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dentelles, pour la raison que les rôles ne portent que la détermination générique de la profession, sans spécifier la nature des produits débités.
prétentions, plus volontiers, semble-t-il, on exécute ses ordres. Il a été question plus haut des innovations apportées par la mode en matière de dentelles; et l’on a vu, sous Louis XYI, la mode s’attaquer avec succès aux points majestueux et lourds et accorder ses faveurs aux tissus frivoles et légers, aux Valenciennes, aux Malines. De nos jours, la mode a influé, à certains moments, sur la production de toutes les dentelles. Vers 1890, par exemple, la dentelle et la broderie sur tulle étaient presque délaissées; dès 1897, au contraire, ces produits étaient en hausse constante et jamais, depuis 1870, la dentelle n’a été plus voulue qua présent; aussi la fabrication jouit-elle actuellement d’une prospérité en apparence très grande. Parfois la mode s’est attaquée à un genre de dentelles en particulier. Ainsi, vers 1870-80, elle a provoqué la chute du Chantilly et des dentelles de laine; elle proscrit aujourd’hui la Valenciennes des robes et des chapeaux; elle paraît ne plus faire grand cas de la Malines ; il est vrai qu’on n’en fabrique presque plus et que les fabricants malinois ont tout fait pour la déprécier.
La mode vient de Paris; elle est lancée par les grandes faiseuses et par quelques couturiers en renom, et dans le monde entier on accepte, sans trop oser se plaindre, le code sans cesse renouvelé de ses prescriptions.
Ses variations perpétuelles mettent les fabricants dans de singuliers embarras : elles amènent la surproduction de certaines dentelles et la formation de grands stocks de marchandises, qui, du jour au lendemain, deviennent invendables; en privant de travail les ouvrières qui fabriquent un genre déterminé, elles provoquent des diminutions dans la maind’œuvre ou, tout au moins, des chômages momentanés; elles jettent la perturbation dans l’enseignement professionnel et causent parfois la disparition complète de certains genres de dentelles.
Les fabricants ne dirigent pas la mode; ils la subissent : elle leur est imposée par le grand couturier. Celui-ci a intérêt à ce
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quelle évolue rapidement, car la confection est là qui le guette, pour vulgariser son modèle et l’en déposséder; il ne peut donc pas exploiter pendant plus d’une saison une nouveauté qu’il a inventée. Son élégante clientèle s’accommode, au surplus, fort bien de ces changements perpétuels. Il en résulte que le couturier n’ose encourager l’usage des dentelles riches, car ses profits seraient amoindris si ses clientes dépensaient dans ces beaux articles l’argent qu elles consacrent à ap|>orter de constantes modifications à leur toilette. Il hésite d'ailleurs à lancer un modèle où figure de la vraie dentelle, car il sait que l'année suivante la confection le vulgarisera et y substituera de f imitation. Le couturier aime mieux encourager la fabrication des dentelles qui sont à la portée de toutes les bourses; plus volontiers encore, il proscrit les accessoires et les ornements, tels que dentelles et broderies; il fait des robes destinées à produire un effet à distance ou bien il simplifie le costume et préconise les modes «< tailleur », qui masculinisent la femme et sont la ruine de la véritable élégance.
Bien que forcés de suivre le courant de la mode, les fabricants de dentelles peuvent cependant, dans une certaine mesure, influencer celle-ci en perfectionnant certains produits et en les faisant accepter par la mode. Ainsi, les grands fabricants belges, en faisant valoir l’application de Bruxelles, la fine duchesse, et en restaurant le Binche et le point de Flandre, ont provoqué le bon accueil que la mode a fait à ces dentelles, si artistiques et si bien exécutées.
Ces divers facteurs de crises passagères dans leurs effets ne doivent pas effrayer nos industriels. Ils existent depuis l’origine de la dentelle et celle-ci vit encore; avec de l’habileté et de la patience, on peut conjurer ou atténuer leurs conséquences fâcheuses.
Il est, dans la crise actuelle, des éléments qui doivent nous
préoccuper plus sérieusement, à cause de leur caractère permanent et de leur corrélation plus étroite avec l’existence même de l’industrie dentellière : c’est, d’une part, la fabrication de la dentelle mécanique et, d’autre part, l’organisation commerciale défectueuse de l’industrie dentellière.
