‹ La dent et l'évolution: De la place de l'homme dans la natureChapitre 18 sur 43 · UC · texte numérisé non relu

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Il y a donc des caractères généraux et des caractères particuliers d’hypo et d’hyperdéveloppement mandibulaires liés à l’influence musculo-dentaire.

La mâchoire de Mauér (Maueranthropus heïdelbergensis) est, parmi les restes humains fossiles, la plus ancienne mandibule connue; elle est de conservation parfaite; tous les caractères primitifs d’hyperdéveloppement y sont à l’excès et par conséquent plus faciles à apprécier : ce sont les grandes dimensions de cette mandibule, en longueur antéro-postérieure et en épaisseur surtout; les branches montantes devaient supporter d'énormes muscles masticateurs car elles sont presque deux fois plus larges que dans la normale contemporaine (0,06 au lieu de 0,037, Scxo- TENSACK) ; proportionnellement moins élevées, elles ont un aspect presque carré, massif; leurs apophyses coronoïdes sont courtes et arrondies et montent moins haut que les condyles; par suite les échancrures sigmoïdes sont peu profondes; les condyles sont très épais; les gonions sont éversés en dehors, ce qui rend chaque fosse massétérine plus profonde mais il n’y a pas d’apophyse saillante en bas et en arrière (apophyse dite « lémurienne » parce qu’elle se rencontre chez les Lémuriens — ZLemuroidea — Primates primitifs de Madagascar). Le caractère le plus primitif et le plus important, nous y avons suffisamment insisté, est l’absence d’un menton; il s'ensuit que l’angle symphysien est très ouvert (Fig. 22). Les apophyses géni sont peu marquées et même leur région est plutôt déprimée, ce qui rappelle les fossettes d'insertion des muscles géniens chez les Anthropoïdes. Les impressions digastriques sont très développées. La ligne mylohyoïdienne est plutôt effacée.

Ces caractères primitifs sont aussi pithéciens; la mâchoire de Mauer se rapproche de la mâchoire d’un Anthropoïde, mais, par le caractère de ses dents, elle reste vraiment humaine.

Tels sont les traits généraux d’hyperdéveloppement ostéo-musculo-dentaire; les caractères d’hypodéveloppement seront exactement inverses.

Si l’évolution du maxillaire inférieur est liée à celle des muscles masticateurs, il ne faut pas méconnaître l’influence exercée par le développement du système masticateur sur celui de la boîte crânienne et de l’encéphale. Cette influence à été mise en évidence par les travaux d'ANTHONY du Museum.

Ayant, dans une série d'expériences, supprimé chez de jeunes chiens, le muscle temporal d’un côté ou, comme il l’appelle plus justement, le crotaphyte, il remarqua un développement beaucoup plus considérable du crâne et de l’encéphale du côté opéré. Il en tira cette conclusion que la présence des temporaux pourrait bien être un obstacle au développement du crâne qui serait alors inversement proportionnel à ceiui de l’appareil masticateur ; l’augmentation de volume de l’encéphale dans la série animale serait due à la régression progressive de cet appareil.

Les C'arnassiers, par exemple, sont remarquables par un prognathisme considérable de la face en rapport avec des muscles masticateurs puissants; les insertions de ces muscles ont peu à peu

envahi toute la surface crânienne en avant, se rejoignant sur la ligne médiane, où, souvent, elles déterminent la formation d’apophyses, développées dans une crête médiane, qui fournissent aux fibres musculaires une plus grande surface d'insertion. En même temps, ia station horizontale à amené un énorme développement de la surface d'insertion des muscles de la nuque. L’encéphale se trouve ainsi emprisonne dans la cavité crânienne, bridée par ces muscles puissants; les signes de cette compression sont marqués sur l’endocrâne par l’impression profonde des circonvolutions cérébrales qui peuvent même se dessiner sur l’exocrâne. Si nous nous élevons dans la série, nous remarquons que les circonvolutions se dessinent de moins en moins, non seulement à l’extérieur du crâne, mais encore à son intérieur. Parallèlement le système masticateur à diminué d'importance 2t l’encéphale a acquis un volume de plus en plus considérable.

