CHAPITRE I
outes les inventions ont leur origine dans la connaissance du passé, et ce vieux dicton : « Il n’y a rien de neuf sous le soleil, » n’a pas cessé d’être vrai. Le premier qui fila le chanvre ou le lin donna l’idée d’inventer l’aiguille, qui servit d’abord à relier les diverses parties du vêtement avant que l’on n’eut la pensée de l’employer à des travaux de luxe, comme la broderie ou la dentelle.
Du milieu d’éléments anciens surgissent donc les idées nouvelles qui viennent accroître les richesses industrielles. Ainsi se tiennent et s’enchaînent toutes les créations, et rien n’est plus précieux que la conservation des connaissances acquises.
C’est à ce point de vue qu’il serait très-intéressant de posséder l’histoire de tous les arts industriels avec les fac-similé des meilleurs modèles déjà produits. La possession de ces éléments d’étude inspirerait des combinaisons' nouvelles et deviendrait une source féconde d’idées et de créations inédites qui, satisfaisant aux besoins constants de changements, créeraient sans cesse de nouveaux aliments au travail.
LES PREMIERES DENTELLES
De certains produits, dont la matière résistante brave Tusure du temps, il existe chez les amateurs, ou dans les collections publiques, des échantillons nombreux dont l’ensemble pourrait constituer des archives assez complètes et fournir le tableau exact de leurs diverses manières d’ètre antérieures; mais pour ceux gui n’ont pu résister à un long usage, les éléments matériels faisant défaut, il est plus difficile de soulever le voile qui cache les existences passées.
Ainsi en est-il de la Dentelle, dont il nous reste à peine quelques fragments anciens; quoique usés et défigurés par le temps et par les nombreux blanchiments qu’ils ont subis, il serait fort utile de voir ces précieux débris recueillis dans nos musées, où ils pourraient servir au moins de jalons pour l’histoire, sinon de modèles pour l’avenir.
C’est sans doute à la fragilité de ce tissu, cause évidente de la rareté des anciens types, qu’il faut attribuer l’impuissance des auteurs du xvin0 siècle à reconstituer son passé. Ils étaient cependant plus rapprochés que nous de son apparition dans le monde, et de leur temps il eût été bien plus facile de se procurer quelques échantillons des produits les plus anciens. Apparemment qu’ils n’auront pas su classer et apprécier ceux qui auront passé sous leurs yeux, puisqu’ils ne nous ont rien laissé de saillant sur ce que fut la Dentelle avant le siècle dernier. Tous, se répétant successivement, lui ont fait une origine fantastique qui se perd dans la nuit des temps.
Roland de la Platière, qui les a résumés dans son Encyclopédie des Arts et Manufactures, croit qu’elle remonte à une haute antiquité ; il avoue cependant que les nombreuses recherches qu’il a faites dans les auteurs anciens et ceux plus rapprochés de son temps, n’ont pas été fructueuses.
On ne s’explique pas, après un tel aveu, la définition latine dont il fait précéder ce qu’il a écrit sur la Dentelle1 . Cela ne semble-t-il pas dire qu’elle vient en droite ligne d’un ancien livre latin où il l’aurait relevée ?
Le latin n’étant plus de son temps la langue des sciences et des arts, cette définition était une fantaisie dont pouvait fort bien se passer le xviiT siècle.
On sait que les Phrygiens s’étaient fait une grande réputation dans l’art de tisser le galon, de broder et de franger les tissus ; partant de là, on s’est demandé s’ils n’ont pas connu le Point qui n’est qu'une broderie à jour.
Si cela a été, comme ils ne nous ont légué aucun de leurs modèles, et qu’on n’en peut trouver la description nulle part, c’est que leur secret se serait perdu et qu’il était besoin d’un nouvel inventeur pour que nous pussions connaître la Dentelle dite point à l’aiguille.
Ce manque de renseignements sur son antiquité, très-problématique, n’a pas empêché l’auteur de Y Encyclopédie des Arts et Manufactures d’écrire :
« Nous pouvons augurer que les mêmes peuples qui excellaient dans la broderie,
i. « Textum e lino, vel e bombyce, vel ex auro, vel ex arg’ento, denticulatum variisque figuris descriptum. »
A partir du XVIe siècle, la langue française devient la langue des savants; on n’écrit plus en latin. Mais on pourrait bien défier les érudits du monde entier de montrer quelque part dans les livres anciens une définition de la dentelle, dans quelque langue que ce soit.
connaissaient la Dentelle, dont l’origine semble devoir se confondre avec elle, et les Dentelles à l’aiguille distinguées par le nom de Point, auront sûrement précédé les Dentelles au fuseau. »
Que celles à l’aiguille aient précédé celles aux fuseaux, c’est une question que l’opinion exprimée dans la citation qui précède ne suffit pas à résoudre ; on peut seulement remarquer, en passant, que la Dentelle aux fuseaux n’ayant pu se faire sans le secours des épingles, dont la haute antiquité n’est pas reconnue, on ne saurait donner à cette dernière une origine bien ancienne.
