XVI: ET XVIIe SIÉCLES
Le travail des guipures belges se faisait plus correctement, sinon plus économiquement, par la méthode qu’on y appliquait. Pour les premières, celles de la Flandre rançaise, il fallait autant de fuseaux que l’on pouvait compter de fils sur toute la largeur; pour celles-ci, au contraire (PL. V, Fig. 3), la quantité de fuseaux variait suivant que le dessin se pouvait diviser plus ou moins facilement. On attaquait, l’un après l’autre, es motifs qui le composaient, et on les rattachait ensuite par une opération de crochetage, absolument comme cela se pratique aujourd’hui pour les fleurs de l'application de Bruxelles ou la guipure de Bruges. On arrivait ainsi à faire avec un petit nombre de useaux les dentelles les plus larges. Si on ne réalisait pas une grande économie de temps, parce qu'on n'avait pas à en perdre à déméler des fuseaux qui, manœuvrés en bien grande quantité sur un espace très-restreint, s’embrouillaient fréquemment, c’est que
e crochetage est une opération très-délicate, qui consiste à boucler dans un picot ou une ouverture aussi étroite que celle de la plus fine aiguille, l’un des deux fuseaux qui remplissent les fonctions d’une trame.
Lorsque la dentelle est grossière, le crochetage se fait lestement; mais quand il s’agit de dentelles aussi fines que celles représentées par les Figures 3 et 4 de la Planche V, cela devient une opération très-minutieuse et très-difficile.
Les dessins de toutes ces fines dentelles, pour lesquelles on faisait une si grande dépense de temps et d'argent, n’avaient rien de bien attrayant, et cependant elles étaient très-estimées et très-recherchées. On sait que l’infiniment petit a toujours fait l’admiration du vulgaire. Ce n’est point l’idée artistique qui le séduit, mais plutôt un travail de patience qui excite son enthousiasme; un détail, un rien fini jusqu’à l’enfantillage l’'émeut bien davantage que l’ensemble de la plus intelligente composition.
On ne veut pas dire pour cela que les idées simples soient impuissantes à produire des effets séduisants pour un goût élevé; mais, tout en reconnaissant que les motifs les plus banals, réduits à l’état microscopique, répétés à l'infini dans un cadre restreint, sont susceptibles de charmer l’œil par la perfection du travail, on est forcé d'admettre que ce sont là de simples détails qui peuvent bien trouver leur place dans une pièce grande ou petite, mais ne sauraient, à eux seuls, constituer ce qu’on appelle un dessin dans toute l’acception du mot.
Quels délicieux effets n’eût-on pas obtenus si, continuant à s'inspirer de l’idée mère italienne, on eût appliqué la délicate et patiente habileté des ouvrières flamandes à des modèles tirés de l’œuvre admirable des Vinciolo, des Siebmacher; on avait là, des bordures ravissantes se raccordant à des entoilages aussi riches, et aussi variés dans leurs formes pittoresques, que l'imagination la plus patiente se les puisse figurer. Réunis pour la composition de pièces de toutes dimensions, on eût été sûr au moins d’avoir un ensemble complet par le dessin, d’un effet autrement riche et attrayant, surtout si l’on eût réduit les modèles aux plus petites proportions.
Mais la mode est une divinité tyrannique dont les lois, mobiles comme la pensée, aussi impérieuses que celles de la nécessité, exigent quelquefois le sacrifice de la raison et du bon goût. Frivole, inconstante et capricieuse , rien ne peut retarder la satisfaction
de ses envies les plus déréglées. Avec les trésors que lui prodiguent la sottise et la vanité humaine, elle brise les résistances et renverse les obstacles que rencontrent ses fantaisies, quelquefois ridicules.
Les guipures italiennes avaient été parfaitement imitées et perfectionnées en France, d’où on en exportait même en Italie; la prohibition des dentelles étrangères était donc inutile à leur égard. Mais celles de Belgique et d'Angleterre avaient chacune leur originalité distincte, qu'on ne parvenait pas à copier à cause de l'opération du crochetage, qui n’était pas familière à nos ouvrières. Leur rareté, par suite de la difiiculté de s’en procurer que créait la prohibition, fit que la mode les rechercha avec d’autant plus d’ardeur que les dangers de la contrebande étaient plus redoutables.
Les peines les plus sévères se trouvant impuissantes à empêcher leur introduction, le gouvernement de Louis XIV, qui voyait avec regret l'argent de la France passer la frontière pour l'acquisition des guipures belges, lesquelles rentraient quand même, et sans profit pour ses finances, comprit que le plus sûr moyen de faire cesser ce drainage continuel de nos richesses métalliques, tout à l'avantage de nos voisins, était d'importer l'industrie qui en était la cause.
Par une déclaration du roi, du mois d’août 166$, il fut ordonné qu’il serait établi dans plusieurs villes de France, parmi lesquelles Aurillac, des manufactures royales de dentelles, tant à l'aiguille qu'aux fuseaux, qui seraient appelées point de France. On fit alors venir du dehors des maitresses ouvrières qu’on installa dans ces localités, où elles firent d'excellentes élèves.
Tous ces établissements, habilement dirigés par une compagnie qui avait reçu le privilége de leur exploitation’, fournirent bientôt des produits qui égalèrent en finesse et surpassèrent en élégance ceux de la Belgique et de l'Angleterre.
Une succursale avait été établie au château de Madrid, dans le bois de Boulogne, où se faisaient, ainsi qu’à Aurillac, les plus riches dentelles aux fuseaux du même genre que le point d'Angleterre alors très à la mode.
