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CHAPITRE VII

DENTELLES DE SOIE NOIRE AUX FUSEAUX

Il serait difficile de préciser l’époque où l’on a commencé à faire des dentelles de soie noire. Pendant la première moitié du xvnc siècle, l’usage en fut très-restreint; on ne la rencontre que très-rarement sur les costumes de quelques portraits, dont les plus anciens sont postérieurs à 1620, et qui appartiennent aux écoles flamande ou espagnole.

Il ne paraît pas que les Italiens s’en soient occupés dans ce temps-là; ils se bornaient à faire quelques guipures en point de Gênes (PI. IV) ou façon point de Gênes à l’aiguille, en fil blanc, avec parties en soie de couleur. Le travail qui est propre à cette sorte de dentelle permettait de produire, dans les rosaces surtout, des effets de couleur qui, se détachant bien nettement sur l’ensemble du dessin, lui donnaient par le contraste et la vivacité des nuances un certain éclat.

Vers les dernières années du xvn* siècle, toutes les fabriques où l’on s’adonnait à la production des dentelles communes cherchaient à imiter la malines ou la Valenciennes, qui jouissaient de la plus belle réputation. On y faisait dans ces genres des dentelles très-grossières en soie noire, qui étaient portées plus particulièrement par les gens du peuple et les habitants des campagnes, lesquels en faisaient, surtout en Espagne et dans ses colonies, une consommation considérable.

C’est seulement à partir du règne de Louis XV que la dentelle noire a été franchement adoptée en France par la mode; et, depuis, elle est restée dans le commerce, qui en a demandé pour toutes les consommations.

Sous Louis XIV, au moment de son mariage avec l’infante Marie-Thérèse, l’usage des dentelles noires fut un instant adopté à la cour. Les robes étaient alors ouvertes pardevant et laissaient voir une sous-jupe que l’on garnissait d’une guipure noire à l’espagnole ou à l’anglaise1. Les corsages à pointe étaient très-décolletés, les manches courtes ;

1. Les guipures noires espagnoles que l’on remarque sur les portraits du temps ont de l’analogie pour le dessin et le genre avec la Fig. i de la Pl. XLVIIIj quant aux anglaises, elles se rapprochaient du genre qu’on fabriquait en

une bande de mousseline ornée de dentelles blanches, relevée par des nœuds, se drapait autour de l’ouverture du corsage en guise de berthe et les lingeries bouillonnées qui s’échappaient des manches étaient garnies de deux rangs de riches dentelles en point d’Angleterre.

La robe et la sous-jupe étaient de couleurs différentes ; quelquefois la garniture de celle-ci était de guipure d’or ou d’argent, et celle de la robe de guipure noire.

Ces garnitures, d’assez mauvais goût, n’avaient ni l’élégance, ni la richesse, ni l’éclat des belles et fines dentelles blanches aux fuseaux que l’on faisait alors ni du point de Venise qui nous venait d’Italie. Les guipures blanches et le point n’eurent pas de peine à ressaisir leur empire et continuèrent, surtout après l’amélioration de nos fabriques, à jouir d’une faveur sans partage auprès des élégantes. Mais pour n’être plus admises à la cour, les dentelles noires ou guipures d’alors, assez communes du reste, et d’un style peu relevé, n’en devinrent pas moins l’objet d’un commerce important. On les employait à garnir les capelines et les mantes en usage dans beaucoup de contrées de la France et de l’étranger.

Plus tard, quand le mantelet fut mis à la mode, cette confection, le plus souvent en taffetas de soie noire, devint une occasion pour la dentelle noire de se produire dans le grand monde.

Cette mode remonte à 1690 environ; on voit dans le recueil de gravures de Bonnard, représentant les modes et les costumes en usage sous Louis XIV, plusieurs planches dont les sujets portent le mantelet, dit à la vieille, garni d’un volant de dentelle noire entourant toute la confection; vers le haut, la garniture se rabat sur les épaules.

Ces dentelles, dont le dessin a été indiqué très-largement par le burin du graveur, paraissent être des guipures à brides du même genre que celles que l’on faisait alors en fil blanc.

« La toilette féminine sous Louis XIV, » dit M. Ch. Louandre, dans son remarquable ouvrage sur les arts somptuaires, « peut se diviser en trois périodes, correspondant aux règnes de M'“e de Montespan, de MUe de Fontanges et de M"’e de Maintenon. Sous Mme de Montespan, les modes se distinguèrent par un cachet de somptueuse élégance ; M"e de Fontanges leur donna une grâce mignarde et coquette; et M'"’ de Maintenon, une austérité sévère qui semblait répondre à la tristesse de la fin du grand règne. »

C’était alors le règne de cette dernière ; le costume avait peu changé pour la forme, mais les corsages toujours ajustés comme par le passé étaient montants par derrière et à peine ouverts carrément sur le devant jusqu’à la naissance de la gorge, que couvrait une gorgerette plissée en point de fil blanc, dit de France au fuseau ou d’Alençon à l’aiguille. Une petite garniture de la même dentelle, également plissée à la vieille, courait autour de l’ouverture du corsage et quelquefois se prolongeait jusqu’à la taille. Les manches étaient un peu plus longues ; de leur ouverture qui n’était plus serrée par un bouillon

fil blanc dans le pays. Il en était de même pour celles des Flandres. Il n’est pas rare de rencontrer sur les portraits du temps une guipure noire du même dessin que la Fig. 2 de la PI. V.

