‹ La dentelleChapitre 1 sur 77 · DES MATIÈRES, DES FIGURES, DES PLANCHES ET ANALYTIQUE · texte numérisé non relu

DES MATIÈRES, DES FIGURES, DES PLANCHES ET ANALYTIQUE

INTRODUCTION

histoire ne saurait être un simple enregistrement ; quelque futile que soit en apparence l’objet dont elle s’occupe, son véritable rôle est, en développant les faits, d’en tirer l’enseignement qu’ils comportent. C’est en nous plaçant à ce point de vue que nous avons écrit cet ouvrage sur la dentelle ; sous la protection de cette idée , nous demandons d’y ajouter quelques pages d’introduction. Nous avons l’espoir d’avoir comblé une lacune ; car l’histoire de ce précieux tissu n’existait pas, ou, du moins, elle était à refaire, et sous tous les rapports ; mais notre objectif actuel, en la faisant précéder de ces lignes, est d’appeler l’attention sur les dangers que peuvent faire courir à nos industries les plus utiles et les plus nobles l’indifférence de l’État, quand il s’agit des mesures à prendre pour l’extension générale du goût et le développement de l’instruction professionnelle. Déjà, il est vrai, de pressants avertissements ont été adressés à qui de droit par des écrivains bien plus autorisés 1 ; mais, de ce que la dentelle a été, à une certaine époque, un des agents les plus actifs pour le développement de notre influence dans le monde de la mode, — influence dont nous tirons encore profit et qui pourrait bien nous échapper, — ce sujet a de l’à-propos à cette place.

En remontant vers le passé on s’aperçoit que, là où les arts ont atteint le plus haut

i. Voir entre autres : Exposition universelle de 185 XXXe Jury } Beaux-Arts } par M. le Comte de Laborde. Paris, Imprimerie impériale, 1856.

INTRODUCTION

degré d’élévation, les richesses se sont multipliées ; le bien-être s’est répandu profondément dans les couches inférieures des populations; et cela parce que, de tout temps, les grands artistes ont attiré à leur pays des avantages incalculables par l’influence que leurs chefs-d’œuvre ont exercée sur toutes les manufactures d’objets qui empruntent une partie de leur valeur au bon goût de leur décoration.

Sans aller jusqu’à la Grèce antique qui tira, en grande partie, sa richesse et sa prospérité de la culture des arts, nous avons vu, plus près de nous, les republiques de Venise et de Florence atteindre le plus haut degré de leur fortune au moment ou ils brillaient en Italie de leur plus grand éclat. Ces États sont descendus du haut rang qu ils occupaient, avec la décadence de leurs écoles de peinture.

11 n’y a pas à en douter, chez les nations déchues aujourd’hui, on retrouverait les mêmes aptitudes si les causes qui, jadis, ont amené leur prospérité se représentaient. Cela doit appeler nos réflexions, et nous servir d’exemple. Pour ne pas déchoir, à notre tour, et conserver notre rang, il importe que les réformes d’où dépendent la vulgarisation de l’art soient établies, et que nous ne soyons pas devancés dans cette voie. Il y va de notre avenir et de notre fortune !

Ce n’est pas en un jour que la France a conquis, parmi les nations de l’Europe, le premier rang dans les choses qui relèvent du goût. Le mouvement qui a conduit à cette situation enviée, qu’il s’agit de conserver à tout prix, commence sous les Valois avec Louis XI, à qui l’on est redevable de l’établissement des premières manufactures de soieries; il se continue sous Louis XII, se dessine et s’accentue avec François Ier, pour aboutir définitivement pendant le règne de Louis XIV.

La première manufacture d’étoffes de soie fut établie à Tours, vers 1470, à l’aide d’ouvriers qu’on y avait attirés d’Italie en assurant, à eux et leurs familles, de grands avantages et des privilèges, parmi lesquels : celui d’être exempts de corvées et d’impôts.

A partir de ce moment, on ne fait plus venir, à grands frais, de l’étranger les riches étoffes de soie destinées à l’habillement des grandes dames ; cette manufacture permet de satisfaire leurs fantaisies luxueuses sans les obliger à des dépenses aussi excessives que par le passé.

