INTRODUCTION
L’industrie de la dentelle a eu, dans notre pays, un passé plus glorieux qu’aucune autre ; elle y tient encore une place considérable, et, à ces titres seulement, son avenir mériterait de préoccuper sérieusement ceux qu’intéressent notre grandeur et notre prospérité nationales. Son maintien est chose particuliérement délicate, car il est lié à la conservation des conditions économiques spéciales qui lui ont permis de s’établir en Belgique. En effet, la dentelle est essentiellement une industrie de luxe, dont l’existence ne constitue pas une nécessité économique; d’autre part, elle tire sa valeur considérable presque entièrement de l’habileté et du travail de l’ouvrière qui la fait ; si donc l’écart est trop grand entre le prix payé à l'ouvrière pour une dentelle et le prix payé par la grande dame qui s’en pare, la main-d’œuvre a une tendance à se retirer et l’industrie est exposée à se perdre.
Mais la dentelle n’est pas seulement une industrie ; elle est encore un art merveilleux et essentiellement national, puisqu’elle est répandue dans notre pays depuis environ cinq cents ans. Cet art, féminin dans le chef de celles que le pratiquent et de celles qui en bénéficient, n’a presque pas varié dans ses formes; son maintien a conservé parmi nos femmes du peuple
LES INDUSTRIES A DOMICILE EN ltE LOI QUE.
ce type si intéressant, que nos esthètes modernes envient aux siècles passés : l’ouvrière d’art
Pauvre artiste ignorée et vivant la vie des humbles, la vie de privations, de souffrance et de dur labeur ! Ne sera-t-il rien fait pour lui assurer la conservation de son gagne-pain, si tant est qu’on puisse appeler de ce nom la rémunération souvent dérisoire des chefs-d'œuvre qui sortent de ses doigts? Et ne mérite-t-elle pas qu’on s’occupe d’améliorer son sort, celle qui perpétue la tradition glorieuse de la dentelle et qui, inconsciente souvent de la délicatesse de son art, travaille, depuis l’aurore jusqu’à la nuit, à tisser l’un des plus rares ornements de la beauté? Les dentellières belges sont encore près de cinquante mille. Leur industrie, si intéressante au point de vue artistique, ne pourrait-elle devenir pour elles un bienfait social? A cette condition seulement la dentelle se maintiendra dans notre pays, au plus grand profit de celles qui en vivent et de celles qui peuvent racheter.
Chez ces dernières nous voudrions voir se développer le goût de la belle dentelle, pour les motifs que nous venons d’exposer et aussi pour une raison d’ordre esthétique. En effet, il n’existe pas de parure qui rehausse de façon plus exquise et plus discrète la grâce de la femme. Nos grand’mères ne nous paraissent jamais plus jolies que lorsqu’un flot vaporeux de vieille dentelle encadre leurs cheveux blancs et leurs épaules, et il n’est rien de mieux que la dentelle pour faire ressortir les charmes de la jeunesse et de la beauté.
La dentelle est, par excellence, une parure de prix, dont le port n’est jamais vulgaire. L’élégante dont le désir de plaire s’affiche en des bijoux multiples et d’un éclat trop vif, est rarement une femme de goût; au contraire, celle qui confie à une dentelle artistique le soin d’orner sa beauté fait preuve d’un goût raffiné; elle est parmi les reines de la véritable élégance.
Quant à celle qui, non contente de porter la dentelle, songe
parfois aux pauvres dentellières et s’efforce de soulager la misère de ces humbles victimes du carreau et de l’aiguille et de sauver, en même temps, leur industrie si menacée, celle-là fait preuve de prévoyance, d’élévation du cœur et de l’esprit, de charité chrétienne. Sachant se baisser vers ceux qui sont au-dessous d’elle, elle est vraiment à la hauteur de son rang et elle mérite de prendre place dans les « Jardins des Reines », décrits par Ruskin.
En Belgique, quelques nobles femmes, et surtout, parmi elles, Marie-Louise, notre première et regrettée Reine, ont compris ce que la dentelle représente à la fois de misère et de beauté ; elles se sont émues de la situation toujours plus grave de l’industrie dentellière et elles ont tenté d’y remédier ; mais ces tentatives ont manqué de persévérance, de cohésion et d’énergie; elles sont restées isolées et n’ont pas abouti. En fait, à l’heure actuelle, personne ne se préoccupe d’une manière active de l’avenir de la dentelle, et cela parce que personne ne la connaît.
Cette étude a pour objet de jeter quelque lumière sur l’industrie dentellière d’aujourd’hui. Nous nous efforcerons de faire connaître les divers types de dentelles confectionnés chez nous, l’organisation commerciale de l’industrie, son apprentissage et les salaires des ouvrières ; nous étudierons la crise actuelle et les moyens qui, à notre avis, pourraient être mis en œuvre pour en atténuer les effets, et nous nous estimerons heureux si, à la suite de ce travail, quelque tentative se manifeste dans le sens d’une rénovation de l’industrie dentellière en Belgique. »
Ce travail est le fruit d’une enquête personnelle et, bien plus encore, de la collaboration aussi éclairée que désintéressée qui nous a été fournie par diverses personnes. Du côté des fabricants, nous signalerons surtout Mlle Minne-Dansaert, M. Georges Martin et, spécialement, M. Antoine Carlier, qui nous a donné de précieuses indications sur la fabrication des
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dentelles et nous a très obligeamment prêté un grand nombre d’exemplaires des divers genres de dentelles exécutées en Belgique. Nous devons également payer une dette de reconnaissance à S. G. Mgr Stillemans, évêque de Gand ; à MM. Derbaix, De Groote et baron Charles Gillès de Pélichy, membres de la Chambre des représentants ; baron Ruzette, conseiller provincial à Bruges; Van liai, bourgmestre de Turnhoutet président du conseil provincial de la province d’Anvers; De Smet, doyen de Turnhout; Ronse, échevin à Bruges; chevalier de Wouters de Bouchout, archéologue à Malines. Nous adressons des remerciements tout particuliers à Mrs Robert Vere O’Brien, pour ses informations sur l’industrie dentellière en Irlande, à la Comtesse de Brazzà Savorgnan et au Comte Marcello, pour leurs renseignements sur la dentelle italienne, et à M. Joseph Casier, conseiller communal à Gand, qui a mis son talent à notre disposition en photographiant plusieurs intérieurs de dentellières, en vue de cette étude. Rappelons, enfin, que toutes nos demandes de renseignements ont été accueillies avec une extrême obligeance par YOffice du Travail et spécialement par M. Armand Julin, chef de division au Ministère de l’Industrie et du Travail.
Le nombre de ceux qui nous ont renseigné ou guidé, curés de villages, directeurs et directrices de couvents, hommes d’œuvres, etc., est trop considérable pour que nous puissions les citer tous; qu’ils veuillent bien se contenter des remerciements collectifs que nous leur adressons ici.
Nous faisons précéder l’examen de la situation présente de l’industrie dentellière d’un rapide aperçu historique et de letude des milieux où cette industrie est pratiquée dans notre
pays.