Au cours du développement embryonnaire, nous trouvons successiveinent, mais inversement, les mêmes étapes. Point de prognathisme de la face chez le fœtus, muscles temporaux minces, ne se rejoignant pas sur la ligne médiane, peu ou point d’impressions cérébrales sur l’endocrâne, développement proportionnellement plus considérable de l’encéphale. Par la suite, à mesure qu& la fonction s'organise, l’appareil mnasticateur et la face prennent des proportions plus considérables. et l’animal arrive peu à peu à présenter chez l’adulte les caractères que nous signalions plus haut; au moment où les muscles temporaux ont pris leur importance, ils se sont opposés à l’accroissement ultérieur de la boite crânienne.

En ce qui concerne l'Homme, lorsque ses ancêtres ont renoncé à la station horizontale, les muscles de la nuque se sont peu à peu atrophiés ; en même temps l’appareil masticateur ne servant plus, par suite du perfectionnement du membre antérieur, ni à la préhension, n1 à la défense et à la lutte, mais se cantonnant à la division des aliments, a vu son volume diminuer jroportionnellement à la fonction. De plus en plus, il s’est spécialisé dans la mastication seule et de plus en plus, maxillaires ct crotaphytes se sont réduits; ces derniers abandonnant la ligne médiane pour venir se limiter à la fosse temporale. Libre alors de toute entrave, l’encépüuale a pu prendre un développement tout à fait exceptionnel, comme il le fait chez le fœtus des Anthropomorphes et des Carnassiers, la sélection naturelle agissant en sens inverse de ce qu’elle avait fait chez les Carnivores.

Le développement considérable de l’encéphale chez l'Homme, caractere de fœtus, conséquence de l’atrophie des crotaphytes et des maxillaires, devient ainsi compréhensible et rationnel; il ne représenterait plus qu’un fait banal de l’évolution générale des espèces (1).

(1) Le développement crânien et le développement facial ne se font pas suivant la même courbe. Alors que le crâne possède presque sa forme définitive à six ans, le développement facial ne devient actif que vers Ja septième année, et il est très rapide, surtout au moment de

Les données embryologiques nous montrent que le massif facial supérieur (qui comprend les nombreux os groupés autour des cavités orbitaires, nasales, crâniennes, frontales, et leur musculature, de même que’ les muscles moteurs des globes oculaires) et le massif facial inférieur (mandibule et sa musculature), tous deux loges dans le territoire préchordal ‘ou préhypophysaire) de la tête, ont des significations morphogénétiques essentielliement différentes. Le premier, préhypophysaire, provenant du mésenchyme prémandibulaire, est exposé aux variations de la flexion de la tête préchordale sur la tête chordale, flexion qui se fait au niveau de l’hypophyse; le second, posthypophysaire, originaire du mésenchyme mandibulaire, se trouve placé hors des atteintes de la flexion de la tête préchordale, en arrière d’elle; il échappe donc aux variations de compression plus ou moins prononcées, conséquence de la flexion de la tête préchordale.

Il en résulte que, dans la dysostose cränio-faciale, les déformations morphologiques restent localisées au massif facial supérieur sans s'étendre au massif facial inférieur (CROUZON et À. S. DE SaAnTA-MaRtA).

Comme suite à son expérience de résection d'un musele crotaphyte chez le Chien, R. ANTHONY pratiquait chez ce même animal Pavulsion systématique de toutes les dents et pouvait étudier les conséquences morphologiques de l’absence de dents chez les Mammifères, fidèle ainsi à la méthode de morphogénie expérimentale inaugurée par Marey, et profondément imbu des principes directeurs du lamarckisme.

