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— Venez, dit le proviseur.
Il l’emmena dans le corridor, éclairé par de nombreuses fenêtres qui donnaient sur la cour de récreation. Choisissant une de ces fenêtres, il fit placer Julienne dans l’embrasure.
Les yeux de Mlle de Puygarrou furent aussitôt attirés par un mouvement extraordinaire dans un coin, où une trentaine de jeunes gens se mêlaient, gesticulaient, criaient avec véhémence malgré les efforts impuissants d’un surveillant chargé de rétablir l’ordre.
Le peloton se désagrégea ün peu : Julienne put distinguer son neveu, son Jean, le dernier des Puygarrou.
Qu'*" était beau dans cette “1reur vengeresse ! Debout sur un banc, il tenait tête à toute une bande qui, vainement, essayait de le faire descendre.
— Vous l: voyez ? murmura le proviseur.
Julienne fit un signe de tête, sans quitter des yeux son neveu bien-aimé.
— Î] faut l'entendre, reprit le brave homme.
Avec beaucoup de précaution, il entr’ouvrit la fenêtre, qui céda sans bruit. Les branches d’un marronnier, à peine verdoyant, la dissimulaient à demi aux élèves disséminés dans la cour.
La voix de Jean s’éleva. C’était encore une voix d'enfant, mais déjà chaude, sonore, bien timbrée ; une de ces voix du Midi qui sont des voix d’orateurs, sans que ceux-ci le sachent eux-mêmes.
— Oui, disait l'adolescent, vous me faites pitié, vous autres...
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— Oh ! vous ‘“otres ” ! répétèrent des voix gouailleuses. A-t-il assez ‘“l’assent” !
— Ça vaut toujours mieux que l’argot parisien ! riposta le dernier des Puygarrou. Vous êtes des crétins ! Parce que vos pères ont été quelque chose, vous vous contentez de n’être rien ! Je suis le premier de ma classe, moi, et quand je le voudrai, je serai le premier du monde comme l'ont été mes aïeux !
— À bas Puygarrou ! A bas les aieux de Puygarrou ! crièrent les voix aiguts des gamins.
— Flûte pour les Puygarrou dans leurs tombes royales ! lança un grand garçon qui dépassait Jean de toute la tête.
Le neveu de Julienne sauta de son banc dans la mêlée, donnant et recevant des coups avec une telle libéralité que deux surveillants, acccurus, en eurent leur part, illégitime, mais incontestable.
— Tas de valets ! hurlait Jean ; avec mes revenus, j'achèterai vos consciences et vous me lècherez les pieds, comme ont fait vos ptes à la Chambre et ailleurs.
— Ceci passe les bornes ! fit le proviseur, devenu plus pâle encore.
Il sonna sur un timbre à portée de sa main, et tout à coup un grand silence se fit dans la cour. Les adolescents tournèrent les yeux vers cette fenêtre d’où ne partaient, que des ordres redoutables.
Jean resta les bra croisés, regardant d’un air de défi ses camarades qui s’étaieut écartés. Il était superbe et glorieux : les vêtements déchirés, le visage embras par tout son jeune sang,
dont un filet coulait au coin de sa bouche, il n'était ni soumis ni vaincu.
Un domestique s’était présenté.
— Appelez M. de Puygarrou dans mon cabinet, dit le proviseur.
Il passa sous le sien le bras de Julienne, qui tremblait, et la fit asseoir avec des égards infinis.
Il sentait qu’elle devait beaucoup souffrir et devinait qu’au fond elle partageait les sentiments du jeune rebelle.
Il regarda attentivement cette jeune tante, chargée de diriger un neveu si indomptable.
Elle avait tout au plus vingt-six ans; avec quelques innocents artifices de toilette, un chapeau seyant, une robe bien taillée, une coiffure plus coquette, elle en eût paru à peine vingt. Le proviseur eut grand’pitié d’elle :
— Vous êtes seule responsable de l’éducation de cet enfant ? demanda-t-il avec douceur.
Les yeux que Julienne tenait baïissés se relevèrent avec vivacité.
— Absolument seule. Mon frère me l’a laissé; il a perdu sa mère. C’est le äernier des Puygarrou ; il faut que j'en fasse un homme, répondit-elle.
— Ce sera difficile, soupira celui qui avait vu passer plusieurs générations sans y rencontrer beaucoup d'hommes, dans le sens élevé du mot.
— Ce sera difficile, répéta la tante. Alors, vous le renvoyez ?
— Non pas, mademoiselle, C’est vous qui, avant compris qu'il n’est pas fait pour cette éducation parisienne, nous le reprenez, ce à quoi nous consentons ; non sans regret, car
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c'est un bon élève. souvent le premier de sa classe.
Julienne remercia d’un signe de tête.
— Vous le mettiez au lycée de Perpignan ? demanda le proviseur.
— 11 y recommencerait ce qu’il fait ici, et ce serait pire, car on a le sang chaud, dans les Pyrénées, et les couteaux catalans sont tirés presque aussi vite chez nous que de l’autre côté de la frontière.
— Qu'en ferez-vous, alors ?
Mlle de Puygarrou regarda son interlocuteur au fond des yeux.
— Ce que Dieu voudra ! fit-elle avec un soupir. Le curé et notre vieux voisin, professeur en retraite du lycée de Perpignan, m’aideront dans ma tâche pour les choses de l'intelligence.
On frappa à la porte qui s’ouvrit et Jean entra.
il avait remis yn peu d’ordre dans sa toilette, mais ses yeux brillants, ses joues enflammées témoignaient encore de son agitation intérieure.
Au lieu de sauter au cou de sa tante, comme il le faisait lors de leurs rares rencontres, il la salua respectueusement, puis demeura immobile, à quelques pas du bureau.
— Jean, dit le proviseur, votré tante s’est émue des difficultés que vous nous suscitez à tous, par l’'emportement de votre caractère...
L'enfant baissa les yeux : Julienne avait détourné les siens.
— Elle craint que dans ces colères pe: étuelles vous ne preniez des habitudes de violence qui ne conviennent pas à un jeune homme de bonne famille, et...