A côté du métier de tisseur de soie, on voit s’établir celui de passementier, et plus tard, en 1542, celui de rubanier. On a, alors, sous la main la plupart des fantaisies qui servent à la décoration du vêtement et du costume ; ce qui contribue grandement au développement du luxe, et par contre à la prospérité des fabriques. Mais ce qui amena un changement radical dans les habitudes et contribua le plus à faire prévaloir les modes françaises, ce fut la présence des dames à la cour. L’usage s’en établit sous François I'1', qui leur en ouvrit l’entrée. De cette époque date une ère de somptueuse élégance ; sous leur influence, il s’opèx-e une transformation complète ; il se crée, pour ainsi dire, une

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nouvélle société, qui se distingue de l’ancienne par des manières plus nobles, un langage plus relevé, et toutes les formes d’une politesse galante1. Le luxe s’y montre de bon aloi; parce qu’il est éclairé par le bon goût. C’était le beau temps de l’art; et, on aimait à le retrouver sur tous les objets , sur les plus vulgaires et les plus frivoles comme sur les plus dignes.

Les ustensiles de ménage, les futilités de la toilette, les meubles, les tapisseries, les armes, tout était ennobli en passant par la main des artistes qui, alors, ne croyaient pas déroger en faisant cause commune avec le métier.

Jamais le costume n’avait eu une forme aussi gracieuse, aussi noble et aussi élégante ; et jamais cavalier ne s’était trouvé plus propre à en faire ressortir tous les avantages que le roi. Tout cela concourait à donner à la cour de France du brillant, de l’éclat et un air de grandeur qui attiraient les regards des autres cours de l’Europe, où, déjà, on se mettait à la copier.

La mode allait devenir tout à fait française ; mais, après François Ier, Catherine de Médicis’attira à la cour un certain nombre de personnages distingués, ses compatriotes, qui y introduisirent les colifichets de leur pays. Il se fit une sorte de réaction en faveur des habitudes et des modes italiennes que l’on se remit à copier ; et, comme il arrive fréquemment pour les choses de toilette, en devenant copiste, on exagéra jusqu’au ridicule la forme de ce qu’on leur avait emprunté.

Le collet vénitien plissé ou tuyauté, ouvert par devant, évasé par côté et derrière, de façon à dégager la tête des épaules, et à faire pressentir les beautés plastiques que la décence oblige à tenir voilées ;

La collerette ronde et fermée à petits godrons superposés (Fig. i) qui s’accommodait si bien des physionomies plus fines et plus mignonnes du pays florentin, et leur faisait un air de modestie charmant, deviennent, chez nous, ces grandes machines raides et empesées bâties sur charpente en fil de laiton.

Sous le nom d & fraise, la collerette prend un si grand développement qu’on est obligé d’augmenter de plus d’un pied la longueur des cuillers à soupe ; tandis que le collet vénitien se transforme, du temps de Marie de Médicis, en un gigantesque éventail qui s’étale derrière la tête, d’une épaule à l’autre.

L’exagération est outrée dans tout ce qui sert à la toilette ; les femmes se gonflent

i. « Les belles châtelaines, d’accord avec le roi et les courtisans, faisaient, pour ainsi dire, violence à leurs maris, « afin de quitter les noirs donjons féodaux et d’accourir dans ces palais de fées, où la vie s’écoulait en une fête éternelle. « On voyait arriver pèle- mêle les grands et leurs femmes, les savants et les artistes : il se forma, sous les auspices de « François Ier, une société nouvelle qui n’avait jamais eu d’analogue en France, société pleine d’esprit, de savoir. « d’imagination, de grâce et de licence, et disposée à accueillir, par des motifs très-divers, toute espèce de nouveauté. » Henri Martin, tome VII, page 479.

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à faire éclater l’étoffe de leur robe ; elles disparaissent entièrement sous d’énormes étalages de chiffons, de perles, de dorures, de clinquant; elles n’ont plus rien de la forme humaine; leur habillement les fait ressembler, dit Monteil, « aune horloge de sable, ou à deux cloches opposées à leur sommet. .>

On a peine à comprendre que, sans y être obligé , on ait pu se soumettre au supplice de pareilles toilettes; mais, quand il s’agit de modes, on les adopte avec d’autant plus de frénésie qu’elles sont plus extravagantes. Si elles le commandent, la femme la plus frêle et la plus délicate peut supporter un poids fabuleux de clinquant et de verroteries, et s’accomoder de tous les engins embarassants et même dangereux qui servent à édifier le costume sous lequel elle s’abrite.

De notre temps, les dames étrangères, toujours disposées à adopter nos modes et à les exagérer, ont fait un usage trop développé de la crinoline ; elles ont, dernièrement, un peu trop allongé la traîne de leurs robes ; et, actuellement que l’on est aux fausses nattes et aux faux chignons, elles usent des faux cheveux avec une prodigalité qui dénote un luxe coûteux, mais chasse bien loin toute illusion. Malgré tout, elles n’ont point encore atteint le ridicule des dames françaises de la cour de Henri III et de Henri IV.