De ses expériences, R. ANTHONY pouvait tirer Îles conclusions suivantes

1) La disparition des dents à pour conséquence 'mmédiate, la réduction des muscles masticateurs ;

2) Au point de vue de la morphologie du crâne osseux, les principaux résultats sont les suivants

a) Une atrophie notable de ia mâchoire inférieure dans son ensemble ;

b) Une réduction et une tendance à l’arrondissement des surfaces articulaires temporo-maxillaires :

c) Un rétrécissement général ;

d) Un allongement général; 6

e) Un aplatissement général;

f) Une inclinaison en avant du plan nuchal ainsi qu’un redressement des plans du trou occipital et dé la tente osseuse du cervelet ;

g) Une légère fermeture de l’angle palato-basique.

Ces résultats expérimentaux doivent être rapprochés des observations faites par DECHAMBRE et par REGNAULT sur un crâne de

l’adolescence. Le {ype morphologique définitif de la face ne se constitue qu’à la période prépubère, donc avant onze ou douze ans. Alors seulement, on peut prévoir le type facial de l’adulte (G. fzard, d’après le D' P. Gille),

Chien avec absence congénitale de toutes les dents. Les prineipaux caractères de ce crâne signalés par REGNAULT, étaient les suivants :

Os minces, maxillaires supérieurs étroits, voûte palatine large et plane, crâne fortement voûté, ligne d'insertion supérieure des crotaphytes peu marquée, arcades zygomatiques bien développées, écartées du crâne et fortement concaves en bas: mandibules minces avec fosses massétérines peu marquées, apophyses coronoïdes larges et mousses.

L’étroitesse des maxillaires supérieurs et des mandibules, l’atténuation des surfaces d'insertion des muscles crotaphytes et masséters sont à rapprocher des modifications survenues chez le Chien d'expérience d'ANTHONY. Quant à la plupart des autres caractères, ils semblent être directement ou indirectement plutôt en rapport avec la petite taille de l’animal, objet de l’observation de REGNAULT (crâne d’un Toy-terrier, c’est-à-dire Terrier de race naine) qu'avec le fait de l’absence congénitale des dents. La voussure crânienne notamment, paraît devoir être rattachée au grand développement relatif de l’encéphale, qui caractérise, dans chaque groupe naturel, les formes de taille réduite.

Envisageant ensuite la disparition des dents comme facteur morphogénique crânien au cours de la phylogénie, R. ANTHONY est amené à conclure que la plupart des caractères essentiels du crâne et de la face, qui différencient dans un même groupe mammalien les formes édentées par rapport à celles qui sont munies de dents (allongement, rétrécissement et surbaissement du crâne — allongement et recourbement de la face vers le bas — disparition de la concavité sous-frontale — atrophie de l’arcade zygomatique — inclinaison en avant du plan nuchal et de celui du trou occipital — redressement de la tente osseuse du cervelet — diminution d’étendue et effacement des surfaces d'insertion des crotaphytes et des masséters — arrondissement des surfaces articulaires temporo-maxillaires — réduction dé la mâchoire inférieure dans son ensemble, sauf dans le sens de la longueur et des apophyses coronoïdes en particulier), s'obtiennent à l’état d’ébauches chez un Chien qu’on prive systématiquement de ses dents, à partir du moment de leur éruption.

Il y a donc lieu de penser que ces caractères héréditairement fixés chez les Fourmiliers et les Pangolins, par exemple, et qui possèdent de ce fait une valeuï incontestable et incontestée au point de vue de la caractérisation zoologique, constituent des adaptations morphologiques à la condition que l'absence de dents réalise. Si l’expérience d’'ANTHONY ne nous permet pas de comprendre dans une mesure suffisante les processus mécaniques suivant lesquels ces caractères ont pu s’établir au cours des âges, s’enchaîner et se conditionner les uns les autres, elle nous permet cependant d’entrevoir leur cause déterminante probable.

Nous entrevoyons. en outre, la puissance des arguments que sont susceptibles de fournir aux théories lamarckiennes, les expériences de morphogénie,

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