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XVIS ET XVII: SIÈCLES

donnets de lin, de soie ou d’or, différents dessins, et que ce travail se faisait comme les autres dentelles sur l’oreiller, aux fuseaux ; quelques-uns ajoutent : et aussi à l’aiguille.

Il ne parait pas que jusqu’à présent jamais personne ait relevé cette surprenante appréciation d’un produit qui ne fut pas même limitation d'aucune sorte de dentelle, et n’a jamais été travaillé au fuseau ni de la même façon qu’on travaillait les dentelles à l'aiguille, appelées alors passements de point coupé.

Pour expliquer les hiéroglyphes il faut en posséder la clef évidemment; le commun des mortels n’y comprend rien et s’en rapporte avec raison aux interprétations des savants; mais si un Champollion quelconque venait nous dire :

« Ceci est un canard que nous traduisons poisson, » le sens commun se révolterait, et l’on accepterait difficilement une pareille hardiesse.

Eh bien! les écrivains qui ont parlé de la dentelle ne l’ont pas traitée autrement, et cela a très-bien passé jusqu’à présent.

Il ne s’agissait pourtant pas d’hiéroglyphes à expliquer, le problème n’était pas si difiicile à résoudre ; en une matière à la portée de tout le monde il fallait tout simplement examiner, être un peu soi-même, au lieu de copier servilement.

Le mot guipure est un terme de passementier qui s'applique à une sorte de cordonnet composé avec un ou plusieurs brins d’un fil quelconque recouvert d’un autre fil, de soie, d’or ou d’argent, de lin ou autre, tortillé autour.

Au xvr° et jusque vers la fin du xvn° siècle, on ne connaissait pas d'autre guipure que cette sorte de cordonnet, qui servait comme aujourd’hui à faire toute espèce de passementeries ou à figurer des dessins sur les vêtements. On disait : orner de guipures d’or, d'argent ou de soie, suivant la matière qui recouvrait ce cordonnet.

De nos jours on brode fort peu avec les guipures; ce sont les ganses ou le lacet appelé soutache qui la remplacent.

Les vestes turques brodées ou chamarrées or, le sont avec de la ganse plate ou ronde ou de la guipure d’or que l’on contourne suivant les exigences du dessin, et que l’on fixe à l’aide d’un point à l'aiguille.

Les dessins désignés sous le nom de mauresques et arabesques dans certains recueils du xvr° siècle furent composés à l'intention des brodeurs et chamarreurs de guipures.

Dans le courant du xvu° siècle, on fabriqua des passements aux fuseaux en fil de lin dans lesquels certaines parties du dessin étaient confectionnées avec de gros fils de différentes matières et couleurs; mais à la fin de ce siècle il se fit de veritables passementeries aux fuseaux, toutes en fils de guipure d’or ou d'argent, les uns très-fins, les autres très-gros, ces derniers pour figurer des reliefs. Quelquefois certaines lignes du dessin étaient rehaussées de chenilles en soie de couleur. On voit au musée de Cluny un

spécimen de ce genre très-bien conservé *.

1. Les Figures 1 et 2 de la Planche XXXIX représentent des passementeries appelées points d’Espagne qui sont fabriquées avec de ces cordonnets qu’on appelle guipures. Les plus fins de ces cordonnets sont également des guipures,

c’est-à-dire composés comme les gros d’un ou de plusieurs de coton recouverts par un fil de soie plate tortillée autour;

on leur donne quelquefois le nom d’agréments, pour les distinguer des gros.

Vers la même époque, le dessin pour les passements aux fuseaux s’est modifié dans les fabriques les plus rapprochées de Paris; au lieu de rosaces circulaires à lignes rayonnantes et étoilées qui en faisaient la base, on adopta un genre fleuri, ramagé, de même style que celui qui servait de modèle pour le point de Venise du temps, ou le point de France alors en grande vogue, que l’on fabriquait à Alençon, à Paris, à Sedan, etc. (PI XXV.)

Pour imiter les hauts reliefs de ces points si estimés, on employait quelquefois un gros cordonnet de guipure, qui bordait les principales nervures du dessin. De là le nom de dentelles de guipures, qu’on appliqua aux passements aux fuseaux faits tout de guipures, et aux passements de fil de lin à reliefs en cordonnet de guipures.