Pendant que le costume des dames s’enflait démesurément, celui des hommes se réduisait à la plus simple expression. Tout était collant de haut en bas 1 ; avec le petit manteau étriqué, la fraise gigantesque toute raide et empesée, on avait un acoutrement tout à fait pittoresque, moitié grotesque et moitié élégant.

A la toque en velours, de forme haute, succède le chapeau mou emplumé, à larges bords ; la fraise est remplacée par le col plat rabattu sur les épaules. La trousse ample et plissée, les bottes molles aux larges entrées pareilles à des entonnoirs et garnies de grands canons en dentelle, complètent le costume qui a conservé le manteau court, et dont l’ensemble, quoiqu’un peu débraillé, donnait à ceux qui savaient le porter avec aisance une attitude fière et provocante.

Avec Louis XIV, le costume à la cour redevient élégant ; il a moins de grâce et de noblesse que sous François Ier, mais il prend une ampleur magistrale qui lui donne un aspect riche et luxueux. Jusqu’à la perruque, cette superfétation quelque peu ridicule, qui en devient le complément obligé. Il semble qu’en lui retirant cet appendice l’ensemble en serait moins majestueux.

Le luxe éblouissant de la cour, des mœurs plus douces et moins libres, les grands progrès réalisés dans nos manufactures ajoutés à des circonstances heureuses, indépendantes de la volonté du roi, vont concourir, pendant son règne, à élever le rôle de la France, et la placeront au premier rang pour tout ce qui relève du goût.

i. Voir au Musée du Louvre le tableau n° 657 représentant un Bal à la cour.

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Lë xvii0 siècle, qu’on a appelé le siècle de Louis XIV, a été l’époque de notre plus grande gloire. 11 faut remonter jusqu’au temps de Périclès si l’on veut rencontrer une période qui puisse lui être comparée pour sa prodigieuse fécondité en hommes de génie. 11 suffira de citer, parmi les plus illustres, — sans parler des hommes de guerre du temps, tels que les Turenne, les Condé, les Vauban; — dans les beaux-arts : les peintres Poussin, Lesueur, Lebrun , le sculpteur Girardon ; et dans les sciences et les lettres : Descartes, Pascal, Corneille, Racine, Molière, etc., pour comprendre qu’avec d’aussi nobles illustrations la France devait conquérir facilement le premier rang dans le monde civilisé, surtout avec le concours d’un premier ministre de la taille de Colbert. On devine sans peine que, sous l’habile et intelligente administration de ce grand homme, rien ne sera négligé pour mettre à profit l’influence que nous valent en Europe tant de célébrités, et l’étendre à toute chose.

Des encouragements et des subventions sont prodigués à des industries naissantes ; d’autres déjà florissantes, telles que celles de Lyon et de Tours, reçoivent de riches commandes ; et le faste de la cour ayant fait naître l’envie de briller et de paraître, le nombre de leurs métiers, par suite d’une consommation que surexcite le développement du luxe, s’accroît dans des proportions considérables.

La manufacture royale des tapisseries créée en 1607 par Henri IV, presque abandonnée sous le règne de son successeur, reçoit une impulsion nouvelle, et s’agrandit avec le peintre Lebrun qui en est devenu le directeur, après qu’elle a été transportée à l’hôtel des Gobelins, acquis, dans ce but, en 1662. On y réunit les ateliers de broderies sur étoffes d’ameublement, de sculpture sur les bois destinés à servir de sièges ou à décorer les appartements, de serrurerie et des bronzes d’art ainsi que ceux d’orfèvrerie qui composaient, dans leur ensemble, ce qu’on appelait la manufacture des meubles de la couronne et étaient épars au Louvre, aux Tuileries et dans le faubourg Saint-Germain.

Une pléiade d’artistes attachés à l’établissement y dessinaient, sous les yeux de l’illustre directeur, les modèles de tous lès chefs-d’œuvre qui s’y exécutaient, et de nombreux apprentis y étaient reçus gratuitement. Ceux-ci, après avoir été initiés à tous les secrets du métier qu’ils avaient choisi ; après en avoir, pendant un certain temps, pratiqué manuellement tous les procédés, quand ils ne restaient pas à la manufacture, s’en allaient dans des ateliers particuliers exercer leur talent, ce qui contribuait à engager les industries dans la meilleure voie ; car leur éducation avait été complétée, aussi bien sous le rapport pratique que sous le rapport artistique, par l’enseignement du dessin, dont ils avaient suivi les cours à la manufacture royale.