La fabrication de la dentelle mécanique succéda à celle du tulle à la machine. Celui-ci avait été inventé, en 1768, par l’anglais Hammond, fabricant de bas au métier. En examinant attentivement le bonnet de dentelle de sa femme, l’idée était venue à Hammond qu’il pourrait avec son métier faire quelque chose d’approchant. Il essaya et réussit à produire, non de la dentelle, mais une sorte de réseau ressemblant assez à ce que l’on a appelé depuis le fond de Bruxelles. Le métier à bas fut approprié à ses nouvelles fonctions, ses produits s’améliorèrent ; mais c’était toujours, en définitive, une sorte de tricot qui se défaisait d’un bout à l’autre dès qu’une maille s’échappait.
Pendant quarante ans, on chercha des perfectionnements, sans beaucoup réussir, mais sans se décourager; enfin, en 1809, un autre fabricant de bas, John Heathcoat, de Nottingham, inventa la machine à tulle. Dans le réseau quelle produit, les fils ne sont pas entrelacés, comme par le métier à tricot, mais tordus, comme par les fuseaux. Cette machine faisait 1,000 mailles à la minute, résultat qui semblait merveilleux, les fuseaux nen faisant que 5 ou 6 dans le même temps (1).
En 1811, des ouvriers, excités par les lucidités , entrèrent dans la manufacture de Heathcoat et détruisirent vingt-sept machines valant 200,000 francs. En 1823, le brevet de Heathcoat expirait; chacun à Nottingham voulut faire du tulle. Les prix baissèrent, mais la demande était devenue immense ; Nottingham se trouvait chargé presque seul de l’approvisionnement. général et son tulle uni rivalisait avec les plus beaux produits de l’étranger.
(1) Une bonne machine produit maintenant 30,000 mailles à la minute.
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En France, un nommé Caillon avait imaginé, dès 1778, une sorte de tulle ressemblant au tricot. Louis XVI, se rendant compte de la supériorité des produits anglais, envoya, dès 1784, le duc de Liancourt en Angleterre, pour y étudier les perfectionnements introduits dans la fabrication des bas et du tulle. Le duc, ayant appris ce qu'il désirait savoir, revint en France, accompagné d’un certain Rhumbolt, qui avait travaillé dans une fabrique de Nottingbam. La monarchie était tombée, mais la République accorda à Rhumbolt une somme de 110,000 francs pour s'établir.
La machine qu’il mit en œuvre était la première invention anglaise, un peu améliorée. Les produits obtenus étaient inférieurs à ceux de Nottingbam, où la fabrication faisait de constants progrès; cependant, chose singulière, au commencement du siècle on faisait moins de tulle en Angleterre qu’en France. Il y avait à Lyon et à Nimes 2,000 métiers, tandis qu’en Angleterre on n’en comptait que 1,500. Lorsque parut l’invention de Heathcoat, les fabricants français ne purent plus soutenir la concurrence et l’on fit, dès lors, mille essais pour se procurer des machines à tulle Heathcoat. En dépit des multiples précautions prises par les Anglais, deux métiers furent introduits, en 1815 et 1810, à Valenciennes et à Calais. En 1817, la première machine à tulle fonctionna, cachée à tous les yeux, dans le faubourg de Sainl-Picrre-lez- Calais, et telle fut l’origine de la célèbre industrie française des tulles et dentelles mécaniques, aujourd’hui rivale de Nottingham.
En Belgique, l’industrie du tulle mécanique fut introduite à Anvers et à Bruxelles, en 1801, par l’Anglais George Armitage, qui poursuivit ensuite sa campagne à Paris et en Allemagne. Un grand nombre de métiers furent construits# à Anvers; en 1817 on en fabriqua à Termonde, en 1828 à Gand. En 1854, huit machines à tulle très perfectionnées furent établies à Bruxelles par M. VVasher, dans le but de
faire du tulle à double et à triple torsion. M. Washer s’attacha exclusivement à la maille extra-fine et il forma des ouvriers spéciaux pour ce travail délicat. En quelques années, il réussit à surpasser les produits anglais et aujourd’hui le tulle de Bruxelles à mailles hexagonales est universellement connu pour sa finesse et sa régularité.