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s’échappaient deux rangs de dentelles volantes superposées. Un ample mantelet, orné de grandes guipures noires, complétait le costume ainsi réformé et ajoutait à sa sévère élégance.

Au commencement du xviii" siècle, l’écharpe apparaît et se porte concurremment avec le mantelet, qui finit par être totalement remplacé par elle sous Louis XVI ; on ne le voit plus reparaître qu’après 1830, tandis que l’écharpe, qui lui avait survécu jusqu’à ces derniers temps, a cessé d’être à la mode, malgré les essais infructueux qu’on a faits plusieurs fois pour remettre en usage cette confection disgracieuse, qtti, en couvrant le buste, n’en laisse pas sentir la forme, mais au contraire donne de l’épaisseur aux tailles les plus élégantes et en dissimule ainsi tous les avantages.

L’écharpe est en outre d’un porter difficile et gênant; si on la développe sur les épaules et qu’on la laisse tomber sur le devant sans la fixer par des attaches, la femme, afin d’éviter qu’elle ne se roule en corde, n’ose faire usage de ses bras, et cette gêne lui donne une allure guindée.

En étoffe de soie comme le mantelet, elle ne pouvait, non plus que ce dernier, se passer d’une garniture de dentelle noire, quand elle devait se porter sur une toilette habillée; mais lorsque les cachemires, ilnportés de l’extrême Orient, à la fin du xvme siècle, vinrent à la mode, l’écharpe en cachemire remplaça celle de taffetas garni de dentelle, et la production de la dentelle noire dut s’arrêter, faute d’emploi. Le Puy continua cependant d’en fabriquer pour la consommation des campagnes, et pour l’usage des gens du commun, qui dans les villes en garnissaient leurs coiffes et leurs bonnets.

Lorsqu’après 1830 le mantelet fut de nouveau adopté par la mode, ce fut un heureux événement pour les ouvrières, qui virent le taux de leur salaire plus que doublé, et cela dura plusieurs années, jusqu’à ce que la production se fût mise au niveau des besoins de la consommation.

L’écharpe de cachemire, importée d’Orient vers la fin du siècle dernier, avait fait tomber la mode de celles en taffetas garnies de dentelles noires; mais on continua néanmoins de porter l’écharpe toute de dentelle noire, dont le fond était un entoilage qu’on entourait d’une bordure. Les fabriques de Caen, Bayeux et Chantilly, qui avaient la spécialité des grands morceaux, se réservèrent cette production peu importante alors, mais qui trouva une heureuse occasion de se développer par suite de l’usage du châle de cachemire, mis aussi à la mode à cette époque par le monde élégant.

Ce produit merveilleux, vieux témoin d’une antique civilisation ensevelie dont le génie, dans l’art industriel, a pour ainsi dire déteint sur les populations ouvrières qui lui survivent, fut une nouveauté et pour la forme et pour sa valeur artistique incomparable. On peut même dire que le cachemire et les autres tissus importés alors de l’Inde centrale, étoffes de laine ou de soie brochées ou brodées, toiles de coton imprimées, etc., furent une révélation pour nos artistes industriels, qui découvrirent là, dans le mélange et l’accouplement des couleurs, dans le dessin, des effets et un style d’une originalité grande et noble qu’ils ignoraient. Nos soieries brochées ou brodées les plus riches, nos impressions sur étoffes de laine ou sur toiles de coton, sous l’inspiration des plus beaux

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types importés de ce pays, atteignirent à ce moment, au point de vue de l’art, une hauteur qui n’a pas été dépassée. Après quelques années de faveur, le style indien a été délaissé par la mode, mais actuellement on semble heureusement y revenir pour les étoffes destinées à l’ameublement.

La dentelle, elle, ne profita pas de cette découverte artistique pour améliorer son dessin; mais, le châle de cachemire, trop lourd pour les toilettes d’été, ayant mis à la mode une forme nouvelle de vêtement, on eut l’idée de faire des châles en dentelle. Ils obtinrent le plus grand succès, et l’usage s’en maintient encore. C’est ainsi que le châle cachemire a contribué à la création d’une branche nouvelle dans cette industrie.

Pendant la première partie du xviii' siècle, on n’a connu d’autre réseau de dentelle que celui qui sert de fond à la dentelle la plus commune, celle dite torchon. (Fig. 41, Page 72.) Quand on rencontre le mot réseau dans les écrits antérieurs, il s’applique uniquement au filet dont on s’est servi beaucoup au xvie et au xvne siècle pour faire des collets et des fichus. On le voit appliqué à cet usage sur des portraits de Clouet et sur quelques gravures de modes de la collection Bonnard, où il est employé en fichu pour coiffure ou en forme de mantelet, sous le nom de réseau anglais de soie noire.