Ainsi, pendant que nos grands hommes illustraient par leurs travaux le nom français, tout ce qui sortait de nos manufactures contribuait à en augmenter l’éclat, et nous faisait une réputation de bon goût. C’est qu’aussi rien n’était épargné pour la propagation des

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bons principes au dedans, pendant qu’au dehors, par des largesses et des cadeaux adroitement distribués, qu’on avait choisis parmi les objets les plus nouveaux et les plus réussis des manufactures royales, on cherchait à faire naître partout le désir et le besoin de ce qui sortait de nos ateliers.

C’était la volonté du roi que les plus grands artistes, qu’il comblait de faveurs, contribuassent, par leurs conseils et en dessinant eux-mêmes des modèles, à diriger nos industries dans la voie artistique qui devait les régénérer et leur donner la suprématie sur toutes celles de l’Europe. La dentelle elle-même ne fut pas oubliée au moment de cette croisade générale contre le mauvais goût, ou l’inhabileté de nos fabricants. Celles qui sortirent des manufactures royales atteignirent alors les proportions de véritables œuvres d’art1.

Depuis François Ier le rôle des femmes avait acquis de l’importance, mais sous Louis XIV, en restant en dehors des intrigues politiques, elles prirent celui qui leur convenait le mieux, et jouirent d’une influence tout aussi étendue, qui se traduisait par les attentions les plus délicates à leur égard et les formes de la politesse la plus exquise. On rapporte même que le roi ne croyait pas manquer à la dignité de son rang en se découvrant devant une femme d’humble condition. 11 était dans les usages et dans les mœurs d’avoir, vis-à-vis des dames, une attitude des plus respectueuses et de chercher à leur être agréable en toutes choses ; aussi, lorsqu’à la cour elles manifestaient des préférences parmi les objets destinés à leur usage et à l’ornement de leur toilette, leur action fut-elle décisive et prépondérante. Elles faisaient alors usage des dentelles avec une prodigalité sans mesure, et de celles de France exclusivement. Cette préférence était parfaitement justifiée par leur supériorité à ce moment. La dentelle se trouva donc être, ainsi, un agent très-actif de propagande, et servit à entraîner vers le courant qui poussait de tous côtés à l’adoption de nos habitudes et de nos modes.

Avant la fin du xvne siècle, la révolution qu’on avait cherché à opérer était accomplie; il n’était presque plus question ni des glaces de Venise, ni de ses riches étoffes, ni de ses dentelles. La France avait pris la place de l’Italie, et la mode, dont le domaine n’avait fait que s’agrandir, l’avait abandonnée pour venir trôner à Paris. C’est de là que, depuis, elle lance dans le monde entier ses décrets partout obéis, et chacune de ses lois vaut, à la capitale qu’elle s’est choisie, un riche tribut qu’on lui apporte de tous les côtés.

Combien de temps encore cette divinité inconstante continuera-t-elle de résider parmi nous ? Cela dépendra des soins plus ou moins empressés que nous apporterons à la

i. Voir PI. VI, Fig. 3, PI. Vil, PI. XXV, Fig. 2, PL XXVIII, PL XI.III et Pl. XI. VII, Fig. 1, qui représentent des dentelles dont l’origine doit être attribuée aux manufactures royales d’Aurillac, d’Alençon et de Sedan.

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conservation et à l’entretien, autour d’elle, de tout ce qui peut la flatter, de tout ce qui doit contribuer à la satisfaction de ses caprices ; car, si elle en a parfois de fantasques et de détestables, alors même qu’elle fait les plus terribles accrocs au sens commun, cette despote toujours prétentieuse, persuadée que le monopole du bon goût lui appartient, ne veut habiter que là où l’art a sa plus haute expression, et où il se manifeste sur les objets à son usage.

Dans ce qu’on appelle improprement les beaux-arts, car l’art est un ; — l’idéal du beau en toute chose, — et ne saurait être multiple, notre supériorité, en ce moment, est réelle et ne paraît point menacée; mais, en ce qui concerne son application à l’industrie, si nous tenons encore le premier rang, c’est un avantage qui nous sera disputé avant peu, à en juger par les progrès déjà accomplis ailleurs, en Angleterre surtout.

Au moment de la première exposition universelle, nos voisins étaient persuadés que nous leur étions bien inférieurs, excepté dans quelques industries de luxe, telles que celles de la soierie et de la dentelle. Ils nous accordaient que nous étions passés maîtres dans l’art de chiffonner le ruban et la mousseline, de façonner les fantaisies propres à l’ornement de la toilette ; et, lorsqu’ils nous ont invités à venir à Londres, concourir avec eux devant le monde entier, bien loin de supposer le désappointement qui les attendait, ils espéraient que la comparaison se ferait à leur avantage. Notre supériorité dans tout ce qui dépend de l’habileté de main, dans tout ce qui relève du goût, éclata aux yeux de tous ; ils le reconnurent, et, en gens pratiques, prévoyant tous les profits que nous allions tirer de nos mérites ainsi constatés, ils pensèrent qu’il fallait, sans retard et à tout prix, au moyen de musées où seraient réunis les modèles les mieux choisis en objets d’art de toutes les époques et d’écoles nombreuses de dessin, créer le' goût public qui n’existait pas chez eux.

