Arts somptuaires, tome I, page 228. Paris
deux pendant cette période ‘
, dont dix règlent ou interdisent l’usage de la dentelle.
L'une d’elles, rendue en 1660, véritable loi de proscription contre ce charmant tissu, donna l’occasion à un auteur contemporain d’une pièce burlesque et comique intitulée : la Révolte des passemens *, où l’on trouve de précieux renseignements sur les dentelles qui existaient alors, et sur la manière d’être de la plupart d’entre elles. On lit dans une autre ordonnance portant la date de 1664, spéciale aux dentelles et passements aux fuseaux, les singuliers motifs que voici :
« Sa Majesté voyant avec déplaisir que la vanité qui règne dans la plupart des esprits, et l’avarice des marchands et des ouvriers, ont rendu presque inutiles les soins que l’on a apportés jusqu'ici à l’observation des dites déclarations, etc. »
« L’avarice » de pauvres gens, colporteurs et ouvriers, qui ne demandent qu’à vivre et à faire vivre leur famille par leur industrie et leur commerce; voilà où en était ce prince orgucilleux qui ne voyait rien en dehors de ses satisfactions personnelles! Celui qui érigea en principe la sujétion de tous les individus et de tous les intérêts au bon plaisir et aux caprices du souverain, était seul capable d’une pareille exagération”.
En même temps qu’il édictait des peines très-sévères contre le luxe, il ordonnait l'établissement de plusieurs manufactures de fines dentelles. Sous le régime despotique de ce temps-là, le caprice avait bien souvent plus de puissance que la logique dans la direction des affaires; toutefois cette contradiction n’a rien d'étonnant, elle prouve seulement que la guerre contre le luxe part d’un principe faux dans lequel il est difficile de s’enfermer.
Voici une curieuse naïveté que l’auteur du Traité de la police, Delamarre, met en tête des nombreux édits somptuaires du règne de Louis XIV, pour en expliquer la nécessité :
Une longue expérience a fait connaitre que, de toutes nos lois, il n’y en‘a point qui tombaient si facilement dans l’oubli que les somptuaires ; à peine un édit qui corrige le luxe est-il publié, que le génie de la nation, porté naturellement à la magnificence, et l’industrie de ses négocians et de ses ouvriers inventent de nouveaux moyens d’en éluder les dispositions. La mode s’en établit insensiblement, et son empire, tout bizarre qu'il est, devient plus fort que celui des plus sages lois. »
Quelle est Pautorité qui aurait osé motiver un édit somptuaire par la nécessité de paralyser le génie naturel de la nation, l’industrie de ses ouvriers et de ses négociants, en même temps que leurs ingénieuses inventions? Et pourtant on ne faisait pas autre
+ On doit dire à la décharge de Colbert que si, pendant son ministère, il fut obligé de subir les préjugés de son temps, du moins il n’invoqua jamais les lois somptuaires, et se garda de les appliquer une seule fois. — Voyez à ce sujet Félix Joubleau, Études sur Colbert, Paris, 1856, tome 1, page 428.
2 Voyez au tome IV, dans le Recueil des pièces les plus agréables de ce remps. Paris, 1661, chez Charles Sercy.
. « Tout ce qui se trouve dans nos États nous appartient. Les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la de pleine et entière de tous les biens... La vie de ses sujets est le propre du prince. La volonté de Dieu est que : quiconque est né sujet obéisse sans discernement, Le roi étant la loi. » Instructions de Louis XIV à son fils. Voyez Henri Martin, tome XIII, page 258 et suivantes.
chose. Loin de se révolter contre de telles inepties, on les approuvait, on les appelait de sages lois.
De nos jours, pareilles hardiesses anti-économiques sont devenues impossibles. Les derniers vestiges de ces barbaries surannées se sont évanouis au souffle de quatre-vingt-neuf. Il en est resté cependant quelques traces dans l'esprit de vieux légistes regrettant de ne plus entendre, contre le luxe, les jérémiades des anciens procureurs au Parlement. u
IL n’y a pas longtemps encore, un homme de loi célèbre, feu M. Dupin, a essayé de ui faire son procès en plein Sénat; mais les coups de boutoir de cet austère enfant du Morvan ont frappé dans le vide, parce que cet apôtre improvisé de la simplicité primitive de l’homme sauvage ne prêchait pas assez d'exemple. S'il avait le mauvais goût de loger, dit-on, ses pieds dans de gros souliers ferrés, ce qui est le propre des gens que la pauvreté contraint à l’économie, on n’a jamais ouï dire qu’il habitât sous un simple toit de chaume, ou qu’il prit ses repas dans une grossière écuelle de bois‘.
