EP
om md ht de Ds nes bg er à
re
tout déconfit et dépaysé, lorsqu'ils eurent rongé les dernières miettes de leur pain grossier.
— Huit heures quarante-cinq. 11 faut retrouver le garçon qui a apporté ta malle et la faire enregistrer. Cherche cet homme ; tu dois pouvoir le reconnaître.
— Oui, tante ; je le vois là-bas, près du pesawe. Dites, je vous en prie, permettez-moi de prendre les billets ! implora le jeune garçon.
Julienne répondit par un signe muet, mais négatif.
— Va rejoindre le garçon du lycée, dit-elle ensuite, et donne-lui cinq francs. As-tu de l’argent ?
— Oui ! oui ! Vous êtes si généreuse ! Je n’ai jamais manqué de rien, et vous...
— Va ! fit-elL, en se dirigeant vers le guichet.
Elle revint l’instant d’après avec les billets.
En les voyant, Jean tressaillit :
— Des troisièmes ? Oh ! tante ! des troisièmes ! Vous uui n’avez jamais voyagé qu'en premières ! Et un voyage de nuit ! Je ne veux pas ! Non ! Non ! cela ne se peut pas !
Brusquement, quoique avec précaution, il avait retiré de la main de Julienne, qui s'était amollie, les vilains petits morceaux de carton rose ; il courut au guichet et revint, tant soit peu penaud.
— Je n’avais pas assez d'argent, dit-i ; je n’ai pu avoir que des secondes. Cela «oûte cher, de Paris à Perpignan. Je ne m'étais jamais figuré que le trajet fût si coûteux ! Vous veniez me voir à tout prope£…. Et puis iong ! Ces ‘n. nù il y a d ‘toutes les classes, cela n'e ait pas ! Mais au moins vous n’irez pas
Ne
en troisièmes, avec ces gens mal élevés qui font du bruit et qui mangent de l’ail….
— Îl faut apprendre à tout supporter, dit Julienne, dont le cœur faiblissait et qui avait grand’peine à se raidir contre elle-même. Pauvres nous sommes, nous vivrons avec la pauvreté !
— La pauvreté ! répéta Jean. Oui, mais au grand ai, sous le beau soleil. La pauvreté peut être décente et propre, et d’ailleurs elle ne m’effraye pas; mais vous... Une grande dame si bien élevée...
— Crois-tu que la pauvreté nous empêchera d’être bien élevés ? demanda Mlle de Puygarrou. Allons, vite, vite, tâche de nots trouver des coins ; fais enregistrer la malle. Je n’ai pas de bagage, sauf cette petite valise ; dépêchons.
L’instant d’après, ils étaient assis en face l'un de l’autre, dans des coins, avec la perspective d’un long voyage de nuit et d’une journée non moins fatiguante ensuite.
‘* Allons, pensa Julienne en regardant le bel adolescent arranger leurs paquets dans le filet, il l’a bien pris ! Pourvu que cela continue ! ””
IIT
Ce train qui avait des troisièmes était pourtant un express, : c’est-à-dire qu'il secouait à grande vitesse dans des Wagons mal suspendus des voyageurs endoloris, qui avaient ensuite grand’pcine à s’en remettre.
Lorsque la grande banlieue fut dépassée, il s’élança à toute Vapeur sur les rails luisants,
‘brûlant ”” les petites stations, pénétrant avec fracas sous les hautes toitures vitrées des villes importantes ; le bruit et le mouvement exagérés excitaient douloureusement les nerfs trop tendus de Julienne et de son neveu.
Après quelques efforts pour se tenir éveillée, afin de rassembler ses idées et d'envisager le brusque changement que de ses mains vaillantes, sans hésiter un instant, elle avait accompli dans sa destinée, Julienne avait succombé au sommeil.
Jean dormait depuis longtemps, la tête appuyée au drap rugueux du capitonnage ; mais, par un sentiment de sybaritisme soudainement éclos en lui, il avait interposé son mouchoir entre son visage d’adolescent mâle et fier, à la peau fine et fraîche, et l’étoffe grossière où tant de figures s'étaient essuyées avant lui.
Il voulait penser, méditer, comprendre les causes de ce grand changement, soudain survenu dans leur vie; mais à son âge on ne médite pas bien longtemps, surtout quand on est bercé par le roulement d’un wagon, et il s’était endormi au milieu des réflexions les plus mélancoliques, ainsi que l’attestait l'expression encore amère de la bouche enfantine à peine estompée par un léger duvet naissant.
En face de lui, Mile de Puygarrou, après une heure de sommeil souvent interrompu, s'était réveillée, pour ne plus se rendormir. Chacun connaît l'horreur de ces longues nuits blanches en chemin de fer, où l’on revit son existence, où tout paraît plus douloureux, plus lancinant encore que dans la réalité, si mauvaise soit-elle.
Un hasard favorable les avait laissés seuls dans leur compartiment. |
Ville après ville, durant cette course éperdue dans la nuit, elle avait regardé défiler les signaux colorés des sémaphores qui marquaient les étapes de cette voie douloureuse, tant de fois parcourue la joie au cœur.
Elle avait écouté résonner à ses oreilles les noms connus, pareils à des cloches familières jadis entendues... La route est longue de Paris à Perpignan, et Julienne ne l’avait jamais faite avec autant d'’amertume dans l’âme, de découragement dans l'esprit.
Son regard ne se détournait pas de l’enfant, à elle confié par son frère aîné, le dernier rejeton mâle d’une noble race, elle si jeune encore, et soudain mûrie par une douloureuse épreuve.
Pour ce garçonnet, qui dormait, la joue sur son mouchoir, les yeux ombragés par les longs cils, les sourcils d’un noble dessin protégeant l'œil estompé d’ombre, Julienne en un jour, moins d’un jour, une heure, avait soudainement renoncé au mariage et à la maternité.
La maternité ? Non ! Elle avait un enfant, celui qui dormait là, en face d’elle, secoué par les brusques mouvements du train lancé à toute vapeur dans des courbes périlleuses.
Jean était l’enfant de Julienne puisqu'il n’était plus l’enfant de personne. La demoiselle de Puygarrou évoqua ses souvenirs.
Guillaume, son frère, gisait sur le lit, extraordinairement lucide, sachant à une demi-heure près ce qu’il avait encore à vivre ; remontant le cours des années, il se voyait, bel enfant, tout, pareil à celui qui allait être orphelin avant que le soleil du lendemain fût monté bien haut dans . le ciel.
Guillaume avait connu toutes les joies : fils
adoré, lorsque son père et sa mère étaient partis peu de semaines l’un après l’autre, il avait retrouvé les yeux tendres et profonds de sa mère dans ceux de sa petite sœur Julienne, la tant aimée, l’orgueil et la bénédiction de la famille.
Pour Julienne, il avait remplacé le père et la mère ; il l’avait vue grandir, belle et fière, dans sa grâce parfaite de grande dame ‘‘ née ”’ ; si la femme qu’il avait choisie n’avait pas aimé Julienne, Guillaume l’aurait pas épousée il n'aurait pu prom - ni donner la moitié de sa vie à celle qui n'aurait pas eu pour la jeune fille les mêmes sentiments d’affectueuse admiration qu’il avait de tout temps portés à sa sœur orpheline.
Mais la jeune fiancée aimait Guillaume et
tout ce qui appartenait à Guillaume : elle se
maria, et Julienne eut quelqu'un de plus pour l’aimer.
Puis Jean était venu, et sa mère était morte: Guillaume avait connu la douleur du veuvage esseulé, maïs Jean n’avait jamais soupçonné la peine de l’enfant privé de sa mère.
Entre son père et sa tante, il avait grandi
librement dans les garrigues des Pyrénées, au
milieu des cystes odoriférants dont l’odeur s’attachait à lui d’un bout de l’année à l’autre, sous les robustes chênes-lièges qui donnaient leur ombre protectrice aux sommeils du petit garçon adoré de tous, dans la vallée, depuis la plus humble ferme jusqu’au haut de la vieille tour féodale qui couronnait noblement le château de Puygarrou.
Et Jean avait eu neuf ans ; trop libre, trop fier, vrop ennemi de toute contrainte, il avait appris à travailler, mais il n’avait pas appris
à se soumettre, et son père avait résolu, puisque la séparation était nécessaire, de ne pas l’accomplir à moitié.
Au lycée de Perpignan, Jean eût encore été un grand se'gneur : le dernier des Puygarrou !
Mieux valait noyer cette personnalité par trop exubérante dans un lycée de Paris, où l’enfant trouverait ses pareils et apprendrait les grandes leçons de la vie : soumission, abnégation, respect de son prochain, respect de soi-même.
Jean était parti pour Paris, où son père avait voulu le conduire lui-même. Seul, Guillaume savait ce qu’il lui en coûtait de se séparer de son beau garçon, son fils unique ;mais, si le devoir était facile, où serait le mérite ?
