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ORGANISATION COMMERCIALE

Nous avons signalé les vices de cette organisation : centralisation de la grande et de la petite fabrication; augmentation du nombre des intermédiaires, à mesure que la main-d’œuvre décroît ; absence presque complète de rapports directs entre les fabricants et les ouvrières; défaut d’esprit d’initiative et d’association, tant du côté des fabricants et des intermédiaires que du côté de la main-

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d’œuvre; tendance des intermédiaires et des petits fabricants à faire descendre les salaires à un taux dérisoire et favoriser la production des articles ordinaires.

Crise des salaires, crise de la main-d’œuvre, crise de la fabrication, tels sont les grands symptômes du malaise actuel. Et ces trois éléments de la crise ont entre eux des rapports de connexité étroite. La médiocrité des salaires amène les bonnes ouvrières à abandonner leur travail ou à ne plus le soigner, et elle écarte de la dentelle les apprenties. D’autre part, la fabrication des articles ordinaires expose les ouvrières, qui perdent l’usage du beau travail, à être atteintes plus directement par la concurrence de l’imitation; en effet. les imitations des dentelles ordinaires tendant à devenir aussi parfaites que les dentelles à la main, celles-ci s’avilissent tellement que la rémunération des ouvrières doit forcément tomber à rien. La décadence de la belle dentelle est donc aussi regrettable au point de vue social qu’au point de vue de la bonne réputation de notre industrie nationale.

Faut-il considérer la situation comme désespérée?

Nous ne le croyons pas. D’une part, la mode des dentelles n’est pas près de s’éteindre. Le luxe de la dentelle, qui est un luxe apparent, bien fait pour embellir celles qui en usent et pour impressionner celles qui en sont les témoins, est un luxe qui restera. D’autres genres d’articles de luxe sont condamnés, par exemple, la lingerie de corps faite à la main, parce que presque plus personne, aujourd’hui, ne veut payer un prix considérable pour du linge dont on est seul à apprécier la fine et coûteuse contexture. Le linge de fabrication mécanique fait d’ailleurs autant d’effet que le linge travaillé à la main ; il offre même cet avantage, aux yeux de certaines personnes, qu’étant plus vite usé, on peut le renouveler plus souvent et acheter des fantaisies élégantes et pas chères. Rares, au surplus,

sont les connaisseurs capables d’apprécier la différence entre les deux produits, plus rares encore ceux qui font vivre de leurs commandes l’ancienne industrie du tissage à la main. Au contraire" la belle dentelle reste voulue, et elle n’est réputée belle, elle n’est un article de luxe que si elle est faite à la main. Les vraies élégantes n’apprécient pas Limitation; le gros public, lui-même, sait qu’il ne faut attacher du prix à une dentelle que si elle est véritable.

D’autre part, l’habileté traditionnelle des ouvrières flamandes et brabançonnes, la simplicité de leurs mœurs, dans les milieux agricoles, la réputation et la demande considérable des dentelles belges permettent de croire que notre industrie dentellière peut continuer à se maintenir.

Nous dirons plus. Si l’industrie dentellière belge ne se maintient pas, les pays étrangers où la même industrie fonctionne, mais ne peut encore lutter avec la nôtre, bénéficieront certainement de la chute de notre dentelle. 11 faut donc que celle-ci se maintienne.

Mais, pour qu’elle se maintienne, il faut aussi que la situation actuelle soit modifiée. L’organisation commerciale doit être énergiquement combattue, la toute-puissance des intermédiaires sérieusement entravée et les salaires améliorés; d’autre part, l’enseignement des belles dentelles doit être étendu et perfectionné, et le niveau artistique de la dentelle élevé, de manière à ce que nos produits défient la concurrence de Limitation.

On ne peut pas compter, pour une réforme, sur le concours des personnes engagées dans l’industrie. Parmi les fabricants, les uns paraissent ne pas se douter de la gravité de l’état de choses actuel; d’autres, — ce sont les plus nombreux, — voient bien qu’il y a une crise, mais ils ne se rendent pas compte de ses causes ou ne veulent rien

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faire pour y porter remède; quelques-uns voudraient bien qu’on fît quelque chose, pourvu qu’on ne touche pas à leur situation acquise. — Les ouvrières, craintives, isolées et manquant d’initiative, sont incapables de toute action commune; la division du travail, la difficulté de se procurer des dessins et de trouver des débouchés suffiraient d’ailleurs à leur oter l’envie d’une tentative syndicale. — On n’obtiendra rien non plus des facteurs, gens à courtes vues, qui se contentent de bénéficier largement de la situation actuelle ou qui, — il s’en rencontre, — subissent, sans protester, les dures conditions que leur imposent les fabricants. — Quant aux couvents, ils sont également sous la dépendance des fabricants, et n’ont, en dehors de ces derniers, aucune sorte de relations commerciales; on ne peut donc leur demander de prendre une initiative dont le succès serait douteux.