La confiance des Anglais en eux-mêmes avait eu sa raison d’être ; pendant que, sous la première République et l’Empire, nous étions en train de guerroyer avec tous les peuples de l’Europe, eux, maîtres absolus de la mer, en profitaient pour s’emparer du commerce d’exportation; et ce commerce avait pris des proportions tellement grandes qu’il y avait de quoi exalter leur orgueil; si bien qu’ils croyaient la lutte impossible de notre côté. Il faut dire, à l’appui de cette prétention, que nous avions bien perdu de notre prestige, par suite de l’inaction et de la perte de plusieurs de nos industries de luxe1 !

Après trente ans de paix nous avions repris notre rang; mais s’ils ne méconnaissaient pas notre valeur dans certains genres, ils ne s’attendaient guère à nous voir sortir de la

I. La Valenciennes, une dentelle qui porte encore le nom d’une ville française où elle a pris naissance, émigra en Belgique pendant la Révolution; à la même époque, on cessa à Sedan la manufacture des points à l’aiguille, jadis si importante et qui seule pouvait rivaliser avec celle d’Alençon.

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lutte agrandis et plus considérés. Ce fut une raison pour eux de travailler avec énergie à la recherche ou la création des éléments les plus utiles à l’étude de l’art décoratif, ou plutôt de l’art appliqué à l’industrie.

11 ne leur avait pas échappé que le brevet de capacité en matière d’art et de goût, que nous avait valu l’examen de nos produits, allait contribuer au développement du commerce de la France, et surexciter, parmi leur propre clientèle, l'envie d’acquérir ce qui se confectionnait dans nos manufactures. Ils savaient quelle influence irrésistible exerce, même auprès des ignorants, la question .de goût; et elle était résolue en notre faveur. Sans plus attendre, ils se mirent à l’œuvre; de l’initiative privée, aidée et soutenue par leur gouvernement, naquit le musée de Soutli-Kensington1 .

Ce vaste établissement, digne de figurer parmi les merveilles les plus curieuses et les plus nobles que puisse accomplir l’initiative privée chez un grand peuple, offre déjà à l’étude, aussi bien aux amateurs qu’aux travailleurs de toutes les catégories, depuis le grand industriel jusqu’au simple ouvrier, pour plus de trente millions de francs de livres rares et d’objets d’art empruntés à toutes les époques; et, pendant que chez nous, à la Bibliothèque nationale, on enferme soigneusement dans des cabinets appelés Réserve, où ne pénètrent point les profanes, tout ce qui est curieux et instructif au point de vue des arts appliqués à l’industrie, les Anglais font voyager leurs collections, qu’ils exposent des saisons entières dans des villes de fabrique, facilitant toutes les copies et reproductions, et tenant au besoin à la disposition du public un atelier de photographie.

Les Belges, les Russes, les Allemands, ont maintenant des musées analogues à celui de Soutb-Kensington ; partout les facilités les plus grandes sont accordées à qui se propose de vulgariser les chefs-d’œuvre qu’ils renferment et dont la reproduction peut se faire aujourd’hui de la façon la plus exacte par les procédés économiques de la phototypographie. Tandis qu’en France, si un éditeur entreprend une publication destinée à fournir des exemples et des moyens d’étude à tous ceux qui ne sont pas à la portée des collections publiques de Paris, ou qui ignorent certaines de leurs richesses, il se trouvera empêché par des règlements surannés auxquels sont soumis ces établissements ; d’où il résulte que toutes ces richesses, dont chacun pourrait tirer profit, restent improductives, au grand détriment de l’intérêt commun.

Non-seulement on ne fait rien chez nous pour la vulgarisation de l’art, mais pendant que, chez nos voisins, le musée de Kensington distribue, par ses ramifications, l’enseignement du dessin à plus de cent mille ouvriers, en France on semble se désintéresser de la question, on regarde faire! Est-ce excès de confiance, ou manque d’initiative?

i. Le musée de South-Kensington reçoit du gouvernement anglais une subvention; pour l’année de 1872, elle a été de 2,300,000 francs. Celle accordée au British Muséum a été, la même année, de 2,5^00,000 francs.