Plus tard, on les appela tout simplement guipures sans leur adjoindre le mot dentelle, et l’on confondit sous ce nom tous les anciens passements. Cette dénomination leur est restée; toutes les dentelles sans fonds dont les diverses parties du dessin sont. reliées par des brides, qu’elles soient du style italien à rosaces ou du genre flamand ramagé, s'appellent maintenant guipures.

Telle est l’histoire simple et succincte de ce mot qui, dans ses différentes applications, a été si peu compris jusqu’à présent.

Il a fallu aux écrivains, qui ont tous répété successivement que les premières guipures se firent d’abord en cartisane, une grande dose de bonne volonté pour se fourvoyer ainsi. Un examen très-superficiel de quelques portraits historiques de la fin du xvr° et le commencement du xvu: siècle leur eût démontré que la cartisane ne s’employa et ne pouvait s’employer qu'à ces grands cols à forme d’éventail en usage seulement vers la dernière moitié du règne de Henri IV; tandis qu'antérieurement, sous celui de Henri III, les fraises et les collerettes à gaudrons nécessitèrent un ornement léger et souple comme les belles et fines guipures que l'on remarque sur les portraits de ce temps-là, lesquelles, nécessairement, existaient avant les découpures de cartisanes.

Il ne paraît pas que les passements aux fuseaux que nous appelons guipures aient été en grand usage avant la mode des fraises et collerettes gaudronnées qui nous furent importées d'Italie. Les dentelles de passements aux fuseaux qui les ornaient se rapprochant un peu des modèles du recueil intitulé : Le Pompe (PI. I, Fig. 1, 2, 3, 4), affectaient une forme déliée, légère et élégante, d’un effet doux et harmonieux ; les bords très-aigus imitaient par leur légèreté les découpures gracieuses et délicates des clochetons ou flèches élancés de l’art architectural gothique (PL. II, Fig. 1 à 5).

On remarque que les portraits de l'École florentine dont les collerettes sont ornées de dentelles, le sont plus particulièrement avec des passements aux fuseaux. Ces guipures, plus souples et plus vaporeuses que celles à l'aiguille, distribuées à flots au bord des enroulements de gaudrons à triple rang, donnaient à l’objet une certaine élégance qui rendait supportable son développement exagéré ; tandis que les passements de point coupé à l’aiguille, d’une nature plus ferme, fournissaient un pli plus sec dont les bords aigus, se tenant rangés trop correctement, les faisaient ressembler à une armée de piques

qu’on aurait dites disposées pour la défensive.

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Malgré le ridicule et l’excentricité incommode de ces collerettes qui, emprisonnant le cou, le tenaient dans un état de gêne perpétuel et devaient être fort embarrassantes aux heures des repas, l’usage en fut généralement adopté par tous ceux que le rang et la fortune font les esclaves de la mode.

L'histoire rapporte que Henri III prenait un soin tout particulier de ses collerettes, et ne dédaignait pas de se servir lui-même du fer pour réparer le désordre qu’elles avaient subies au porter! Ce prince avait la manie du chiffon, il aimait à s’occuper des plus insignifiantes futilités de la toilette. On sait les honteux penchants de ce souverain

qui, Sans souci de la dignité du trône, se montrait souvent au milieu de ses mignons en habit de femme. D’autres fois, dit l’Estoiles, « il ouvrait son pourpoint et découvrait sa gorge. » L’orgie était le passe-temps ordinaire de sa cour dissolue. « Les femmes, couvertes seulement d’une fine toile, » rapporte le même chroniqueur, « avec un point coupé à la gorge, se laissaient mener par-dessus le bras à travers les églises, au grand scandale de plusieurs. » Ailleurs il raconte qu'à un banquet donné par la reine-mère à Chenonceau « les plus belles et honnêtes dames de la cour estant à moitié nues, et ayant leurs cheveux épars comme épousées, furent employées à faire le service. » Dans une autre circonstance, à un diner donné par le roi au Plessis-les-Tours, on avait habillé de soie ces mêmes dames, qui cette fois servaient à table en habits d'homme‘.

Au milieu de ce monde d’efféminés, où l'occupation la plus sérieuse consistait dans la recherche de tout ce qui pouvait contribuer à donner à la parure cette coquetterie élégante qui double l’attait de la beauté et fait naître les désirs, la dentelle était naturellement l’auxiliaire le plus apprécié.