Dès lors, à qui s’adresser?

Faut-il préconiser l’exemple de la France sousLouis XIV et renouveler la tentative de Colbert, en fondant des manufactures nationales de dentelles? Ce projet fut lancé, il y a quelques années, par un écrivain belge, M. De Greef (1), mais nous croyons son exécution impossible. La tentative de Colbert et la prohibition dont il frappa les dentelles étrangères ont été possibles en France, à une époque où la fabrication de la riche dentelle y était inconnue et où les conceptions étatistes d’un roi tout-puissant étaient acceptées sans mot dire. Le public français n’aurait pas plus osé critiquer l’organisation des fabriques d’Etat, que la cour du grand roi ne se serait avisée de porter autre chose que du point de France. D’ailleurs, Colbert n’avait en vue que de lancer dans une nouvelle branche l’industrie privée et ses efforts en ce sens ont été couronnés de succès.

(1) G. De Greef, L'ouvrière dentellière en Belgique.

La situation est autre en Belgique. Les manufacturiers y jouissent d’un droit acquis, ils sont en possession de la fabrication et, encore que l’organisation économique dont ils sont la tête soit défectueuse, cette organisation est puissante et ses rouages sont consacrés par l’habitude. La fondation de manufactures d’Etat provoquerait une révolution dans le monde des fabricants. L’entreprise serait, au surplus, hasardeuse, vu sa nature délicate, et l’État risquerait fort de ne point réussir et de ruiner les fabricants, sans profit aucun pour les ouvrières.

L’intervention de l’État, du moins dans le domaine de la fabrication, doit donc être écartée. Reste l’initiative et la bonne volonté des hautes classes.

Dans une Enquête sur les ouvrières de l'aiguille , M. Charles Benoist dit que « le sort de la femme qui travaille est entre les mains de la femme qui fait travailler ». Pourquoi cela ne s’appliquerait-il pas à la dentelle? Pourquoi l’aristocratie et les classes fortunées de notre pays ne feraient-elles pas un effort en vue de relever cette industrie éminemment nationale ?

On objectera qu’une entreprise ayant pour objet de bouleverser un ordre de choses établi depuis longtemps et de faire la concurrence aux fabricants dans une matière aussi délicate que la dentelle, se heurtera à des difficultés presque insurmontables, soit que l’initiative vienne de l’État, soit qu’elle émane des particuliers.

Nous reconnaissons qu’une tentative privée rencontrerait de l’opposition dans le chef de beaucoup de fabricants; mais d’autres fabricants, par contre, se rendraient compte de son utilité (d), et elle trouverait des sympathies dans toutes les classes de la société. Les débuts seraient difficiles,

(1) Le résultat obtenu, en cet ordre d’idées, par l’école de Burano, nous paiaît digne d’être noté (Voy. p. 203).

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mais l’exemple de tant de pays, où de pareilles tentatives ont été couronnées de succès ne montre-t-il pas que nous pouvons également réussir en Belgique ? En Angleterre, en Irlande, en Italie, en Autriche, en Russie, des comités de patronage, des écoles, des comptoirs de vente ont été fondés par l’aristocratie et presque partout les résultats ont dépassé l’attente: pourquoi n’en serait-il pas de même dans notre pays?

Il est vrai que, dans plusieurs des pays que nous venons de citer, l’industrie dentellière n’existait pour ainsi dire pas et que, travaillant sur un terrain neuf, les auteurs de ces tentatives ne se voyaient entravés par aucune opposition systématique de la part des fabricants. Mais, faut-il compter pour rien qu il y a aujourd’hui, en Belgique, des milliers de dentellières ne gagnant pas 1 franc par jour, et ces ouvrières ne demanderaient pas mieux que d’abandonner les facteurs qui les exploitent, si on leur offrait des conditions de travail plus avantageuses? Faut-il attendre, pour relever l’industrie, que celle-ci soit tout à fait tombée et ne présente plus d’importance commerciale?