Il existe quelques rares échantillons, de cette époque, dont l’origine n’est pas douteuse et qu’on peut sûrement attribuer à cette manufacture ou à son influence sur le travail national. Par le cachet particulier qu'ils portent, ils révèlent assez le lieu de leur provenance.
La Planche VII est le fac-simile d’un échantillon tiré d’un grand morceau du temps. On remarque dans le corps du dessin de cette pièce curieuse, la couronne de France surmontant deux médaillons reliés par un entrelac dont l’un, représente Louis XIV et l'autre, Marie-Thérèse d'Autriche; au-dessous, enchaïînés, sont deux cœurs enflammés.
C’est là, évidemment, un produit français, qui a dû être exécuté pour la cour du
1. D’après Savary (Édition de 1723) ce privilège qui devait être de dix ans, aurait été accordé à une société dont les premiers associés furent : Talon, secrétaire du cabinet, Pluymers, Le Brie, de Beaufort, etc.
Un arrèt du Conseil d’État fut rendu le 15 Février 1667 sur la requête de Jean Pluymers, Paul et Catherine de Marcq, entrepreneurs de la manufacture royale de toutes sortes de points de fil. Les mêmes noms se retrouvent dans la correspondance de Colbert, à l’exclusion de ceux cités par Savary.
ONE VIIENSTE CRÉES: M1
temps de Louis XIV. Les détails du dessin ont une délicatesse de forme, une valeur artistique qui n’était pas commune aux productions belges, et laissent supposer que bon nombre de morceaux anciens les plus réussis, connus dans le commerce de la curiosité sous le nom de guipure de Bruges, pourraient bien avoir la même origine.
Il faut dire, à l’appui de cette opinion, que cette fabrique parisienne était soutenue, protégée et encouragée par le roi et tout ce qu'il y avait de riche et d’élégant à la cour et dans le pays ; qu’elle avait à son service, avantage unique, les artistes les plus en renom d’une époque aussi riche en maitres distingués, et que nombre de nobles dames ne dédaignaient pas de s’instruire dans l’art de faire cette guipure et de s’y adonner. Tout cela dut inspirer au travail en général une direction des plus intelligentes. On sait qu’en France, et à Paris en particulier, on a toujours perfectionné, surtout au point de vue du goût, les industries qu’on y a importées.
L’on rapporte qu’à la fin du xvrr siècle, le comte de Marsan, le plus jeune des fils du comte d'Harcourt, amena de Bruxelles à Paris sa nourrice, appelée Dumont, avec ses quatre filles, où elles fondèrent aussi une manufacture de dentelles. Les statuts de la corporation des passementiers leur ayant réservé cette fabrication, qu’ils avaient seuls le droit d’exploiter, cet établissement, d’abord installé au faubourg Saint-Antoine, dût être autorisé par privilége spécial. En très-peu de temps, on y réunit, dit-on, un noyau de deux cents jeunes filles, parmi lesquelles il y en avait plusieurs de bonne maison.
Grâce à la haute protection qui favorisait ces nouvelles manufactures, le produit s’améliora et prit une forme de plus en plus artistique. On s’inspira pour le dessin des
motifs les plus gracieux empruntés aux modèles de frises des grands maîtres de la Renaissance; des rinceaux d’ornements de forme élégante et dégagée en formèrent la base, de leurs enroulements s’échappaient des épanouissements de fleurs fantastiques du plus beau caractère. Le tissu fut composé de parties mates et de parties légères, c’est-à-dire faites en grille; l'attrait de ces contrastes fut encore augmenté par des jours pratiqués à l’aide de différents points pris aux anciennes guipures à rosaces italiennes, dont la fabrication fût abandonnée pour ce nouveau genre devenu à la mode.
Les fabricants de dentelles de Valenciennes et de la Flandre française suivirent le mouvement artistique imprimé aux fabriques parisiennes et l’on vit alors les dentelles de France, supérieures par le goût aux productions étrangères, recherchées par toutes les cours de l’Europe. (PI. VI, Fig. 3.)
La mode ayant ainsi imposé ses préférences, les nouvelles guipures, perfectionnées par le goût français, servirent de types à toutes les fabriques du dehors et du dedans qui furent obligées de s’y soumettre sous peine de voir leur prospérité s’anéantir.
L’Angleterre aussi avait eu ses lois de prohibition ; mis à l’abri de la concurrence
étrangère, le travail national put s’y développer à l’aide d’ouvrières flamandes, qu’on avait embauchées ; on y avait appris à faire les ouvrages les plus difficiles ; le travail y fut si perfectionné, que de cette époque date la renommée du point dit d'Angleterre,
Depuis plus d’un siècle, on répète que ce point n’a jamais existé ; que les Anglais
avaient l’habitude d’acheter en Belgique des dentelles qu’ils revendaient ensuite sous ce
. nom, et que c’est là l’origine du mot point d'Angleterre. ? q Le] o
Cette prétention ridicule, d'invention belge, ne comporte pas une discussion sérieuse ; elle n’en a pas moins été admise par tous les écrivains qui se la sont repassée successivement, sans réflexion, pour ainsi dire de main en main.
Ce qu'il ya de certain, c’est que vers la fin du xvur siècle, le point d'Angleterre était très-estimé en France, où on savait très-bien le distinguer des dentelles d’autres provenances. Si nos voisins ont pu vendre avec avantage, chez eux et au dehors, les productions belges sous ce nom, c’est que leurs propres produits avaient acquis avant, une réputation supérieure.
Ce qu’il y a de certain encore, c’est que les dentelles de Honiton actuelles ne le cèdent en rien pour la délicatesse du travail à celles qui se font maintenant en Belgique. Il n’y a qu’une chose à regretter, c’est que ceux qui exploitent ce beau produit ne sachent pas en tirer un meilleur parti.