Outre les collerettes gaudronnées et les manchettes de même forme qui en employaient des quantités prodigieuses, toutes les lingeries en furent ornées à profusion.

Après Henri IV, les dentelles, qui jusqu'alors n'avaient guère été appliquées qu'aux lingeries, continuèrent à servir à cet usage et s’employèrent aussi en garnitures pour le meuble, l'autel et toutes les parties du vêtement. L’engouement devint général; on la prodigua sur les vêtements des riches bourgeois, des nobles et des financiers des deux sexes, jusqu'aux revers de bottes qui en furent ornés. Elle vint compléter et embellir par sa grâce les costumes les plus pittoresques des habitants des campagnes. La lingerie de corps et de ménage, les tapis de table, les rideaux, les oreillers, les draps de lits, même les housses de meubles, tout en fut garni. (Fig. 23.)

Cet ornement fastueux et élégant, si en vogue dans le monde, ayant été aussi adopté

par l’Église, on vit alors des surplis, des aubes, des nappes d’autel d’une richesse inouïe.

Cet engouement était parfaitement justifié par la qualité et par la valeur artistique de la

dentelle de ce temps-là, dont le Cluny actuel est la reproduction exacte. D'une solidité extrême, qui en fait la dentelle de ménage par excellence, elle orne d’une façon séduisante et splendide. Mème quand elle est commune et grossière, elle n’est pas sans

attraits, parcè qu'étant très-ajourée, ses contours et ses reliefs s’adoucissent par l'effet

1. Voyez les Arts somptuaires, par Charles Louandre, et le Journal de Henri III et de Henri IV par l’Estoile.

des ombres que produit son épaisseur; fine, elle emprunte aux gracieuses et hardies découpures de l’art gothique, qui l’a en partie inspirée, une légèreté de forme qui n’exclut pas le relief et la richesse.

Ses qualités décoratives en font un ornement se suffisant À lui-même; qu’elle s'emploie comme passementerie sur le meuble ou les vêtements, ou en entre-deux et bordures dans les lingeries, elle est assez riche pour se passer d’autres accessoires.

.— Fragment de Lingerie brodée, avec application d’un Carré de point coupé

et d’entre-deux de passzment aux Fuseaux, xvr° siècle.

Tant d'avantages lui valurent une vogue universelle, que ne purent compromettre les édits somptuaires qu’elle motiva; malgré les ordonnances qui en prohibaient limportation et en réglaient l’usage sous les peines les plus sévères, on restait soumis à l’empire qu’elle exerçait sur la mode avec une exagération évidente, car ces ordonnances, tout en en limitant l’usage, en autorisaient cependant l’emploi avec une certaine profusion. Celle de 1634 permet d’en mettre aux habits : — deux rangs autour du col et le long des boutons, un rang sur toutes les coutures. — A moins de les couvrir entièrement de guipures, il semble qu’ainsi ils devaient être ornés assez convenablement; mais, à ce qu’il paraît, cela ne suffisait pas encore pour satisfaire le goût général.

Les plus belles et les plus fines nous venaient alors des Flandres et de l'Italie; leur prohibition eut pour effet le développement et l’amélioration du produit en France,

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comme le prouve cette même ordonnance de 1634, qui permet de faire et de vendre dans le royaume des passements de point coupé et au fuseau jusqu’à neuf livres l’aune seulement, et de la largeur d’un pouce de roi; ce qui représente une valeur actuelle d'environ quarante-cinq francs pour trois centimètres de hauteur.

Les grands cols plats rabattus que l’on porta vers le milieu du règne de Louis XIII, nécessitèrent un changement dans la manière d’être des guipures. D'abord légères et

vaporeuses, les motifs du dessin en étaient peu accentués ; au chiffonner elles, prenaient

un aspect pour ainsi dire mousseux et seyaient admirablement à la fraise et à la collerette à gaudrons dont elles dissimulaient la lourdeur de forme par leur élégante légèreté; mais quand il s’agit d’orner des lingeries plates, il fallut leur donner plus d'épaisseur et de relief. Les bords, au lieu de se terminer en pointes aiguës triangulaires, prirent la forme ogivale ou arrondie, le dessin fut surchargé de lignes mates et agrémenté d’une sorte de point d'esprit ayant la figure d’un grain de millet à trois lobes dont les reliefs, s’enlevant vigoureusement, enrichissaient les rosaces au centre desquelles on les faisait rayonner.

