LES DENTELLES AUX FUSEAUX DES XVII* ET XVIII' SIÈCLES
L’art, dans son développement le plus naturel, doit s’appliquer aux choses les plus usuelles; on le comprenait ainsi au moyen âge et à l’époque de la renaissance, où il se confondait avec le métier, pour ainsi dire, en une seule et même famille. Il s’agissait uniquement alors de satisfaire dans tous ses détails aux besoins et aux aspirations d’un certain inonde très-restreint, mais éclairé, qui participait seul aux jouissances des choses d’art. C’était le roi d’abord, puis son entourage; la noblesse, principalement celle qui se montrait à la cour, et aussi un clergé riche et fastueux. En dehors de ce milieu, il y avait bien un public d’enrichis et de parvenus qui se donnait les jouissances d’un luxe artistique, mais il n’était pas nombreux. Toutefois l’habitude en haut lieu d’appliquer l’art à toutes choses exerçait sur le métier en général, une influence salutaire, et entretenait, par l’exemple qu’on y donnait, une émulation profitable aux industries. L’impulsion était une, parce qu’elle partait d’en haut, du trône, et qu’autour et au dessous, parmi les grands seigneurs, les gens d’Église et la partie la plus éclairée de la bourgeoisie, on n’avait qu’un but : imiter et copier ce qui était préféré du souverain. De là l’unité de genre qui a marqué le caractère de chaque époque.
Les artistes les plus renommés d’alors, presque toujours les protégés ou les commensaux des grands, vivant dans leur intimité, traçaient eux-mêmes les modèles de tout ce qui devait servir aux usages domestiques. Depuis l’ustensile de ménage le plus vulgaire, les objets les plus frivoles destinés à la toilette, tout, les armes, la carrosserie, les meubles, les étoffes, les tapisseries, jusqu’aux broderies, se ressentit de l’influence des maîtres peintres et sculpteurs. C’est surtout sous les Valois que cette influence s’affirma le plus et devint prépondérante.
Catherine de Médicis, venue en France d’un pays où les arts étaient en si grand honneur, ne pouvait que continuer cette noble tradition; et la dentelle, à titre d’importation italienne, trouva auprès de la reine, dans la personne du Vénitien Vinciolo, dont les œuvres eurent le plus grand succès à la cour, des encouragements et une protection bienfaisante qui valurent à la France la création d’une précieuse industrie.
LES DENTELLES AUX FUSEAUX
Pendant trois quarts de siècle le style italien, à rosaces finement découpées, à bordures aiguës, qu'avait propagé le maître vénitien, y eut un succès universel. Ce genre, d’une délicatesse de forme exquise, inspiré à la fois du gothique et de l’art oriental, avec ses enlacements de lignes qui, sans s’interrompre, se croisent, s’éloignent et se rejoignent, dessinant à la fois des ronds, des carrés, des étoiles enchevêtrées les unes dans les autres, a quelque chose de vague, d’indécis, qui charme l’esprit par la multiplicité des combinaisons. Les détails de la composition ne se révélant pas à première vue, l’oeil se complaît dans l’analyse des motifs ingénieux dont l’ensemble l’a séduit par leur légèreté pleine de grâce et d’harmonie. Il devait plus que tout autre faire réussir la dentelle, et justifie en effet la vogue sans égale qu’elle obtint. Mais de quoi ne se lasset-on point? et que peut le bon goût contre les entraînements, le caprice et les bizarreries de la mode? (Fig. 26, 27, et PI. XX.)
En France, dès 1620 environ, on avait déjà tellement appris à bien faire, qu’il ne restait plus rien à emprunter aux Italiens. Les points de Venise et ceux de Gênes s’y fabriquaient avec autant de perfection que dans leur pays d’origine; mais la mode, quelque temps après, manifesta ses préférences pour les guipures de Belgique où l’on s’était mis à les confectionner avec des fils de plus en plus fins, ce qui amena forcément, et peu à peu, une modification complète dans le style. Le dessin, au lieu de simples lignes se multipliant dans leurs enlacements pour figurer les formes géométriques les plus ingénieuses et les plus variées, se composa de masses épaisses et compactes, produisant des bordures en manière d’acrotères évasés ou épanouis en éventails. Le tissu de ces dentelles, de fil très-fin, était léger, le travail très-minutieux ; ces qualités qui dissimulaient la banalité ou la lourdeur du dessin, suffisaient au goût du temps (PI. V, Fig. 3).
Telle était, sauf le genre à bord droit, qui se faisait depuis peu dans la Flandre française (PL VI, Fig. 1 ), la manière d’être des dentelles aux fuseaux au commencement du règne de Louis XIV.
On a vu précédemment que, malgré la sévérité des peines qui accompagnaient la violation des lois prohibitives, l’introduction des guipures belges se faisait sur une grande échelle par la contrebande; et que, pour couper court à l’invasion de ces produits étrangers qu’excitait et encourageait la mode, on fonda, à l’aide d’ouvrières embauchées à l’étranger pour l’enseignement des points les plus renommés, une manufacture de dentelles aux portes de Paris même, au château de Madrid, dans le bois de Boulogne. En peu de temps l’élégance artistique des produits de cette manufacture lui avait valu une préférence marquée dans toutes les cours de l’Europe, ou ils étaient recherchés, ainsi que nos points à l’aiguille, sous le nom de Point de France 1.
1 . C’est sous le règne de Louis XIV que la France commença à exercer au dehors, pour les affaires de toilette et de goût, cette influence souveraine que depuis on n’a point cherché à lui disputer. La cour de Versailles donne le ton à l’Europe entière. Jusque-là nous avions acheté notre luxe aux étrangers, et maintenant ce sont les étrangers qui deviennent nos tributaires. Dans le siècle précédent, l’économiste Laffemas comparait les Français à des sauvages qui donnent ce qu’ils ont de plus précieux pour des latioles , et au XVIIe siècle, Bolingbroke reproche aux Anglais d’enrichir la France en lui