LE PUY ETISES ENVIRONS
et en paille, ainsi que des passementeries aux fuseaux, notamment de celles appelées point d’Espagne (PI. XXXIX). Quant aux dentelles de fil ou de coton blancs, aucune fabrique n’en a produit d'aussi. variées ni en aussi grande quantité ; les guipures blanches, qui en sortent, sont exclusivement en fil de lin. Si elles ont moins de finesse äpparente par suite de l'emploi de cette matière, en revanche elles ont plus de solidité que celles en coton et, au porter, plus de relief dans le dessin, plus de fermeté et d’ampleur dans le pli.
Quand on a commencé à faire des dentelles au Puy, on a dû copier les guipures gothiques, italiennes, les seules dentelles connues au xvi' siècle et au commencement du xvr*.
Plus tard la dentelle ayant subi des modifications et de nouveaux genres ayant été créés, le Puy a suivi le courant et s’est approprié les modèles à la mode; les guipures à dessins ramagés, les malines, les valenciennes de l’ancienne époque s’y fabriquaient en très-commun, pour une consommation alors très-importante. Les principaux débouchés étaient le midi de la France, l'Espagne et ses colonies, le Portugal et l'Italie elle-même. L’Angleterre et la Hollande s’en faisaient expédier des quantités à Cadix, où leurs armateurs les chargeaient avec des toiles de Hollande pour les colonies espagnoles.
Ce n’est qu'au xvin° siècle qu’on s’est mis à y faire de la dentelle noire, puis des blondes, en même temps que des dentelles à réseau fond clair, appelées Lille, ainsi que de celles à réseau de Trenne!, ou fond double, auxquelles on donne maintenant le nom de Point de Paris.
On donnait autrefois le nom de bisette, de campane, de mignonnette ou de gueuse aux dentelles étroites. Il s’en faisait un grand débit, et le Puy en fournissait beaucoup.
Les mots biselle, campane, sont des termes de passementiers, très-anciens et trèsantérieurs à la dentelle; une petite crête d’or, d'argent ou de soie, s’appelait bisette, et l’on disait d’une passementerie qu’elle était campanée des deux côtés quand elle était bordée d’une dentelure.
En dentelle, une bisette était une petite bordure grossière, dentelée, (PL XXX VIII, Fig. 1); la campane était aussi à dents, mais fine (PI. IT, Fig. 3, PI. IV, Fig. 2).
Le mot mignonnette s’appliquait aux dentelles étroites et légères d’Arras et de Lille du siècle dernier (PI. XLI, Fig. 1 et 2). Quant à la gueuse, c'était une dentelle aussi grossière que celle qu’on appelle aujourd’hui dentelle torchon (Fig. 62)?.
Tout le monde connait le picot et l’engrelure dont on fait usage pour border et rehausser les dentelles ou les raccommoder; il serait superflu de les définir, mais il y a une foule de mots qui s’appliquent à la dentelle pour désigner soit un genre, soit un point particulier, soit des dessins différents et dont la plupart varient suivant les pays. Ainsi, par exemple, la neige (Fig. 63) est une dentelle dont le bord se termine
r. Treille dans les fabriques du nord de la France, Trina en Italie. (Voir fig. 45, Page 73.) 2. Voir plus loin, au chapitre Espagne et Portugal, des modèles de la dentelle appelée Gueuse.
par un mat triangulaire produit à l’aide d’un fil plat disposé en éventail. Ce genre est désigné par le mot coquille au Puy, où l’on en a fait, à diverses époques, en fil, ou en soie, des quantités prodigieuses,
Fig. 62. — Dentelle torchon.
La treille (Fig. 64) s’y nomme trenne : le réseau Lille ou Alençon, Filoche (Fig. 6$) : le réseau à cinq trous de Chantilly ou de Caen, wariage ; la reproduction par le fuseau de
Fig. 63. — Neige ou coquille.
Fig. 64. — Dentelle à reseau dit Trenne ou point de Paris.
l’ancien point noué à l’aiguille point malin, ou point du diable, etc., etc. (Voir Fig. 41 à
à 46, Pages 72 et 73.)
Tous ces mots appliqués à la dentelle n’indiquent donc pas un genre à part, comme On a paru le croire pour la bisette ou la campane, mais seulement une manière d’être dans un genre quelconque, ou fine ou légère, ou à dents, ou bien un détail particulier du tout.
Autrefois, surtout au Puy, si l’on en excepte le temps de Louis XIV, où l'influence
PENPUMNETNSESMENVTIRNONS: 159
du moment provoqua un mouvement industriel très-prononcé dans le sens artistique, on changeait très-rarement les dessins; aussi ne prenait-on pas la peine de les numéroter. On les baptisait tout simplement en les affublant de noms plus ou moins déterminatifs, pris un peu partout.
Il y avait : la Mie, le Pater, l’'Ave (Fig. 64), les Chapelets, les Serpents, le Bonnet, les Anglaises, la Scie, l’'Échelle, le Pou (Fig. 66), etc., etc. S’il fallait aujourd’hui continuer
Fig. 65. — Dentelle à réseau dit Lille, ou Filoche. Fig. 66. — Le Pou.
ce système aussi incommode que primitif, tout le vocabulaire y passerait; tant est grand le nombre actuel des dessins que chaque fabricant met en œuvre.
