IX À
Pendant que sa tante visitait la vieille maison—c'est un pèlerinage qu'elle faisait de temps à autre, par instinct de ménagère conscier ieuse autant que par un vawue besoin de rechercher d'anciens souvenirs, déjà très anciens, mais précieux toujours, — Jean passait une de ces journées qui laissent dans la vie une trace lumineuse, comme un grand ravon de soleil tombé du haut d'une coupole sur le triste pavé d’un vieux temple oublié.
C'était à mi-côte d'une de ces délicieuses collines qui ondulent des grands pics à la mer, trompant toujours le regard, trompant aussi les pieds du voyageur impatient d'arriver.
Sous les pins parasols, s’abritait une métairie, ancien fief des Puygarrou, racheté depuis longtemps, un siècle peut-être, par un homme qui voulaït être libre propriétaire, et qui, profitant d’une heure troublée dans la vie des seieneurs du lieu, l'était devenu, grâce à ses économies.
La métairie dormait. Le métaver était parti de l'autre côté examiner ses chênes et s’assurer de la régularité du bornage, car la visite du varde général était annoncée. Les bestiaux enfermés à l’étable ne demandaient pas de soins jusqu’à l’heure de la retraite, et la fille de ferme connaissait son devoir.
C'était une petite créature mince et noiraude, qu'on n'eût jamais crue capable de dépenser tant de force sans paraitre lasse. Mais elle avait toujours beaucoup peiné, et ren ne vous tient en haleine comme de n'avoir à soi pas un moment de repos.
Elle était arrivée chez Martel Gaudens peu de jours après éelui où le brave homme avait vu descendre dans le cimetière le cercueil de sa jeune et chère fennne. A peine arrivée dans la salle, elle s'était vu mettre sur les bras une fragile petite fille, qui avait coûté la vie à sa mère.
— Voilà, nourrice : si vous pouvez la sauver, vous m'aurez conservé tout ce qui vaut que je vive, avait dit Martel.
La nourrice était veuve elle-même, et depuis peu de temps ; son petit garçon venait de lui être enelvé par les convulsions; elle n'avait plus personne au monde ; la fillette fut toute sa vie, comme elle était toute celle de son père.
Entre les deux, Marietts devint une enfant
volontaire et sauvage, mais exquise. Elle reçut juste assez d’éducat'on pour désirer en acquérir d'autre, et son père, qui ne lui refusait rien, pria le vieux professeur de lui donner quelques indications sur les livres qu'elle pourrait lire.
Former une bibliothèque de choix pour une jeune fille appelée à vivre dans une quasi solitude n’était pas une tâche facile ; M. Lambert s'appliqua de son mieux et combla les lacunes par des conseils.
C’est chez lui qu'un jour elle rencontra Jean de Puygarrou, très assagi, très peu disposé à se vanter de ses origines, de sa fortune encore moins, et absolument enfoncé dans les profondeurs du baccalauréat ès sciences,
D'abord, Mariette en voulut un peu à ce garçon presque de son âge, qui lui prenait le temps de M. Lambert, jusqu'alors considéré comme sa propriété. Puis, elle s'accoutuma à le rencontrer, et peu à peu, sans qu’ils eussent beaucoup de paroles, elle s'aperçut que les jours où il ne venait pas étaient plus tristes que les autres.
Ce beau jour de février, dans la joie de ses pétales embaumés qui tombaient sur eux pardessus le mur en pierrailles qui entourait la métairie, Mariette et Jean étaient assis l’un à côté de l’autre, silencieusement.
Tout autour, la solitude de la garrigue, sauf le bruit d’un ‘orrent qui coulait quelque part, et les chants des oiseaux ravis qui voletaient haut dans es branches de pins parasois, et puis... rien.
Comment s’étaient-ils trouvés là sans s’être donné rendez-vous ? Ils n'auraient pu le dire.
D: ee
Seulement, tante Juliette était allée à Perpignan et Jean se trouvait seul pour tout le jour ; Martel avait fort à faire dehors ; il avait prévenu sa fillette en l’embrassant qu'il ne rentrerait pas avant le coucher du soleil...
Alors Mariette, franchi-sant la barrière de l’enclos, était allée s'asseoir sur un tronc d’arbre mal équarri, placé là depuis très longtemps d'où l'on voyais Ia mer et la chaîne des Albères, jusqu'à l'endroit où elle tombe dans l’eau bleue, rosée le soir ; sa robe claire faisait une tache qui se voyait de Puygarrov, et Jean était venu.