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Lés propriétaires et les rentiers, qui par leur fortune pourraient concourir à la fondation d’établissements d’intérét public analogues au musée de Kensington, sont généralement peu au courant, dans notre pays, de tout ce qui intéresse le présent et l’avenir du commerce et de l’industrie ; de là leur abstention absolue et le mépris qui, chez la plupart. existe pour le métier ou ce qui s’y rattache. L’Anglais, plus pratique et surtout plus instruit, honore le travail et s’y intéresse par devoir et patriotisme, quand ce n’est pas par goût. Que si, au contraire, nous nous retournons vers l’industrie, nous voyons l’amour de la nouveauté, l’esprit de recherche et d’initiative éclater chaque jour dans les œuvres qui sortent de nos ateliers; mais que peuvent ces heureux dons de la nature là où on ne fait rien pour en développer l’éclosion et les faire fructifier? Pour un individu bien doué qui, sans direction et par lui-même, parvient, à grand’peine, à se faire une éducation artistique, combien d’autres également bien doués, faute d’avoir trouvé l’occasion d’apprendre, ont vu leurs facultés réduites à l’impuissance!

Il faut bien qu’on le sache : si nous pouvons encore, sous le couvert de notre renommée et, pour ainsi dire, sous la protection des chefs-d’œuvre de quelques producteurs d’élite, trouver l’écoulement de toutes les banalités, de toutes les excentricités baroques qui sortent de nos ateliers, on doit s’attendre à voir notre clientèle s’éloigner si nous ne nous mettons en mesure de satisfaire à ses exigences, au fur et à mesure que le goût va se développant dans tous les pays du monde.

Il est des industries, aussi bien en France qu’ailleurs, dont les produits, si on ne connaissait leur origine, passeraient pour être l’œuvre de sauvages. A l’exception de quelques pièces qui sont généralement d’inspiration parisienne, les dentelles, depuis une centaine d’années, sont d’un goût si équivoque qu’on les croirait l’œuvre de pays où la civilisation n’a point encore pénétré. C’est pourtant un objet de grand luxe que la dentelle, et son prix de revient ne changerait pas pour être faite avec un peu plus d’art.

L’exemple que nous venons de citer ne saurait être mieui choisi ; il est une preuve concluante de l’abaissement du goût chez le plus grand nombre. Il n’est pas le seul que l’on pourrait citer : on n’a qu’à regarder autour de soi pour se convaincre qu’il en est à peu près de même dans bien des industries. Pour un objet réussi, que d’autres n’empruntent leur nouveauté qu’à une réunion de détails pillés un peu partout! N’ayant pas eu d’école et, par conséquent, pas de principes, on ne comprend seulement pas l’importance de l’unité dans le style, et l’on se met à copier, de ci et de là, des fragments d’idées auxquels on accouple tant bien que mal des détails pris à toutes les époques. L’on parvient ainsi à créer une sorte de nouveauté qui n’est qu’une contrefaçon multiple, d’une originalité aussi bizarre que contestable. Mais, comme l’ignorance a été presque universelle jusqu’à présent, pourvu qu’on n’ait pas encore vu un assortiment pareil, on s’en contente.

Tant qu’on n’aura rien fait pour son instruction, le public français continuera à être

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tout aussi débonnaire ; mais chez les étrangers, où les écoles et les musées se multiplient, on ne doit plus espérer qu’il en sera longtemps de même.

Il y a dans cette situation ün danger très-sérieux auquel il est urgent de parer. L’initiative privée serait impuissante à y porter remède ; c’est à l’Etat que cette charge incombe, son devoir le lui commande, parce qu’il s’agit d’un intérêt public de premier ordre, et parce que seul il en possède les moyens.

Il ne s’agit point de faire intervenir l’État par des encouragements honorifiques, des subventions aux industries et des largesses,aux hommes les plus méritants, comme il a été de mode de le faire autrefois; ce système ne peut rien produire de grand, parce qu’il est impuissant à vulgariser l’art. Ce qu’il faut, c’est donner à tout le monde la possibilité d’acquérir les connaissances indispensables pour que chacun mette à profit les dons qu’il a reçus de la nature, au lieu de les laisser sans culture ; ce qui est une perte aussi considérable que si l’on mettait en friche de bonnes terres.

Le moyen est des plus simples : il n’y a qu’à faire de l’étude du dessin une obligation dans toutes les écoles, et à enseigner cet art en même temps que l’écriture dans les écoles primaires, comme dans les lycées.