Sous l'influence du haut goût qui animait et dirigeait quelques producteurs d'élite, la dentelle se maintint, pendant tout le règne de Louis XIV, à un niveau élevé d’où elle descendit rapidement dès que l’on eut imaginé les différents réseaux qui, au lieu de venir aider à varier les contrastes, en devinrent la partie principale par suite d’un engouement peu éclairé de la mode.
Mais n’anticipons pas, et avant de s’occuper de la période de décadence qui a suivi le règne de Louis XIV, il convient de remonter un peu dans le passé, et de ne pas renvoyer plus loin ce qu’il reste à dire des recueils de modèles gravés pour dentelles aux xvr° et xvu° siècles, du sentiment artistique, qui inspira les maîtres qui les composèrent, et des sources fécondes où ils puisèrent leurs idées, entièrement neuves et originales. Nous ne quitterons pas non plus ces époques si remarquables par le degré d’élévation qu'y atteinrent les beaux arts, mais si arriérés au point de vue des idées économiques
relatives au commerce et à l’industrie, sans passer en revue les nombreux édits
‘somptuaires qui vinrent fréquemment arrêter l'essor et le développement de l’industrie
dentellière et entraver le commerce de ses produits.
CGÉPAPTANR ENIRI
Après l’antique civilisation indienne, dont nous ignorons l’histoire, mais qui a laissé des marques éclatantes de son génie sur des monuments encore debout, et dans les industries antéséculaires qui lui ont survécu, le siècle de Périclès, le temps d’Auguste, la Renaissance sont les plus brillantes étapes de lhistoire de l’art. Chacune de ces glo-
rieuses époques a gravé sa trace sur les productions purement artistiques ou à la fois
Fig. 25. — Passement aux Fuseaux.
(Le Pompe, Venise, 1557.)
artistiques et industrielles de leur temps; mais, chose singulière, l’idée qui domine dans le dessin des premières dentelles ne se rattache, par aucun côté, aux tendances de l’art décoratif du siècle où elles furent créées.
Le genre auquel on les soumit procède plutôt de l’art arabe mitigé de gothique; c’est une. sorte de composition entièrement originale, dont l'inspiration toute nouvelle démontre l’ingéniosité des artistes de ce temps, et la souplesse merveilleuse de leur talent pour les exigences des inventions industrielles.
Il est certain que leurs intelligentes créations ont été une des causes principales du succès des passements de point coupé et des passements aux fuseaux, qui furent
ln LES DENTELLES AUX FUSEAUX:
les premières dentelles. On ne saurait imaginer, pour un tissu aussi délicat, dont la nature était d’être très-ajouré, des modèles d’une forme plus déliée, plus élégante, plus variée dans leur essence et susceptible de donner plus d’attraits au produit, que ceux inventés par les maîtres distingués qui les composèrent pour les recueils qu’on édita en Italie, en France et en Allemagne aux xvi‘ et xvu' siècles.
Fig. 26 à 31. — Point coupé d'aprés Siebmacher. (Nuremberg, 1604.)
A l'exception de celui intitulé : le Pompe, dont le dessin plus simple et plus tranquille s'inspire plus particulièrement de l’art oriental, et semble chercher sa valeur dans une harmonie savante et un effet général (Fig. 25), tous les autres présentent des modèles à bases circulaires étoilées, coupés de diagonales, de perpendiculaires et de transversales rayonnantes, produisant les combinaisons les plus variées et les plus pittoresques de toutes les formes géométriques les plus ingénieuses du cercle et du carré parfait. (Fig. 26 à 31.)
Les bordures de même style, profondément découpées et agrémentées, extérieurement, de petits motifs à pointes aiguës triangulaires, rappellent l’ornementation légère et délicate des flèches et clochetons du gothique flamboyant. (Fig. 32.)
Ce genre mosaïque à effet décoratif, d’une richesse et d’une élégance incomparables, composa un style dont l’invention heureuse s’adapta admirablement à la dentelle.
Pour se convaincre de cette vérité et de la supériorité de la manière d’être des
premières dentelles, on n’a qu’à essayer, par la pensée, de modifier le style de celles qui ornent les collerettes à gaudron, les fraises et toutes les lingeries de la fin du xvi° et du commencement du xvn° siècle; on s’apercevra, alors, de la dificulté, pour ne pas dire de limpossibilité d'imaginer quelque chose qui puisse les faire oublier. Quelle triste figure feraient, à leur place, nos dentelles modernes, pourtant si admirées!
Ce serait presque une banalité de vanter ici la supériorité des productions de la Renaissance, à cause que cette vérité est devenue un article de foi pour tout le monde. Mais il n’est pas inutile et sans intérêt de rappeler l'heureux concours que les plus grands peintres d’alors ne dédaignaient pas d'apporter au développement artistique de l’art industriel. Raphaël lui-même, au milieu des immenses travaux qu'il avait entrepris, trouve encore le temps de composer des dessins pour la décoration des habitations de ses amis. Le pape désirant avoir des tapisseries, il travaille pour les ateliers de la Flandre et envoie à Bruxelles deux de ses élèves avec ses instructions, pour en sur-
veiller l’exécution ‘. Albert Dürer compose des entrelacs pour
passementeries et broderies que la gravure nous transmet. Jean Cousin fait des dessins de dentelles pour le recueil de Dominique
Fig. 32. — Passement de Point
de Sera. Il ne serait pas difficile de relever ainsi, de nombreux | NS met
; ï rev coupé. (La Parasole, Venise, 1600.) témoignages attestant les rapports intimes de l’art et de l’industrie aux xyv°”et xvr° siècles. Les artistes les plus éminents ne croyaient pas déroger en fournissant des dessins et des compositions destinés à embellir la forme des objets les plus humbles de l’usage journalier. C’est pour cela que tout ce qui nous vient de cette époque remarquable de la Renaissance porte sa marque par les détails et l’ensemble de la forme artistique qui les distingue. L’art étant ainsi appliqué à toute chose, cela créait des habitudes, des besoins; on voulait le retrouver sur tous les objets qui figuraient dans les intérieurs, et les artistes en profitaient, car il s’était formé un public connaisseur dont il fallait satisfaire le goût et les aspirations.