Ils n'avaient rien à se dire, absolument rien. Après quelques formule: de politesse, ils s’as-
sirent l'un près de l’autre et gardèrent le silence.
La main de Mariette était sur un pli de sa robe. Jean la prit, sans rien dire, et ils restèrent ainsi, pendant que toute la douceur d’aimer et de vivre descendait en eux.
Non ! le paradis n’est pas perdu! Seulement, pour le retrouver, il faut aimer
Le paradis s’ouvrait lentement devant ces jeunes âmes, qui se regardaent vivre avec un cffroi presque religieux.
Tant de douceur, tant de calme félicité dans le contact de ces deux jeunes mains innocentes, qui n'avaient jamais soupçonné le mal... Tout à coup, Mariette retira sa main. Elle se sentait couler au fond d’un océan de félicités où elle perdaït pied, et elle avait eu peur.
— Mariette, fit Jean, réveillé de son rêve, vous n'êtes pas contente de m’avoir auprès de vous, dans ce silence, sous ce beau ciel ?
ES
— Oh! si! murmuia la jeune fille en détournant la tête.
— Alors, pourquoi m'avez-vous retiré votre main
Je... je ne sais pas... Il me semble que ce n'est pas bien...
— Pas bien ? Que peut-il y avoir de mal à cela ?
Il reprit la menotte brunie qui résistait un peu, se renversa en arrière contre le mur de pierrailles grises et regarda le ciel bleu, à travers les pins parasols,
- Mariette, fit-il d'une voix de rive, il n'y a pas de mal à me laisser votre main, à faire de moi le plus heureux des hommi=.. Pensez-vous, petite Mariette, que j'aurais le courage ou plutôt la lächeté d'agir ainsi, nous deux seuls, et personne pour vous protéger, si je n'étais pas décidé, comme un Puvgarrou, à vous avoir pour femme ?
Mariette tressaillit, retira brusquement sa main pour la seconde fois et regarda Jean.
— Vous ? Un Puygarrou ? C'est précisément parce que vous êtes un Puygarrou que vous ne pouvez pas m'épouser, Jean. Nous avons été très heureux, comme les enfants perdus dans les bois... Pourquoi ne suis-je pas morte le jour où j'ai compris que vous m'aimiez !
— Vous le saviez done ? Oh chère ! Oh bienaimée ! Et vous ne l'avez jamais dit !
— Ce sont des choses qu'on ne dit pas, fitelle, la tête toujours détournée, On en meurt...
— On en meurt ? s’écria Jean.
I se redressa et tourna vers lui le beau visage où toute, la fraîcheur, la candeur de la jeunesse parlaient plus haut que les discours.
— On en meurt ? répéta le jeune homme. Oui, quand on n'est pas aimé; mais je vous aime, Mariette !
Vous, un enfant ! Moi aussi, une enfant Nous nous sommes rencoc'rés trop tot, en ce monde de larmes... Dans quatre où cinq ans, tout au plus, et encore... Je ne suis qu'une fille
de petit propriétaire ; vous êtes le seigneur de Puvgarrou. Que peut-il x avoir de commun entre nous
Beau seicceur en vérité, murmura Jean.
Ruiné et bon à pas grand'chose
Mariette pleurait et cependant l'insondable féficité l'enveloppait tout entière ; elle eût voulu pleurer ainsi toujours pendant qu'il lui disait de si douces paroles, et puis s'endormir, mourir sans set lisse,
Pesu rêve de la jeunesse MC ‘si qu’on aime : puis viennent les chagri . la vie, car la vie n'est pas faite d'autr: . que de beaucoup de chagrins ot d'un peu de Joie...
Mariet:e, reprit Jean, ne pleurez pas. Votre père n’est pas méchant ; il vous aime, il ne vous refusera pas à moi.
__ Non, mon père n’est pa: méchan! ‘ Oui, il m'aime ! Et c'est pour cela qu'il me --fusera à vous. La fille d'un métayer, même enrichi, ne peut pas épou-er le seisneur de Puygarrou, môêmé ruiné. et ruiné, vous ne l’êtes pas. Vous êtes peut-être moins riche qu'autrefois, cela ra peut : mais regardez vos châtaigneraies, vos chônes-lièges, vos pins parasols. rien n’a été vendu ni morcelé. Il se peut que vous ayez perdu de l'arcent, mais le domaine est intact, .et même il vaut leaucoup plus qu’autrefois. Mon père le disait hier soir... Oh ! Jean, pourquoi