Les auteurs du xviiT siècle qui ont écrit sur la Dentelle ne paraissent pas avoir connu, ou du moins, s’ètre préoccupés des très-nombreux et très-curieux recueils de dessins gravés, soit sur bois, soit sur métal, à l’intention des brodeurs et des dentelliers aux xvi' et xvii' siècle, dont se sont enrichies depuis nos bibliothèques publiques. Roland de la Platière paraît n’avoir connu que l’édition de 1587 de l’une des œuvres du Vénitien Vinciolo, imprimée à Paris pour la troisième fois à cette époque; et la manière dont il parle de ce magnifique et précieux recueil prouve qu’il n’a pas su en apprécier la valeur, tant au point de vue du mérite des modèles qu’il contient que de son utilité pour l’histoire, car cet ouvrage indique la manière d’être de la Dentelle à ce moment. (Fig. 7.)
De son temps comme aujourd’hui, la mode était aux Dentelles légères, et le vieux Venise de style gothique du xvT siècle , les hauts-reliefs de celui du xvii', dont la fabrication avait été importée en France sous Louis XIV par les soins de Colbert, n’étaient plus estimés, malgré la délicatesse de leur travail, la richesse de leur dessin et leurs qualités saillantes, qui en faisaient de véritables objets d’art, d’un effet décoratif incomparable; et voici comment il s’exprime à propos de quelques-uns de ces précieux restes qu’il a eu occasion de rencontrer (PL XXV.) :
« La publication de ce recueil (le recueil de Vinciolo) aura donné lieu, sans doute, à cette multitude d’ouvrages' qu’on retrouve dans les anciens ornements d’église, aux nappes d’autels, au bas des aubes et dont les plus grossiers, les plus antiques, rejetés dans un grenier la plus grande partie de l’année, ne servent que dans le carême à voiler en forme de rideaux les statues des saints. 11 y en a en quantité dans quelques couvents et le travail en est si prodigieux, il doit avoir pris un temps si considérable qu’il n’est pas à présumer que jamais il en ait été fait à prix d’argent; c’est le fruit du loisir, de l’adresse et de la patience des âmes pieuses. »
On avait complètement perdu la tradition du beau dans ce temps -là, et voilà le cas que l’on faisait des vieilles Guipures, du vieux Venise et du vieux Point de France, dont le succès avait été si grand, le commerce si considérable pendant tout le xviT siècle.
A côté du recueil de Vinciolo il y en a beaucoup d’autres aussi très-curieux,
Fig. 7. — Passement de Point coupé, d’apres Vinciolo. (Paris, 1587.)
LES PREMIÈRES DENTELLES
qui sont des dates certaines, précisant le genre et le style des dentelles de leurs époques; mais, il existe en outre d’autres témoins bien plus nombreux et trèsauthentiques, que l’auteur de V Encyclopédie des Arts et Manufactures , ainsi que les écrivains qui comme lui se sont occupés de la dentelle, ont négligé de consulter.
Cet oubli étrange atteste le peu d’attention qu’ils prêtaient aux œuvres d’art, et par suite, leur incompétence à apprécier celles de goût; car, ces nombreux témoins ne sont autres que les portraits que nous ont légués le xvf et le xvne siècle. Leur examen nous fait connaître toutes les variétés de la mode de ces temps éloignés, et simplifie singulièrement les recherches de l’époque où furent portées les premières dentelles.
En présence de tant de pièces historiques , qui nous révèlent les diverses
transformations du costume et de ses ornements, on ne conçoit pas leur embarras.
Comment ont -ils pu s’égarer et hasarder des assertions sans preuves, ou des
suppositions sans fondement, alors qu’il était si facile de s’éclairer?
Roland de la Platière n’a fait que reproduire ce qu’il a trouvé dans l’ Encyclopédie universelle de d’Alembert et Diderot; en présence de telles autorités, chacun s’est incliné et leur parole a fait loi. Après eux, ceux qui ont écrit sur la dentelle, aussi bien les hommes de lettres qui se sont signalés par des travaux sur les arts
industriels que les praticiens dont la spécialité devait garantir la compétence, tous se sont égarés, à leur suite, dans les brouillards pourtant assez transparents qui voilaient à leurs yeux son passé.
Convaincus de la haute antiquité de son origine, et jaloux de montrer leur érudition, pour les uns, c’est le mot réticulum qui signifiait filet ; pour d’autres, c’est le lacinia des Latins, traduit dans tous les lexiques par bord déchiqueté ou Frange, qui prouve son existence avant notre ère.
Dans un journal destiné à l’étude des questions industrielles1, on a publié en 1869 une histoire abrégée de la dentelle; l’auteur, suivant en cela l’exemple de ses devanciers, y traduit arbitrairement le mot lacinia par Filet ou Réseau; et de ce que, dit-il, le réseau est la base de la dentelle, il veut qu’elle ait été connue des anciens, ne se doutant pas que, il y a moins de deux siècles, les différents réseaux des dentelles actuelles étaient inconnus et que, jusqu’alors, elles avaient été des tissus à jour dont les differentes parties du dessin étaient réunies par des brides et non par un fond de réseau. (PL I à VIII, XXI à XXVIII.) D’ailleurs on n’a jamais confondu avec la dentelle le tissu à maille appellé filet, qui jadis, chez les anciens, servait pour la pèche, pour la chasse des animaux ou que l’on employait, si l’on veut, quoique cela ne soit nullement établi, à orner le vêtement; même depuis qu’on a eu l’idée de le broder pour cet usage, idée qui, par parenthèse, n’est que de quelques années plus ancienne que l’invention de la dentelle, cette confusion n’est venue à l’esprit de personne. (Fig. 8.)