La dentelle, en venant au monde à une époque aussi bien préparée, ne pouvait qu'y gagner, d'autant que cet ouvrage parait avoir été imaginé pour satisfaire aux habitudes laborieuses des grandes dames, qui y appliquèrent, naturellement, tout leur savoir-faire, avec le bon goût qui présidait à l'exécution de tous les ouvrages de ces temps privilégiés sous le rapport de l’art.
Naturellement aussi, elle donna lieu à ces nombreuses publications de modèles qui lui étaient destinés. La plupart n’en contiennent que pour l'aiguille, mais en leur faisant subir quelques modifications, on les rendait propres à être reproduits par le travail aux fuseaux.
Parmi ces œuvres, celle qui obtint le plus de succès, et dont les bibliographes se
1. Comte de Laborde. Rapport sur les Beaux-Arts à l'exposition universelle de 1851. — « La tradition, ajoute M. de Laborde, veut qu’il ait donné des dessins aux fabricants de marqueterie de Vérone, aux damasquineurs de Florence, aux émailleurs de Faenza, aux peintres verriers de Marseille, »
PES SDENDELPES AUX ARUSEAUX.
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lu upés, peut-être parce qu’elle fut publiée en France, est celle de Vinciolo sont le plus occupés, p P ;
qu'on édita à Lyon et à Paris. L'Italie cependant en produisit plusieurs d’aussi remarquables, sans parler de celle du maitre allemand Siebmacher ‘, qui ne le cède à aucune par la variété, la richesse et l’ingéniosité attrayante de ses compositions. (Fig. 33 à 39.)
Fig. 33 à 35. — Passement de Point coupé, d'aprés Siebmacher (Nuremberg, 1604.)
De toutes ces publications il ne nous est parvenu qu’un nombre très-restreint d'exemplaires; ils atteignent dans les ventes publiques, quand ils y paraissent, des prix d’une exagération que justifie leur rareté et la yaleur artistique qu’on leur reconnaît, de nos jours, dans le monde des amateurs.
On conçoit que l’usage fréquent qu’ont dû en faire ceux qui, jadis, les avaient acquis dans le but d'en reproduire les modèles, ait nui considérablement à leur conservation, on sait néanmoins, par le témoignage des exemplaires qui nous restent, que le nombre des éditions de Vinciolo fut considérable; on n’en compte pas moins de douze depuis la première, qui parut probablement vers 158$, jusqu’à 1623. En fixant l’année 158$ comme lépoque probable de la première édition, on ne doit pas se tromper de beaucoup, parce
1. L'œuvre de Siebmacher se compose de trois parties publiées à Nuremberg de 1601 à 1604; — un exemplaire de chacune des trois parties est en notre possession. Le journal l’4rs pour tous a reproduit en 1862 et 1863 des spécimens des plus belles compositions tirées de la deuxi
e et de la troisième parties.
BIBLIOGRAPHIE. u7
qu'on voit à la Bibliothèque nationale un exemplaire daté de 1588 de la troisième édition des publications faites à Paris‘, et qu’à Lyon, en 1592, on imprimait la quatrième édition de l’une de ses œuvres?.
Cette dernière édition présente une singularité toute particulière : comme dans toutes celles que l’on connaît, les feuillets n’en sont généralement imprimés que d’un côté, mais dans celle qui nous occupe, quelques-uns le sont également au verso et représentent de ce côté des dessins et des grotesques empruntés à l’œuvre de Jean-Baptiste Ciotti et à celle d’Ostans, qui parurent à Venise de 1557 à 1591°.
Ces reproductions paraissent avoir été faites à l’aide de planches d’un calibre un peu grand pour les feuilles sur lesquelles on les a imprimées; cette particularité fait supposer que de ce temps-là, comme aujourd’hui, les éditeurs faisaient quelquefois commerce de leurs vieux clichés.
On serait loin de la vérité, comme on a eu occasion de le faire remarquer dans la première partie de cet ouvrage, où il est question de l’origine de la dentelle, si l’on croyait sur parole les bibliographes, lorsqu'ils appellent l'attention des amateurs sur certains recueils de modèles qu’ils prétendent avoir été composés pour la dentelle; ainsi par exemple, Ostans n’a composé que des dessins de broderies pour lingers et tapissiers, des rinceaux d’ornements enjolivés d’animaux ou de chimères et surtout des frises à figures ; ils n’en sont pas moins d'accord pour voir dans son œuvre des modèlés pour la dentelle, qu’ils signalent tous comme étant des plus remarquables. Ces modèles sont, sans contredit, riches et fort beaux dans leur genre et avec raison très-estimés, maïs ceux qu'on a pris pour des dessins de dentelles n’ont été composés que pour ces broderies sur fils tirés, qui ont précédé la dentelle à l'aiguille et ont servi de transition entre la broderie et cette dernière‘.