L'homme se fit maçon et tisserand par nécessité; le jour où il devint artiste, le travail manuel prit une âme et le luxe exista. Cela fut-il un bien? qui oserait dire que cela fut un mal? le luxe est une des conditions d’une société civilisée; il poétise la matière en donnant à l’objet utile une forme artistique; il est une source de vie et de bien-être, d'autant plus abondante qu’un peuple est plus avancé dans la connaissance de l’art, parce qu’alors ses goûts raflinés lui ont créé des besoins qu’il ne peut satisfaire qu’en enrichissant l'atelier. Le riche trouve ainsi un moyen attrayant de dépenser ses revenus. L'argent qu'il met en circulation augmente le bien-être général; tandis que celui qui entasse ses revenus et ne lui paye aucun tribut fait tort à la société; il ne mérite pas la protection qu’il en reçoit pour la conservation de ses biens.
Dans ses excès, le luxe n’est préjudiciable qu’à celui qui en abuse. L'homme qui ne sait point se régler et se livre trop facilement aux entraînements de l’envie de briller et de paraître, même quand il se ruine, contribue à la prospérité des industries; il ya donc compensation.
Les imitations, le clinquant, ne sont que la caricature du luxe, ils suffisent à la vanité ignorante ; ils ont leur utilité par le travail et le trafic qu’ils occasionnent.
Le luxe nuisible est celui qui dépense sans compensation la force productive des nations; tel est le luxe qui éleva les pyramides d'Égypte, où s’usèrent sans profit et sans gloire les efforts gigantesques de populations soumises à un despotisme orgueilleux et ignorant.
Ces pyramides, qu’on a bien à tort classées parmi les merveilles du monde, ne sont
1. Feu M. Dupin, natif de Clamecy, ancien procureur général à la cour de cassation, président de la chambre des
députés, sous le roi Louis-Philippe, et membre de son conseil privé; puis président de la législative pendant la Répu- P 5 ? ; & pl P!
blique et de nouveau procureur général à la cour de cassation et sénateur sous l’Empire, aussi célèbre par le nombre et la grosseur des clous qui ménageaient la durée de ses gros souliers, que par ses boutades mordantes et spirituelles, n’a 8 8 ) jo »
jamais prêché contre le cumul des gros émoluments, luxe bien autrement dangereux et inutile que celui de la parure
et du vétement.
qu’un témoignage monstrueux de la faiblesse humaine quand une nation a abandonné sa puissance collective au caprice d’un seul.
En résumé, on n’est ni vicieux, ni vertueux parce qu’on fait usage de vêtements élégants, ou de meubles enrichis de sculpture; on ne fait que satisfaire au besoin naturel que crée l'amour du beau, lequel se développe chez les nations avancées dans la pratique des beaux-arts.
Il est regrettable assurément, que l’orgueil et la vanité poussent à l’abus des satisfactions que procure la possession d’objets luxueux; mais combien d’autres satisfactions naturelles que la morale est loin d'interdire, quoique cependant l'abus en soit bien plus préjudiciable !
Un dernier mot pour résumer ces réflexions sur le luxe et les édits auxquels il a donné lieu :
La richesse des nations a sa source dans la liberté complète des industries et des transactions; sl est nécessaire quelquefois de modérer l'application de ces principes absolus, dans les rapports de peuple à peuple, afin de ménager des industries naissantes, ou des ouvriers inexpérimentés, on ne les viole jamais impunément dans ce qui fait leur essence.
Le peuple qui s’enferme dans ses lignes de douane n’est plus aiguillonné par la concurrence, et ne progresse plus.
Tout gouvernement qui a la prétention de réglementer l’usage des choses, en dépit des goûts et des besoins de chacun, tente l’impossible; ses édits. sont lettres-mortes parce que leur exécution est préjudiciable aux intérêts de tous et violente leurs droits.