La France est le pays de l’idée; le sentiment de ce qu’il y a de délicat dans les choses d’art et de goût y existe à un plus haut degré que dans aucun autre pays de l’Europe ; il en est de même pour la science de l’arrangement et de la disposition des couleurs ; mais toutes ces qualités, qu’elles soient traditionnelles par suite du milieu dans lequel vivent ceux qui les possèdent, ou natives, sont très-loin d’y avoir le développement qu’elles atteindraient si l’on y était préparé par l’instruction. On serait étonné des progrès rapides des industries, de l'amélioration qui s’opérerait dans la confection des objets d’art et de goût, de la quantité innombrable de nouveautés d’une originalité saine que l’on verrait sortir de toutes les fabriques, après seulement une période de quinze ans, si l’étude du dessin était mise en première ligne dans toutes les écoles et devenait obligatoire.

Le culte de la beauté plastique sera la conséquence de ce système quand il aura été mis en pratique ; les modes alors, sans cesser d’être mobiles et changeantes, ne chercheront plus le succès dans une originalité au rebours du sens commun. Toutes ces excentricités en lutte avec , la nature, ne servant qu’à défigurer ses avantages, qu’à altérer la forme, auront fait leur temps. Le goût s’épurant de plus en plus, il naîtra un luxe sérieux et de bon aloi, ni prodigue ni malsain, mais éclairé ; celui de l’homme qui ne sacrifie pas à la gloriole, mais aux nobles aspirations de l’esprit et de l’intelligence. Le riche n’admettra plus chez lui pour son usage ou la décoration de son intérieur que des objets façonnés par la main d’un artiste ; et tbus ces besoins nouveaux, aiguillonnés par les créations de chaque jour, en trouvant leur satisfaction, viendront augmenter l’activité dans les ateliers.

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II n’est pas un métier, pas une industrie où le dessin ne soit de nécessité, pas. une situation dans le monde où il ne soit d’une grande utilité, et malgré tout on ne fait rien, ou à peu près, pour satisfaire à tant d’exigences. Croit-on qu’il suffise de quelques écoles gratuites, comme il en existe dans quelques villes manufacturières où les cours sont suivis par un petit nombre d’ouvriers ? Car ce n’est pas l’apprenti qui généralement les fréquente, on ne lui en laisse pas le temps, mais l’ouvrier qui, l’enseignement du dessin lui ayant manqué à l’école primaire, essaye de se mettre en état de prétendre à une position plus élevée et plus lucrative, en suivant les cours gratuits quand il le peut.

11 se passe actuellement quelque chose de très-alarmant pour l’avenir de l’une de nos plus précieuses industries. Bon nombre d’ouvriers bijoutiers, et des meilleurs, ont émigré ou ont été déportés, et ce que l’on ne sait pas, c’est que, en ce moment, on ne peut trouver à Paris des sujets assez bien préparés pour faire des apprentis capables de les remplacer un jour.

Les Anglais attirent à eux, à prix d’or, nos meilleurs ouvriers ; ils nous prennent nos orfèvres, nos bijoutiers, nos ciseleurs, nos verriers les plus habiles, si bien qu’ils ont du exécuter après la Commune des commandes que nos ateliers déserts n’avaient plus le moyen d’entreprendre ! Mais, si l’enseignement du dessin était mis chez nous en première ligne dans les écoles, il se formerait une pépinière inépuisable d’ouvriers habiles, et lorsque nous aurions le malheur de perdre des orfèvres tels que Vechte et Morel, deux grands artistes que l’attrait de la fortune a fixés à Londres, et qu’on n’a pas remplacés, nous trouverions en nous-mêmes de quoi balancer une perte aussi sensible. Que nous sommes loin encore de cet heureux moment !

Nous avons une Académie de peinture, une Académie de sculpture et une école des beaux-arts ; mais le jour où on sera décidé à faire de l’étude du dessin une obligation, le jour où il faudra l’enseigner en même temps que l’écriture dans toutes les écoles, on s’apercevra, au moment de mettre en pratique cette réforme, qu’il n’y a pas de professeurs pour cet enseignement.

L’art appliqué à l’industrie n’est point d’assez bonne maison pour prétendre à quelque intérêt de la part des personnages distingués qui gouvernent trop gravement l’académie et l’école. Bien loin de songer à y introduire une section pour cet enseignement, afin de lui tracer sa voie et de le maintenir dans les meilleurs principes, on n’y craint rien tant qu’une pareille mésalliance. Des artistes tels que Vechte et Morel, les Benvenuto C'ellini de notre temps, ne feraient pourtant qu’ajouter à la juste considération dont jouissent les académiciens, s’ils faisaient partie de leur compagnie ; et l’école des beaux-arts n’aurait pas perdu de son prestige pour avoir eu la gloire de les former, si elle avait eu l’avantage de cette bonne fortune.