Ces points d'esprit, de forme ovoïdale, furent sans doute inventés à Gênes, car ils forment la base de l’ornementation des guipures appelées alors point de Gênes. (PIMIV; Fipnet 2.)

Tant que l’on fit de la guipure en Italie, on y resta fidèle au genre dont les artistes dessinèrent les modèles pour les recueils qu’on a gravés au xvi° siècle; on peut même dire que les Italiens en ont conservé la tradition après que la mode en a été passée, car il existe encore sur les bords du lac de Côme et aux environs de Rome, dans la Calabre, quelques ouvrières disséminées dans la campagne qui travaillent d’après les anciens modèles.

Depuis que la mode en est revenue, on a exhumé dans ces contrées toutes les vieilles guipures à demi-usées pour le trafic de la curiosité qui les a recherchées; puis, comme ces réserves n'étaient pas inépuisables, avant de mettre dans le commerce les petites quantités qui s’y faisaient encore, on les plongeait dans un bain légèrement coloré en jaune, pour leur donner un air de vétusté qui en facilitait la vente.

Ce commerce, d’ailleurs peu important, a presque cessé depuis que la France a repris la fabrication des anciennes guipures, et Gènes elle-même, dont la fabrique était depuis longtemps dévoyée recherche nos modèles, qu’elle ne parvient pas même à copier

fidèlement.

Vers 162$ environ, les guipures à rosaces émaillées de points dits de Gênes, étaient l'objet d’un grand commerce; toutes les fabriques s'étant mises à en faire, la Belgique abandonna peu à peu ce genre et s’en créa un nouveau qui lui fut propre, pour lequel on fit usage de fils de lin de la plus grande finesse dont elle avait alors le monopole, avantage qu’elle devait à l'extrême habileté de ses fileuses.

Le dessin à bord découpé ou déchiqueté de ces guipures se composait de petits motifs d’ornements pleins, reliés par des brides et s’épanouissant généralement en forme

de vase ou d’éventail. (Fig. 24; PL V, Fig. 2.)

Ce style fournissait un produit d’un moindre relief et d’un effet moins pittoresque que le genre mosaïque à rosaces italien, mais il empruntait à la délicatesse et à la finesse du travail un charme qui lui valut un grand succès.

Ce fut à peu près vers la même époque que l’on commença à faire dans la Flandre française, à Valenciennes et aux environs, des dentelles à bords droits, à dessins courants, dont les lignes très-mates et très-rapprochées imitaient un peu le genre vermiculé; le travail, sauf le réseau qui n’existait pas alors et était suppléé par des brides, en était tout à fait pareil à celui des Valenciennes actuelles (PL. VI, Fig. r).

Fig. 24. — Passement aux Fuseaux. (Vinciolo, Paris, 1623.)

Ces dentelles, que lon classe dans le genre guipure comme toutes celles qui se faisaient sans fond de réseaux, quoique toutes mates et sans variétés dans le point, n’en étaient pas moins, à cause de leur très-grande finesse, d’un effet très-agréable quand elles étaient posées à plat sur les riches étoffes que l’on portait alors. Étalées sur des velours de couleur foncée, on les eût prises pour des inscrustations d'ivoire dans de l’ébène. Un dessin plus ample, égayé par quelques parties du tissu faites en grille ou ajourées, les eût rendues bien plus séduisantes.

La cherté de ces sortes de guipures les rendait inabordables aux petites fortunes et en faisait l'apanage réservé de l’aristocratie. On se fera une idée de l'élévation de leur prix de revient, quand on saura que, pour exécuter un modèle de trois pouces de large (environ dix centimètres), hauteur moyenne des dentelles employées aux cols rabattus alors en usage, il ne fallait pas moins de quatre à cinq cents fuseaux en même temps qu’un nombre prodigieux d’épingles. Suivant la configuration et la réduction des motifs du dessin, on pouvait avoir à en poser jusqu'à six cents dans un pouce carré (trois centimètres carrés).

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