Les mauvaises lois, que la force des choses rend inutiles, nuisent à l’autorité des bonnes et au respect qu’on leur doit.
CSLAIPITURIE TI
PES DENTELLES AUX FUSEAUX DES"XVIIS ET" XVIIIe STECILES:
L’art, dans son développement le plus naturel, doit s'appliquer aux choses les plus usuelles; on le comprenait ainsi au moyen âge et à l’époque de la renaissance, où il se confondait avec le métier, pour ainsi dire, en une seule et même famille. Il s'agissait uniquement alors de satisfaire dans tous ses détails aux besoins et aux aspirations d’un certain monde très-restreint, mais éclairé, qui participait seul aux jouissances des choses d'art. C'était le roi d’abord, puis son entourage; la noblesse, principalement celle qui se montrait à la cour, et aussi un clergé riche et fastueux. En dehors de ce milieu, il y avait bien un public d’enrichis et de parvenus qui se donnait les jouissances d’un luxe artistique, mais il n’était pas nombreux. Toutefois l’habitude en haut lieu d'appliquer l’art à toutes choses exerçait sur le métier en général, une influence salutaire, et entrete-
nait, par l’exemple qu’on y donnait, une émulation profitable aux industries. L’impulsion > F
était une, parce qu’elle partait d’en haut, du trône, et qu’autour et au dessous, parmi les grands seigneurs, les gens d'Église et la partie la plus éclairée de la bourgeoisie, on n'avait qu'un but : imiter et copier ce qui était préféré du souverain. De là l’unité de genre qui a marqué le caractère de chaque époque.
Les artistes les plus renommés d’alors, presque toujours les protégés ou les commensaux des grands, vivant dans leur intimité, traçaient eux-mêmes les modèles de tout ce qui devait servir aux usages domestiques. Depuis lustensile de ménage le plus vulgaire, les objets les plus frivoles destinés à la toilette, tout, les armes, la carrosserie, les meubles, les étoffes, les tapisseries, jusqu'aux broderies, se ressentit de l’influence des maîtres peintres et sculpteurs. C’est surtout sous les Valois que cette influence s’affirma le plus et devint prépondérante.
Catherine de Médicis, venue en France d’un pays où les arts étaient en si grand honneur, ne pouvait que continuer cette noble tradition; et la dentelle, à titre d'importation italienne, trouva auprès de la reine, dans la personne du Vénitien Vinciolo, dont les œuvres eurent le plus grand succès à la cour, des encouragements et une protection bienfaisante qui valurent à la France la création d’une précieuse industrie.
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Pendant trois quarts de siècle le style italien, à rosaces finement découpées, à bordures aiguës, qu'avait propagé le maître vénitien, y eut un succès universel. Ce genre, d’une délicatesse de forme exquise, inspiré à la fois du gothique et de l’art oriental, avec ses enlacements de lignes qui, sans s’interrompre, se croisent, s’éloignent et se rejoignent, dessinant à la fois des ronds, des carrés, des étoiles enchevêtrées les unes dans les autres, a quelque chose de vague, d’indécis, qui charme l'esprit par la multiplicité des combinaisons. Les détails de la composition ne se révélant pas à première vue, l'œil se complait dans l'analyse des motifs ingénieux dont l’ensemble l’a séduit par leur légèreté pleine de grâce et d’harmonie. Il devait plus que tout autre faire réussir la dentelle, et justifie en effet la vogue sans égale qu’elle obtint. Mais de quoi ne se lasset-on point? et que peut le bon goût contre les entraînements, le caprice et les bizarreries de la mode? (Fig. 26, 27, et PI. XX.)
En France, dès 1620 environ, on avait déjà tellement appris à bien faire, qu'il ne restait plus rien à emprunter aux Italiens. Les points de Venise et ceux de Gênes s’y fabriquaient avec autant de perfection que dans leur pays d’origine; mais la mode, quelque temps après, manifesta ses préférences pour les guipures de Belgique où lon s’était mis à les confectionner avec des fils de plus en plus fins, ce qui amena forcément,
| et peu à peu, une modification complète dans le style. Le dessin, au lieu de simples lignes se multipliant dans leurs enlacements pour figurer les formes géométriques les plus ingénieuses et les plus variées, se composa de masses épaisses et compactes, produisant des bordures en manièré d’acrotères évasés ou épanouis en éventails. Le tissu de ces dentelles, de fil très-fin, était léger, le travail très-minutieux ; ces qualités qui dissimulaient la banalité ou la lourdeur du dessin, sufisaient au goût du temps (PIN, Fig. 3):
Telle était, sauf le genre à bord droit, qui se faisait depuis peu dans la Flandre française (PL. VI, Fig. 1 ), la manière d’être des dentelles aux fuseaux au commence-
ment du règne de Louis XIV.
