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frugal, Julienne mit une main sur l'épaule de son neveu.
— Peux-tu me dire, fit-eile de sa voix grave et profonde, pourquoi tu es parti en guerre contre le monde entier, au lieu de suivre tes études, comme tu l'avais fair jusqu'ici ?
— Mes études n’ont sou:fert en rien, riposta l'enfant, dont les yeux lancèrent une flamme.
D'un très léger mouvement de la ain, Mlle de Puygarrou calma cette disposition belliqueuse.
— Je ne suis ni ton camarade ni ton professeur ; je suis ta tante et ta tutrice ; fais-moi le nlaisir de ne pas l’oublier.
Jean baissa la tête d’un air bourru.
— Lorsque je t’ai ramené ici, en octobre, tu étais un brave enfant, un bon élève ; quand je suis venue te voir, au jour de l’An, tu ne parais-
sais pas plus mal disposé qu’à l'ordinaire ; que
s'est-il passé dans l'intervalle ?
Après un petit silence, Jean fit un mouvrment de révolte, sur-le-champ réprimé, et répondit :
— Rien.
— Rien ? Et tu m’as mise dans la nécessité de venir te chercher, pour t’épargner le déshonneur d’une expulsion, qui t’aurait fermé les portes de tout autre établissement d’éducation ?
— Déshonneur ? s’écria Jean en se levant.
La main impitoyable de sa tante le contraignit à se rasseoir.
— Déshonneur ? Expulsion ? Je ne comprends pas, ma tante, dit-il en faisant un prodigieux effort sur lui-même.
— Tu comprends très bien, insista Julienne.
Je t'ai vu et entendu insulter ces jeunes gens ;
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si tu avais eu quelques années de plus, cela aurait fini par des coups d’épée, et le dernier des Puygarrou pourrait fort bien n’être plus de ce monde. Par bonheur, tu n’es qu’un gamin ; tes actes, pas plus que tes paroles, ne tirent à conséquence...
— Ma tante ! fit-il en se redressant, les yeux pleins de flammes.
— Penses-tu que je te prenne au sérieux, pourfendeur de moulins à vent ? continua Julienne sans se troubler. Tu parles de nos ancêtres, les rois maures ; c’étaient des braves, mais ils n’insultaient pas des jeunes gens sans défense !
— Îls se sont défendus ! fit Jean d’un air sombre en relevant sa manche.
Sa peau fine sous le hâle portait la trace de meurtrissures.
— Ne nous dépensons pas en paroles inutiles, reprit Julienne, émue malgré son air de sévérité. Qui a commencé ?
— Æux !ils m'ont appelé M. de Loup-Garou !
— Ce n’était pas trop mal trouvé, fit Julienne avec un sourire involontaire. Et tu es tombé sur eux à bras raccourcis ?
— Naturellement! Pouvais-je faire autrement ?
— Non, admit la cante. Pour une fois, c'était juste. Mais ensuite ?
— Ensuite... Eh bien, ensuite, ils m’ont monté des scies, à propos de ma famille, de ma fortu-
— Qui leur en avait parlé ? Pas le proviseur, je suppose ?
— Lui? non. Il s’est toujours bien conduit, admit généreusement le coupable. Seulement, il n'aurait pas dû vous déranger, tante. Ces affaires-là s’arrangent entre hommes.
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— Entre hommes ! répéta Julienne, avec un mélange de raillerie et de compassion. Entre gamins, veux-tu dire. Tu viens d’avoir quinze ans, ne l’oublie pas. Mais lorsque tu leur as dit. Je l’ai entendu...
— Vous n’avez pas besoin d'insister, tante, je ne mens pas.
— C’est juste. Quand tu leur as dit que tu achèterais leurs consciences, comme d’autres avaient acheté celles de leurs pères, où avais-tu pris cela ?
— Dans les journaux, parbleu !
— Je te prie d’être correct, mon neveu, et de ne pas oublier que tu parles à une femme, ta tante. Tu lis les journaux ?
— Des fois. C’est défendu, mais...
Il haussa les épaules d’un air qui en disait long sur sa façon d'admettre les prohibitions.
— Sais-tu qu’il n’est pas de plus grave injure, mon neveu ? Sais-tu qu'entre vendre sa conscience et voler un louis, il n’y a absolument aucune différence, sinon que le premier délit est pire, peut-être ?
— J'étais en colère, dit Jean.
— Je le pense bien, répondit Julienne. Et nos aïeux, dont tu parles si souvent, crois-tu qu'ils seraient fiers de toi, aujourd’hui ?
Jean regarda le bout de ses souliers poudreux et répondit :
— Non.
— Envers qui te sens-tu le plus coupable ?
continua l’impitoyable Julienne.
