‹ La dentelle et la broderie sur tulle (volume 2)Chapitre 2 sur 69 · EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

EN BELGIQUE

APERÇU SUR L'HISTOIRE DE LA DENTELLE EN BELGIQUE (i).

A quelle époque a-t-on commencé à faire de la dentelle P Plusieurs auteurs ont tranché cette question on disant que l’origine de la dentelle se perd dans la nuit des temps et qu'on a tout lieu de croire, d’après certains passages trouvés dans des auteurs grecs, latins et hébreux, quelle était connue dans l’antiquité (2) .

(1) Voy. surtout : Mrs Bury Palliser, Histoire de la dentelle, 1892. — Ernest Leférure, Broderies cl dentelles, 1887. — Antoine Carlier, La Belgique dentellière, 1898. — Benoît van der Dussen, L'Industrie dentellière belge, 1860. — Guillaume De Greff, L'Ouvrière dentellière en Belgique, 1870. — Mrs Nevill Jackson, A liislory of hand-made lace, 1900. — William Felkin, A liislory of Ihc machine-rought liosiery and lace manufactures, 1867. — C. C. Channer et M. E. Borerts, Lace making in lhe Midlands, 1900.

(2) M. E. Bixio, directeur du musée étrusque de Bologne, croît avoir trouvé la preuve de l’origine romaine de la dentelle aux fuseaux. La comtesse de Brazzà Savorgnan, auteur d’un ouvrage estimé sur la dentelle italienne, s’exprime ainsi à ce sujet : « En mai 1892, le professeur E. Bixio faisait des fouilles dans les ruines de l’ancienne ville romaine de Claterna, située à dix milles de Bologne. Au fond d’un ancien puits de construction romaine, il découvrit une collection de petits objets cylindriques, durs, longs, ayant la forme d’un corps de guêpe et dont il ne put d’abord s’expliquer l’usage, vu qu’ils ne rappelaient aucun des objets romains qui lui étaient familiers. . . Ce mystère fut bientôt dissipé ; il arriva un jour à M. Bixio de passer par une boutique de bric-à-brac dont la vitrine renfermait un carreau de dentellière complètement garni; ce carreau éveilla son attention: il reconnut à l’instant que les fuseaux qui y étaient suspendus étaient exactement pareils à ses petits cylindres en os et dès lors il fut convaincu qu’il avait la solution

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D’autres, sans donner à la dentelle une origine aussi lointaine, la font dériver de travaux analogues, pratiqués en des temps fort reculés. Mrs F. Bury Palliser, dans le bel ouvrage quelle a consacré à l’histoire de la dentelle, montre la transition entre les premiers travaux à l’aiguille, spécialement la broderie, et la dentelle. Elle s’exprime ainsi :

« Après les premiers essais d’Ève (!), on trouve dans V Ancien Testament maint passage relatif à la broderie; ce sont des rideaux « de fine toile ouvrée, chargée de dessins à » l’aiguille, bleus, pourpres, écarlates, avec des chérubins d’un » travail exquis ». En outre, le rochet de lephod était orné à ses bords d’une guirlande « de grenades bleues, écarlates et » cramoisies ». Isaïe parle des réseaux des femmes et le Livre des Rois , des « entrelacs en forme de filets » du temple de Salomon, le tout décoré de grenades et d’autres sujets... On cite Aholiab, dans Y Exode , comme un brodeur habile. Enfin le portrait de la femme forte, « qui met ses mains au fuseau » et qui s’habille de fin lin et de pourpre, et celui de la tille du roi, qui ce sera présentée au roi en des vêtements de bro- » derie, » tout montre l’estime que les Hébreux faisaient de ces travaux. »

Mrs Bury Palliser cite encore, pour leur habileté aux travaux d’aiguille et de broderie, les Grecs, les Egyptiens, les Phrygiennes. « Les Phrygiennes, dit-elle, se montrèrent si adroites aux travaux de l’aiguille, que toute belle broderie se parait de leur nom. »

Mme Millner écrivait, en 1770, dans ses Lettres d'Italie, que les tissus d’or étaient en usage dans la Rome antique. Elle

du mystère. . . Une autre preuve que ces objets trouvés par le professeur Bixio indiquent l’origine romaine de la dentelle aux fuseaux, c’est que, lors de leur découverte, ils étaient disposés deux par deux ou par groupes de plusieurs couples, à l’exception d’un seul qui était en morceaux. » (Comtesse de Bbazza Savorgnan, A guide lo old and new lace in Jlaly exhibilcd al Chicago in 1893, p. 56.)

mentionne, parmi les antiquités de Portici, une élégante statue de Diane, en marbre, ((habillée à la mode des dames romaines; la robe est bordée d’une dentelle tout à fait semblable au point moderne, large d’un pouce et demi et peinte en pourpre ».

Mrs F. Nevill Jackson croit que la dentelle tire son origine, non pas de l’ancienne broderie, mais bien de l’art de fabriquer les filets et réseaux. Elle mentionne les peintures ornant les sarcophages égyptiens et où les personnages royaux sont représentés en robes d’apparat consistant en un réseau d’or, d’argent ou de soies colorées.