Le domaine des Puygarrou semblait bien vaste, depuis que le robuste petit aiglon était en cage à Paris : il n’était pas un bouvier, pas un humble særcleur de vignes qui ne se ressentît de l’absence du jeune maître ; mais Guillaume voyait les choses de plus loin, et, à mesure que grandissait la belle Julienne, la demoiselle de Puygarrou, le vère de Jean prévoyait une inévitable séparation, qui, pour venir après tant d’autres, n’en serait pas moins cruelle.
Outre le château, fièrement campé sur un des volcans éteints de cette merveilleuse chaîne des Albères, qu’on dirait échappée aux Pyrénées comme une nichée d'oiseaux de proie, impatiente de jouir de la liberté, outre les fermes, éparpil "2 dans les vallées, les forêts de chêneslièges, les vignobles, riches en ce vin savoureux et parfumé, qu’on désigne sous l’appellation générale de Banvuls, la famille possédait encore, dans une des rues étroites du vieux Perpignan, une maison presque pareille à une forteresse,
cui bte ras sabéh sh +
AT Tige voit
= M RMRTSSSENEES
res
En
Les fenêtres du rez-de-chaussée soigneusement. grillées, les portes monumentales revêtues de clous énormes, suivant des dessins archaïques, tout dans la vieille demeure parlait des guerres anciennes, de rue à rue, parfois de maison à maison. Et, lorsque le vantail de la lourde porte, après s'être péniblement entr’ouvert, laissait pénétrer le visiteur, celui-ci restait émerveillé de se voir au milieu d’une cour ornée d’arbustes et de parverres fleuris, pareille à un ‘“ patio ”” espagnol ; le soleil y laissait tomber aux heures chaudes la somptueuse chaleur et l’éclat incomparable d’un ciel méridional sur le jet d’eau rutilant dans sa vasque de marbre rosé.
Comme dans un cloître, les portes et les fenétres de service ouvraient sur ce coin d’Espagne: puis la fraîcheur se dev: ait partout, derrière les épaisses murailles, sous les branches maraudeuses des jasmins, qui cherchaient leur route vers les chambres des jeunes filles.
Il n’y avait plus de jeunes filles dans l’austère maison, sauf Julienne, et encore pouvait-on prévoir qu’elle n’y resterait pas très longtemps.
Un jeune garde général, né dans la province, amoureux de ses montagnes, s'était pris pour Guillaume d’une amitié que celui-ci ne considérait pas comme sa propriété exclusive. Un jour ou l’autre, Aymery de Morillac expliquerait le motif de ses longues visites ; il dirait à Julienne, si cela n’était déjà fait, combien le charme qu’il trouvait en elle ajoutait à l’amour qu’il portait aux monts Albères, et Guillaume resterait :-ul, en attendant que Jean lui revint, faconné pour la vie...
Ce n’était que juste, après tout ! Julienne n’avais-elle ::+s donné déjà d’elle-même au frè-
PSE
re qu'elle aimait, au neveu qu’elle adorait, beaucoup plus que ceux-ci n'étaient en droit d'attendre d’elle ?
Julienne se rappelait toutes ces choses, pendant que les heurts du wagon sur la voie nouvellement empierrée la projetaient de-ci, de-là, mais sans lui faire quitter des yeux l'enfant qu’elle ramenait au nid ancestral.
Un soir, Guillaume était rentré fatigué d’une tournée dans des plantations nouvelles, exténué et triste, comme il l'était souvent depuis quelque temps ; le lendemain il n’avait pas pu se lever.
Les jours avaient depuis lors passée avec une si cruelle rapidité, que Julienne ne pouvait se rappeler si elle avait dû faire ceci ou cela, ou l’éviter ; c'était une sorte de mauvais rêve, d’engourdissement étrange et solennel, où passaient et repassaient des visages connus, empreints d’une expression qui les: métamorphosait au point de les rendre méconnaissables : le curé, le notaire, quelques parents, le médecin très souvent, si souvent, qu’on eût cru le voir toujours là.
Aymery de Morillac iuissait tous les jours £; carte cornée. C’est par le nombre croissant de ces cartes que Mile de Puygarrou eût pu mesurer le temps, s: elle y eût seulement songé. Puis un soir.
La vision s’interrompit ; le train entrait sous un grand hall vitré..
Jean avait remué en face d’elle dans le coin du wagon ? Non; il s'était laissé aller à une 8secousse plus forte, mais il dormait d’un bon
LR]
sommeil... Julienne retourna à sa rêverie et le
Le.
train reprit sa course affolée en pleine campagne, dans le noir de la nuit.
Un soir, Gu’llaume avait ouveri très grands ses yeux cernés de bistre.
— Ma sœur, disait-il. Jean ?
— Il est à Paris, répondit la tante. Veux-tu qu’on Île fasse venir ?
— Non... Epargne-lui la douleur... Il est trop jeune... Ecoute... Je te le donne... Tu en feras un homme. Tu le peux, parce que tu as une âme rare ; une âme de preux dans un corps de tendre femme. Tu es bien jeune, pourtant, Julienne... Et si ton mari allait ne pas aimer mon fils?
— Je n’aurai pas de mari, répondit-elle d’une voix calme.
Les yeux de celui qui allait mourir plongèrent jusqu’au fond des yeux de celle qui acceptait une vie d’abnégation. Elle essuya délicatement la sueur de l’agonie sur le front de son frère, avec une expression de to‘ichante pitié.
— Mais... Aymery ?
— Je n’épouserai pas Aymery. Pas avant que Jean ne soit devenu un homme.
— Et s’il ne veut pas attendre ?
Julienne écarta la sombre idée, comme elle écartait les gouttes de la-fatale moiteur.
-— Je serai pour Jean ce que tu aurais été toimême, dit-elle, s’il plait à Dieu. Je suis robuste et bien portante.. N'’aie aucune crainte, mon frère, sois en paix. Jean sera un homme, digne de fotre race.
Guillaume serra la main qui tenait la sienne. C'était un engagement.
Jamais le sang des Puygarrou n’avait failli à une promesse. Mais Guillaume ne savait pas qu’en s’engageant ainsi sa sœur bien-aimée,
ER ve
l'honneur et l’orgueuil de la fam'lle, renonçait pour elle-même à toutes les joies d’un amour partagé. Il en avait encore une vague notion, pareille à ces lueurs tremblantes qui papillotaient devant ses yeux de mourant ; mais son Cerveau ne pouvait plus coordonner ses idées.
— Jean..…., fit-il avec insistance, je te le donne, tu le prends ?..
— Je l’accepte, répondit Julienne.
Il ferma ses yeux mortels, sans desserrer son étreinte, puis peu à peu sa respiration se fit lente et rare. Ses paupières battirent, les doigts se raidirent...
Julienne se pencha sur son frère aîné. elle était seule, maintenant chargée du corps et de l’âme du dernier des Puygarrou.
Ce que disait Jean au lycée dans ses belles colères était vrai : sa famille descendait des rois maures.
Les graves servants de l'Islam avaient traîné leurs robes orientales sur les mosaïques de l’Alhambra avant que le hasard des guerres les amenât dans la catalogne, et plus loin encore, au cœur même de la France. Avant de brûler les arènes de Nîmes, un des rois arabes, au fin profil, aux cheveux de velours, allongés sous ses fins sourcils, avait épousé une fille de Puygarrou.
Non comme une des trois cents favorites qui peuplaient son harem, mais comme une épouse légitime, destinée à fonder une dynastie.
La légende disait même que ce mariage, afin d’être valable devant Dieu ct devant les hommes, avait été béni par un prêtre, l’aumônier des Puygarrou.
Sans cela le fier seigneur de Puygarrou, en
ne ea mm ms
signant le traité de 7 1x, cüt-i! laissé partir sa fille comme otage ?
Otage ? non ! Epoice, cui. (‘est ains: qu'’avait été créée la dynasue.
La jeune femme avait laissé des fils, dont l’un avait régné; ses frères, maîtres et seigneurs dans leurs forteresses de montagnes, étaient des rois aussi: ‘“ Puy garrou ne rend de comptes qu'à Dieu ! ”” disait la devise.
Julienne avait en elle toute l'âme des siens, polie, ornée, modelte par la civilisation espagnole des grands règnes, puis la civilisation française des époques plus récentes ; mais, au fond d'elle-même, elle savait bien, la vierge fière, qu'elle ne rendrait de comptes qu’à Dieu et que Sa Conscience serait d'accord avec ses actes.
Lorsqu'elle dut procéder à l'inhumation de son frère, dans le caveau de famille où reposait déjà la jeune mère de Jean, Julienne vit murer non seulement le corps de son ami, son protecteur, mais aussi le rêve silencicux de sa jeunesse.
Bien peu de jours après, elle fit appeler le
comte Aymery de Morillac et lui parla comme on se parle entre gens de cœur.
Je ne m'appartiens plus, dit-elle, sans détourner les yeux de ces yeux où elle avait rêvé de perdre les siens pour tamais. En me donnant son fils, mon frère à pris ma jeunesse, Jean est un brave et beau garçon, mais son caractére est difficile, plus difficile que ne le croyait son père. Toute mon énergie sera nécessaire + peut-être me faudrait-il prendre des résolutions imprévues qui bouloverseraiont ma vie.