L'enfant hésita. Son regard errait autour des paisibles plates-bandes du Jardin bg et que, où les plantes médicinales étalaie#f@Nÿ LD humble flore sans éclat ni prétention. &
La poussière dorée de cette fin du jour, en mars, lorsque le printemps tout proche n’a pas encore apporté la joie, planait sur les allées où les promeneurs se faisaient rares, remplacés par des passants affairés, pressés de couper au plus court pour rentrer chez eux avant !a fermeture des grilles.
Les enfants suivaient leurs bonnes, sans hâte; une atmosphère grisâtre, indistincte, allait envelopper les choses et les êtres ; C'était mélancolique et mesquin.
— Tante, fit Jean, est-ce vrai que nous sommes pauvres ?
-—— Réponds d’abord à mes questions : je verrai ensuite ce que je dois faire des tiennes, répliqua Mlle de Puygarrou. Envers qui te sens-tu le plus coupable ? A qui as-tu le plus gravement fait offense ?
Le cœur de l’enfant se gonfla soudain; les yeux remplis de larmes qu’il voulait retenir, la voix tremblante de tendressc et de colère, il répondit :
— À vous, ma tante. Vous méritiez mieux d’un neveu à qui vous consacrez toute votre existence.
Julienne eut grande envie de le prendre dans ses bras, de le serrer sur sa poitrine, de baiser les cheveux rebelles et bouclés : mais c'était dans la vie de Jean une de ces heures où la destinée vous donne le choix pour toujours, où il ne faut rien jeter dans la balance, pas même le souffle d’un soupir ni l'haleine d’un baiser, de peur de la fausser irrémédiablement.
Elle se contint ct répondit de sa voix grave :
— Non, ce n’est pas à moi, c’est à la mémoire de ton père. Jamais un Puygarrou n'infligea à
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qui que ce fût d’injure imméritée. Ton père ne serait pas content de toi. Moi, je suis ici-bas pour le remplacer.
Les gardiens venaient, deux par deux, poussant silencieusement devant eux le troupeau à la fois docile et indolent des attardés ; ils représentaient la loi muette, inexorable, sans brutalité ni indulgence. Comme les autres, Julienne et Jean se dirigèrent vers la porte qui donne sur le quai.
— Mais, tante, à vous aussi, je vous ai manqué... et ce long voyage... pour trouver au bout ce chagrin ! Vous êtes très fatiguée, dites ?
— Je suis très fatiguée, répondit Julienne.
— Et nous ne pouvons pas passer une misérable petite nuit à Paris, pour vous reposer, dites, tante ?
— Trop pauvres, fit brièvement Julienne.
Jean marchait à son côté, dévoré par une soif insatiable de passer son bras sous le mantclet noir. Il ne le connaissait pas, ce vilain marielet de cachemire noir : sa tante s’habillait si bien, d'ordinaire, avec tant de goût dans sa noble simplicité ! D’où sortait-il, cet horrible mantelet de grand’mère !
— Tante, dit-il à voix basse, est-ce qu'il n’y a pas un bureau de poste par ici ?
— Vo: là ! fit Julienne en indiquant la lanterne bleue : ‘* Postes et télégraphes.’”’ Pourquoi ?
— Pour écrire à M. le proviseur... Je ne voudrais pas m'en aller sans lui dire que j’ai compris.
— Entrons, dit Mile de Puygarrou.
Le bureau sentait le renfermé ; des gens pressés se bousculaient devant les guichets. Avec une patience dont il ne se fût pas cru capable,
Jean aitendit son tour ct reçut enfin un petit bleu de 50 centimes.
Sur le pupitre, un peu trop haut pour lui, avec la plume traditionnelle qui crache et grince, poussé par les uns, serré par les autres, il écrivit d’une belle écriture ferme :
‘* Monsieur le proviseur,
‘Je vous ai gravement offensé ; j'ai donné le plus mauvais exemple à ma classe et J'ai peur que cet exemple ne porte de vilains fruits. Voulez-vous avoir la bonté de dire à mes camarades que je me repens de tout mon cœur et que je leur demaride pardon, comme à vous, de tout le mal que j'ai pu faire ? Votre élève repentant et respectueux,
‘* Jean Puygarrou.””
— Tante, voulez-vous lire, cela me fera plaisir ? demanda ! imblement l'enfant.
Julienne lut ev lui rendit le papier en silence.
Il n’a pas mis la particule, pensait-elle.
C’est un brave garçon tout de même.”
L'adresse fut bientôt écrite et le télégramme tomba dans la corbeille. Ils sortirent du bureau, et l’air leur sembla délicieusement rafratchissant.
— Nous dinons au buffet ? demanda Jean.
— Non; chez ce marchand de vin, en face. On nous servira dehors.
Pauvre dîner, ou plutôt dîner de pauvres ; mais ils n’avaient d’appétit ni l’un ni l’autre. — À quelle heure le train ? demanda Jean,
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