Personne n’osera le soutenir; on doit reconnaître, au contraire, qu’au point de vue de la fabrication, la situation se présente en Belgique sous un jour bien plus favorable que dans les autres pays. L’habileté de beaucoup de nos ouvrières ne se manifeste plus, comme autrefois, dans de beaux ouvrages, mais. elle n’est pas perdue: quelques années d'apprentissage suffiraient à la faire revivre. Un autre élément de succès, ce sont les couvents : ils ont conservé les traditions de la belle dentelle et ils s’associeraient volontiers, — nous en avons recueilli fréquemment le témoignage, — à une tentative de relèvement de l’industrie.

Voici en quoi, d’après nous, pourrait consister cette tentative.

Un comité de patronage de l’industrie dentellière serait établi à Bruxelles. Il serait composé d’un petit nombre de personnes que leur situation sociale et leurs loisirs mettraient en mesure de faire une propagande efficace en faveur de l’œuvre nouvelle et qui prendraient l’engagement d’en contrôler de près le fonctionnement.

Le comité s’adjoindrait, pour la partie technique, un directeur rétribué, spécialement compétent en matière de dentelle, par exemple, un fabricant retiré des affaires.

Le premier objet du comité serait la fondation d’une école-type, où seraient enseignés et fabriqués tous les genres de dentelles confectionnés actuellement en Belgique. Le but de cette école serait la conservation des genres existants, comme branches de notre industrie dentellière. Quelques-uns de ces genres, comme la Malines, la Valenciennes et le Chantilly, sont menacés dans leur existence; on peut ne pas encourager leur fabrication; il faut cependant les conserver, en prévision d’un retour possible de la mode. Il y aurait donc lieu de rechercher dans tout le pays et pour chaque espèce de dentelle des ouvrières expertes dans leur art; les ouvrières travaillant aux fuseaux devraient être capables de patronner un modèle nouveau; les pointeuses devraient connaître l’exécution des jours. Un examen technique serait imposé à ces ouvrières, et celles qui seraient jugées aptes deviendraient les maîtresses de la nouvelle école. Il serait à souhaiter que la direction de l’enseignement fût confiée à un couvent de femmes; les religieuses donneraient ellesmêmes quelques-uns des cours de dentelle; les autres cours seraient donnés par des maîtresses laïques, que l’on n’aurait pas de peine à se procurer en s’adressant aux couvents établis en province.

L’école serait établie dans un endroit sain et ouvert, aux environs de Bruxelles. Les élèves, qu’on tâcherait, le

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plus possible, de recruter dans les divers centres de production du pays, seraient divisées en sections, d’après leur lieu d’origine et le genre de dentelles qu’elles apprendraient. Elles recevraient un enseignement professionnel approfondi et seraient initiées à toutes les phases de la fabrication. Ainsi, les ouvrières en point apprendraient successivement à faire les fleurs, la gaze, les fonds, le point de raccroc et l’application ; les ouvrières en Malines, en Valenciennes et en Binche apprendraient d’abord à travailler d’après un modèle et sur une piqûre préparée à l’avance, puis à piquer un parchemin d’après un modèle donné, enfin à patronner un dessin nouveau. Des classes primaires et ménagères seraient jointes à l’école et leur fréquentation par les élèves serait obligatoire jusqu’à un âge à déterminer.

A côté de cette école de dentelle serait installée une école professionnelle de dessin : on y formerait des jeunes gens et des jeunes filles à l’art très spécial de confectionner des dessins de dentelles et de les mettre en œuvre en vue de la fabrication. Cet atelier de dessin fournirait des dessinateurs à l’école-type de dentelle et aussi aux fabricants.

Il est déplorable, en effet, que la Belgique, possédant un monopole de fait pour la fabrication des belles dentelles, reste tributaire de letranger pour les dessins. Notre art dentellier n’est plus qu’une industrie, dont le cerveau est à Paris et les outils en Belgique. Si encore les dessinateurs de Paris étaient des artistes ! s'ils comprenaient le véritable cachet de la dentelle et les exigences du métier d’art qu’ils accommodent au goût parisien! Mais la plupart ne sont que d’adroits interprètes des couturiers et des lingères à la mode, et ils ne savent que flatter l’engouement du jour, dans des créations d’où l’inspiration et l’art sont absents.