C’est un exemple de plus à ajouter à ceux déjà cités pour démontrer la légèreté avec laquelle on a traité de la dentelle quand on s’en est occupé; on ne peut même pas consulter les bibliographes avec quelque süreté et l’on s’exposerait à de graves méprises si l’on ne vérifiait leurs affirmations.
Il s’est élevé parmi eux des discussions oiseuses pour déterminer quel a été le plus ancien recueil de dessins gravés pour dentelles, et cela à propos de Quinty, de Taglienta, de Vavassor, de Vosterman et autres, venus après, dont les œuvres ne contiennent pas
l’ombre de modèles pour cet usage. Ce qu'il y a de certain, c’est qu’antérieurement à Le
1. La Bibliothèque nationale possède un exemplaire de chacune des éditions publiées à Paris en 1587 (la 2°), 1588, 1595 et 1623, et un exemplaire imprimé à Päle en 1599, qui ne contient que des modèles de points comptés et de filet
brodé. L’exemplaire de l'édition de 1623, le plus complet de tous, est le seul qui renferme des modèles pour le fuseau.
2. Les bibliographes ne parlent pas de cette édition, dont un exemplaire est dans nos mains; on a vendu à la vente
Yéméniz 660 fr. un exemplaire de la cinquième édition de la même œuvre portant la date de 1603. 3. Ces deux recueils existent à la Bibliothèque nationale. Dans la Gazette des Beaux-Arts, octobre 1863, page 353, il ait M. Girolamo d’Adda, auteur de l’article bibliogra-
est parlé d’une édition de 1567 de l’œuvre d’Ostans, que posséd phique où il en est question; le catalogue Brunet signale une édition du même, parue à Lyon en 1585. On voit au musée du Puy un exemplaire de cette dernière édition.
4. Un exemplaire de ce curieux et charmant ouvrage a fait 1,330 fr. à la vente Yéméniz
Pompe paru à Venise en 1557, on n’en trouve dans aucun des recueils plus anciens et mentionnés par les bibliographes.
M. Cocheris, conservateur de la bibliothèque Mazarine, vient de publier, sous prétexte « de relever l’art industriel, de donner aux ouvrières des modèles à dates fixes et d'empêcher le retour des déplorables anachronismes qui ne se commettent que trop souvent dans limitation des objets anciens, » un ouvrage dans lequel il à reproduit quatre recueils de dessins édités à Lyon pendant la première moitié du xvr siècle ; et, dans l'introduction qui précède ces reproductions, l’auteur, à propos de dentelle, a écrit : « La guipure régna en souveraine maîtresse, de François I* à Louis XIII. Les dessins excessivement riches que les amateurs ont pu admirer et dont nous donnons ici de très-beaux échantillons, etc. »
Ces beaux échantillons, nous les avons vainement cherchés dans son ouvrage; pas un seul des patrons reproduits ne peut même faire pressentir la naissance future de la dentelle.
Dans cette même introduction, l’auteur résume ce que l’on a écrit avant lui sur la dentelle. La définition qu'il y donne des mots : Guipure, Bisette, Campane, etc., fait supposer qu'il n’a pas su se soustraire à l'influence de ses devanciers, parce que en remontant un peu haut, on trouve que les mots Guipure, Bisette, Campane sont des termes de passementier antérieurs à la dentelle et qu'on lui à appliqués seulement par analogie et pour marquer une certaine manière d’être de certaines dentelles
En dehors des ouvrages dejà cités de Le Pompe, Vinciolo, Foillet de Montbelliard, de Glien de Liége, et de l'Anglais Migneraels (ces deux derniers, copistes l’un et l’autre de Vinciolo et de Foillet), de celui en outre de Siebmacher, le nombre de ceux connus pour avoir été édités au xvI° et au commencement du xvu‘ siècle n’est pas considérable, mais il est à présumer que la plupart des publications de cette nature ne sont pas venues jusqu’à nous; le nombre doit en avoir été assez grand s’il a été aux proportions des éditions disparues que l’on sait avoir existé.
On remarque parmi les recueils les plus curieux, ceux de :
Giovant Rossi (Bologne, 1591);
Giovani-Batista Ciotti (Venise, 1591 );
Cesar Vecellio (Venise, 1591, 1592 et 1598);
Matteo Florin (Florence, 1596) ;
Dominique de Sera et JeanCousin (Paris, 1584) ;
Tozzi (Padoue, 1604) ;
G.-C. Parasoli (Venise, 1600, et Rome, 1616).
Les modèles de point coupé de Giovanni-Batista Ciotti sont d’un beau style, leur composition variée est des plus pittoresques; la Bibliothèque nationale et celle de l’Arsenal
1. « La Guipure, » dit M. Cocheri ’exécutait sur une feuille de parchemin, que l’on découpait ensuite pour la
revêtir de fil et de soie tortillée. » (Voir à ce sujet pages 32, 33 et 34.)
en possèdent chacune un très-bel exemplaire; en les confrontant avec Ostans, on y remarque, dans la partie concernantles broderies, des emprunts faits à ce dernier; l’un et l’autre ayant eu le même éditeur, Franceschi, ces additions ne sont point une contrefaçon et s'expliquent d’elles-mêmes par l'intérêt de celui qui, ayant acquis la propriété de leurs dessins, en usait à sa convenance.
L'œuvre de Vecellio, très-remarquable aussi par les charmantes compositions qu’elle contient, est en quatre parties, qu’on imprima ensemble et séparément; elles obtinrent plusieurs fois l'honneur de la réimpression. La date des trois premières éditions n’est pas connue; on remarquait à la vente Yéméniz, un exemplaire de l’année 1598 complet. Celui que possède la Bibliothèque de l’Arsenal est une quatrième édition des première, deuxième et troisième parties, datée de 1$92; on cite encore une publication parue à Saint-Gal en 1393 qui est la reproduction de la troisième partie de Pœuvre entière (Fig. 36).
