PAR L'ÉGLISE DE FRANCE L'AFFRANCHISSEMENT DE L'ESPRIT
A PROPOS D'UNE RÉUNION DE l'ÉPISCOPAT FRANÇAIS A L'ARCHEVÊCHÉ DE PARIS
Monseigneur Latty, évêque de Châlons -, passe, je crois bien, pour républicain, mais, en tout cas, pour un prélat très sévèrement confiné dans les offices supérieurs de la morale et de la religion. Ses Considérations sur l'étal présent de
I Eglise de France n'en fournissent pas moins, en quelques pages, trop peu nombreuses et trop courtes, quoique parfaitement claires, des lumières du plus grand prix sur ce pays-ci.
II faut avoir lu cette brochure pour se rendre compte de certaines choses et, conformément à notre principe, pour connaître avant de juger.
Connaître l'auteur tout d'abord. Sur son étendue et sa portée d'intelligence, voici un jugement des prétentions et des exigences de l'américanisme, où l'auteur se montre et se peint :
... Il ne s'est plus agi seulement de revoir et de mettre au point nos méthodes et nos programmes d'études, ou d'orienter notre ministère sacerdotal selon les formes nouvelles de la vie publique, ou d'élever nos vertus et nos actes au degré d'énergie et de perfection que semblent commander les crises de toutes sortes qui sévissent dans le monde entier : cela ne pouvait plus suffire. Il fallait encore rompre avec nos traditions et renoncer à notre propre esprit. Rien ne devait plus se faire que selon l'esprit germanique ou anglo-saxon.
1. D'après la Gazette de France du 31 mars 1906. % M«f Latty est aujourd'hui archevêque d Avignon.
Seuls les Allemands savaient penser, seuls les Anglais et les Américains savaient agir. Il fallait passer l'Atlantique pour trouver une conception meilleure des vertus chrétiennes et des vœux religieux : la nôtre était usée, ou propre seulement à d'autres temps. Nous ne savions même plus élever la jeunesse ; et nos religieuses enseignantes, notamment, n'étaient plus que des naïves ou des attardées auprès des « institutrices de Wellesley ».
En note de cette page d'un trait si juste et si sévère, se lisent des motifs suivants :
Il y a un moyen facile de constater la différence profonde qui existe entre l'esprit français et l'esprit américain : c'est de lire seulement quelques-uns des plus beaux discours des évêques d'Amérique. Les affirmations y suivent d'autres affirmations, tantôt éblouissantes comme des éclairs, tantôt positives et fermes comme des jugements. On est, d'abord, satisfait ; et l'on s'attend à voir le discours aboutir à quelque démonstration lumineuse et forte d'une vérité. La curiosité est ainsi piquée et soutenue quelque temps. Mais la continuité des affirmations finit par lasser : ce sont trop de a vérités » à retenir, et des vérités qui n'ont de cohésion que dans les hauteurs du monde des idées. Il est certain que cette manière de « discourir » est la meilleure pour les Américains ; car les orateurs sont applaudis et produisent d'heureux effets. La logique française est d'un autre ordre.
On me pardonnera cette introduction qui a l'avantage de faire connaître ce juge averti et lucide. Le lecteur suivra, je pense, avec une attention particulière ses vues sur le passé français et ses prévisions relatives à l'avenir. On comprendra que je néglige toute la première partie de l'ouvrage, relative à des points de discipline intérieure, dont les autorités compétentes auront seules souci. La considération de certains défauts ou de certaines lacunes observables dans le monde ecclésiastique français est conduite avec beaucoup de mesure et de dignité, ce qui n'exclut d'ailleurs point la vivacité. Mais cette première partie, qui résume un ouvrage antérieur, Le clergé français en 1890, aboutit à signaler, parmi les causes actives et profondes de la demi-décadence du clergé, « le régime concordataire ». Ce régime est qualifié de « bien très relatif, précaire », conditionné de trop de « servitudes », et qui devait « conduire l'Église de France à la ruine ». Tant de royalistes, depuis Maistre et Bonald jusqu'à Bourget, tant de positivistes,
depuis Auguste Comte jusqu'à Hippolyte Taine, ont émis la même opinion ! Nous nous félicitons de la retrouver telle quelle sous la plume de Mgr Latty. Nous ne prétendons ni le compromettre ni le tirer à nous. Nous observons la concordance.
Si la Séparation a été et demeure une abominable sottise, puisqu'elle a prétendu « délivrer » l'Etat de l'Eglise en refusant à celle-ci toute autonomie convenable, en la plaçant même, en quelque sorte, sous la surveillance de la police, l'abolition du Concordat, ou plutôt la décomposition et la chute de ce fruit gâté avant d'avoir mûri sera peut-être un fait utile et précieux, le point de départ du renouvellement et de la renaissance du catholicisme français. Je brusque un peu la chose, et je force l'accent. Mais enfin, l'exposé de Mgr Latty ne laisse pas de tendre à faire penser cela.
Telle étant la principale génératrice du mal : un clergé fonctionnarisé et bureaucratisé, quel est donc, d'après Msr l'évêque de Chàlons, l'avenir d'un clergé délivré de toute situation officielle, et ne connaissant plus l'Etat qu'à titre de surveillant ou d'adversaire? MB' Latty se trouve ici contraint d'examiner quel est l'avenir de l'Etat français. Voici une page à lire et à relire, tous les termes en étant pesés avec une attention remarquable :
Sans nous livrer à aucune espèce de pronostic sur l'avenir de la démocratie en France, nous pouvons bien dire, avec tout le monde, que l'Etat tend de plus en plus à centraliser entre ses mains les diverses forces du pays, et à s'assujettir les individus dans l'immense réseau de ses services. Ira-t-il longtemps encore sur cette voie et voudra-t-il tout absorber,... et ne rien laisser vivre et respirer que par lui ? Estce une collectivité ou un seul homme qui en personnifiera la puissance, et qui en présidera les Conseils ? On peut se poser ces questions.
