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La demoiselle de Puygarrou [microforme]

Le proviseur du lycée se leva avec empressement au moment où Julienne Paraïissait sur le seuil du vaste cabinet, froid, rêche, administratif, malgré l’air de bonté et de tristesse de celui qui l’occupait.

— Mademoiselle, dit-il en s’avançant, pardonnez-moi de vous avoir fait faire ce long voyage... Asseyez-vous, je vous prie. Vous n'êtes pas trop fatiguée ?

— Je suis très fatiguée, répondit Julienne d’une voix calme.

Elle avait si grand air dans sa simplicité que toute question devenait difficile à lui poser, si elle manifestait le désir muet de ne pas y répondre.

Le proviseur hésita.

— Vous pensez bien, mademoiselle, que je ne vous ai pas priée de faire ce long et pénible voyage sans de bonnes — de trop bonnes raisons,

Les yeux noïrs de Julienne se fixèrent sur le proviseur, qui careseait sa barbe grise avec un embarras mal dissimulé.

— De bonnes raisons, reprit-elle, je n’en recon-

naîtrais qu’une. Vous me l’avez fait entrevoir assez clairement.

— Hélas ! mademoiselle, il n’y en a qu’une, en effet.

Le teint mat de Julienne devint cendré, sous ses beaux bandeaux de cheveux noirs, lisses et lustrés, et un léger tremblement agita ses levres.

— Jean se conduit mal... dit-elle en s’efforçant, d’assurer sa voix.

Le proviseur regarda le cartel suspendu en face de lui ; les aiguilles marquaient midi quarante-cinq. 11 sonna ; le domestique parut sur le seuil de la porte.

— La récréation est commencée ?

— Ovi, monsieur, répondit le subordonné.

— Cela va comme à l’ordinaire ? vous m’entendez, comme à l'ordinaire ?

— Comme à l’ordinaire, monsieur, et même pis qu’à l’ordinaire.

Le proviseur poussa un soupir, et le domestique sortit.

— Enfin, monsieur, reprit Mlle de Puygarrou, avec une nuance d'humeur, aurez-vous la bonté de me dire...

— Soit, reprit l’excellent homme, visiblement malheureux, Jean de Puygarrou, je ne sais comment, s'est mis dans la tête qu’il est d’une essence supérieure au reste des mortels. Il se croit de race très noble...

— C’est vrai ! fit Julienne en se redressant.

Toute la dignité de ses ancêtres se réveillait en elle.

— Qu'il le croie, je ne verrais pas de mal à ce-

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la, s’il ne s’en servait pas pour humilier les autres.

— Les Puygarrou, nos aïeux, n’ont jamais humilié personne, fit Julienne les yeux brillants, Ils sont bien au-dessus de cela !

— Précisément. Jean n’est pas au-dessus de cela, lui ! Il inflige l’outrage et les coups...

— Mon neveu ? fit Julienne, les mains frémissantes. .

— 11 dit qu’il descend des rois maures..

—C’est vrai! dit-elle simplement. Nous sommes les petits-fils de rois très anciens.

— Que ses ancêtres ont possédé la Catalogne ct l’Aragon….

— C’est vrai encore !…

— Qu'on lui doit le tribut du respect.

— Pauvre petit ! murmura la tante, avec un indéfinissable mélange de pitié, de raillerie et de dédain.

— En outre, qu'il est pnissamment riche...

Mlle de Puygarrou fixa ses yeux profonds sur le proviseur.

— Et alors, quand on se moque de lui. pensez, mademoïselle, que nous avons ici les descendants des plus grandes familles de France, et que l'esprit de notre époque n’est pas précisément celui de la soumission muette et; absolue... il tombe sur ses camarades, qu’il appelle ses ennemis, et les frappe sans miséricorde. Il est grand et fort pour son âge... Ces scènes se renouvellent quotidiennement... e* je vous avoue qu'elles ne sauraient continuer sans jeter sur la maison un discrédit immérité.

Mlle de Purgarrou se leva brusquement,

— Où est-il ? fit-elle.

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