Fig. 36. — Passement de Point coupé.
(Vecellio, Venise, 1592.)
Vecellio a aussi composé une suite de dessins qu'il a gravés sur bois, représentant les costumes des peuples anciens et modernes; cette collection, qu'on a rééditée récemment, est des plus intéressantes pour les amateurs et des plus utiles aux personnes dont la profession exige la connaissance des anciens costumes; elle forme un gros volume avec texte en italien et en latin. On en connaît deux éditions, l’une de 1590, l’autre de 1594; la première ne renferme pas moins de quatre cent vingt planches, la seconde, plus complète, cinq cent sept.
Dominique de Sera, dans l'avis qu’il adresse aux lecteurs en tête de son recueil, donne ses compositions comme la description de ce qu’il a vu dans ses voyages. « L’exigence du temps présent et le train moderne me contraint, me pique et éguillonne à vouloir prendre la plume pour descrire ce que j'ai veu et cogneu en plusieurs royaumes et cotrées tant en Espagne, Italie, Romanie, Allemagne et autres 0 païs dont je ne fais cy aucune mention, à cause de trop longue plixité. »
Tous ses modèles étant destinés aux broderies sur lacis et filets, sauf six planches de l'invention de Jean Cousin pour dentelles à laiguille, il en résulterait, si l’on s’en rapportait à cette déclaration, que les dentelles n'étaient pas connues chez les peuples qu'il aurait visités, ce qui est certainement vrai pour les Allemands et les Espagnols,
fl
mais ne saurait l’être pour les Italiens, comme l’attestent différents recueils déjà cités.
Les six planches gravées d'après Jean Cousin sont d’un style très-large et trèsélégant, mais d’un genre moins convenable pour la dentelle que les compositions italiennes. Il semblerait que le maitre s’est inspiré du dessin architectural gréco-romain, qui n’a pas, dans sa noble élégance, la légèreté moresque et gothique dont le genre était plus susceptible de lui donner une forme séduisante et coquette.
Ces six planches, malgré le défaut d'entente du style le plus propre au travail auquel on les destinaït, n’en font pas moins un objet de curiosité précieux du recueil de Dominique de Sera, qui les contient, par le nom du grand peintre, leur auteur.
Fig. 37. — Passement aux Fuseaux. Fig. 38. — Passement aux Fuseaux,
Fig. 39. — Point coupé.
(La Parasole, Venise, 1600). (La Parasole, Venise, 1600). (La Parasole, Venise, 1600).
La plupart des éditeurs de toutes ces publications eurent soin d’en faire agréer la
dédicace aux personnages les plus haut placés, afin de s’en faire un titre auprès des grandes dames, chez lesquelles ils espéraient en trouver le débit.
outre
Le livre de La Parasole, qui renferme de fort beaux modèles pour le fuseau, une riche collection de points coupés, est dédié à la sérénissime princesse Élisabetl
h de Bourbon d'Autriche, sauf la dernière édition, qui est adressée à Son Altesse Sérénissime la grande-duchesse de Toscane’. (Fig. 37, 38 et 39.)
Les premières publications de Vinciolo?, qui eurent tant de succès à la cour de France, sont dédiées à la reine, alors Louise de Lorraine, femme de Henri IIL. Deux
écussons, figurant l’un les armes de France, l’autre une H couronnée par deux génies,
1. Girolamo d'Adda, Gagerte des Beaux-Arts, Octobre 1863. 2. Les Singuliers et Nouveaux Pourtraïis et Ouvrages de
lingerie servans de patrons à faire toutes sortes de poinéts couppé, lacis et autres. Dédié à la Royne, nouvellement inventé
au profit et contentement des nobles dames et damoyselles et autres gentils esprits amateurs d’un tel art. Par le seigneur Frédéric de Vinciolo, Vénitien.
se voient sur la première planche. La page précédente, qui vient après le titre, est remplie par un sonnet aux dames et aux demoiselles. È
L’édition parue à Paris en 1613 est dédiée à Madame, sœur du roi Henri IV, Catherine de Bourbon, et celle de 1623 à la reine Anne d'Autriche. On lit dans la dédicace de ce livre, l'édition la plus belle et la plus complète qui ait été faite, que la réimpression de cet ouvrage devra être agréable à Sa Majesté. « Le sujet qu'il traitte est une invention de Déesse et une occupation de Royne — vous étant autant Royne des vertus que vous l’êtes de deux royaumes. »
Cette flatterie outrée pouvait être agréable à cette princesse; mais, en ce qui concernait le but qu’on poursuivait, elle était destinée à manquer son effet. Après 1623 on ne réédita plus l’œuvre de Vinciolo'. La dentelle n'avait pas démérité des grandes dames, son empire au contraire s'était accru; mais l’art était devenu métier, et l’on conçoit qu’elles n’eussent plus le même plaisir à s'occuper à ce travail après qu'il eut cessé d’être exclusivement l’apanage de mains aristocratiques. Cependant le travail s'étant modifié par suite d’un changement de style adopté pour le point de Venise lorsque, plus tard, cette nouvelle dentelle fut importée en France, en 166$, sous Louis XIV, on vit des dames de la cour présider à l’enseignement de la méthode qui servait à la faire.
On ne fit jamais autant de dentelles qu’en 1623, mais il y avait eu alors tant
de modèles d’exécutés, qu’on se bornait à les reproduire, et les recueils qui en conte-
naient ne se vendant plus, on cessa d’en faire paraître.