La création d’une ou plusieurs écoles professionnelles de

dessin dentellier s’impose donc pour que la Belgique puisse s’affranchir de l’étranger. En cela encore, nous ne ferons que suivre l’exemple de l’Angleterre (1), de l’Allemagne, de l’Autriche, de la Suisse.

Le comité de patronage, en même temps qu’il assurerait le fonctionnement régulier de l’école, aurait aussi à se préoccuper de la vente des produits fabriqués par les élèves. L’écoulement en serait facile. Les dames du comité se fourniraient à l’école des pièces de dentelle nécessaires à leur consommation personnelle ; à l’occasion, elles sauraient même dépasser le chiffre habituel de leurs commandes (2) et reprendre à l’école les dentelles exécutées par les ouvrières débutantes ; elles organiseraient la propagande auprès de leurs relations; une large publicité serait donnée à l’œuvre nouvelle par la voie de la presse. A Bruxelles, plus tard à Ostende et dans quelques grandes villes de province, des magasins d’exposition et de vente seraient ouverts. Enfin, le comité pourrait vendre les

(1) L’Angleterre a créé d’admirables musées d’art appliqué, des expositions circulantes , qui portent de ville en ville l’enseignement pratique de l’histoire de la dentelle, chronologiquement cataloguée. Le musée de South Kensington met ses collections de dentelles à la disposition des établissements d’apprentissage et les envoie jusqu’en Irlande. Enfin, l’Angleterre a créé d’excellentes écoles professionnelles complètes, où les dessinateurs sont en rapport avec l’ouvrière. Il y a quelques années, elle empruntait tous ses dessins de dentelles à la France et à l’Allemagne ; en 1872, un grand fabricant anglais achetait sur le continent pour 25,000 francs de dessins en une fois. Aujourd’hui, la situation est renversée. A l’exception de pièces d’art extraordinaires, dont on fait venir les dessins de Paris, de Lyon, de Calais et qu’on accommode au goût anglais, l’Angleterre ne demande plus rien à l’étranger et exporte, au contraire, ses dessins. William Morris, Walter Crâne et d’autres encore n’ont pas cru déroger en dessinant des dentelles. Leurs dessins ne copient pas l’art italien, flamand ou français; le goût anglais s’y affirme, bon ou mauvais, mais très spécial .

(2) Les dames du comité pourraient prendre l’engagement de donner chaque année une commande de dentelles à l’école de Bruxelles, comme cela se pratique à l’école fondée à Honilon sous le patronage de la reine Victoria.

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produits de lecole aux fabricants de dentelles et accepter leurs commandes.

Il faudrait, croyons-nous, se garder d’abaisser le prix des dentelles en vue d’augmenter la vente. Ce procédé, qui est tentant à première vue, aurait pour résultat de détrôner la dentelle de la situation d’industrie de luxe quelle occupe à présent et quelle doit à tout prix conserver. La concurrence que l’on ferait de celle manière aux fabricants serait, d’ailleurs, sans profit pour les ouvrières, et non seulement il conviendrait d’éviter cette forme de concurrence, mais il faudrait même vendre moins cher aux fabricants qu’aux consommateurs directs, afin de laisser aux fabricants l’occasion de réaliser un bénéfice raisonnable. Le prix de vente des dentelles devrait être réglé sur les prix des grandes manufactures ; il va sans dire qu’il ne faudrait pas se baser sur les estimations fantaisistes de certains magasins de Bruxelles.

L’école fondée par le comité de patronage pourra être soutenue par des cotisations volontaires, et nous ne doutons pas quelle rencontrera de ce côté un appui sérieux dans les hautes classes ; mais il sérail souhaitable que, surtout à ses débuts, nécessairement pénibles, elle soit largement subsidiée par les pouvoirs publics. Outre une mise de fonds importante pour l’acquisition d’un terrain, la construction, l’aménagement et l’outillage des locaux, il y aura à payer la direction, l’enseignement, les salaires des élèves, avant d’avoir pu réaliser un bénéfice par la vente des dentelles. Les salaires des apprenties devront être, dans les débuts, assez élevés pour attirer des élèves à lecole; en outre, les élèves habitant des centres éloignés devront être logées et nourries à l’école. Plus tard, les ventes de dentelles permettront de payer en partie ces frais, ou même de les payer tout à fait, comme c’est le cas à Burano, mais, par contre, il faudra peut-être, pour certains genres d’une vente peu courante, travailler à perte, tout en rémunérant les élèves d’une façon suffisante.

