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qu’il ne vous plaît de le dira. Mais ce que vous faites aujourd’hui est simplement odieux.
— Déniaiser un grand nigaud, c’est donc un crime ? Surtout lorsque tout se passe en paroles, en innocentes paroles ? demanda Mme de Morillac, en serrant ses lèvres, plus minces encore que de coutume. ”
— I] ne s’agit pas de paroles, reprit Aymery. Cet enfant est un honnête cœur ; sa tante et tous les siens — tous les nôtres, devrais-je dire — l’ont élevé dans le respect de la foi jurée, de la sainteté du maiiage, et vous vous essayez à lui enseigner... Vous me faites encore plus de honte que de dégoût !
Il se détourna, sincèrement ému.
En son âme de preux grandi dans la civilisation moderne, l’amour qu’il avait eu pour dJulienne — qu'il avait toujours, il ne É sentait que trop — avait conservé la tradition des plus nobles sentiments. Le monde ne l'avait pas vâté ; il n’était pas plus irréprochable que tout autre homme de son temps et de son éducation, mais deux choses lui étaient demeurées sacrées : la jeune fille pure et la femme mariée. A cela, tout à coup, il venait de s’apercevoir qu'il ajoutait, à son insu, le respect de l’adolescent, que lu vie saurait ternir assez tôt.
Sa femme se leva.
— Voulez-vous savoir une bonne fois ce que je pense ? lui dit-elle. Eh bien, vous me faites mener une vie aussi ridicule qu’odieuse. Parce que j'ai plaisanté avec ce gami:, vous montez eur vos grands chevaux, et vous me recommencez la scène des portraits d'Hernani ! Nous ne sommes pas en Espagne, mon cher, mais de l’autre côté de la frontière. Souvenez-vous-en,
ie vous rie. En ce qui me concerne, si je vous parais odieuse, je vous trouve assommant.
Vous l’avez compris, je pense ? II est inutile que je le répète ? Brisons là.
La nuit était venue ; tranquillement Lubine alluma les bougies d’un candélabre sur la cheminée, et se retourna vers son mari.
— J'ai ma fortune qui me rend indépendante, vous avez la vôtre; je ne sais pas pourquoi nous resterions rivés l’un à l’autre parce que, dans un jour de faiblesse, je me suis laissée aller à dire : ‘oui’. Le mariage n’est pas de mon goût, pas plus avec vous qu'avec tout autre. Veuillez vos considérer comme délié ; pour ma part, je me sens libre. A dater de cette heure, je reprends ma liberté. Je n’en mésuserai pas ; je ne le pense pas du moins, car moi aussi j'ai ma dignité, bien que j'en parle moins que nombre d’autres... C’est adieu que je vous dis, monsieur de Morillac.
— Lubine, fit-il, étendant les bras pour la retenir ; on ne peut pas, dans notre société que vous reconnaissez comme civilisée, se prendre et se quitter comme on fait d’un attelage mal appareïllé. 11 y a le monde, la famille, les devoirs, les convenances...
— Arrangez tout cela au mieux de vos intérêts, dit la ;eune femme. Pour moi, je vois que je me suis trompée. Il y a eu maldonne, En me mariant, je ne pensais pas prendre un maïtre. Libre j'étais, libre je veux être, et libre je serai. La prévoyance de cette excellente Céphise nous a donné deux chambres ; je ne me suis jamais permis d'entrer dans la vôtre : je vous prie d’observer dorénavant la même réserve vis-à-vis de la mienne.
Aymery l’écoutait, plus triste que surpris, € songeait à son vieux père, qui avait fondé d si grandes espérances sur l'avenir de ce mariage. Quel chagrin ce serait pour lui, quand on ne pourrait plus lui cacher la vérité !
Tout le meilleur de lui s’envolait vers Julienne. Julienne bonne, résignée, parfaite, la femme à jamais désirable, la femme qu'il ne posséderait jamais, celle qui l’avait tant aimé, il le sentait maintenant, tout ‘blessé qu'il eût été d’abord.
Et pourtant le sentiment du devoir était si fort dans cet homme, élevé suivant des prineipes de droiture ei de sacrifice, qu’il voulait essayer de retenir à son foyer celle qui ne pouvait lui apporter que le malheur, et peut-être la honte.
— Lubine, je vous en conjure, dit-il, réfléchissez.. la vie est longue devant nous...
— Il y a longtemps que c'est tout réfléchi, dit-elle. M'obligerez-vous à vous prier de vous 1 ‘‘outa-t-elle avec hauteur.
Ash, sortit sans répliquer un mot.
Une heure plus tard, la famille se trouva.
réunie pour le diner. Jean avait reparu. Assis entre les deux garçons de C'éphise, il leur contait des histoires très drôles, à en juger par la gaieté des gamins.
