‹ La dentelleChapitre 13 sur 77 · Arnaud, Histoire du Velay · texte numérisé non relu

Arnaud, Histoire du Velay

2. Voyez dans le Traité de la police 3 de Delamarre, Thistoire des édits somptuaires.

LES DENTELLES AUX FUSEAUX

vêtement; mais il faut dire à la décharge -de Charlemagne, qui l’édicta, qu’il croyait agir en bon père de famille en contenant le luxe, et qu’il donna lui-même l’exemple de la simplicité.

Louis le Débonnaire, Philippe- Auguste, Louis VIII font de vains efforts pour contenir le luxe, qui va croissant avec le développement des industries.

Philippe le Bel entreprend de régler par un édit la toilette de tout le monde, suivant le rang, le titre et la fortune de chacun. Il a même la ridicule attention de régler aussi le luxe de la table, le nombre et la nature des plats que chacun a le droit d’avoir à ses repas.

« Nulle bourgeoise, dit cette curieuse ordonnance n’aura char ; nulle bourgeoise ne portera vert, ni gris, ni hermine, et se délivrera de ceux qu’elle a de Pâques prochaines en un an. Elle ne portera ni pourra porter or, ni pierres précieuses, ni couronnes d’or ni d’argent. Nulle damoiselle, si elle n’est chastelaine, n’aura qu’une paire de robes par an. » Il est interdit aux bourgeoises de condition ordinaire de mettre plus de douze sols à une aune d’étoffe et à celles de condition plus relevée au delà de seize sols.

Louis XII s’aperçoit que des gens sans titres se donnent la satisfaction de mettre sur leur table des gros ouvrages d’orfèvrerie, qui jusqu’alors ne s’étaient vus que dans les églises et sur la table des grands; aussitôt, une ordonnance vient défendre aux orfèvres de faire aucune grosse vaisselle « sans son congé et permission. »

11 est bon cependant d’ajouter que ce prince ne s’obstina pas dans son erreur. Les orfèvres s’étant plaints que les étrangers qui avaient accoutumé de faire fabriquer leur vaisselle en France, se pourvoyaient ailleurs et que de plus les sujets du roi faisaient venir la leur du dehors, l’édit fut révoqué cinq ans après, mais l’industrie de l’orfèvrerie n’eut pas. moins à le subir pendant cette période.

Charles VIII, avant lui, avait permis, par privilège, aux nobles les habits de soie tout en défendant à tous ses sujets l’usage des draps d’or, d’argent et de soie.

François Ie1', Henri II, Charles IX, Henri III, suivant l’usage de leurs prédécesseurs, défendirent ou réglèrent l’emploi des objets de luxe, et les réservèrent, bien entendu, à eux, à leur famille et aux courtisans. En 1533, Henri II, alors duc d’Orléans, avait épousé Catherine de Médicis; cette union, dès qu’il fut parvenu au trône, remplit la cour d’un grand nombre de personnages distingués, qui y introduisirent toutes les modes du pays de la reine. Les riches étoffes d’Italie se naturalisèrent en France et furent adoptées par tous ceux à qui l’état de leur fortune le permettait, si bien qu’on ne distinguait plus <1 le bourgeois du noble et à peine l’ecclésiastique du cavalier; » l’ordonnance du 12 Juillet 1549 vint corriger cet abus.

« Comme il est raisonnable, y est-il dit, » que les princes et les princesses soient distingués des autres par leurs habits, etc.; » ce préambule est accompagné de détails minutieux afin que de fâcheuses confusions n’aient pas lieu.

Un certain Jacques de Silly, seigneur de Rochefort, parlant au nom de la noblesse, aux états généraux d’Orléans, sous Charles IX, s’y plaignit que leurs prérogatives, d’aller à cheval, ou de se vêtir plus richement que les autres, étaient usurpées par les

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gens de toutes les conditions. Sur ces remontrances, une ordonnance y mit bon ordre.

Henri IV lui-même, qui rêva la poule au pot pour le malheureux, ne fut pas plus clairvoyant que ses prédécesseurs et ne put se soustraire aux préjugés des gouvernants de son temps. Pendant que, d’un côté, il fondait des manufactures pour, disait-il, « relever ce pauvre estât que nous avons trouvé languissant et comme gisant à terre, » il faisait, de l’autre, des édits somptuaires qui auraient porté la ruine dans un grand nombre de celles existantes, si on leur eût obéi.

Louis XIII ne fit donc que continuer les errements de ses prédécesseurs en publiant à son tour des édits contre le luxe.