Si l’invention du tulle mécanique uni appartient à l’Angleterre, l’invention de la dentelle mécanique revient à la France; cette invention consista à appliquer au métier circulaire à tulle le système de tissage inventé par Jacquard. Elle est due à M. Ferguson, fabricant de tulle, qui en fit l’essai pour la première fois à Cambrai, en 1836. Il produisit un tulle de soie noire broché, appelé tulle de Cambrai ou imitation de Chantilly ; le dessin était tissé, en même temps que le fond, par le métier ; le brodé, c’est-à-dire le contour du dessin, était repris ensuite à l’aiguille.
Différents brevets furent immédiatement pris en Angleterre et en France. Un nommé Bagally contrefit la Valenciennes, et les excellentes imitations qui furent faites de cette dentelle, sous le nom de dentelle de Calais , sont devenues la branche principale de la fabrication de Saint-Pierre. En 1855, on arriva à produire au métier des fleurs détachées, imitant les fleurs faites au carreau en Belgique pour l’application de Bruxelles. En 1862, Nottingham exposait des imitations de dentelles d’Espagne, de blondes, de Malines, de Valenciennes, de Chantilly et de guipures de Mirecourt. En 1881, M. Mahère construisait un métier qui mettait en mouvement jusqu’à 2,000 fuseaux et produisait les dentelles les plus larges et les plus fines. L’Allemagne se distingue aussi par des imitations remarquables; mais les plus beaux produits sont, depuis deux ans, ceux de Saint-Gall : un de nos premiers fabricants belges de dentelle à la main, après avoir vu, à l’Exposition de 1900, les imitations de Saint-Gall, les qualifiait d 'admirables.
On imite aujourd’hui presque toutes les dentelles : point de
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Venise, point de Bruxelles, dentelles aux fuseaux, points coupés, fils tirés, tout est contrefait; les dessins sont souvent très artistiques et de nouveaux perfectionnements s’introduisent sans cesse dans la fabrication. Il n’est pas toujours aisé de distinguer la dentelle mécanique de la dentelle à la main, surtout lorsque celle-ci contient des parties faites à la machine, comme c’est assez souvent le cas pour le point de Milan, la guipure de Flandre et l'application aux fuseaux. Cependant les produits les plus soignés du métier ne possèdent pas le fini, la beauté des dentelles faites à la main; ils n’ont pas, surtout, ces légères irrégularités dans la facture, qui sont l’un des charmes de la dentelle véritable et font reconnaître celle-ci de tout amateur exercé.
La concurrence de la dentelle mécanique est regrettable, d’abord parce qu'elle contribue, pour une large part, à faire cesser la fabrication de certaines dentelles à la main : si la Valenciennes, la Malines et le Chantilly viennent à disparaître — et ce jour n’est peut-être pas éloigné, — la faute en sera principalement à la vogue toujours croissante des produits de l'industrie calaisienne.
Le bon marché des dentelles mécaniques a également pour résultat de faire porter de l’imitation par beaucoup de personnes qui, sans l'invention de Ferguson, porteraient de la dentelle véritable. On ne peut pas dire, cependant, que la vogue de la dentelle mécanique ait fait baisser, dans son ensemble, la demande des belles dentelles aux fuseaux et à l’aiguille. La machine a contribué à tuer certains genres, mais en répandant dans toutes les classes le goût de la dentelle, elle a amené les classes riches à rechercher plus que jamais les belles dentelles à la main.
Le préjudice le plus grave que l’imitation ait causé à la dentelle véritable, c’est d’avoir amené une diminution générale dans la demande et dans les prix de certaines dentelles fabriquées par un très grand nombre d’ouvrières et d’avoir ainsi
fait baisser les salaires et provoqué la défection d'une partie notable de la main-d’œuvre.
