CHAPITRE III
LES ÉDITS SOMPTUAIRES
Du temps de Henri IV, la France possédait déjà de nombreuses manufactures de ces passements aux fuseaux auxquels nous donnons maintenant le nom de Guipures. Ces manufactures se développèrent avec rapidité et leur nombre s’accrut considérablement; sous le règne de Louis XIII elles étaient répandues dans le Velay, l’Auvergne, la Bourgogne, la Champagne, la Lorraine, l’Artois, la Picardie et la Flandre française.
Vers la même époque, en Belgique, où il y en avait d’établies depuis le commencement du xvif siècle, elles avaient acquis une grande renommée, grâce à la finesse et à la beauté de leurs produits, qui étaient recherchés principalement par la France et l’Angleterre.
Les nombreuses fabriques françaises, la plupart disparues aujourd’hui, malgré leur activité, malgré l’abondance de leur production d’alors, ne pouvant suffire aux besoins de la consommation, on eut recours à celles des Pays-Bas et de l’Italie.
Pour l’église, le uieuble et la toilette des grandes dames, des grands seigneurs, ainsi que de la bourgeoisie des deux sexes, on faisait de si riches et de si fines guipures, on en usait avec tant de profusion, que nombre de fortunes en étaient ébréchées. Pour arrêter le désordre occasionné, disait-on, par ces prodigalités, et sous prétexte de suspendre l’exportation du numéraire qui, en payant celles venues de l’étranger, appauvrissait le pays; puis aussi afin de mettre un frein au luxe des petites gens et de certains roturiers enrichis se permettant de satisfaire leur vanité en en faisant usage avec autant de profusion que s’ils eussent été princes ou grands seigneurs, — ce qui humiliait profondément ces derniers, à cause qu’ils ne se pouvaient plus reconnaître et étaient exposés à être confondus avec les roturiers, — on renouvela les anciens édits somptuaires.
Les dentelles étrangères furent prohibées, on restreignit et l’on régla minutieusement l’usage de celles du pays, sans que les gouvernants, depuis Henri IV jusqu’à Louis XIV, se préoccupassent le moins du monde du sort des malheureuses ouvrières qui, n’ayant d’autres moyens d’existence que leur industrie, pouvaient se trouver réduites à une abstinence forcée. A une époque où la noblesse et le clergé étaient exempts d’im-
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pots, empêcher ces privilégiés et tous les favorisés de la fortune d’enrichir le travail, sur qui il pesait tout entier, était un moyen assez singulier de remplir les caisses ded’Etat. Ainsi le voulaient l’orgueil et les préjugés des grands, dont l’égoïsme a toujours fait peu de cas des souffrances et des besoins du populaire.
On cite comme une curiosité une ordonnance du parlement de Toulouse, publiée au Puy en ié'qo, défendant de porter aucune dentelle, parce que, y disait-on, un grand nombre de femmes s’occupant d’en faire, il était devenu impossible de se procurer des domestiques et que l’usage de cet ornement empêchait de distinguer les grands des petits1.
De pareils motifs se passent de commentaires; ils témoignent du peu d’intérêt que l’on portait, dans le monde officiel, aux gens de commerce et de labeur, et de l’ignorance absolue des principes économiques d’où dépendent la richesse des nations.
Le régime despotique a cela de particulier que, pour conserver le prestige dont il a besoin de s’entourer afin de ne pas laisser entamer son autorité, il est forcé de tenir à distance — (à l’exception des hauts dignitaires et des courtisans que l’intérêt attache au pouvoir par les privilèges et les faveurs qu’ils en reçoivent) — tous les citoyens, et de leur interdire l’usage des objets propres à donner de l’éclat, de la magnificence et du relief à la personne du souverain. De là tant d’édits somptuaires destinés à empêcher la confusion des classes, mais qui, obéis à demi, n’en retardaient pas moins le développement de la richesse publique en enrayant le progrès des arts somptuaires.
Les républiques ont rarement donné dans ce travers. Lycurgue, en donnant des lois à Lacédémone, ne crut pouvoir mieux faire pour en éloigner le luxe et les voluptés que de bannir les arts et métiers qui ne servaient qu’au plaisir et à la vanité, mais les autres ' Etats de la Grèce n’imitèrent pas son exemple 2.
Sous la république romaine, après la seconde guerre punique, qui avait achevé d’épuiser les trésors de l’État, une loi somptuaire fut édictée, à l’instigation d’un tribun du peuple, Caius Oppius, dont elle porta le nom, contre les grands qui insultaient par leur luxe à la misère publique. Vingt ans après, la paix ayant rétabli le calme et l’abondance, la loi Oppia fut révoquée malgré l’opposition de Caton, alors consul.
Jules César parvenu à l’empire, sous prétexte que le luxe avait apporté un relâchement dans les mœurs, fit un édit par lequel il défendait l’usage des habits de pourpre et de ceux ornés de perles, à l’exception des personnes d’une certaine qualité, qui en pourraient porter les jours de cérémonie seulement.
La plupart de ses successeurs au trône de l’empire réglèrent aussi le luxe par des édits, dans le but principal de distinguer les conditions, afin que l’esclave ne pût être confondu avec le citoyen, et ce dernier avec les princes ou les hauts dignitaires.
En France, nos souverains continuent la tradition despotique des empereurs romains. La première loi somptuaire est de 808; elle règle le prix maximum des étoffes et du