Il allait l'intérrompre ; elle l’arrêta, d’un geste royal.
— J'aurais été pour vous une épouse irréprochable, à condition de ne point apporter d’autres devoirs dans mon voile de mariée. Tout est changé. Julienne n'existe plus ; c’est seulement la tante de Jean que vous avez devant vous, et celle-là a juré de ne pas se marier.
Frappé au cœur, blessé dans ses sentiments les pius fins, les plus délicats, Avmery se taisait.
Ils s'étaient si peu parlé ! Qui sait si au fond de cette brusque résolution ne se cachait pas une antipathie secrète contre lui ? Elle était tellement maîtresse d’elle-mème, cette ferme Julienne, qu'Aymery se demandait s'il n'avait pas été victime d’une hallucination lorsqu'il s'était cru aimé ?
— Quand Jean sera un homme, je redeviendrai maîtresse de ma vie, ajouta la jeune fille, les yeux soudain voilés par une rosée de larmes, vite dissimulée. Mais, pour cela, il faut dix ans, et même, dix ans, c'est bien peu ! Je n'ai pas le droit d’absorber l'existence d'un homme pendant dix ans, de lui fermer les portes de la famille, de l'ambition, de la vie même. Il faudrait que je fusse bien lâche et bien méprisable, en vérité, pour proposer — ou pour accepter un tel marché !
Aymery se tenait debout devant elle, prêt à tomber à genoux, à baiser les plis de la triste robe noire, qui revêtait ce corps de Minerve... Il n'osa.… Elle était trop froide, trop imposante, trop décidée...
Peut-être ne disait-elle pas tout. Peut-être, un autre...
Ah ! s’il avait su le combat qui se livrait en ce moment sous les rigueurs de cet inflexible crêpe ! S'il avait su que Julienne était glaciale
= 38 — parce qu'elle avait peur de fondre en larmes en lui criant : “ Je mens ! Ne me crois pas, prends moi. Sois le père de cet enfant dont je suis la mère, et marchons dans la vie en le tenant chacun par une main... Nous en ferons certainement un homme et, avec nos deux âmes unies, Peut-être un héros ! ”
Mais Julienne jouait trop bien son rôle ; Aymery la crut.
— Vous ne voulez pas ? Vous me refusez ? fitil, blessé, au fond de son ître intime, par une vague jalousie qui venait de s’insinuer en lui.
— Je ne vous refuse pas, dit-elle, je vous délie.
Il fit un mouvement vers la porte et s’arrêta indécis,
— Avmery, dit Julienne d’une voix si changée qu'il eut peine à la reconnaître, on ne peut pas accomplir de toute son âme deux devoirs très différents. Je serais une mauvaise mère, ou une femme incomplète... Vous méritez mieux que cela, et j'ai promis à mon frère d’être une mère Sans reproche... Allez, mon ami. les ans s’écouleront, vous vous maricrez... nous nous rever- PONS:
I fit de la main un geste dédaigneux, qui reléguait le mariage dans un abîme insondable.
— Îl faut qu'un homme se marie, reprit-elle ; vous vous marierez, vous aurez des enfants.
Que sera't-il arrivé de Jean, si nous avions eu des enfants, nous ?
Elle ne rougissait pas. Aucune fausse pudeur, aucune modestie affectée ne faisait trembler sa VOIX... Aymery l'écoutait.
Oui, en effet, s'ils avaient des enfants, jamais il ne saurait aimer Jean autant que le sang et le cœur de Julienne, mêlés à sa chair, à son
Cohe r. PRRSSREINNER ma à ;
ET LITE ren tanpe gp er pro eren
DOPAESSLETRET UE
ER re
äme à lui. Elle lui reprocherait sa froideur, sa sévérite, et elle aurait raison...
— Allez, mon ami, répéta Mile de Puygarrou.
Nous avons choisi la bonne route ; vous le verrez. En ce moment, c'est dur.
— C’est dur, répéta-t:il.
Elle s’appuyait au dossier d’un fauteuil, les lèvres desséchées, près de défaillir,
— Du courage, reprit-elle. Dans dix ans, je serai une vieille fille.
— Vous ? Jamais ! Vous ne serez lamais vicille. Vous serez toujours belle,
— Adieu, Aymerv, fit-elle en détournant la tête.
— Puisque vous le voulez, adieu ! dit-il en sortant sans oser L regarder.
S'il l'avait rouverte, cette porte, si le hasard avait voulu qu’il eût oublié ses gants ou son chapeau, la vue de Julienne écrasée sur le canapé, noyée dans ses larmes, secoute par ses sanglots eût emporté hien loin l’héroïsme de leurs résolutions...
Mais Aymerv de Morillac avait de l’ordre :
ses gants et son chapeau étaient dans <a main, ct la porte ne se rouvrit pas.
Minerve put pleurer librement sur son unique amour, sur la joie de sa jeunesse, évanouie à jamais.
Si nos morts nous voient, ils doivent parfois éprouver de cruels remords, au spectacle de ce qu'ils ont infligé à leurs chers vivants, à cette heure irrévocable de lPadieu, où les meilleurs deviennent parfois évoïstes, où les plus généreux exigent, sans bien s’en rendre compte, des sac! qu'ils n’oseraient les regarder en face, au grand jour de la vie.
ps DT Espérons, pour Je repos de ces âmes chéries, qu'elles ne peuvent connaître la profondeur des désespoirs qu'elles ont fait naître.
Le train filait dans la nuit épaisse ; un sifflet déchirait les ténèbres de temps à autre; Jean tressaillait, troublé dans son Sommeil, puis se rendormait, 6: Julienne, les Yeux fixés sur l'implacable obscurité, continuait à revivre sa vie, leur vie : Car, depuis la mort de Guillaume, elle et son neveu n'avaient plus eu qu'une existence fondue étroitement, malgré tout ce qui sépare un garçon de dix ans d’une jeune fille de vinot
Tante Julienn: était la véritable mère du petit lycéen : bientôt ce fut ‘ tante ”” tout court; n'était-elle PAS tout ce qu'il possédait en ce monde, avec l’'orgueil de sa race et sa fortune, dont, il ignorait la valeur réelle ?
Rien n’est plus difficile à évaluer Pour un jeune Cerveau qu’une propriété foncière, Jean avait toujours vu des barriques pleines dans les profondes caves creusées au flanc du roc. Les peaux de bouc avaient toujours regorgé de l'huile de Jeurs olivettes : chaque année les Marchands avaient emporté les écorces des chénes-lièges en échange de belles Pièces d’or ou de billets de la banque de France. Les fruits séchaient sur les toits, les régimes de maïs pendaient dans les greniers : Puygarrou, moitié ferme, moitié donjon, était une de ces demeures d’où le Pauvre sort toujours rassasié... Jean se croyait riche, et il l'était. Comment lui faire roire, à présent, qu'un souffle de malheur avait passé sur la noble demeure, emportant la fortune, laissant à peine le nécessaire ?
ee
Julienne regardait le ciel, où une bande plus claire annonçait l’aube d’un jour nouveau.
— Il me croira, pensa-t.elle, je ne lui ai jamais menti.
Pour la première fois, la rougeur de la honte empourpra sa noble fisure dont les traits, d'une régularité classique, ne devaient craindre ni les ravages du temps n' ceux du malheur. Et Julienrne de Puvearrou, qui avait beaucoup pleuré, ensevelit son beau visage dans son mouchoir, afin de cacher sa confusion : car désormais elle devrait mentir, si elle voulait tenir son serment et faire de Jean ‘‘ un homme ”’, ainsi qu'elle l’avait promis à son frère Guillaume, à l'heure où l’on ne refuse plus rien à personne.
Trois ans s'étaient écoulés depuis la nuit qui avait faït de Jean un orphelin, et de Julienne une vierge mère, et, si ce temps avait été bien employé au point de vue des études, on ne peut dire que le résultat fût aussi satisfaisant en ce qui concerne l'éducation morale.
Trop fier, Jean, trop rovalement orgueilleux, sans contrepoids pour équilibrer des idées prises il ne savait où lui-même ; dans ses longues causeries avec les petits chevriers de la montagne sans doute, alors qu’étendu sur la hrousse parfumée il regardait le ciel b'-u briller à travers les pins parasols.
Puygarrou était un mon : pour ceux qui vivaient à son ombre tutélaire. Reconstruit par Vauban ou d’après ses ordres, trapu sur ses as-
ee 1e
sises, il dominait le Pays avoisinant, et quelques
‘anons logés dans d'étroites embrasures témoignaient des ass-uts subis et repoussés,
Tout un passé de gloire et d’honneur vivait entre les murailles impénétrables et Jean l’avait appris trop tôt. Rien d'étonnant alors que Son Jeune cerveau eñt bouillonné à l'évocation de tant de souvenirs.
Maintenant, il fallait détruire cette éducation mal commencée, ct la reconstruire sur de nouvelles fondations.