Cependant, une forte poussée se fait sentir dans les couches inférieures de la société ; il y a là des multitudes qui réclament plus de justice et plus de pain. Elles ont des prétentions qui sont légitimes, raisonnées, et d'autres qui le sont moins. Elles sont organisées, disciplinées, toujours prêtes à l'action ; et elles subissent des préjugés de classe et d'irréligion qui les rendent presque inaccessibles aux prises du Christianisme. C'est avec l'aide de la loi qu'elles veulent arriver à leurs fins, et elles ne laissent pas de dire qu'elles y emploieront, au besoin, la force et la révolution. C'est une ascension méthodique et tumultueuse du peuple vers les hauteurs et la souveraineté effective de l'Etat.
Que sortira-t-il de ces mouvements contradictoires de VÉlal et du peuple ? Un despotisme légal ? un bouleversement économique ? une instabilité plus grande dans les institutions politiques et l'exercice du pouvoir ?
Quoi qu'il puisse arriver, il nJest pas téméraire de dire que les libertés individuelles auront à soutenir bien des combats; que les droits de la conscience seront souvent menacés ; et que la dignité de l'homme et la sécurité du citoyen seront en proie à tous les hasards. Qui sait même si, parmi ces différentes mutations de la chose publique, la grandeur et l'indépendance de la nation n'auront pas de grands risques à courir ?
Or, seule, l'Eglise pourra faire un contrepoids utile à tant de chocs et sauver les vrais intérêts du peuple ; car, alors, rendue à ellemême, elle sera maîtresse de ses destinées et de toute son action.
Indépendante dans sa sphère propre, elle apparaîtra mieux avec son caractère et dans son rôle de puissance spirituelle...
Elle se dressera, dit plus loin Mgr Latty, « comme une maîtresse de vérité, un refuge des esprits libres ». Ne sera-t-elle pas aussi, comme pour le monde gallo-romain, la dernière « maîtresse » de notre civilisation, et le dernier « refuge » de notre nationalité ? Tout nous suggère l'hypothèse à laquelle il semble que l'auteur de ces Considérations se soit défendu de glisser, par le scrupule de sa dignité épiscopale qui doit interdire à la pensée aucune aventure. Pourtant, quelques pages plus loin, il ne se dissimule pas que l'histoire recommence, et l'on se demande si cette histoire sera essentiellement différente de celle d'Adalbéron et de Hugues Capet. Son langage est républicain. Mais il est permis de penser que certaines hauteurs découvrent à l'esprit des horizons plus vastes que celui de la République ou de la démocratie :
On prévoit généralement que la loi de Séparation produira des effets politiques d'une grande portée : laissons-les venir. Nous aurons des droits à défendre et des libertés à recouvrer : gardons-nous de les compromettre en les mêlant à des questions ou à des prétentions qui rappelleraient un autre âge. Un jour viendra où nous pourrons discuter, en des réunions privées, les litres des divers candidats au pouvoir, choisir à notre aise et appuyer de notre influence ceux que nous jugerons les plus aptes à prendre les intérêts de la religion : même alors il importera que nous nous tenions résolument à l'objet évangélique de notre mission, et que nous abandonnions aux laïques les querelles tumultueuses du forum. Mais, avant que ce jour arrive, bornons-nous à notre œuvre de réorgani-
sation, et prenons une attitude si nette, si indépendante, si dégagée des disputes et des intrigues de la politique, que le peuple voie, enfin, que nous n'affectons ni prépotence, ni domination.
Ce qui suit va paraître fort éloigné de notre point de vue « politique d'abord » et même directement contraire à cette méthode. Patience. Lisez bien. Il vous souviendra d'Aristote déclarant, à peu près : — s'il faul poliliquer, il faut poliliquer, el, s'il ne faul pas poliliquer, il faul poliliquer encore, ne serait-ce que pour échapper à la politique. Vous trouverez plus loin un exposé de cette politique antipolitique qui fera la meilleure de toutes les politiques. Mais, tout d'abord :
Il y a plusieurs raisons graves qui conseillent cette attitude au clergé, et qui doivent le déterminer à se tenir loin de l'arène des partis : toutes sont tirées de sa dignité, de la nature de sa mission, et de l'état des esprits dans notre pays de France. Nous ne voulons présenter ici que deux considérations d'ordre pratique, dont la portée ne saurait échapper à quiconque n'ignore pas tout à t'ait son temps : c'est qu'aujourd'hui, moins que jamais, il n'est permis de faire fond sur la conscience el la responsabilité des hommes publics.
Un homme même très probe clans sa vie privée, dès qu'il est investi d'un mandat électif ou d'une fonction d'Etal, semble prendre une conscience nouvelle el se faire une morale toute d'occasion. A-l-il quelquefois des scrupules dans ses décisions ? on ne le sait pas toujours. Que plus de cent mille religieux et religieuses soient exilés, et leurs biens confisqués ; que cinquante mille prêtres soient dépossédés de leurs droits et réduits à la mendicité ; ou que d'innombrables citoyens soient frappés arbitrairement, et voient leur carrière brisée, leur famille jetée dans la détresse, leur patriotisme mis à une cruelle épreuve : est-ce que l'homme public a coutume de s'arrêter à ces menus faits, lorsqu'il a un ordre à donner ou un vole à émettre? Ce n'est pas que la justice ne puisse protester au fond de lui-même : mais il a bientôt fait d'en étouffer la voix dans une impérieuse raison d'Étal ou de parti; et cette raison n'est, le plus