La réforme des étoffes et des pierres précieuses, dit Delamarre, « fit naître la mode des points coupés, des broderies et des dentelles de fil. Ces nouvelles modes nous venaient aussi d’Italie, où ces points furent inventés, et les premières manufactures établies. »

L’édit de 1629 défendit « tout autre ornement sur les collets, manchettes et autres linges que les points coupés, dentelles, passements et autres ouvrages aux fuseaux pour hommes et pour femmes, manufacturés dans le royaume et de la valeur de trois livres l’aune seulement. »

Malgré cette ordonnance le luxe ne se ralentit pas, et, dit encore Delamarre, « ce ne fut plus de simples dentelles de fil, ou de points coupés qui furent employés aux ornements du linge, on y ajouta des broderies et des dentelles d’or ou d’argent; on ne faisait plus venir un si grand nombre de marchandises étrangères, mais les ouvriers français, toujours ingénieux à imiter ou perfectionner ce qui est inventé chez les autres nations, contrefirent si bien les points de Venise et de Gênes, que les plus habiles connaisseurs y étaient trompés. »

La prohibition des dentelles étrangères avait eu pour effet de donner de l’extension aux manufactures françaises, dont les produits devenaient d’un usage plus fréquent. En présence d’une prospérité industrielle et commerciale qu’on n’avait pas provoquée, mais que l’intérêt général commandait de préserver de toute atteinte, on ne trouva rien de mieux à faire, par une nouvelle déclaration de 1 633, que d’interdire « à toutes personnes de porter passemens, dentelles et points coupés manufacturés dans le royaume de plus de neuf livres l’aune. » Sauf, bien entendu comme d’habitude, les réserves faites en faveur du roi, des nobles et de leurs gens.

La puissance de la mode, l’envie de briller, l’attrait d’un ornement qui donnait tant de richesse et d’éclat à la toilette, empruntaient à la prohibition un charme de plus, et rendaient tous ces édits inutiles; ce goût persistant pour les dentelles que les punitions les plus sévères ne pouvaient refréner ne fit que provoquer de nouvelles ordonnances.

Celle de 1634 interdit « de mettre sur les habits des hommes au-delà de deux passemens de la largeur d’un doigt seulement, et qui ne pourront être appliqués qu’à l’entour du collet, et au bas de leurs manteaux, sur le long et canon de leurs chausses, coutures des manches, au milieu du dos, le long des boutons et boutonnières, et aux extrémités des basques des pourpoints. »

Des détails tout aussi puérils règlent dans le même édit la manière de les ajuster sur les robes des femmes.

Le 3 avril 1636, pour les mêmes causes, nouvelle déclaration faisant défense « de porter aucuns points coupés et aucuns passemens aux fuseaux de la valeur de plus de neuf livres l’aune et de la hauteur de plus d’un pouce de roy, quoique faits dans le royaume.

« A l’égard des marchands, qui sont la principale cause du désordre, leur permet seulement d’acheter et de vendre des passemens faits dans le royaume, de la hauteur d’un pouce de roy seulement, et de la valeur de neuf livres l’aune au plus ; à peine de bannissement pour cinq ans, consjication de toutes leurs marchandises, et de six mille livres d’amende, et d’être eux et leurs enfans privés d’exercer la marchandise ni aucune charge. »

Une déclaration de 1639 renouvelle les mêmes défenses.

Toutes ces ordonnances extravagantes ne réussissaient pas à amener un changement radical dans les habitudes; elles contenaient un instant les penchants et les goûts du public ; mais les grands seigneurs, la cour elle-même se souciant fort peu de ses propres édits, donnaient l’exemple d’une prodigalité sans mesure qui finissait toujours par déborder. Nombre de gens de toutes conditions continuaient à se ruiner littéralement, en achats de garnitures de dentelles. Cinq-Mars en laissa plus de trois cents paires à sa mort, qui arriva en 1642.

C’était à qui se ruinerait le plus vite parmi la noblesse française, et l’on cherchait dans le jeu le moyen de suffire aux prodigalités les plus folles. Il n’y avait pas que la dentelle qui fût une excitation à la dépense; Bassompierre nous apprend, dans ses Mémoires, qu’il parut un jour à la cour avec un habit de drap d’or orné de palmes et chargé d’une quantité prodigieuse de perles. Cet habit lui avait coûté quatorze mille écus, qu’il s’était trouvé fort embarrassé de payer. Invité un soir à un souper chez le duc d’Épernon, on y joua gros jeu; le hasard l’ayant secondé il en gagna cinq mille ce jour-là; le lendemain et les jours suivants il fut encore plus heureux, au point qu’après avoir payé son habit, il lui resta onze mille écus dont la moitié lui servit à acheter une épée enrichie de diamants1.