La résolution de Julienne, déjà conçue au dé- Part, s'était affermie dans la galerie du lycée Où un Jean tout nouveau s'était spontanément révélé à elle, un Jean qui l’avait fait frémir d'orgueil maternel et trembler de crainte pour l'avenir,
Jean serait un simple habitant des garrigues: la terre qu'il aimait, qui lui avait donné tout ce qu'il avait de bon ct de noble en lui, continuerait son éducation mystérieuse,
Le curé de Puygarrou lui ferait achever ses humanités, car c'était un lettré, pas encore assez vieux pour ne point se réjouir de développer le culte des lettres dans cette jeune âme qu’il s'était vu arracher avec regret
Un vieux médecin, retiré dans une maisonnette trop grande pour lui, mais d'année en année trop petite pour ses livres, apporterait l’élément scientifique, qui, sans lui, eût fait défaut, et Julienne se chargeait du reste.
Le plus difficile serait d'obtenir que le secret fût gardé : mais, à vrai dire, personne n'avait réellement connu la fortune des Puygarrou. Julienne elle-même, avant la mort de Guillaume, n'avait eu qu'une idée vague et flottante de la
Te
valeur du domaine. Elle avait vu de beaux chevaux à l'écurie, des bêtes de choix dans es étables, un personnel nombreux pour tenir en état les parterres et les dépendances... Mais un de ses premiers actes avait été précisément de réformer une bonne partie de ce luxe, inutile, pensait-elle, pour une jeune fille destinée à vivre seule. Dorénavant, elle diminuerait encore le nombre des serviteurs : rien n'était plus facile. :
Cette robuste plante des bois libres et parfumés ne pouvait supporter autour d'elle ni mains étrangères, ni conversations oiseuses ; son voyage à Paris, subitement entrepris, était un excellent prétexte ; des pertes d'arvent nécessitaient une réforme complète dans le personnel Cette réforme serait accomplie sur-le-champ.
Jean vivrait simplement, pauvrement, Si quelque chose pouvait apporter un élément nouveau dans cette éducation mal commencée, ce serait la médiocrité de la vie, jointe aux splendeurs de l'éducation intellectuelle.
Ce garçon, beau, robuste, brillant, avait trop bien réussi dans tout ce qu'il avait entrepris. Après le premier choc causé par la mort presque imprévue de son père, après cette violente secousse, Où ?! avait trouvé toute la tendresse de ‘‘ tante ”’ pour adoucir la brutalité de ce coup de marteau, Jean s'était dit : ‘“ Mon père aimait à me voir premier dans ma classe : je serai le premier pour lui plaire, comme s’il était vivant.”’
Et il avait été premier, presque toujours, presque partout.
Un autre que lui eût perdu sa santé dans ce travail acharné, mais Jean était de robuste
+ ee
Structure ; il Paraissait plus âgé que ses années
et il pouvait fournir sans fatigue une somme de labeur considérable ; il ne fit que croître et se développer à tous les points de vue.
Ces succès constants devaient avoir un résul]tat déplorable : il eût fallu n'être pas de Chair pour résister à tant de chances inespérées !
Jean, qui n'était au début qu'ambitieux, devint bientôt orgucilleux, et son orgueil, dépassant les limites du lycée, s’en fut rechercher dans les siècles révolus les Souverainetés éteintes qui avaient donné tant de lustre à sa famille.
Au milieu d'un petit peuple de camarades bla-
ë Sueurs, ennem's de la ‘* pose ” quand ils ne la pPratiquaient pas eux-mêmes, Jean devint: le souffre-douleur de sa classe : il se défendit, et, comme on Je fait Presque toujours lorsqu’on se défend, il] dépassa les, bornes. Au commencement, on n’y fit pas grande attention ; mais les querelles s'enveni ‘rent devinrent quotidiennes ; l’ordre en souffrit...
C’est alors que le proviseur
appela Julienne à Paris.
Le plan de la généreuse fille s'était, élaboré d’une manière Vague ct indécise pendant, qu’elle faisait son voyace de Perpignan à Paris ; dans le cabinet direct orial, il prit une forme définitive; Maintenant, pendant ce cruel voyage de retour, elle en avæit élaboré les moindres détails.
Rien ne pouvait être changé aux origines de Jean ; il resterait ce qu’il était, mais un fils de roi gueux n'est, pas le même qu’un fils de roi riche; gucux, Jean pouvait l'être et le serait. Mlle de Puygarrou aCCeptait volontiers pour elle les conséquences de ce changement de vie.
Quand viendrait, avec Ja majorité de Jean, le
moment de lui rendre des comptes, elle lui ferait connaître les motifs qui l'avaient vuidée, et alors il Ja jugerait. Elle ne tremblerait pas plus devant lui, ce jour-là, qu'elle ne le faisait aujourd'hui, avec des années de vie difficile en perspective, eb personne ou à peu près personne pour l’aider,
— J'ai cru bien faire, pensa-t-elle. Je me suis trompée. Je me trompe peut-être encore maintenant... Qui me le dira ?
La silhouette élégante d’'Avmery traversa sa pensée, avec une douleur aivuë. Pourquoi avait-elle refusé l'aide d'une main virile, et peut-être aussi le bon: r? Peut-être sa vice cût-elle été bien diftéicute, et celle de Jean aussi !….
Oui, peut-être... peut-être... A quoi sert de dire peut-être ? Il était trop tard ; c'est le présent qu'il fallait regarder en.face, dorénavant. Cinq ans s'étaient écoulés sur ce passé mort.
Etait-il vraiment mort, ce doux passé ? Bien des fois Julienne s'était attardée devant les cendres de ce feu mal éteint.
Aymery avait quitté Perpignan après une dernière tentative pour faire revenir Mile de Puygarrou sur sa détermination. Il avait écrit luimême, puis essayé d’une intervention étrangère: le notaire de la famille avait fait de son mieux pour rapprocher les deux jeunes gens.
— C’est vous ? lui avait répondu Julienne, vous qui savez ce que désirait mon frère ? C’est vous qui voudriez me faire manquer à mon serment ?
C’est une héroïne, dit le vieux notaire à son client, lorsqu'il Jui raconta cette entrevue. Les Puygarrou ont toujours passé pour très fidèles à leur parole le crois qu'il ny arien à faire, mon cher monsieur, et vous m'en voyez désolé, car Le domaine, dans vos mains, se fût amendé ; tout le monde ne pouvait qu'y gagner... Et Jean lui-même ; car, tout petit qu’il est, il donne déjà du fil à retordre à ceux qui s'occupent de lui.
Aymery était parti pour les Vosges, espérant mettre beaucoup de kilomètres de voie ferrée entre son rêve et son travail ; les kilomètres vinrent, mais le rêve resta. Une profonde, insondalle mélancolie lui demeurait de ce bonheur entrevu, et plus Julienne était inaccessible, plus elle lui devenait chère.
Cependant, il ne pouvait rester le fiancé d’un rêve ; on Je poussait, de tous côtés, à se marier; il résista, tergiversa et finit par promettre que, Si on lui trouvait une jeune fille charmante, pas trop embarrassée de trop proches parents, il l'épouserait, dans un avenir quelconque, le plus éloigné possible.
Julienne n'en sut rien. Elle avait muré son âme et ne vivait que pour Jean.
Le domaine absorbait tous ses soins, car elle n'avait qu'une confiance limitée dans les subordonnés de toute espèce, et elle s’efforçait d’employer des ouvriers salariés partout où clle pouvait économiser un contremaître.
Jean n'avait pas attaché d'importance à ces changements : il les acceptait comme il accepterait la ruine jusqu'au moment où de bonnes âmes l'interrogeraient sur ce qui ne les regardait pas.
nm q
— Nous avons le temps, pensa Julienne en regardant le jeune dormeur,
Le jour entrait dans le wagon, dessinant des Paysages tantôt wrandioses, tantôt paisibles ; l'adolescent ouvrit les veux et resarda autour de lui d'un air surpris. Jamais, en voyaue, ses regards n'avaient rencontré de drap bleu .capitonné ; il se rendit compte sur-le-champ de la réalité et poussa un gros soupir :
— Tante Julienne, vous ne dormez pas ?
— Non, Jean.
— Vous n'avez pas dormi du tout ?
— Non, Jean.
— Et moi qui n'ai fait qu'un somme ! Je suis un grand misérable, en vérité !
— Ne prenons pas les choses au tragique, dit Mile de Puygarrou en souriant, malgré elle. Ton insomnie n'aurait pas amélioré la mienne, et à tous les points de vue il est préférable que tu aies bien dormi pour avoir l'esprit clair; car nous avons à penser beaucoup, à parler un peu et à agir en conséquence.
Jean se redressa, ouvrit la fenêtre toute grande et respira l’air pur.
— Cela ne vous fait pas de mal, tante ? demanda-t-il, s’avisant soudain qu'il eût mieux fait de s’en informer d'abord.
— Cela m'est fort agréable -nais une autre fois, avant d'ouvrir une fenûtr. demande l'autorisation des autres... Le monde n’est pas fait pour nous seuls, Jean !