On a vu précédemment que, malgré la sévérité des peines qui accompagnaïient la violation des lois prohibitives, l'introduction des guipures belges se faisait sur une grande échelle par la contrebande; et que, pour couper court à l'invasion de ces produits étrangers qu’excitait et encourageait la mode, on fonda, à l’aide d’ouvrières embauchées à l'étranger pour l’enseignement des points les plus renommés, une manufacture de dentelles aux portes de Paris même, au château de Madrid, dans le bois de Boulogne. En peu de temps l'élégance artistique des produits de cette manufacture lui avait valu une préférence marquée dans toutes les cours de l’Europe, ou ils étaient recherchés,
ainsi que nos points à l’aiguille, sous le nom de Point de France !.
1. C’est sous le règne de Louis XIV que la France commença à exercer au dehors, pour les affaires de toilette et de goût, cette influence souveraine que depuis on n’a point cherché à lui disputer. La cour de Versailles donne le ton à l’Europe
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entière. Jusque-là nous avions acheté notre luxe aux étrangers, et maintenant ce sont 1 rs qui dev
tributai à des sauv
$ qui donnent ce qu'ils
s. Dans le siècle précédent, l’économiste Laffemas comparait les Fran
ont de plus précieux pour des babioles, et au xvu' siècle, Bolingbroke reproche aux Anglais d'enrichir la France en lui
XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES. 67
Sous l'influence protectrice de son royal parrain, Louis XIV, et de son entourage, artistes et grands seigneurs, cette manufacture maintint pendant de longues années sa belle renommée. On y fabriquait des dentelles façon Angleterre (PL. VII et VII. Le changement qui s'était opéré dans le costume avait amené l’emploi de dentelles flottantes, et ce genre, le plus recherché alors, convenait par sa légèreté au nouvel usage qu’on en faisait.
On ne portait plus de cols rabattus et on avait cessé de galonner les habits avec de la dentelle, mais on en faisait un usage plus général pour le linge de corps. En outre, l'extrémité des cravates, les manchettes et les canons au bas des chausses en étaient ornées de très-larges, dont la valeur représentait des sommes fabuleuses. Quand elles étaient des plus fines, cela se chiffrait par milliers de livres.
De leur côté, dans l’emploi qu’en faisaient les dames, régnait la plus grande profu- Sion. Pas un morceau de toile et de batiste destiné à leur usage personnel ou à servir de garniture aux meubles de leur boudoir et de leur chambre à coucher qui n’en füt orné. Elles se montraient dans leur intérieur avec des toilettes de déshabillé de la plus riche élégance, littéralement ensevelies sous des flots de dentelles. Les plus luxueuses et les plus riches, celles à l'aiguille, étaient réservées aux toilettes d’apparat. Étagées en larges plis, elles servaient à édifier les hautes coiffures suivant la mode de ce temps-là, à garnir les corsages décolletés des robes sous forme de berthes et on les voyait
s’étaler par devant, sur toute la hauteur de la jupe, en une large bande de chaque côté. La magnificence de ces toilettes ainsi enrichies des hauts reliefs du point d'Alençon d'alors, s’enlevant avec éclat sur de brillantes étoffes de soie, échappe à toute descrip-
tion. Qui n’a jamais eu sous les yeux un échantillon de ces splendides dentelles, ne peut s’en créer une idée! (PI. XXV.)