L’enseignement restreint, tel qu’on le pratique, réussit-il au moins à maintenir l’art

xvin

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à un niveau élevé? On est autorisé à répondre que non, si on en juge par la décoration extérieure des monuments publics modernes.

Prenons pour exemple le nouvel Opéra :

Peut-on sérieusement admettre que l’idéal de la danse, tout ce qu’elle peut avoir dans ses différents rôles, de séduisant par la grâce de la pose, la noblesse et l’élégance du geste ; d’attrayant par la souplesse, l’élasticité, la légèreté ou la pureté de son jeu ; de coquet, de lascif même sans sortir de la décence, puisse être représenté par un groupe de femmes avinées qui ont perdu l’équilibre ?

Est-il quelque chose de plus désagréable à contempler que toutes ces têtes de décapités enguirlandées, disposées en acrotère pour le couronnement de la façade ?

Pourquoi ces ailes inanimées dont les pointes menacent le ciel ? N’est-ce pas un étalage tout à fait à contre-sens sur des génies que l’on a posés sur un piédestal , à demeure , sans se soucier de mettre leur appareil de natation aérienne d’accord avec leur situation?

Quant à cette lyre dominant le tout, soutenue par deux bras qui s’efforcent de la monter bien haut afin que la vue n’en échappe à personne , on n’imaginerait pas mieux pour servir d’enseigne à une manufacture d’instruments de musique !

Et tous ces bronzes ébouriffés, toutes ces pointes acérées, toutes ces lames aiguës qui vous glacent d’efiroi rien qu’à les voir à distance , est-ce de l’art aussi, tout cela?

Que dire, encore, de ces masses végétales, lourdes, épaisses, empaquetées et ficelées pour figurer des guirlandes de fleurs ? Est-ce là tout ce que peut inspirer de gracieux, de délicat et de léger la contemplation et l’étude de la nature ?

On chercherait vainement, dans le passé, une époque où il ait été fait sur les monuments un tel abus de la décoration, d’une façon aussi déplorable et aussi exagérée !

Certes, nous ne prétendons pas que l’Académie soit responsable de toutes les compositions baroques qui s’étalent sur nos monuments publics; mais il est bien permis de dire que c’est là une preuve de l’insuffisance de l’enseignement et de l’abaissement du goût.

Il fut un temps où le public n’attendait pas de connaître le sentiment des critiques pour se faire une opinion sur la grandeur et la beauté d’une œuvre d’art ; cela se passait plusieurs siècles avant notre ère à Athènes, à Sicyone et dans d’autres villes de la Grèce. Des statuaires, des peintres tels que Polyclète, Phidias, Praxitèle, Xeuxis, Pamphile, Apelles et tant d’autres qui furent la gloire de leur pays, n’y recherchaient pas d’autres juges que leurs concitoyens. C’est qu’alors on apprenait le dessin en même temps que l’écriture, et que cet enseignement était obligatoire dans toutes les écoles. 1 Quand les

t. Voir à ce sujet : Exposition universelle de i8yi, par M. le Comte de Laborde, Paris, 1856, pages 13 et 560; et Voyage d} Anacharsis en Grèce 3 par Barthélemy, tome III, page 464.

INTRODUCTION

maîtres avaient à faire juger leurs œuvres, on n’avait pas besoin de former un jury ; tout le monde était compétent, plus qu’on ne l’est aujourd’hui pour juger une pièce de théâtre, ou toute autre œuvre littéraire.

Ce n’est pas en envoyant quelques élèves à Athènes que l’on parviendra à élever de beaucoup l’art en France , mais en copiant l’ancienne méthode d’enseignement de son école d’autrefois. Ce ne sera pas non plus en distinguant dans les arts ceux qui sont nobles et dignes, et ceux qui ne le sont pas.

A quoi sert donc l’histoire et l’expérience du passé s’il faut à vingt-trois siècles de distance rappeler les pratiques, pourtant bien connues, qui ont fait de la Grèce antique le pays légendaire des arts, sans distinction aucune ?

Que l’Académie daigne se souvenir que les plus grands peintres tels que les Raphaël, les Albert Dürer, les Poussin, les Lebrun, etc., n’ont pas cru abaisser la dignité de l’art en faisant des dessins et des compositions destinés à servir de modèles à l’industrie ; qu’elle n’oublie pas surtout que c’est au concours des plus grands peintres du xvii” siècle que l’industrie française doit d’avoir acquis la renommée qui la soutient encore, et que son avenir à présent dépend du degré d’élévation qu’atteindra le goût public. Le devoir et le patriotisme commandent de ne point se désintéresser de cette question.

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