I se mordit les lèvres, se retourna deux ou trois fois sur la banquatte, un peu iaigre, et tout à coup : 5
— Alors, tante, nous sommes ruinés ? dit-il.
sn À
Qu'est-ce que cela peut bien représenter, la ruine, pour des gens comme nous ?
Julienne n'avait Pas prévu cette question-|à ; Mais il lui faudrait avoir des réponses toutes prètes, et elle n'hésita pa
La ruine, c'est la même chose pour tout le monde, mon neveu. C'est d'avoir eu beaucoup d'argent et de ne plus en avoir, en ce qui nous concerne,
— Du tout ?
— Pas du tout, du tout, mais très per. Vous Vivrons largement gur le domaine, tu ‘ises bien ! Mais l'argent nous fera défaut, quoique HOuS ne SOYONS pas exposés à manquer des biens de la terre.
Nous étions très riches ?
— Tu le racontais à tout venant ! fit Julienne d'un air railleur.
— Je ne savais pas seulement ce que c'était, avoua Jean. Nous avions des voitures, de beaux équipages ; il faut nous défaire de tout cela ?
Oui.
- Et après ?
— Après ? I] faudra que tu étudies l’agronomie Sur place pour diriger toi-même la propriété. Nous n'avons plus le moyen de nous faire sruger par des intendants.
— Travailler, alors ?
— Oui,
Jean regarda la terre de France, si belle, si verte, si plaisante aux Yeux, pendant que la voie décrivait une laroe courbe sur un viaduc.
— Je travaillerai, dit-il, d’un ton ferme. Et mes études ? S'il fallait Y renoncer, ça rm'’ennuierait.
D nr nement 0 à
ou
— Tu apprendras tout ce qu'un homme bien élevé doit savoir, avec tes anciens maitres, qui consentiront, je l'espère, à reprendre ce souci. Tu n’es pas un élève commode, Jean, sans reproche. Il faudra mettre de l’eau dans ton vin.
Il regardait toujours par la fenêtre.
— Pourvu que je puisse vivre un peu dans les garrigues, je n’en demande pas davantage, fit-
Après un silence assez long, il reprit :
— Tante, j'aurais cru que ça me ferait plus d'effet d’être ruiné. C’est probablement parce que je ne m'en rends pas bien compte. Ce qui m'ennuie, c’est ce mantelet que vous avez déniché dans je ne sais quelle armoire... Est-ce que vors allez vous mettre à porter des horreurs pareilies tout le temps ?
— On ne peut pas mettre des robes de chez Doucet et aller en troisième classe, fit observer Julienne avec beaucoup de calme.
— Oui, je comprends..Il y a des côtés de la chose que je n'ai pas encore envisagés. Et comment est-ce arrivé !
Julienne avait préparé sa réponse et pourtant elle eut de la peine à la formuler. C'était son premier mensonge.
— J'avais acheté des fonds étrangers, ce fut une affaire déplorable. Le domaine est intacte, mais nous n'avons plus de fortune liquide et quand viendront les mauvaises récoltes.
— C'est vrai, fit Jean, on n'y faisait pas attention, auparavant !
— On sera obligé d'v regarder de très près, maintenant. C'est moi qui ai commis la faute: comme tutrice, je suis responsable vis-à-vis de toi. D'ici au jour de ta majorité, j'espère avoir
qe
réparé en partie ic désastre : mais tu me feras plaisir si tu veux bien ne pas m'en parler ; cela m'est pénible.
— Oh ! tante, tante ! s’écria Jean en se jetant au cou de Julienne. Pouvez-vous penser que jamais je vous en parlerais autrement que pour vous remercier de ce que vous avez fait ?
— N'en parle pas du tout, cela vaudra mieux.
Elle retint un instant l’enfant serré contre son cœur, Que de choses confuses s’agitaient dans ce Cœur, sous l’odieux mantelet ! Mais il fallait: les taire.
— Quand serai-je majeur ? demanda Jean.
— Tu as quinze ans ; dans six ans, mon neveu, tu seras majeur, à moins que tu ne veuilles devancer l'appel.
Il réfléchit,
— Comme il va falloir que je me débrouille !
dit-il enfin. J'avais de bonnes notes ; mais vous savez, c'est du travail pour les examens, xela, ce n'est pas sérieux, C'est pour briller. Si l'on veut être un homme, il faut s’y prendre autrement !
— Tu as trouvé cela tout seul ? demanda Julienne étonnée.
— Tout seul et pas tout seul... On parle de tout au lycée, vous savez, et, si l’on a les yeux ouverts, on peut bien voir ce qui est de bon ou de mauvais ouvrage... Tante, il y a une chose qui me fait bèaucoup de peine...
— Quoi donc encore, mon petit ?
— Cet argent, qui s’est envolée !… si vous aviez envie de vous marier, cela serait un ohstacle à présent …
Cette fois, Mlle de Puygarrou n’v tint plus et fondit en larmes dans son mouchoir.
se
ET re
8e team at PR LE cn RAR SP MESSE
— Mon Jean, mon cher petit ! Tu as songé à cela ?
— Oui ! Et j'en ai assez de peine ! Bien des fois je me suis dit que, julie comme vous l’êtes, ar vous êtes rudement jolie, ma tante! si je n'avais pas été là comme une pierre d'achoppement, une espèce d'obélisque de Louqysor, au beau milieu de votre existence, vous vous seriez mariée dix fois pour une. et maintenant... Je vous ai fait de la peine, tante, j'ai été bête, j'ai parlé mal à propos. Dites, je vous ai fait du chagrin ?..
— Non, mon Jean, c'est de la joie ! Jamais, depuis le jour où ton père est mort, tu ne m'as donné autant de joie qu'aujourd' hui. Embrasse-moi, fort, fort, ct vite, car nous entrons en gare, et.
. Et nous aurions l'air de deux imbéciles. Pardon, tante, c ’est moi que je voulais dire, fit Jean en s’excusant, Encore une fois, tante, embrassez-moi, nous en avons le temps, et puis vous verrez que je serai un bon neveu.
— Tu ne parleras plus des rois maures ? demanda Julienne riant à travers ses larmes.
— Parbleu ! chez nous, tout le monde le saït! C’est comme si on leur disait qu'il fait jour à midi !
L'éducation de Jean péchait en effet par bien des points. C'était une plante des landes, transplantée en serre chaude et rendue subitement à <a terre natale.
Le curé, ravi de reprendre Homère et Viroile, qu'il laissait sommeiller sur les rayons de sa
sb
bibliothèque, car c'était un fier lettré, échoué à Puygarrou, où il était resté par amitié pour Guillaume principalement, accepta avec joie la tâche de mener à bien les humanités du jeune garçon.
Le professeur de mathématiques terminait sa vie paisiblement dans une petite maison, héritage inopiné d'un cousin qui n'avait jamais songé à lui de son vivant : ilne demandait pas mieux que de se rapprocher du château.
Julienne, qui connaissait la valeur de leurs âmes simples et droites, s’était crue ob" zée de les initier, n partie au moins, à son gércreux projet de rééducation, et elle avait trouvé en ces deux hommes deux aides qu’elle se fût difficilement procurés ailleurs à prix d’or.
Emerveillés du courage de la jeune fille, ils étaient fiers de se voir appelés à la seconder.
Dès la troisième semaine, Jean avait recommencé ses études sur un plan nouveau, conçu par sa tante. L'inexpérience de cette jeune âme fière et forte avait bien laissé place à quelques lacunes, mais rien n’est parfait sous le soleil, et, tel qu’il se déroulait, l’avenir de Jean rassurait Julienne et ceux qui l’aimaient.
Puygarrou était situé à une vingtaine de kilomètres de Perpignan, et les routes qui s’y rendaiïent n'étaient ni très fréquentées ni en fort bon état, ce qui fut un puissant obstacle à la prompte transmission des commérages.
Cependant quel serait le pays où une aventure comme celle qui ramenait l’héritier du nom au domaine de ses ancûtres ne provoquerait pas une ébullition de propos, bons ou mauvais?
— Ruinés ?
— Non, appauvris seulement.
Eu A
ie tam ee entente “oies EMEA Sa à 1 F
— Est-ce hien vraisemblable ? Et ce gamin qu'on ramène au bercail pour y vivre avec les loups au lieu de lui lasser terminer son éducation dans le lycée où il l’avait commencée ? On a toujours le moyen de payer le lycée. I doit y avoir autre chose !
— Et, à défaut de Paris, pourquoi pas Perpiunan ?
— Pas assez bon pour eux ! Des gens de si haute noblesse ! Pensez donc !
— Pourtant, ils gardent la maison de Perpignan, qui vaut de l'argent !
— Pour l'acheter, oui, mais pas pour la vendre. Ne savez-vous pas que la propriété n’a de valeur que pour ceux qui la désirent ?
On parla, jabota, s'exclama ; puis, comme ces cercles concentriques, causés par la chute d'un caillou dans un bassin tranquille, tout s'apaisa et mourut.
Jean, après avoir consacre une semaine ou deux à des méditations silencieuses, s'était mis au travail.