Louis XIV, pendant la première période de son règne, n’avait eu qu’à enregistrer des succès. À la mort de Mazarin, quand il prit en main les rênes du gouvernement, il ne restait plus aucune trace des anciennes factions et nous étions en paix ayec nos voisins, après une guerre heureuse qui valut à la France des acquisitions importantes. L'État, il est vrai, était obéré par suite de la mauvaise gestion et de l’avidité du cardinal, plus préoccupé d’arrondir sa fortune particulière que de ménager celle du pays; mais le roi était animé des meilleures intentions, et fermement résolu à mettre fin à tous les désordres ‘. Il eut le bonheur de rencontrer un homme de génie, Colbert, à qui il confia l'administration de ses finances. Dans ses mains habiles, l’ordre fut bientôt rétabli, et tout en diminuant les charges des contribuables, il sut accroître les revenus.
La paix à l’intérieur, les encouragements pécuniaires aux manufactures et au commerce, le goût du luxe surexcité par l'exemple de la cour, donnèrent à l’esprit d’entreprise un développement jusqu'alors inconnu. La France traversa une période de prospérité et de bien-être dont on n’avait pas vu d'exemple depuis les dernières années du
payant tous les ans, en échange de ses frivolités brillantes, cinq à six cent mille livres sterling. — Les Arts somptuaires, , 1858 (Hangart-Ma Éditeur).
par Charles Louandre, tome I, p r. Voltaire, Siècle de Louis XIV.
règne de Henri IV. Mais, une série de guerres interminables qui eurent leurs succès et leurs revers; des travaux gigantesques dont l'utilité ne fut pas toujours en rapport avec les ressources de l’État; les palais somptueux qu’on édifia, le luxe exagéré et le faste éblouissant de la cour, les plaisirs du roi; tout cela entraîna à des dépenses ruineuses qui eurent pour résultat la destruction des réformes économiques du grand Colbert et jetèrent les finances dans un désordre pour longtemps irréparable.
Cette situation déplorable porta un coup funeste à la prospérité des manufactures et du commerce. Vers 1688, il fallut forcément réduire les dépenses et diminuer le luxe de la cour; ce qui, dit à ce propos Voltaire, « dans un royaume rempli de manufactures, est diminuer l’industrie et la circulation, et ce qui n’est convenable qu’à une nation qui paie son luxe à l'étranger. »
Bien loin de songer, comme par le passé, à encourager les arts et les manufactures, il fut ordonné que tous les meubles d'argent massif appartenant aux particuliers de toutes les classes seraient portés à la Monnaie. Le roi donna l’exemple; il se priva d’une foule d’objets précieux, chefs-d'œuvre de ciselure des mains de Ballin et tous exécutés sur les dessins de Lebrun. Toute cette belle orfévrerie fut fondue, et ne produisit pas même le tiers de ce qu’elle avait coûté. Ce sacrifice douloureux, imposé par le malheur des temps, fut d'autant plus regrettable qu’il ne procura qu’une bien faible ressource relative.
On conçoit qu’au milieu d’un tel désarroi financier, avec les charges très-lourdes que les impôts excessifs faisaient peser sur toutes les fortunes, la gène dut être grande et que la déntelle, plus que tout autre produit manufacturé, dut en ressentir les effets.
La cour n’encourageant plus la fabrication des plus belles sortes par ses achats, pas plus que la noblesse à qui on était obligé de demander le sacrifice de son orfévrerie; d’un autre côté, par suite de la guerre, les débouchés extérieurs leur étant fermés, la fabrication dut se restreindre et se borner à produire des dentelles plus ordinaires pour le marché intérieur, qui se trouva bien insuffisant dans ces moments de misère publique, surtout après les excitations à la production qui les avaient précédés. Il en résulta un affaissement général de toutes les manufactures : c’est au point que, vers la fin du règne de Louis XIV, quelques-unes avaient cessé d’exister et que d’autres avaient vu leur importance diminuer de plus des deux tiers.
Savary écrit, au commencement du xvim‘ siècle, que la manufacture de points de France établie à Madrid, château bâti par François l‘ dans le Bois de Boulogne, où elle
avait prospéré pendant de longues années, n’existe plus et que celle d’Aurillac qui en faisait annuellement pour plus de 700,000 livres n’en produit plus que pour 150,000.
On voit par ces deux exemples quelles étaient les souffrances de l’industrie dentellière; les manufactures les moins éprouvées étaient celles où l’on s’occupait à des ouvrages communs pour la consommation intérieure.
Les produits de celle qui avait existé au château de Madrid avaient été les plus recherchés par l'aristocratie et la finance, parce que, au point de vue de l’exécution et