Les éditeurs des œuvres de Vinciolo avaient seuls le privilége de les réimprimer. Était-ce par suite d’une faveur spéciale ou d’un privilége établi dans la loi? Dans tous les cas, il résulte de l’octroi de ce privilége royal, qui fut accordé à d’autres également pour des œuvres de même nature, qu’on obtenait la reconnaissance de la propriété des dessins dans ce temps-là. On comprenait déjà que, pour exciter l'esprit d'invention, il était nécessaire de lui accorder protection et de le défendre contre la convoitise des contrefacteurs. .
Il s’est formé de nos jours une école d’économistes qui se disent progressistes et libéraux, mais dont l'esprit est plutôt rétrograde, car la liberté qu’ils préconisent n’est autre que la faculté, pour chacun, de mettre la main dans la poche bien garnie de son voisin.
Un de leurs principes est la suppression de toutes les entraves qui gênent la liberté des affaires; principe excellent, mais qu’ils sont très-loin de mettre en pratique en demandant l’abolition des lois qui reconnaissent à certaines œuvres de lintelligence, — écloses quelquefois à la suite d’une grande dépense de temps et de capital, — un droit temporaire de propriété, et leur accordent une protection et un privilége limités mais non gratuits.
1. Vinciolo fut encore réimprimé en Italie, à Turin, en 1658 ; les détails que l’on donne de cette édition laissent supposer
qu’elle fut la reproduction de la publication faite à Lyon pour la quatrième fois en 1592 : cette opinion est conforme celle de Brunet.
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Il s’agit seulement, pour ces esprits ingénieux, de supprimer la propriété des dessins et des inventions‘. Ces communistes d’un nouveau genre trouveront sans doute le moyen de mettre toutes les intelligences sous le même bonnet; sans cela, comment contraindre une intelligence individuelle et rebelle à communiquer son idée s’il ne lui con-
vient pas de le faire?
Bernard Palissy lutte pendant vingt ans contre la misère et la déception, il brûle un jour jusqu’à son dernier meuble pour ne pas perdre le fruit d’une expérience commencée, | et les efforts de son génie persévérant sont couronnés de succès.
N’eût-il pas mieux valu lui assurer pendant un certain temps l’exploitation exclusive
de sa découverte, — ce qu’il a pu faire sans la permission de personne, en ne la communiquant point, — et lui demander en échange de faire connaître son précieux secret,
pour lequel tant de recherches, tant de dépenses de temps et d’argent ont été faites ; P F £
depuis sans succès ?
La collectivité de l’idée est une utopie dont la réalisation, si elle était possible,
consacrerait une iniquité bien plus flagrante {que la collectivité de la propriété foncière En || rêvée par les communistes. Quels services ont rendus à la société ceux que le hasard a l fait propriétaires en naissant, pour qu’elle leur garantisse la jouissance de richesses
| qu’ils n’ont pas créés, si des raisons d’ordre supérieur ne dominaient cette question? Quand on connaïtra un moyen pratique de partager les produits des terres mises en commun, et de distribuer la jouissance des logements, depuis la chaumière jusqu'aux palais luxueux, sans commettre d’injustice, les communistes auront gagné leur procès ; mais comment réaliser le communisme de l’idée, si l'inventeur s’obstine à cacher son secret? Punira-t-on ce mauvais citoyen, s’il s’avise d'exploiter en cachette ses créations à son profit afin de s’indemniser du temps et du capital qu’il, aura dépensés dans ses expériences ?
Ce n’est pas le hasard de la naissance qui fait les artistes et les inventeurs, mais Pétude et le travail; et, à ce titre, leurs créations sont des propriétés bien plus respectables, qui devraient être tout aussi sacrées que celles qui existent sans l'effort des personnes qui en ont la jouissance.
Peut-être les communistes de l’idée ont-ils rêvé l’expropriation pour cause d'utilité publique des inventeurs! Si cette utopie, aussi creuse qu’impraticable, a germé dans leur esprit, il faut les attendre à l’essai de sa réalisation.
Abolir la propriété des inventions serait commettre un acte sauvage, capable de détruire le germe de cet esprit d'initiative qui fait la valeur et la richesse des industries de luxe, au grand préjudice de la France qui en a le monopole presque universel; il ne faut pas oublier que, parmi les industries de luxe, beaucoup donnent des produits dont la valeur principale est dans la main-d'œuvre.
L’ouvrier qui en manipulant la matière lui donne vingt fois sa valeur fait de presque
1. On vient d’abolir les brevets d'invention en Hollande. Dans un pa
s qui manque si complétement de l'esprit d'initiative, c'est là une mesure peu propre à le faire naître.
rien quelque chose; c’est un grand profit, puisqu'il crée avec peu de dépense préalable un capital qui n’existait pas. Ainsi en est-il de la dentelle, dans laquelle la valeur de la matière première descend quelquefois au-dessous de cinq pour cent; aussi constitue-telle, pour les pays qui la possèdent, une industrie des plus précieuses, à cause que la plus grande partie des profits qu’elle donne reste dans des mains ouvrières.
La prospérité des fabriques de dentelles de France dépend entièrement de l'initiative heureuse de ses fabricants, dont les marchandises sont recherchées du monde entier, pour leur nouveauté. Abolir la propriété du dessin serait leur porter le coup le plus funeste, ce serait détruire l’émulation qui excite à se surpasser mutuellement.
Quel intérêt aurait l'inventeur à créer de la nouveauté, si ses inventions étant à la merci des ouvrières, — comme cela aurait lieu pour la dentelle spécialement, — il n’était pas sûr d'en jouir le premier, par suite de l'indifférence de la loi qui ne le protégerait plus?