L ecole-type de dentelle étant ainsi organisée, il y aura lieu d’étendre son action aux divers centres de production du pays. Les circonstances particulières décideront sur quelle base seront organisées les relations entre le comité de Bruxelles et les ouvrières de province. Le système le plus pratique serait peut-être de fonder dans les principaux centres de la province des comités régionaux, qui feraient en petit et en sous-ordre la même chose que le comité central, recevraient les commandes de ce dernier, les feraient exécuter et lui enverraient l’ouvrage terminé. Par l’entremise de ces comités régionaux, le comité central serait mis en rapport avec les ouvrières travaillant à domicile. Il faudrait, avant tout, tâcher d’obtenir l’adhésion des couvents ; les ouvrières travaillant à domicile suivront d’elles-mêmes. Là où il serait impossible de fonder un comité régional, il serait suffisant que le comité central eût un délégué ou membre correspondant ; ailleurs il s’adresserait directement aux couvents.

Dans certains centres, à Bruges par exemple, les comités régionaux pourront également fonder des écoles modèles et organiser la vente des produits. Mais, comme l’écoulement des dentelles se fera principalement par Bruxelles, la centralisation des produits devra être la règle générale ; elle permettra de combattre sur son propre terrain l’organisation commerciale actuelle.

C’est, en effet, au comité de Bruxelles qu’incombera la tâche d’assurer la division systématique du travail et de trouver aux dentelles fabriquées sous sa direction des débouchés en dehors du pays. Il devra assumer en tout le rôle du grand fabricant, s’occuper de la préparation des dessins, distribuer les commandes, rassembler l’ouvragé et lui donner, dans ses ateliers, le dernier achèvement. La question des débouchés est délicate.

Il faudra, dès que lecole-type sera en plein fonctionnement, se mettre en rapport avec les maisons de gros de Paris, de Londres, de New-York et obtenir de ces maisons la faculté de leur envoyer

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(les dentelles en dépôt, avec la perspective d en recevoir plus tard des commandes (1). L'ouverture, dans ces grands centres de l’étranger, de magasins de vente, succursales du comité bruxellois, nous paraîtrait hasardeuse, surtout dans les débuts. Il serait également peu prudent de faire, au commencement, des stocks considérables de dentelles ; mieux vaudrait n’augmenter que petit à petit la production de la province, au fur et à mesure que les relations avec l’étranger deviendront plus stables et les commandes plus nombreuses. Au surplus, si le comité de patronage peut, dès le début, s’assurer le concours d’un certain nombre de centres de production et quelques débouchés, la situation des fabricants s’en trouvera immédiatement amoindrie et le comité pourra d’autant plus facilement étendre ses affaires. Si, cependant, les fabricants, pour résister à la concurrence du comité et conserver leurs ouvrières et leurs écoles, trouvent moyen d’améliorer les salaires en supprimant ou en surveillant de près les facteurs et en se contentant de bénéfices moindres, alors le comité de patronage se contentera, lui aussi, d’un chiffre d’affaires plus limité, mais il aura atteint son but : il aura donné l’éveil aux fabricants, en les forçant à améliorer le sort des dentellières.

Nous croyons que la fondation d’une œuvre de ce genre pourrait exercer une influence considérable sur la fabrication des dentelles et sur les salaires.

Le comité de patronage dont nous préconisons la création devrait se faire une obligation de n’encourager que la fabrication delà belle dentelle; il tiendrait compte des exigences de la mode, en ne poussant pas outre mesure à la fabrication des dentelles d’une vente difficile et d’un apprentissage très long et peu rémunérateur, mais il pourrait, d’autre part, influencer la mode, parfois la lancer : l’exemple de Vienne et

(1) Rappelons que l’école de Burano a obtenu des conditions très avantageuses des maisons de gros et de détail auxquelles elle a envoyé ses dentelles en dépôt.

de Venise le prouve (1). Le comité surveillerait de près la fabrication de l’école de Bruxelles et la fabrication de la province ; il s’efforcerait de développer le caractère artistique de nos dentelles, trop souvent négligé aujourd’hui, et la beauté des produits qu’il pourrait mettre en vente ne contribuerait pas peu à les faire accueillir favorablement. Les élèves de l’école de Bruxelles ayant terminé leur apprentissage seraient admises, si elles le désirent, à fréquenter un atelier adjoint à l’école, mais séparé de celle-ci. Les autres seraient renvoyées dans leurs villages, où elles pourraient continuer à recevoir les commandes du comité de patronage; quelques-unes seraient placées dans les écoles dirigées par les comités régionaux et elles y amélioreraient la fabrication. Le comité central et les comités régionaux distribueraient chaque année des prix et des récompenses aux meilleures ouvrières; on pourrait également procéder à des expositions des travaux primés.