Pourvu qu'il eût, le jeudi, trois ou quatre heures de liberté pour courir dans les garfrigues embaumées, foulant aux pieds les cvstes à l'odeur pénétrante, le romarin sauvage et la lavande ; pourvu qu'il pût réver, allongé sur la mousse sèche, les veux perdus au ciel bleu, le reste de la semaine auprès de ses professeurs ne lui coûtait vuére.
I ** piochait ?” consciencieusement son bachot, ses deux bachots, l’un après l’autre.
La leçon avait été dure : blessé daus son oreueil de grand gamin, il avait voul prouver que n'importe où, n'importe avec qui, il garderait la place qu'il avait conquise au lycée, et
ets
vraiment c'était un effort qui méritait plus qu'un simple éloge.
Très fière de son neveu, Julienne le laissait faire répondant seulement à quelques âmes charitables chargées de placer le mot‘ surmenage ‘’, que jamais Jean ne s'était si bien porte et que l'air des montagnes valait pour lui infiniment mieux que celui de n'importe quel établissement clos, même conçu selon les principes de la plus parfaite hygiène.
Le premier ‘* bachot *’ fut enlevé brillamment; le second, six mois après, un peu moins, mais de façon encore fort honorable,
— Il est fatigué, pensait sa tante ; je vais le laisser se reposer, avant de lui parler sérieusement d’agronomie.
Et pourtant, maître Jean vivait au grand aïr tout le jour ; il n'était pas fatigué, mais distrait.
La terre l'avait repris : la terre, cette mère jalouse, qui veut bien prêter à l'art ou à la science les plus nobles de ses enfants, mais qui veut les voir revenir.
Jean se baignait de lumière et de parfums.
Les molles courbes des petites baies que la Méditerranée creuse doucement entre les avancées de ses roches, depuis les puissantes assises du Canigou, loin dans les terres, jusqu’à la frontière espagnole ; ces golfes dont celui de Banyuls est le type le plus parfait, le plus exquis, modelé comme un beau corps de femme, paresseusement arrondi entre deux bras des Albères, couronné par les pics aigus des volcans éteints, gloire et charme incomparables de cette plage sans rivale ; cette terre embaumée, cette mer d'un bleu exquis où les nuances se dégra-
hante mate thnmnqen mm tas
dent du lapis le plus foncé jusqu’à la plus céleste turquoise, c’est là que Jean avait trouvé plus que la joie, la volupté de vivre.
Arrivé à sa dix-septième année, il se sentait le cœur gonflé d'un intense besoin de se répandre au dehors, de n’être plus seul avec l’art ou la science.
Les livres, que Julienne trouvait moyen de lui procurer, sans qu'il se demandât trop le prix que cela pouvait coûter, les livres d'art surtout lui révélaient des beautés qu'il n'avait jadis fait qu’entrevoir ou deviner, sans les apprécier.
Sa voix d'enfant, changée insensiblement en une fraîche voix de ténor souple et légère, lui faisait battre le cœur parfois jusqu'aux larmes, lorsque, se croyant seul, il la lançait éperdument dans les bois déserts.
Son âme était prête à mûrir, pas mûre encore: un rayon de soleil viendrait, qui ferait éclater la grenade aux grains savoureux, pareils à des rubis étincelants.
Julienne avait-n peu peur.
D'où viendrait ce rayon de soleil ? Dans son âme très chaste et très pure, l’amour devait être ie mariage or, un homme ne se marie pas à dix-sept ans, ni même à vinet.
L'heure était-elle venue où son Jean allait souffrir, comme elle avait souffert elle-même ?
Elle avait souffert, et souffrait encore; jamais la plaie d'autrefois ne s'était tout à fait cicatrisée - elle allait se ouvrir, de la façon la plus imprévue. |
Mais, tout absorbée dans les nouvelles craintes que lui inspirait son neveu, elle cherchait autour d’elle la jeune fille qui apporterait dans
.: détiatees-.
sa vie l'élément nouveau du danger et s’étonnait de ne pas l’avoir découverte. Le hasard se chargea de précipiter et d'embrouiller toutes choses.
Un matin, dans son courrier, elle trouva une lettre sur grand vélin : M. de Morillac lui faisait part du mariage de son fils Aymery avec Mile Lubine de Santès.
Consulté, Aymery eût épargné cette cruauté à celle qu'il n'avait jamais cessé de regarder comme la femme idéale et parfaite. Tout au moins eût-il écrit un mot, avant l’envoi du papier satiné qui annonçait un mar'age auquel il ne s'était résigné que par lassitude.
Mais son père, fort âgé, l’avait supplié de ne pas le laisser mourir sans fonder une famille, pour conserver le nom ; comme il arrive le plus souvent, des amis indifférents, bien intentionnés, avaient pris le carnet d’adresses et s’en étaient servis pour l'expédition des inévitables invitations...
ref, Aymery apprit que Julienne était invitée à son mariage, avant qu’il eût eu le temps d’écrire un mot à celle qu’il ava;t aimée, pour la prévenir et lui adoucir un choc probable...
I n'était pas fat : il ne croyait pas que Mlle de Puvgarrou fût restée inconsolable de la séparation qu'elle avait jugée elle-même nécessaire ; cependant, à en juger par ce qu’il ressentait lui-même, l'envoi tout seul de ce papier lui semblait bien cruel...
Mais c'était fait : on n’y vouvait plus rien.
Aymerv énouea MIls de Santès, orpheline de père et de mère, appartenant à la meilleure société du pays, possédant un fort beau domaine, des valeurs solides et, de plus, ce qu’on appelle
sé
PERRET ETES NTERRT ET EETRES
Te
des espérances. Elle avait vingt-six ans, l’âge de Julienne... À quoi bon y songer ?
Is viendraient aussitôt après le mariage, qui devait avoir lieu dans les dernicrs jours de la: semaine qui précède Je carnaval. Ils seraient reçus chez des parents de Lubine, M. et Mme Carval, ins'allés pour quelque temps dans une Jolie villa aux portes de la ville, et feraient l'inévitable autant qu'insupportable tournée de visites ; Aymery était charwée d'une inspection dans les forêts des Pyréntes-Orientales : ce serait un prétexte pour voir sa femme le moins possible, et elle ne s'ennuicrait pas avec la nichée de cousins ct de cousines qu'elle allait retrouver.
Le mariage fut célébré à Saint-Philippe-du- Roule, et le soir même les jeunes époux partirent pour Clermont-Ferrand, où Aymery voulait montrer à sa femme une échappée, tout, au moins, des beautés solennelles des pays de montagnes. |
Clermont était Join derrière eux ; Join aussi cette superbe descente du Centre vers la Méditerrannée que si peu connaissent, et qui égale en beauté les paysages les plus renommés du monde,
Après un autre arrêt à Béziers, les voyageurs voyaient approcher le terme de leur voyaue.
Ils étaient partis d'assez bon matin : à peine installée dans le wagon, Lubine avait déclaré son intention d'achever sa nuit de sommeil par trop écourtée. Aymery s’ctait empressé de
l'installer de son mieux, à l’aide d’oreillers et de couvertures, puis, assis en face d'elle, il avait essayé lui aussi de retrouver un peu de repos,
Mais le repos n'était pas venu, et le jeune époux était triste.
Triste, il l'était depuis le jour où son père l'avait accompagné chez la tante de sa fiancée en expectative, pour lui demander sa main.
Avmery, depuis ce moment, s'était senti descendre lentement dans un gouffre où peu à peu manquaient la lumière et la chaleur.
La pompe nuptiale lui avait semblé une corvée mondaine, pareille à toute autre ; il en avait accompli les rites, et, lorsqu'il s’était trouvé seul avec <a jeune femme, il s'était demandé :
‘* Pourtant, si elle m'aimait ? Si elle voulait apporter dans ma vie, nonce divin bonheur qu'on rêve toujours et qu'on atteint si rarement, mais un peu de tendresse, le joli regard de deux veux aimants, les paroles affectueuses qui appellent l'amour et le font venir, parfois là même où il est le moins attendu ? ”
Trois jours après son mariage, Avmery constatait avee une indicible mélancolie qu’il iunorait tout de sa femme. Elle était demeurée la jeune personne élégante, bien mise, soieneuse de ses atours, mais ce cri du cœur qui appelle un irrésistible élan, Avmery l’attendait encore.
il ne s'en prenait pas à elle, mais à Îui-même. Sur cette route qui jadis avait été celle de son calvaire, lorsqu'il quittait Julienne, le cœur brisé, il retrouvait tous les jalons d’autrefois,
ct c'était peut-être ce qui le rendait si mélanco-
lique et silencieux.
Un grincement se fit entendre, des cailloux volèrent, écorchant le vernis des Wagons : un crissement d'objet lourd trainé avec peine sur Île ballast résonna dans l'air sonore et vai.
Déjà la ligne des Pyrénées se dessinait, fuvante, à l'horizon, dominée par la masce imposante du Canigou, couvert de neive : de l'autre côté, la mer bleu, entrevue par échappées..Le train ralentit sa marche et s'arrêta, un peu brusquement, en pleine campagne.