Le commerce du Puy, si important à toutes les époques, a eu à subir différentes crises causées par les ordonnances contre le luxe, les changements de la mode et aggrayvées par les lois fiscales.
L’ordonnance qui lui a été la plus funeste est celle que rendit le parlement de Toulouse en janvier 1640; cette ordonnance défendait, sous peine de grosses amendes, à toute personne de quelque sexe, qualité et condition qu’elle fût, de porter sur ses vêtements aucune dentelle.
On rapporte que le jésuite François Régis, touché de la misère d’un grand nombre d’ouvrières privées de leur moyen d’existence, s’occupa de trouver de nouveaux débouchés à la dentelle et qu’il réussit à établir des relations au Mexique et au Pérou, par lesquelles la fabrique fut rendue à son ancienne prospérité. C’est à ces démarches, suivies d’un résultat si favorable aux ouvrières, qu’il doit sans doute d’être devenu le patron des dentellières.
Les lois fiscales qui, autrefois, grevaient les marchandises à leur sortie de province à province, n'étaient pas faites pour faciliter leur circulation; d'autant qu’il y avait beaucoup d’arbitraire dans la fixation du tarif que les commis du fisc prétendaient leur appliquer; néanmoins, les premières dentelles n’eurent pas à souffrir de cet arbitraire, parce que les droits ad valorem de sortie et de circulation, qui pesaient sur toutes les marchandises et étaient livrées à l’appréciation des fermiers des cinq grosses fermes !, furent soumis à un règlement sous François l*, vers 1541 *, alors qu’on ne faisait pas
1. Les pays appelés les provinces des cing grosses fermes étaient : Normandie, Picardie, Champagne, Bourgogne, Bresse, Poitou, Aunis, Berry, Bourbonnais, Anjou, Maine, duché de Thouars, châtellenie de Chantoceau. 2. Les passements d’or et d’argent figurent bien dans ce règlement, mais cela se rapporte aux galons et autres passe-
encore de dentelles; elles ne furent donc pas comprises dans le tarif, mais, plus tard, en 1581, lorsqu'elles y furent comprises, il était très-onéreux pour les marchands et colporteurs de se détourner de leur chemin et de passer par les villes désignées pour la sortie; d’être obligés, en outre, à une perte de temps pour le mesurage, le poinçonnage et les discussions que soulevait l’examen d’une marchandise d’une appréciation difficile.
Si le fisc avait besoin d'argent, on ne se faisait pas faute de modifier les bases du règlement qui servait à l’appréciation des marchandises. Il est vrai de dire que l'élévation prodigieuse du prix des marchandises, par suite de l’abondance des métaux précieux survenue en Europe après la découverte de l'Amérique, justifiaient un peu ces remaniements successifs des tarifs; seulement cela ne se faisait pas avec tous les ména- -gements dus aux intérêts.
La position du Puy en dehors des cinq grosses fermes lui créait une situation désavantageuse; il lui fallait payer pour ses marchandises : d’abord, un droit de circulation suivant les lieux où elles étaient dirigées et, ensuite, pour leur introduction dans toute l'étendue des cinq grosses fermes, d’où elle ne pouvaient sortir sans payer de nouveau un droit. À
C’est à ces combinaisons fiscales fort gênantes qu'il faut attribuer, sans doute, l’habitude qu’avaient les Anglais et les Hollandais de se faire expédier à Marseille ou à Cadix, les dentelles du Puy qu'ils voulaient diriger vers leurs pays ou les colonies espagnoles.
Les dentelles manufacturées en France en dehors de l'étendue des cinq grosses fermes, avaient à acquitter les mêmes droits que celles étrangères ; l’ordonnance des cinq grosses fermes du mois de février 1687, porte :
« Que ceux qui apporteront des points et dentelles de fil du comté de Bourgogne, seront tenus de passer par Auxonne et Saint-Jean-de-Laune (sic); d'Angleterre, par r; d’Aurillac, par Gannat; et d’y payer les droits; et ceux qui en apporteront des Pays-Bas, par le
Calais, Dieppe et le Havre ; de Lorraine, par Chaumont; de Sedan, par Torc
bureau de Péronne, où on recevra leur déclaration, les droits devant être payés à Paris. » 2 2.
Les droits d'entrée dans les pays des cinq grosses fermes avaient été portés, pour les dentelles de fil, à vingt-cinq livres la livre pesant‘, par le tarif de 1664; il n’avait été fait d'exception qu’en faveur de celles de Liége, Lorraine et du Comté, fines, grosses de toute sorte, qui n'avaient à acquitter que dix livres par livre pesant.
En 1707 il fut représenté, dit Dufresne de Francheville, que les dentelles qui se fabriquaient dans le royaume hors de l’étendue des cinq grosses fermes, principalement dans le diocèse du Puy, dans le Velay et dans l’Auvergne, qui étaient des marchandises communes et grossières dont il se faisait un commerce très-considérable dans les pays
étrangers, par les ports de Bordeaux, de la Rochelle et de Nantes, n’étant pas comprises pets, T P P F
menteries; plus tard, quand il s'agit des dentelles, elles sont ainsi désignées : passements aux fuseaux d'or d'argent et de fl,
et passements de point coupé.
1. Cela équivaut à peu près à 100 fr. la livre de notre monnaie actuelle.