Quant aux salaires des ouvrières travaillant pour le comité de patronage, il est incontestable qu’ils pourront être très supérieurs aux salaires payés aujourd’hui. Les intermédiaires étant supprimés, ou leur action se trouvant du moins entravée par suite de la concurrence, le mal sera coupé dans sa racine et les ouvrières seront les premières à en bénéficier.

L’amélioration de la situation générale sera lente à se produire, mais lorsque les défiances qui accueilleront l’entreprise à ses débuts se seront dissipées, lorsqu’un certain nombre d’ouvrières auront compris la possibilité de gagner davantage,

(1) Pourquoi, se demande M. Engerand, nos élégantes ne donneraient-elles pas des ordres à la mode, au lieu de solliciter ses avis ? elles pourraient « imposer leur goût personnel sans trop se soucier de l’opinion du fournisseur, trop intéressé pour être sincère; la dentelle est un article essentiellement coûteux et sur lequel un couturier ne peut prélever les majorations formidables dont sa réputation fixe les tarifs; son intérêt est donc de la proscrire, mais celui de l’élégante est de la conserver, car elle constitue pour sa beauté la parure la mieux séante et la plus avantageuse. La dentelle ainsi défendue et protégée, l’habitude en reprendrait vite. » (Musée social.)

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elles s’adresseront à l’œuvre nouvelle, sans qu’on doive les en prier; la preuve en est dans la propension quelles montrent à abandonner la dentelle pour un métier plus rémunérateur. Le comité central et ses succursales de province ne devront, d’ailleurs, pas se borner à distribuer aux ouvrières des salaires plus élevés; ils feront sagement en encourageant les dentellières dans la voie de l’épargne, en fondant parmi elles des sociétés de secours mutuel et d’affiliation à la Caisse de retraite de l’État, des sociétés coopératives.

Il serait souhaitable, d’autre part, que l’État seconde par tous les moyens les efforts du comité de patronage.

Outre les subsides qu’il lui accorderait, il pourrait faciliter la publicité de l’établissement, fournir gratuitement des locaux pour les expositions de dentelles et instituer des concours à l’occasion de ces expositions (1). Un musée de dentelles modernes, le plus complet possible, serait créé à Bruxelles (2), et serait tenu au courant, au fur et à mesure des modifications dans la technique et le dessin ; des photographies de remarquables dentelles anciennes seraient exposées à côté des dentelles modernes; photographies et originaux seraient mis à la disposition du comité de patronage, comme cela se pratique depuis quelques années au musée de South-Kensington. (Yoy. la note de la page 227.)

L’État favoriserait aussi, à l’occasion, par la commande de

(1) Le Conseil général du Calvados, département où l'industrie dentellière a été florissante jusque sous le second Empire, a accordé des primes d’apprentissage aux jeunes dentellières et établi des concours de dentelle, avec attribution aux ouvrières les plus méritantes de livrets de caisse d’épargne. (. Figaro du 5 août 1902. )

(2) La Belgique possède deux remarquables collections de dentelles anciennes : la collection de feue Mme Montefîore-Levi, donnée au Musée des Arts décoratifs, à Bruxelles, et celle du baron Liedts.une des plus riches qui soient au monde, conservée au musée Gruuthuuse, à Bruges. Quant à la dentelle moderne, elle n’est représentée, jusqu’à présent, dans aucun de nos musées, ce qui est assurément regrettable.

quelques belles pièces de dentelle, la manufacture du comité de patronage. Les cadeaux à offrir aux souverains étrangers pourraient, par exemple, consister en dentelles, tout comme en France ils consistent souvent en porcelaines de la manufacture de Sèvres.