— Bon! dit Lubine en ouvrant très grands ses yeux de velours bleu sombre, Un accident, je suppose ? Pour un voyage de noces, c'est assez réussi.
Le personnel du train courait vers la machine, les voyageurs curieux avaient passé leurs tôtes par les portières. Un emplové passa.
— Des pétards ! cria-t-il à un autre qui venait à sa rencontre.
— Pour quoi faire ? demanda la jeune mariée,
— Pour nous couvrir, dans le cas où un autre train viendrait derrière nous sur la même voie, ce qui est peu probable, Le plus fâcheux de l'affaire, c'est que vous avez été réveillée en sursaut, ma chère enfant ! ajouta le jeune mari.
— Moi ? Je n'ai pas dormi un instant !
Aymery regarda la compagne que l'Eglise et la Loi venaient de lui octroyer pour la vie et l'éternité,
Comment ! Elle n'avait pas dormi ? Ce silence absolu, depuis leur départ, n’était pas Île besoin de compléter un sommeil écourté ? Lubine, sa femme depuis si peu de temps, avait pu res-
ER
ter seule avec lui quatre ou cinq heures, sans dormir et sans lui adresser la parole ?
Aymery avait lu et entendu dire que le cœur des femmes est un mystère, mais Julienne était bien différente des autres ; car, si mystérieuse qu'elle fût demeurée pour lui à l’heure horrible de la séparation, elle n'eût jamais pu garder le silence aussi longtemps, alors qu’on a tant besoin de se comprendre réciproquement, pendant ces premières Journées du mariage qui en sont la porte tr'omphale pour ceux qui ont su ou voulu la trouver !
Le moment n'était pas favorable à la solution d'un problème aussi compliqué : Aymery remit sa tête à la portière, et, voyant que tout le monde descendait tranquillement de wagon, fit de même, Un accident ? demanda:t-il.
— Non, monsieur, une avarie de machine :
une bielle cassée : peu de chose : on est en t'ain de la raccommoder,
La raccommoder ! Morillac eût bien voulu savoir comment, en cours de route, on raccommode une bielle cassée. Il entendait bier retentir des coups de marteau, mais ses connaissances d'ingénieur, quoique limitées, Jui faisaient penser que ce n'est pas à “ips de marteau...
-— En voiture, messieurs les voyageurs, en voiture ! Nous repartons ! cria l'employé en peussant expéditivemert dans leurs compartiments respectifs les amateurs de forge en plein vent.
Aymery remonta. Lubine n'avait pas bougé.
i.ursuue Îe train se mit en route, elle ie regarda et dit : ,
— S'ils ont eu l'idée — et c’est probable — de venir à notre rencontre à Perpignan, ils vont
se
bien s'amuser à nous attendre sur le quai Cela se passe tout à fait en famill: dans ce pass, à ce que je voix,
\} né pourrait wuère en tutrement, Je suppose que nous marchon ee ne ile pai re de roues ; nous n'en ir Mt-otre pas plus lentement.
Ni plus vite ! fit Lubin ur hon
Aymery demeura interdit, et ia jeun jure ‘appliqua soisneusement à 1 ( on want. Elle faisait soicneusemi o li SC rapportuit à personne: son mar! oarda faire, géné, pre que sonfrant, unté ir souvenirs du passé qu'il ne pouvais chucce L'eût-il voulu même, S'il l'avait pu ?
Entre la banalité désolante du pi nt et évocations d'un rêve évanout, il v 2 tou un monde de douloin (| u n'était pas sa naar ne. I se demandait comment is euxsent : ova- 26, Julienne et Jui, après trois jours de mariace, dans ce pays qui était le leur, auqu LE leurs
À âmes étaient profondément attachée: : r dan | toute patrie, 11 v a deux patries la : «| il la métropole, celle pour qui lon vit en
IA cefle pour qui l'on se fait soldat et l'on dom À héroïquement sa vie, — et l'autre, la petite ps fl trie, celle de l'enfance, Je coin o on est
| où Plon a appris à connaître {oi e qui
4l heau et bon, où l'on a été a ON ana:
mé soi-méme.….
C'est cette patrie à qu'allait retrouver A:
ry, et de cette patrie il ne pouvaït séparer magwe de Julienne.
Tout à Coup, 1 S'AvIsA d' * chose. bien é enifiante, eù qui prenañt iportance dérable dans ce début de leu: es.
— Elle n a!
matin ! persa-t-il iours absorbée pa
Voulez-vous 1 narici polin
oi vit
ant bon :
Déc ; tant pi { ne pour ie
La vi eux en M:
nes nel |
Fr} Ï ares, ur u
mn tt un
Le train à
d bres vénérall CrIa
Un fact.
pyrinet sise
peine s empa
coch:
sS sur et
nde, un mâle x
Ÿ dit bonjour ce ! t femme, touni le Vt aide m nn pince
nant un
ant
tout: e de platade ce pays plein de tatent de fleurs tenux fleurs plus roses, vignes.
S r ;: tout cet enux, joie innol'ame, et, comme tag nt
vant que
rOUPAIC de
escaladé par le
hérissée de
les nei-
commençaient à fontre de hautes allées rréta ritl
} 4 , LR diuiit Qu un nomme
, le plus dextrement du présenta, souriant et
ES es
gai ; Armand Carval tendait les bras pour recevoir sa cousine et l’aider à descendre.
— Bonjour, Armand, dit la jeune femme. Bonjour, Céphise.
Mme Carval, un peu en arrière, tenant son fils aîné par la main, souriait sans trop oser s'approcher, à cause de l'enfant et des bousculades possibles.
— Si vous saviez quel plaisir nous éprouvons à vous revoir ! fit Carval en serrant visoureusement la main de son nouveau cousin, son ami d'enfarce.
Le visage d'Aymery s'était éclairé. La cordialité de cet accueil lui causait une joïe infinie, en même temps qu'une singulière envie de pleurer, rare chez un homme de sa trempe.
— C’est Ça, Perpignan ? dit Lubine. après avoir embrassé Céphise. Quel vilain pays !
Vous vivez là dedans ? dans ce trou ?
— Et même très bien ! répondit Mme Carval: tu verras. Pas trop fativuée ?
— Non, mais très affamée, déclara la jeune femme.
Carval avait pris le bras de son ami.
— Eh bien, lui dit-il, pendant qu’ils gagnaient la sortie, nous étions amis, nous voilà parents!
— Mais oui! fit Aymery, sans trop savoir S'il devait se montrer satisfait de ce nouvel état de choses.
— Avez-vous fait un bon vovase ? demanda Carval, sentant que=s'il ne soutenait pas Ja conversation, elle s'aplatirait instantanément sur l’asphlate, avant même qu'ils eussent gagné lcüur voiture,
— Un bon voyage ? oui, répondit Morillac d'un ton hésitant,
me qe
— Aymery, fit la voix un peu grêle, mais très perçante de la jeune mariée. Vous n’avez pas perdu le bulletin de bagages ?
L'interpellé fouilla dans une poche de son gilet, puis dans l’autre, avec une sorte d’empressement nerveux.
— Pourquoi l'aurais-je perdu ? demanda:t-il en sortant le petit papier d’une troisième cachette.
Sa femme ne répondit pas à cette question, mais lui soutira dextrement d’entre les doigts ce chiffon indispensable, cause en voyage de mille ennuis, la apart du temps.
— Armand, dit-elle à son cousin, avec un sourire qui illumina son visage un peu pâle et ses yeux sombres, vous avez bien quelqu’un pour vous charger de cela ?
— Permettez, ma chère, fit Aymery, reprenant son aplomb, qui, depuis un instant, chancelait sur sa base, c'est mon affaire ; pourquoi déranver Armand ?
Lubine ne lui répondit pas et se tourna vers Céphise.
— Allons-v tous les deux, dit gaiement Carval, Ma femme est très débrouillade, nos chevaux sont des bêtes de tout repos, et nous causerons un brin, s’il faut attendre...
— Attendre ? Eh non! tiens, les voilà ces malheureux bagages... Suivons-les, fit Aymery, décidément nerveux.
Les deux jeunes femmes avaient pris les devants. Céphise installait dans le confortable petit omnibus de famille son fils d’abord, puis sa cousine et un nombre respectable de paquets de toutes dimensions.
nr
— Tu veux monter la-dedans, toi ? demanda Aymery à son nouveau cousin.
— Pas le moins du monde, J'allais m'asseoir à côté du cocher, Ne t'inquiète pas de moi.
Aymery mordait sa moustache. Sa belle ficure fine de eau Méridional exprimait un si bizarre mélange de sentiments contradictoire que son parent cut l'idée d'un duo manoué dans ce très jeune ménage,
— Ecoute, dit-il, je vais envoyer Louis avec sa bicyclette, je conduirai, et tu te mettras à coté de moi. Hop, c'est arrangé ?
Quand ils furent sur le siège, le visage du nouveau marié s'éclaira.