Toutes les propriétés sont solidaires, les loïs de justice, qui ne sont que la déduction de l'intérêt général bien compris, leur doivent à toutes égale protection. Le droit naturel, le sens commun suffisent à démontrer que celui qui, par son intelligence, de rien fait quelque chose, crée une propriété qui n’a pas besoin d’être consacrée pour être réelle.
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Du temps de Henri IV, la France possédait déjà de nombreuses manufactures de ces passements aux fuseaux auxquels nous donnons maintenant le nom de Guipures. Ces manufactures se développèrent avec rapidité et leur nombre s’accrut considérablement; sous le règne de Louis XIII elles étaient répandues dans le Velay, l'Auvergne, la Bourgogne, la Champagne, la Lorraine, l’Artois, la Picardie et la Flandre française.
Vers la même époque, en Belgique, où il y en avait d’établies depuis le commencement du xvn' siècle, elles avaient acquis une grande renommée, grâce à la finesse et à la beauté de leurs*produits, qui étaient recherchés principalement par la France et l’Angleterre.
Les nombreuses fabriques françaises, la plupart disparues aujourd’hui, malgré leur activité, malgré l'abondance de leur production d’alors, ne pouvant suffire aux besoins de la consommation, on eut recours à celles des Pays-Bas et de l’Italie.
Pour l’église, le meuble et la toilette des grandes dames, des grands seigneurs, ainsi que de la bourgeoisie des deux sexes, on faisait de si riches et de si fines guipures, on en usait avec tant de profusion, que nombre de fortunes en étaient ébréchées. Pour arrêter le désordre occasionné, disait-on, par ces prodigalités, et sous prétexte de sus-
pendre l’exportation du numéraire qui, en payant celles venues de l'étranger, appauvris-
sait le pays; puis aussi afin de mettre un frein au luxe des petites gens et de certains roturiers enrichis se permettant de satisfaire leur vanité en en faisant usage avec autant de profusion que s'ils eussent été princes ou grands seigneurs, — ce qui humiliait profondément ces derniers, à cause qu’ils ne se pouvaient plus reconnaître et étaient exposés à être confondus avec les roturiers, — on renouvela les anciens édits somptuaires. Les dentelles étrangères furent prohibées, on restreignit et l’on régla minutieusement l’usage de celles du pays, sans que les gouvernants, depuis Henri IV jusqu’à Louis XIV, se préoccupassent le moins du monde du sort des malheureuses ouvrières qui, n'ayant d’autres moyens d'existence que leur industrie, pouvaient se trouver réduites à une abstinence forcée. À une époque où la noblesse et le clergé étaient exempts d’im-
pôts, empêcher ces privilégiés et tous les favorisés de la fortune d’enrichir le travail, sur qui il pesait tout entier, était un moyen assez singulier de remplir les caisses de l’État. Ainsi le voulaient l’orgueil et les préjugés des grands, dont l’égoïsme a toujours fait peu de cas des souffrances et des besoins du populaire.
On cite comme une curiosité une ordonnance du parlement de Toulouse, publiée au Puy en 1640, défendant de porter aucune dentelle, parce que, y disait-on, un grand nombre de femmes s’occupant d’en faire, il était devenu impossible de se procurer des domestiques et que l'usage de cet ornement empéchait de distinguer les grands des petits !. J
De pareils motifs se passent de commentaires: ils témoignent du peu d'intérêt que ’on portait, dans le monde officiel, aux gens de commerce et de labeur, et de l'ignorance absolue des principes économiques d’où dépendent la richesse des nations.
Le régime despotique a cela de particulier que, pour conserver le prestige dont il a besoin de s’entourer afin de ne pas laisser entamer son autorité, il est forcé de tenir à distance — (à l'exception des hauts dignitaires et des courtisans que l'intérêt attache au pouvoir par les priviléges et les faveurs qu'ils en reçoivent) — tous les citoyens, et de eur interdire l’usage des objets propres à donner de l'éclat, de la magnificence et du relief à la personne du souverain. De là tant d’édits somptuaires destinés à empêcher la con-
fusion des classes, mais qui, obéis à demi, n’en retardaient pas moins le développement de la richesse publique en enrayant le progrès des arts somptuaires.
Les républiques ont rarement donné dans ce travers. Lycurgue, en donnant des lois à Lacédémone, ne crut pouvoir mieux faire pour en éloigner le luxe et les voluptés que de bannir les arts et métiers qui ne servaient qu’au plaisir et à la vanité, mais les autres États de la Grèce n’imitèrent pas son exemple ?.
Sous la république romaine, après la seconde guerre punique, qui avait achevé d’épuiser les trésors de l'État, une loi somptuaire fut édictée, à linstigation d’un tribun du peuple, Caius Oppius, dont elle porta le nom, contre les grands qui insultaient par leur luxe à la misère publique. Vingt ans après, la paix ayant rétabli le calme -et l’abondance, la loi Oppia fut révoquée malgré l’opposition de Caton, alors consul.
Jules César parvenu à l'empire, sous prétexte que le luxe avait apporté un relâchement dans les mœurs, fit un édit par lequel il défendait l'usage des habits de pourpre et de ceux ornés de perles, à l’exception des personnes d’une certaine qualité, qui en pourraient porter les jours de cérémonie seulement.
La plupart de ses successeurs au trône de l'empire réglèrent aussi le luxe par des édits, dans le but principal de distinguer les conditions, afin que l’esclaye ne püt être confondu avec le citoyen, et ce dernier avec les princes ou les hauts dignitaires.
En France, nos souverains continuent la tradition despotique des empereurs romains. La première loi somptuaire est de 808; elle règle le prix maximum des étoffes et du