ASSEZ POUR QU'IL NE PUISSE NOUS HAÏR
Voilà, je crois, de grandes paroles. Elles marquent où est la plaie. Quant à la profondeur et à la gravité de cette plaie politique, quant à son rapport avec les destinées essentielles du pays, destinées en péril, destinées qui seront peut-être « profondément modifiées », MBr Latty ne se forge aucune chimère. Il voit. Et voyez :
11 est constant que la loi de Séparation est une loi de haine et de guerre contre l'Église : mais qui sait si elle n'est pas aussi un signe cVune désagrégation intime et organique de la France ?
Voilà plus d'un siècle que ce malheureux pays fait des révolutions pour se donner un gouvernement, — il ne sait quel gouvernement. Il s'agite, se tourne et se retourne, sous le prestige trompeur rf'un idéal mal défini et d'aspirations plus chimériques encore : à quoi a-t-il abouti ?
Qu'on dispute, tant qu'on voudra, sur cette question, et qu'on produise, pour la résoudre dans un sens ou dans un autre, les faits les plus contraires ou les plus favorables. Voici le fait qui les domine tous, la réalité brute et incontestable qui saute à tous les yeux : une division extrême règne d'un bout à Vautre de la France, dans tous les rangs et entre tous les éléments de la société. Il y a division dans les idées et dans les intérêts ; division d'homme à homme, de classes à classes, de partis à partis, et cela jusqu'à vouloir s'opprimer les uns les autres ; division si réelle et si radicale qu'on peut se demander si elle n'a pas atteint, entamé, rompu le lien social lui-même.
Car, quel est le lien qui rassemble et unit encore, aujourd'hui, les diverses pièces de notre édifice national ? Sur quoi portent ses fondations? Est-ce sur les institutions politiques? Beaucoup de Français les détestent. Sur le régime économique ? On l'attaque et on le bat en brèche tous les jours. Sur les traditions historiques, morales, religieuses ? On les a tronquées ou reniées : elles ont perdu publiquement leur valeur.
Aussi, avons-nous vu le païriolisme baisser et s'affaiblir, à mesure que baissaient et s'affaiblissaient les idées, les sentiments et l'effort dont il est la belle et féconde expansion. Nous ne parlons pas, certes, de ces hommes qui ont toute patrie en horreur et qui en combattent même la notion. Mais que peut bien dire, que peut bien inspirer ce mot magique et suave à ceux qui sont mis hors la loi et le droit commun ? qui ne peuvent trouver des juges, ou qui n'en trouvent que de suspects ? qui sont systématiquement écartés de tous les services publics, ou qui sont contraints d'opter entre leur morceau de pain et leur conscience ? qui voient s'évanouir et disparaître, dans des divisions et des luttes sans fin, le charme de vivre, libres et confiants sous l'égide d'un Elal impartial, juste et bienveillant ? Et on les compte par centaines de mille, ces expatriés au sein de leur patrie.
De là des froissements intimes, des colères secrètes, de sourdes rancunes, qui semblent trahir, chez trop de Français, une épreuve très aiguë de leur patriotisme. De là des murmures à peine contenus, et, plus d'une fois même, des expressions de lassitude, de doute et de désespérance qui sont comme les symptômes historiques de la décomposition dans le corps d'une nation. Dante exilé maudissait sa patrie : qui ne tremblerait, qui ne serait ému de douleur, à la pensée qu'il pourrait y avoir de ces malédictions dans notre France bienaimée ?
Voilà le grand mal dont souffre la nation ; et, nous le répétons, la Séparation de l'Église et de l'État en est un signe bien plus alarmant encore.
« Une force, à la fois anarchique et tyrannique, semble se jouer de la France. » Cependant, Mgr Latty ne désespère pas. Il unit, comme Taine, la cause de la religion à celle de la patrie. Il conclut, presque, par ce mot ou plutôt par ce cri, que je voudrais que de plus influents pussent répéter et perpétuer :
« Prêtres catholiques, si français ! »
Il est permis de beaucoup attendre, d'attendre infiniment de leur patriotisme et de leur savoir, l'un et l'autre enfin déliés par la ruine du Concordat. Il me semble que les Considérations de M8' Latty donnent un fondement très réel à cette espérance.
M. l'abbé Delfour est connu par de très bons livres, écrits avec vigueur, et quelquefois avec un peu de crudité, conduits avec méthode, et qui soutiennent, en critique littéraire, une
doctrine religieuse remarquablement nette. Vous avez certainement lu un volume de sa Religion des contemporains ou de Catholicisme et Romantisme. Vous n'avez sans doute point lu l'article étonnant et considérable qu'il a publié dans YUniversilé catholique de Lyon sur le thème de « V Autre France ».
Le temps de le résumer comme il conviendrait me faisant défaut, il me suffira de l'extraire au point capital. L' 'Autre France est l'étude, prise d'après le vif, d'une de ces petites communautés protestantes qui forment en Languedoc des corps distincts, presque aussi étrangers à la nation que l'Etat Monod, mais plus autochtones. M. l'abbé Delfour, qui est du pays, a observé et noté leurs opérations. Bien mieux, il en a saisi précisément l'idée directrice. Cette idée, il a essayé de l'analyser et de la proposer en un tableau qui parle directement aux yeux de l'esprit. Le voici. M. Delfour commence par le point de vue religieux. Il aboutit grand train à une très large et très haute généralisation politique :
Ce que nous affirmons, nous.
I. La France, aussi longtemps qu'elle fut vraiment la fille aînée de l'Église, exerça sur le monde une véritable magistrature. Pour l'exercer encore, il lui suffirait de redevenir catholique.
II. Les historiens, même libres penseurs, reconnaissent que le protestantisme, considéré comme parti politique, fut toujours antifrançais. Quant à la Révolution, elle a fait de la France une puissance du second ordre.
Ce qu'ils affirment, eux.
I. En droit et en fait, la supériorité appartient aux nations protestantes. Or, la France repoussa le calvinisme ; malheur irréparable ou difficilement réparable.
IL L'histoire de France tout entière n'a qu'une raison d'être :
la gestation de la Réforme et de la Révolution. Il en résulte que la révocation de l'Edit de Nantes a infiniment plus d'importance historique que les croisades ou l'épopée de Jeanne d'Arc.
III. La France est un pays classique et latin, une pépinière de missionnaires et de soldats.
Son rayonnement extérieur se confond, ou peu s'en faut, avec l'apostolat catholique.
III. La France doit être romantique, c'est-à-dire, tributaire, intellectuellement, des nations protestantes. Son intérêt est de renoncer au protectorat catholique.