— Tiens, te voilà donc rentré ? fit Armand en rendant la main à ses bêtes ; tout à l'heure, tu avais tellement l'air d’être sorti. Jete demande pardon... je ne veux pas te froisser, tu le sais bien, mon grand gamin d'Aymerv, je t'aime comme si tu étais mon frère.
— À propos, interrompit le jeune homme, ct Gaétan ?
— Tu le verras tantôt. Il est au lveée, à faire son cours... Oui, pafaitement, Gaétan professe, et très bien, ma foi. Qui s’en serait douté il y a seulement dix ans *. Mais toi... parlons de toi,
— Moi... non; je ne suis pas intéressant, Voyons, Armand, dis-moi la vérité, tu connais ma femme ?
— Depuis une douzaine d’années environ,
— Est-elle toujours comme cela ?
— Comme quoi ? demanda Armand en distribuant équitablement quelques légers encouragements à ses bêtes “de tout repos ”, qui pa-
raissaient, en effet, préférer le repos au pavé de Perpignan.
— Comme tu viens de la voir tout à l'heure, èxpliqua Morillac.
— Aïe ! pensa Carval, nous y voilà ! Elle n’a pas eu la patience d’attendre la fin de la lune de miel conventionnelle.
— Eh bien ? insista l’époux de Lubine.
— D'abord, mon cher ami, je l’ai très peu vue tout à l'heure, et je ne saisis pas.
— Demeures-tu loin ? interrompit Aymery.
— Une petite demi-lieue, avec une bonne côte en long, tout le temps. Vas-y, tu peux parler.
— Alors, je parle. J'ai vu Lubine pour la première fois, il y à un an à peu près: mon père a mis dans sa tête que je l'épouserais, et je l'ai épousée,
— Elle est jolie, fit Armand, par manière d'explication.
-- Pas toujours; aimable non plus; mais mon père le voulait. On nous fiance, je lui donne l'éternelle bague, diamant et saphir, et elle s’en va en Italie, pour y passer l'hiver avec sa tante... Puis entra en scène le Trousseau, en lettres majuscules, et même en lettres onciales, situ le préfères. Des lingeries, des essayages, des brochés, des dentelles, des chapeaux, des robes, des costumes tailleur... Je vovais Lubine deux heure soir, — pas tous les soirs Elle était ven. simple de manières ; elle parlait d'art, comne on peut en parler quand on n'y connaît rien, mais c'était un sujet de conversation. Enfin, le trouceoan est terminé, les farmalités également... mon pauvre père était «si heureux! On nous marie à une heure de l’aprèsmidi, pour la seconde fois... pour tout de bon.
: re me em
— La seconde fois ? demanda Carval interdit.
— Eh oui ! Puisque la veille, à la mairie, cela ne compte pas, à ce qu'il paraît. Nous sortons de Saint-Philippe-du-Roule à deux heures et demie, nous partons sans que j'aie eu le temps de dire un mot à ma femme, et...
— … Nous arrivons ? conclut Carval. ”
— Et ce n’était plus la même personne. 4J’avais courtisé ct obtenu une bru pour mon père en la personne de Mlle de Santès : j'avais épousé Lubine, et de Lubine je ne sa's rien, ne connais rien, ne comprends rien, et probablement ne saurai jamais rien... Armand !
I avait si brusquement posé <a main sur le bras de Carval que les chevaux de tout repos avaient failli se cabrer.
Ils passaient dans une rue étroite et sombre. Aymery la connaissait bien, cette rue ! Que de fois il avait levé le heurtoir en fer forgé de certaine maison ! Et voilà que devant la porte de cette maison, une clef à la main, vêtue de noir, le fantôme d’une heureuse jeunesse, Julienne de Puygarrou, se préparait à entrer chez elle. :
— Qu'y a-t-il ? demanda Carval en remettant ses chevaux dans le sentier du devoir.
— Tu l’as vue ?
— Qui ?
— Cette. cette dame... qui entre dans la maison de Puygarrou.….
— Oui, c’est Mile Julienne, la demoiselle de Puygarrou, comme l'appellent ses métayers. Tu la connais ?
— Je l’ai connue, fit Aymery avec un soupir.
Julienne s'était un peu rangée pour laisser passer l’'encombrante voiture de famille ; elle
Er .
aperçut à l'intérieur le joli profil de Céphise et les frimousses de ses bambins. Son visage s'éclaira d'un sourire, et elle leur adressa un siune de tête ; puis la lourde porte se referma sur elle, sans qu'elle eût aperçu Morillac.
— Je croyais qu'elle habitait le château ? demanda Aymery en faisant un violent effort sur lui-méme,
— Ou, avec son neveu Jean, qu'elle à repris auprès d'elle : je te raconterai cela. Mais elle vient de temps en temps ici pour visiter le vieux logis et aussi pour faire des exaplettes, je SUPpPpose,.
Aymery ne disait plus rien. Armand, inquiet sans savoir pourquoi, tenta de relever la conversation.
- Franchement, mon cher, disait-il lorsqu'ils eurent traversé la ville et que leur demeure se montra à peu de distance, au milieu d’un superbe groupe de vieux arbres, tu me parais difficile à satisfaire. Je connais peu Lubine : c'est la cousine de ma femme, qui ne la connaît pas beaucoup mieux que moi, mais elle passait ici pour une fort aimable et charmante personne. Difficile dans son choix, j'en conviens, mais ce n'est pas à toi de t'en ylaindre...
Avmery grommela quelque chose d’indiscret.
. Puisqu'elle est arrivée à sa vinet-sixième année juste à point pour t'épouser, conclut l'ingénieur.
— Sans doute; mais admets que je puisse éprouver quelque étonnement : on m'a prétenté à une jeune fille brillante, reprit le nouveau marié ; elle était même fort agréable, et j'ai épousé nne inconnue qui n'aime pas qu'on la dérange, qui me traite comme une personne bien
enter re evo rend ms om
menage
Ste Late: 7 0008 | ME ATLAS TPE,
as sde à
élevée traiterait un valet de chambre bien stylé, dans une maison étrangère où elle serait en villégiature.
— Oh ! Aymery ! Il est impossible que Lubine ne t'aime pas ! Cette froideur apparente n’est que de la réserve... Tu exagères ! Ce que tu dis ne se tient pas !
—Elle aime... que je l'aime, oui ! répondit Morillac d’une voix grave.
La voiture s'arrêta devant le perron d'une aimable maison de campagne, tout enveloppée d'arbres en fleurs : les eaux bavardes d'un ruisselet jasaient dans le jardin, et tout embaumait, malgré la saison peu avancée.
Une nichée d’enfants, mal contenue par un essaim de bonnes en takliers blancs, en petits bonnets dont les brides flottaient au vent, trépignait joyeusement «ur le perron. Armand jeta les guides au cocher, arrivé avant lui, et descendit, ainsi que son cousin.
Les jeunes femmes l'avaient précédé : pendant un instant ce fut un tumulte à n'y rien comprendre.
— Îl faut faire servir le déjeuner, Céphise, déclara Carval ; sans cela, nous n’obtiendrons ni la paix, ni le silence.
— Je te demande un quart d'heure, mon ami, répondit la jeune femme : il faut laisser à Lubine le temps de s’arranger un peu.
Les deux hommes se trouvèrent soudain seuls dans une grande pièce fraîche et délicieuse aux regards, après l'éclat éblouissant du soleil sur la route, au sortir de la ville.
— Aymery, dit Carval, après un court silence, c'est décidément un mariage de raison que tu as fait ?
Morillac détourna la tête. La rencontre qu’il venait de faire l’avait bouleversé jusqu’au plus profond de lui-même.
— C'est un mariage de raison, dit-il enfin, sans regarder son ami, et ce ne sera jamais un mariage d'amour. Parie-moi de Mlie de Puywarrou. Elle élève son neveu ?
Armand était un de ces hommes qui lisent au fond des consciences.
— Elle élève son neveu, fit-il lentement. Jean avait pris une mauvaise tournure d'esprit à Paris, cela menaçait de finir plus mal encore... Julienne est une héroïne...
— Je le sais ! fit Aymery avec un signe de la tête. »
-- Elle à fait croire au garçonnet qu’il était ruiné ou à moitié, et seule avec deux bons vieux, que Dieu bénisse, elle a entrepris de redresser cette jeune conscience faussée.
Aymery ne dit rien, tout d’abord.
— À-t-elle réuss? ?
— À ce qu’on peut en juger, oui. Jean est un brave cœur, et je crois qu’il va s'engager dès qu'il aura dix-huit ans, afin de revenir pour alléger le poids du domaine qui tombe lourde-.
ment sur les épaules de sa tante, plus lourdement qu’il ne le croit. ; -
- C'est bien, cela, dit Aymery de sa voix profonde. Si elle avait voulu...
Carval l'exam'na silencieusement.
Vous auriez été deux pour cette éducation- Es D] là
— Oui.
— Eh bien, je crois qu'elle a bien fait de refuser. Avec Jean, on ne sait jamais ce qui peut
SRE PIN
EE