— Julienne n’est pas revenue ! dit tout à coup Mme Carval. Maintenant, nous ne pouvons plus l’attendre avant demain matin par le train de onze heures. Autant vaut, d’ailleurs, qu’elle ne voyage pas le soir. C’est si triste, quand on esë seul, de rentrer dans une maison noire, endormie...
Jean regardait dans son assiette. Il préfé-
rait de beaucoup, lui aussi, que sa tante ne revint que le lendemain.
Presque aussitôt après le dîner, il se retira et rentra chez lui, passablement inquiet sur les suites de son équipée. Aymery n'avait pas semblé faire attention à lui; son amour-propre en souffrait un peu. Cependant, c'était préférable. Une querelle où il eût été traité en homme fait aurait été plus flatteuse, mais plus dangeureuse aussi pour trus.
Le lendemain, à neuf heures, quand la femme de chambre de Mme de Morillac se présenta avec le plateau du déjeuner, elle trouva sa maîtresse debout, vêtue d’un costume de voyage, et reçut l’ordre d'aller chercher une voiture.
— Tu sors de si bon matin ? demanda Céphise en rencontrant Lubine dans le hail. J’aurais f:it atteler, si tu m'avais prévenue !
— J'ai des courses à faire avant-midi, répondit évasivement la jeune femme. Au revoir. Ne m’attendez pas pour déjeuner ; je pourrais être en retard.
Elle sauta lestement dans la victoria de louage qui l'attendait devant la grille, ouvrit son ombrelle et disparut, laissant derrière elle l’impression d'un mystère désagréable.
— Où donc est Aymery ? demarda Carval.
— Dans sa chambre, je suppose, répondit sa femme.
Une demi-heure passa, puis une heure.
arval fit demander si M de Morillac n'avait Fesoin de rien.
M. de Morillac n'avait hesoin de rien et écrivait des lettres, son courrier du matin ayant été particulièrement chargé ce jour-là.
Onze heures sonnèrent, puis la demie ; enfin,
un commissaire se présenta, porteur d’une courte missive adressée à Mme Carval.
Lubine demandait qu’on expédiât ses malles à Paris en consigne. Elles étaient prêtes et fermées, dans son cabinet de toilette. Elle remerciait ses aimables parents pour leur hospitalité, et les priait d’avertir son mari qu’elle ne reviendrait pas. Elle avait pris le train de dix heures e: uemie, et n’espérait pas revenir cettæ année-là.
Armand, fit Céphise, tremblante d’émotion, Lubine est partie et ne reviendra pas BR Comment le dire à Aymery ?
— Aymery ? Je m’en charge ! fit Carval, qui avait deviné la moitié du mystère, dès la veille au soir.
Il se rendit près de son ami d’enfance et lui transmit le message en très peu de mots.
__Tu connais la loi, ajouta-t-il; à moins qu’une autre folie ne lui passe par la cervelle ou que tu ne te mettes à sa recherche, ce que je suis loin de te conseiller, tu seras aussi libre que si tu n’avais jamais été marié. Ton père en souffrira bien nn peu, mais, s’il connaît seulement la moitié de la vérité.
Jean passa sa tête par l'ouverture de la porte.
— Puis-je entrer ? demanda-t-il presque timidement.
Mais aussitôt, sans attendre la réponse, il pénétra dans la chambre d’Aymery.
__ Je suis chargé par ma cousine Céphise, dit-il, de vous faire savoir qu’on vous attend en bas pour le déjeuner... Et je retourne chez me tante Julienne Vous la verrez dans
l'après-midi, bien certainement, mais peut-être sur le tard. Au revoir.
Il disparut.
— Je ne déjeunerai pas... commençait Aymery.
— C'est ce qu'il ne faut pas faire ! proféra sagement Carval. Pour le monde entier et pour toi-même, mon cher ami, il est indispensable que tu viennes déjeuner et que tu aies l’air d'approuver ce qui est arrivé aujourd'hui.
Dès l'arrivée de sa tan'e, Jean, profitant du premier prétexte venu, bon ou mauvais, avait pris sa bicyclette et s'était envolé vers la demeure des Carval.
Son cœur battait un peu. L'entretien de la veille, ou plutôt le monologue de Lubine interrompu par Aymery, l’avait laissé fort inquiet, bien qu'il en ignorât les suites. Le diner, qui, sans la présence des enfants, eût été pareil à un repas de naufragés, n’avait ni allégé son cœur ni soulagé ses nerfs. Sa nuit avait été mauvai-
Il avait parfaitement conscience du piège auquel Lubine s'était laissé prendre avec une déplorable facilité, et cela lui causait quelque remords.
— Bah ! moi ou un autre, c’eût été la même chose ! se disait-il.
— Peut-être !… lui répondait sa conscience.
En tout cas, c’est, toi. Comment cela finira-til ? Sais-tu où tu allais ?