Les économistes ne trouvaient rien à redire aux édits somptuaires, ils y applaudissaient au contraire et ce n’était pas sans quelque raison en présence de ces prodigalités excessives. Il n’en était pas de même des artistes. L’esprit frondeur des peintres et dessinateurs, naturellement porté à l’observation, leur fait saisir plus vivement le côté comique des choses. Il n’y a point de critique qui empoigne plus sûrement l’esprit et les sens que celle qui se traduit par un simple coup de crayon. Il faut que les effets en soient bien redoutables puisque, de nos jours encore, elle inspire tant de craintes à nos gouvernants et qu’ils ont la faiblesse de soumettre les œuvres de nos caricaturistes à une humiliante censure préventive. La caricature, cet art si éminemment français, se trouve ainsi enrayée dans son essor naturel; mais ces entraves inintelligentes obligeant l’artiste à cacher

. Voyez les Arcs somptuaires par Charles Louandre, d’où sont tirés ces détails.

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sa pensée sous des formes vagues et allégoriques, dans ce travail elle gagne souvent en esprit et en malice, l’effet n’en est que plus sûr, plus mordant et les blessures ainsi faites ne se cicatrisent que plus difficilement.

Le public actuel, qui se sent majeur, estime qu’il n’a pas plus besoin qu’on lui marque la nuance de ses sentiments que la couleur de ses habits; et, naturellement, il recherche avec délices ce qu’une intrusion indiscrète et arbitraire essaye de lui défendre.

Il viendra un jour où la tolérance, qui est conforme au droit naturel, aura le dessus; toutes ces mesures restrictives seront jugées alors aussi naïves, aussi inutiles et tout aussi malfaisantes par l’irritation qu’elles occasionnent, les excès qu’elles produisent, que les édits somptuaires des temps passés, qui n’ont fait que surexciter la prodigalité quand elle a été dans les mœurs. On les collectionne aujourd’hui, ces édits, comme des curiosités morales; elles attestent les degrés de la bêtise humaine, dont les racines sont encore plus vivaces que celles des plus mauvaises herbes. L’intelligence la mieux cultivée ne s’en défend pas toujours, et l’histoire est là pour nous apprendre que dans le cerveau des plus grands génies, il y a très-souvent un petit coin qui lui est réservé1. Trop heureuse l’humanité quand ses destinées n’en dépendent pas.

En réunissant les charges et les caricatures qu’ont suggérées de tout temps les vices, les ridicules et les sottises des hommes, on trouverait dans cet ensemble de quoi faire des études de mœurs très-intéressantes.

Sous l’ancien régime, la critique par le crayon était assez timide; si elle pouvait s’exercer quelquefois librement vis-à-vis des particuliers, elle ne s’adressait un peu haut que par ricochet. Il eût été trop dangereux de s’attaquer aux gens de qualité voisins du trône. Il y en avait parfois, cependant, malgré les liens qui la retenaient, de piquantes et de spirituelles, si on en juge par certaines que la gravure nous a conservées.

Comme on doit le présumer, les édits somptuaires donnèrent lieu à de nombreuses et vives épigrammes; ils s’attaquaient à trop d’intérêts et contrariaient trop vivement les habitudes vaniteuses de la société pour qu’il n’en fût pas ainsi. La verve caustique de nos artistes y trouva naturellement l’occasion d’exercer son crayon. On remarque dans l’œuvre de l’un de nos plus spirituels graveurs, Abraham Bosse, une série de pièces dont la composition lui a été suggérée par les ordonnances relatives aux dentelles, rendues sous le règne de Louis XIII.

La première représente un valet de chambre en train de serrer des habits enrichis de passements, et on lit au-dessous :

« C’est avec regret que mon maître Quitte ces beaux habillemens, Semez de riches passemens,

Qui le fesoient si bien paroistre.

i. Montesquieu compare le cerveau humain à un intérieur éclairé par plusieurs fenetres : « Meme chez les plus grands génies, dit-il, il y en a toujours au moins une de fermée. »

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Mais d’un autre côté je pense , Qu’étant avare comme il est Asseurément l’edit luy plaist ,

Pour ce qu’il réglé la dépense.

Je vais donc mettre dans le coffre Tous ces vêtemens superflus,

Et quoiqu’il ne les porte plus,

Je ne crains point qu’il me les offre. »

Ce laquais mettant en jeu la prétendue avarice de son maître, en même temps qu’il donne le degré de son propre désintéressement, cela ne manque pas d’un certain piquant.