En présence de cette situation, le rôle des fabricants soucieux de l’avenir de notre industrie dentellière s'indique de luimême. Il faut d’abord qu’ils cessent de fabriquer les dentelles ordinaires, telles que les Valenciennes étroites, les torchons, les guipures grossières, le Chantilly commun, dentelles dont l’imitation tend de plus en plus à se substituer à la dentelle véritable et dont, malheureusement, notre marché est encombré. Assurément, ces dentelles, même les plus ordinaires, ont plus de charme, étant faites à la main, mais elles sont condamnées. Leur extrême vulgarisation amènera forcément leur chute ; encourager leur fabrication est donc insensé. Le jour où ces petites dentelles seront devenues tout à fait invendables ou ne rapporteront presque plus rien à la maind’œuvre, ce jour-là les ouvrières qui ne sauront pas faire autre chose que ces produits inférieurs cesseront complètement de s’occuper de dentelle ; la main-d’œuvre disparaîtra dans de nombreux villages des Flandres et dans les quelques villes où elle s’est conservée et la tradition de la dentelle risquera fort d’être perdue pour toujours. C’est là un des côtés inquiétants de la situation actuelle et les fabricants feraient sagement de ne pas le perdre de vue. Il faut, d’autre part, qu’ils s’appliquent à perfectionner la fabrication des belles dentelles à la main. L’avenir de notre industrie dentellière est dans l’organisation systématique de la concurrence des dentelles à la main contre les dentelles mécaniques : qu’on laisse celles-ci prendre tout le développement possible dans les genres inférieurs; qu’on améliore la technique et le niveau artistique de celles-là, au point de rendre impossible l’imitation des belles dentelles, et qu’on les confine dans leur rôle d’articles de luxe (1 ) .
(1) Ruskin, dans son livre des Sept lampes de V architecture, fait ressortir de la manière suivante le charme des ouvrages faits à la main : « Il y aura cela, dit-il, dans la facture de ces ouvrages, qui est au-dessus de tout prix :
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Le principal obstacle à cette orientation nouvelle de la fabrication et le facteur le plus grave de la crise actuelle, c’est l’organisation commerciale défectueuse de l’industrie dentellière.
Le nombre d’intermédiaires placés entre l’ouvrière et la consommatrice est trop grand. Fabricants, facteurs, maisons de gros et de détail pullulent et la centralisation de l’industrie n’est pas pour diminuer leur nombre. Chez presque tous on
on verra clairement qu’il y a des endroits où l’on s’est complu davantage que dans d'autres, qu’on s’y est arrêté et qu’on en a pris soin, que là se trouvent des morceaux sans soin et hâtés,... mais l’ciïet du tout comparé au même objet fait par une machine ou une main mécanique sera celui de la poésie bien lue et profondément sentie aux mêmes vers récités par un perroquet. »
Ailleurs le grand écrivain d’art met en relief, sous une forme poétique, le rôle déplorable de la dentelle faite à la machine et il montre quel doit être le rôle de la dentelle véritable :
« Entre la dentelle faite à la machine et la dentelle faite à la main il existe encore une certaine différence. Je suppose que cette différence soit si bien effacée que l’on puisse, sur un modèle donné, tisser de la dentelle avec la rapidité qu’on met à faire le lil. Alors chacun pourrait porter non seulement des cols en dentelle, mais des robes entières en dentelle. Mais croyez-vous (jue si chacun pouvait les porter, chacun serait encore lier de les porter? Une araignée a quelque raison d’être fière de sa toile, bien que tous les champs, au matin, soient couverts de toiles semblables; car, cette toile, c’est elle-même qui l’a tissée. Mais supposez qu’une machine l’ait liléc pour elle ? Supposez que tous les fils de la Vierge portent la marque de fabrication de Nottingham? Si vous pensez à cela, vous trouverez que toute la valeur de la dentelle, en tant qu’objel possédé, provient de ce fait qu’en elle la Beauté est la récompense du travail industrieux et attentif; vous trouverez qu’une chose que tout le monde 11e peut avoir a son prix en elle-même; que la dentelle prouve, par son aspect extérieur, l’habileté de celle qui l’a faite, et, par sa rareté, la dignité de celle qui la porte. Tantôt celle (pii la porte est une personne industrieuse qui a épargné assez d’argent pour s’acheter une pièce de bijouterie, de tissu d'or ou de belle dentelle; tantôt c’est une personne de haut rang, à laquelle ses voisins concèdent comme un honneur le privilège de porter des vêlements plus riches que les leurs. Mais si tout le monde veut porter de la dentelle, si la dentelle cesse d’être une valeur, n’est-il pas vrai qu'elle devient comme une simple toile d’araignée? » ( Extrait d'une lettre adressée par Ruskin au duc de Sainl- Albans et lue par ce dernier devant les élèves de la classe d'art de l'Institut mécanique de Mansficld.)