La Chronique de Londres de 1767, relatant l’exhumation d’une sépulture Scandinave près de Wareham (comté de Dorset), dit que dans le creux d’un chêne et parmi de nombreux ossements enveloppés de peaux de daim, on trouva les morceaux d’une (( dentelle d’or » de quatre pouces de long sur deux et demi de large; la dentelle était dessinée en losanges. Cette disposition, la plus ancienne et la plus en usage de toutes, on a pu, d’après Mrs Bury Palliser, la retrouver sur les cottes des premiers Danois, bordées d’un travail identique, à mailles larges et serrées.

Les auteurs déjà cités mentionnent encore les travaux à l’aiguille des anglo-saxonnes, connus sous le nom d'opus anglicanum et fort estimés aux XIIe et XIIIe siècles.

Les plus beaux échantillons qui existent d'opus anglicanum sont peut-être la chape et le manipule de saint Cuthbert, trouvés dans son cercueil, à Durham, et transportés, depuis quelques années, dans la bibliothèque du chapitre de Durham. Mrs Nevill Jackson dit que ces ornements sont merveilleusement brodés. Elle insiste sur ce point, « qu’un des côtés du manipule était garni d’une dentelle d’or, dont le tissu était indépendant de celui du manipule ; elle ornait ce dernier, mais n était pas brodée dans l'étoffe ».

Quoi qu’on en dise, ce n’est pas là encore, nous paraît-il, la véritable dentelle.

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Que, depuis les temps les plus anciens, certains peuples se soient livrés à des travaux de broderie, qu'ils aient lait des tissus légers, tels que gazes, réseaux et filets, pour s’en servir en guise de voiles, d’écharpes ou de robes, que les femmes les aient ornés de franges plus ou moins ouvragées, de résilles et de points faits à l’aiguille, cela parait probable; mais la véritable dentelle est un travail plus raffiné, plus artistique, qui suppose, comme le dit M. Ernest Lefébure, « une habileté de combinaison et une variété d’exécution bien plus perfectionnées ».

Depuis les recherches successives et de plus en plus précises des principaux auteurs modernes, il n’est plus possible de douter qu’avant le XVe siècle, on ne connaît aucun document certain prouvant l’existence de la dentelle. L’origine de la dentelle est d’ailleurs destinée à demeurer obscure, étant données la fragilité et la rareté des documents les plus anciens. Il n’existe presque plus de très vieilles dentelles ; les chroniques du temps sont peu explicites sur un art qui, au début, était pratiqué surtout par les grandes dames et les couvents, et il est généralement difficile de dire si elles désignent des broderies ou des dentelles. Les documents les plus certains que l’on possède sont les portraits de personnages portant de la dentelle et les (c livres de patrons », dont nous parlerons plus loin. Malheureusement, les plus anciens de ces documents ne remontent pas plus haut que le début du XVIe siècle et ce fut alors seulement que la dentelle prit son essor d’une façon indépendante et que son usage devint presque général parmi les classes élevées de la société. Certains prétendent même qu'avant le XVIe siècle il n’existait aucune espèce de dentelle au sens que nous attachons à ce mot (IL

Après avoir ainsi établi la modernité relative de la dentelle et avant de rechercher quelles furent les origines immédiates de

(1) C. C. Cuanner et M. E. Roberts, Lace making in lhe Midland V.

LA DENTELLE ET LA BRODERIE SUR TULLE. 1 l

cette industrie, il convient de définir ce qu’il faut entendre par « dentelle ».

Le Dictionnaire de l'Académie (1694) définit la dentelle : « une sorte de passement à jour et à mailles très fines, ainsi nommé parce que les premières qu’on fit étaient dentelées ».

Mrs Bury Palliser la définit : « un réseau formé de fils d’or, d’argent, de soie, de lin ou de coton et orné d’un dessin ».

D’après Mrs F. Nevill Jackson, « on appelle généralement dentelle un tissu à fond clair formé par des fils de lin, de coton, de soie, d’or ou d'argent et, parfois, par des cheveux ou des fils d’aloès ».

M. Lefébure définit ainsi la dentelle : « un tissu à fonds clairs, qui est entièrement formé par le travail de la dentellière ».

Le Nouveau Larousse illustré donne de la dentelle une définition analogue. C’est, dit-il, « un tissu à points clairs, dont le fond et le dessin sont entièrement formés par le travail de la dentellière ».

Enfin, dans un article publié dans le Musée social, M. Fernand Engerand définit la dentelle « un ouvrage dans lequel un fil, conduit par une aiguille, ou plusieurs fils, tressés au moyen de fuseaux, engendrent un tissu et produisent des combinaisons de lignes analogues à celles que le dessinateur obtient avec son crayon. Elle diffère de la broderie en ce que le décor y est partie intégrante du tissu au lieu d’être appliqué sur un tissu préexistant; elle se distinguera des étoffes tissées ou brochées quand elle sera faite à la main et non obtenue au moyen d’un mécanisme répétant indéfiniment le même modèle (J). »

Cette dernière définition, qui décrit surtout le mode de travail de la dentellière, établit du même coup la distinction fon-

(1) Musée social, VIe année, mai 1901, p. 133.

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