son origine des forêts de la Germanie. Cette honteuse « sédition de l'individu contre l'espèce » nous est arrivée des contrées où « l'espèce » est la moins humaine, l'individu le moins policé. L'Anarchie, c'est la Barbarie. FA l'Eglise a été la grande civilisatrice.

Page 1