Vient après une deuxième planche.

Cloris vêtue suivant l’édit :

Elle porte un grand col, de grandes manchettes ornées, ainsi que le devant et le bas de la robe, d’une étroite guipure, suivant l’édit. L’artiste a mis dans sa bouche ce quatrain :

« Sans contrevenir à l’edit ,

Philandre, un chacun me dit,

Que je suis plus gentille et belle En portant de cette dentelle. •

Puis c’est le courtisan suivant l’édit il se mire dans une glace et exprime ses regrets de se voir ainsi transformé, et en fin de compte se résigne sagement, n’y pouvant mieux.

« Si par raison ou par contrainte, Il faut obéir a l’edit,

Il est j uste qu’on s’accomode,

Au temps, au pais a la mode, Suivant le sainct decret des lois. »

La dame suivant l’édit clôt la série; on la voit en train de terminer sa toilette, sur laquelle, point de dentelle, ce dont elle ne semble pas se consoler :

« Quoique j’aye assez de beauté,

Pour asseurer sans vanité,

Qu’il n’est point de femme plus belle ; Il semble pourtant à mes yeux, Qu’avec l’or et la dentelle,

Je m’ajuste bien mieux. «

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(il

Ces plaintes ne sont point trop vives, et annoncent une résignation assez calme en apparence, sous le dépit qui y perce. Supposons, aujourd’hui, une loi interdisant aux dames les étoffes de soie, taffetas, velours et satins, et ne leur permettant que l’usage de la laine, — ce qui ne serait certes pas plus extravagant que ce qui fut jadis; — se figure-t-on les cris de paon de nos élégantes! Ces cris seraient encore bien plus étourdissants que ceux qu’arracheraient à ces glorieux et brillants gallinacés auxquels il est fait allusion, l’action de les dépouiller, sans ménagement et avec un peu trop de vivacité, de leur éblouissant plumage.

« Le grand luxe des dames de la cour au xvi" siècle, dit M. Ch. Louandre1 pouvait tenir, nous le pensons, à une cause que personne jusqu’ici n’a remarquée; nous voulons parler de l’influence exercée par les maîtresses en titre des rois, influence quoi qu’on en ait dit, des plus déplorables. A dater d’Agnès Sorrel, il se produit en effet dans notre histoire un fait tout à fait exceptionnel : l’adultère devient en quelque sorte pour nos princes une affaire d’étiquette, et le trône des reines s’abaisse devant le tabouret des courtisanes. Toutes les femmes que les caprices de la royauté, depuis le xv' siècle jusqu’au xviii", ont élevées au rang de favorites, ont usé de leur crédit pour engloutir en objets de toilette et en ameublements somptueux les trésors de leurs amants couronnés. »

Rien n’est plus exact que ce coup de crayon historique; l’on peut ajouter que ce dévergondage moral, ruineux pour nos finances, poussé à ses dernières limites sous Louis XV, a pesé de tout son poids sur le sort du malheureux Louis XVI, dont le plus grand tort était d’avoir eu de tels ancêtres.

Un fait curieux qui ressort de ces orgies du luxe, conséquences fatales du désordre . moral qui régnait à la cour, c’est qu’après avoir épuisé le pays pour satisfaire les caprices, les exigences insatiables de courtisanes que le besoin de toujours plaire entraîne à des prodigalités sans mesure en toilettes et parures éblouissantes de richesse, sans cesse renouvelées ; nos princes, quand ils ne savent plus où donner de la tête, au lieu de faire un retour sur eux-mêmes et de se réformer, accusent le travail de l’ouvrier, le trafic du marchand d’être la cause du désordre. (Voyez l’ordonnance de 1636.) En les voyant s’acharner, par l’interdiction de la production, au dessèchement des sources de l’impôt, au moment même de leur plus grande détresse, on a peine à croire à un pareil aveuglement. Il semble vraiment que chacun leur a fait tort de ce qu’il a pu dépenser en superflu!

Le règne de Louis XIV a été sans contredit, sous bien des rapports, un des plus glorieux de notre histoire ; dans les sciences, les arts et les lettres, les grands hommes ne lui ont pas manqué; mais, si la science économique fit quelques progrès, elle ne sut pas s’affranchir de certains préjugés qui paraissent incompréhensibles pour une époque si éclairée, qui a donné le grand Colbert. On est étonné d’y rencontrer une aussi grande prodigalité d’ordonnances contre le luxe; on n’en compte pas moins de trente-

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