Volant en Chantilly iii.anc (exécuté au couvent île Saint-Trond).
rencontre le même esprit de concurrence, la même absence de prévoyance et d’initiative; presque tous sont animés d’un même sentiment d’inconscient égoïsme et ils paraissent ne pas se douter qu’en bas de l’échelle les ouvrières souffrent; tous veulent réaliser de gros bénéfices et ils y réussissent sans peine. Ils gagnent de l’argent plus que leurs prédécesseurs n’en ont gagné, alors que notre pays ne comptait qu’un petit nombre de fabricants et facteurs; et plus le nombre des ouvrières diminue, plus celui des fabricants et des facteurs augmente. Ce qui n’augmente guère, c’est la vente; ce qui n’augmente pas non plus, mais diminue tous les jours, c’est le salaire des ouvrières. L’ouvrière paie l’accroissement du nombre des intermédiaires; elle paie les gros chiffres d’affaires des fabricants, les fortunes rapidement édifiées par les facteurs.
Un pareil édifice commercial est fragile, mais il est commode. A quoi bon y toucher ? Il est bien plus facile de se rattraper sur l’ouvrière. Celle-là, il faut bien quelle cède : elle est isolée, elle est femme, elle doit vivre et elle accepte, faute de mieux, le salaire de famine qu’on veut bien lui laisser.
Cette organisation commerciale, aves les abus qui la caractérisent, est désastreuse à tous points de vue. Elle entraîne l’abaissement des salaires. Elle engendre le mécontentement parmi les ouvrières et les conduit à abandonner la dentelle; celle-ci s’est presque retirée des villes et déjà dans les campagnes les femmes commencent à lui préférer tout autre métier; seules les vieilles demeurent attachées à leur carreau et, avec quelques lamentations sur le bon temps où l’on gagnait gros, elles font encore du grand art sur leur genou. Enfin l’organisation commerciale actuelle mène à sa ruine la fabrication, surtout celle des dentelles aux fuseaux. Les vieilles sont presque seules à faire les beaux ouvrages et les jeunes sont encouragées à produire des articles quelconques.
Certains fabricants, entre autres M. Georges Martin, propriétaire de la Compagnie des Indes , à Bruxelles, estiment
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que la crise de la main-d’œuvre ne fait que répercuter une crise, autrement importante, dans les débouchés. « Donneznous plus de débouchés, disent-ils, nous vendrons mieux et davantage, et les ouvrières, mieux payées, deviendront plus nombreuses. »
Nous voulons admettre que nos débouchés ont diminué en même temps que le luxe des dentelles et sont moindres qu’au temps où la Belgique comptait trois fois plus de dentellières qu’aujourd’hui; cependant ces débouchés sont encore considérables. Le luxe est moins intense que sous l’ancien régime, mais il est plus général. Nous avons perdu le marché, très important autrefois, de l’Espagne et de ses colonies, mais nous avons gagné celui de New-York. Puis, il faut reconnaître que les débouchés actuels sont largement suffisants pour donner du travail à toute notre population dentellière; même, on a souvent de la peine à exécuter en temps les commandes. Au surplus, si nos débouchés devaient s’étendre, la catégorie déjà si nombreuse des intermédiaires ne ferait pas faute de grandir aussi et alors peut-être, plus qiiG maintenant, on s’apercevrait de la crise de main-d’œuvre. Cette crise existe depuis plusieurs années, mais plutôt à l’état latent : il se trouve encore assez de vieilles dentellières pour exécuter les commandes, mais leur nombre décroît et elles ne sont pas remplacées par un nombre suffisant de jeunes ouvrières. Tandis que l’importance de nos débouchés semble devoir se maintenir, la main-d’œuvre a une tendance à se retirer : là gît le mal.
Assurément, il faut regretter que nos débouchés aient perdu de leur ancienne importance. Mais il faut déplorer surtout que la diminution de bénéfices qui en résulte pour l’ensemble de l'industrie frappe si durement les ouvrières tandis quelle n’atteint presque pas les fabricants et les intermédiaires, dont le nombre va en s'accroissant.
Aveuglés par un esprit de lucre immodéré et par l’apparente prospérité de la situation présente, se rendant compte, parfois,
du danger, mais 11e sachant pas remonter à sa cause, le fabricant et l’intermédiaire ne voient pas ou ne veulent pas voir que l’organisation commerciale de l’industrie dentellière est détestable et doit, si l’on n’y prend garde, conduire cette industrie à sa ruine. La mode, qui est restée fidèle à la dentelle depuis 500 ans, lui promet encore de beaux jours, mais si l’on ne fait rien pour améliorer l’état de choses actuel, la plus intéressante de nos industries féminines aura bientôt vécu.