Nous souhaiterions, d’autre part, que le gouvernement se préoccupât sans retard des améliorations à apporter aux écoles de dentelle et de broderie sur tulle. Il devrait être envoyé aux directrices d’école, tant laïques que religieuses, des instructions détaillées fixant le nombre d’heures que peuvent consacrer chaque jour à la dentelle les élèves âgées de moins de 21 ans et rappelant les prescriptions des lois des 16 août 1887, 15 décembre 1889 et 15 juin 1896. Ces instructions devraient également encourager les directrices d’école à séparer les élèves des ouvrières, leur indiquer les conditions à remplir pour que leurs écoles soient érigées en écoles professionnelles et leur faire connaître les subsides quelles pourront obtenir ainsi. Sur la plupart de ces points, les directrices d’école sont dans une ignorance relative; le gouvernement ne saurait trop en faire ressortir l’importance. 11 y aurait lieu aussi de rendre plus minutieuse et plus fréquente l’inspection des écoles et de publier à intervalles réguliers des rapports montrant les progrès réalisés.

L’inspection devrait porter également, d’une façon plus générale et plus sévère qu’aujourd’hui, sur l’observation de la loi du 16 août 1887 concernant le paiement du salaire. Il est temps que le truck System et les bénéfices prélevés sur la vente du fil aux ouvrières soient signalés à l’attention particulière des parquets et énergiquement réprimés. Peut-être une mesure radicale interdisant aux employeurs de vendre à leurs ouvrières toute espèce d’articles de consommation, même le fil à dentelle, pourrait-elle utilement intervenir. Certains intermédiaires, il est vrai, prendraient prétexte d'une pareille loi pour abaisser encore les salaires ; mais d’autres n’oseraient diminuer la

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rémunération dérisoire qu’ils accordent aujourd’hui ; en tout cas, le taux du salaire dût-il baisser par là, d’une manière générale, l’élément arbitraire du salaire serait supprimé, et ce serait déjà un progrès sur l’état de choses actuel.

L’État pourrait aussi protéger plus efficacement qu’aujourhui la dentelle contre les imitations. De tout temps le mot dentelle a désigné un produit fait à la main ; il est donc abusif de voir l’imitation bénéficier de la réputation des belles dentelles et se vendre audacieusement comme véritable dentelle ou sous le nom d’une dentelle faite à la main. De pareilles impostures ne sont que trop fréquentes; elles établissent une confusion entre la dentelle à la main et l’imitation et mettent l’acheteur en défiance contre les articles véritables. Une marque distinctive ne pourrait-elle être imposée à limitation? A Paris, la Chambre syndicale des broderies et dentelles est entrée dans ces vues et, dans sa séance du 15 janvier 1901, elle insistait « pour que toutes les imitations de dentelles soient présentées comme telles au public, portant comme marque d’origine le mot imitation, et quelles cessent d’être mises en vente sous une désignation quelconque faisant confusion. » Nous préconisons vivement l’adoption, en Belgique, d’une mesure analogue.

Nous voudrions enfin que, lors du renouvellement des traités entre la Belgique et les pays importateurs de nos dentelles, lé gouvernement s’efforce d’obtenir des conditions plus favorables à notre industrie. Nos dentelles paient environ 15 p. c. ad valorem pour entrer en France et en Allemagne, et les dentelles à la main fabriquées dans ces deux pays entrent chez nous en franchise de tout droit. Aux États-Unis, où l’industrie de la dentelle est inconnue, le droit est de 60 p. c. ad valorem ; ce tarif, qui pousse nécessairement à la fraude, devrait être notablement réduit : un abaissement du prix de la dentelle aux États-Unis y amènerait une consommation plus grande de nos produits, et la Belgique en retire-

rait grand profit, sans qu’il en coûte aux élégantes du Nouveau-Monde ni au Nouveau-Monde lui-même.

Limitée à ces quelques points, l’intervention de l’État pourrait concourir efficacement au relèvement de notre industrie dentellière; et il est à souhaiter quelle se manifeste sans aucun retard, quand même elle n’aurait actuellement pour objet que de faire cesser certains des abus qui oppriment les victimes les plus intéressantes de la crise, les ouvrières.

Mais, ne l’oublions pas, ce n’est pas de l’État que viendra le salut; c’est à l’initiative privée, c’est aux hautes classes qu’il appartient de maintenir en vie la fabrication de la dentelle, en se préoccupant de trouver des remèdes à la crise que cette industrie traverse; c’est spécialement aux femmes du monde qu’incombera la mission de prouver que le luxe dont elles s’entourent peut faire vivre celles qui peinent pour l’ornement de leur beauté

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