Le premier réseau au fuseau que l’on fit s’appela réseau de Tulle. On suppose que la ville de Tulle, où l'on fabriquait jadis des dentelles communes, en avait la spécialité et lui donna son nom. Il y en avait quelquefois d’assez fin qu’on employait au montage et au rehaussage des plus belles dentelles1. Quand le réseau dit Alençon et Lille (Fig. 43, Page 72) ou celui appelé point de Paris ou Prenne furent créés, ils servirent alternativement, suivant les préférences de chaque époque, de fond aux dentelles noires.

On a donné aussi au réseau point de Paris (Fig. 49.) le nom de fond Chant, mais cette appellation ne remonte pas à sa création. Était-ce par abréviation du mot Chantilly, du nom de cette ville où l’on se serait adonné plus spécialement à l’emploi de ce réseau dans la fabrication de la dentelle noire, et qu’on aura voulu désigner par le nom du lieu de la production? Cela est probable.

On a dit dans l’un des chapitres précédents que le réseau fut une cause de décadence pour la dentelle blanche; il n’y a pas d’exception à faire pour la noire, il faut ajouter cependant que c’est celle qui s’en accommode le mieux.

A la fin du siècle dernier, la dentelle n’avait plus rien de ce qui en avait fait sous Louis XIV et antérieurement un objet de goût et d’art. Pendant les vingt-cinq premières années de celui-ci, elle reste aussi pauvre et aussi insignifiante, malgré la vogue qu’elle obtient et les encouragements d’une consommation assez développée. Quand on regarde les productions de ce temps, on les croirait d’une époque toute primitive, tant il y a d’idée et d’art dans le dessin. (PI. XV, et Fig. 49.)

Cependant l’usage du châle et de la pointe se développait de plus en plus ; après 1830, les exigences de la consommation et aussi l’aiguillonnement de la concurrence amenèrent peu à peu de l’amélioration et du progrès.

1. Voir, Planche VI, le réseau à maille carrée qui rehausse la dentelle représentée par la Figure 3.

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Jusqu’alors une grande pièce, telle que écharpe ou châle, s’était faite avec des bandes d’entoilage sur lesquelles se dessinaient des ramages sans fin. Ces bandes uniformes, raccrochées ensemble, composaient le fond qu’on encadrait avec une autre bande formant volant ou bordure. C’est ce qu’on appelait morceaux aux ciseaux.

Cette méthode ne donnait aucune latitude au dessinateur, qui était obligé de se renfermer dans un cadre fort restreint, représenté par une bande de douze à vingt centimètres de large. 11 était beaucoup plus simple et pas plus coûteux de dessiner en

Fig* 49* — Dentelle noire du Puy. (1780 a 1840.)

entier une grande pièce et de la diviser ensuite pour la mettre en œuvre. C’est ce que comprit un dessinateur de Chantilly, du nom de Madelaine, et ce qu’il fit. On lui doit la plus grande part du progrès accompli par cette transformation. Cet artiste émérite est en outre le créateur du dessin de la dentelle moderne qui, avant lui, était si insignifiant qu’on peut dire qu’il n’existait pas.

La dentelle noire à laquelle on donne le nom de Chantilly, se fait toute aujourd’hui sur fond de réseau dit Alençon.

Bayeux, Caen, Chantilly, Le Puy sont pour la France, Grammont pour la Belgique, ainsi que les environs de ces villes, les lieux actuels de production de cette dentelle.

Les plus belles se font à Bayeux et à Chantilly, mais cette dernière fabrique, qui s’étendait jusqu’aux portes de Paris d’un côté et presque jusqu’à Senlis de l’autre, voit son importance diminuer de jour en jour par l’établissement d’autres industries plus lucratives pour les ouvrières.

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Les dentelles noires de Belgique, où cependant les ouvrières sont fort habiles, n’ont ni l’aspect ni la valeur de celles de France. Cela tient à deux causes^ sans parler du dessin, qui en France est généralement mieux choisi : la première, parce qu’on y emploie des grenadines très-chargées en teinture, ce qui les énerve et enlève leur brillant, et la seconde parce qu’on y tord une fois de plus les fuseaux dans la confection du réseau, ce qui lui donne un aspect différent et fait qu’il n’a pas la même élasticité; pour ces deux causes, une soie énervée par la teinture, un réseau sans élasticité, cette dentelle est fragile et cassante.

On a peine à croire à tant d’inhabileté et d’ignorance de la part des fabricants.

Si la dentelle se vendait au poids, on ne comprendrait même pas cette mesquinerie qui fait rechercher des soies à bon marché, car la matière première ne représentant en moyenne comme valeur que le dixième du produit, il serait, dans ce cas même, insensé de chercher à gagner quinze ou vingt pour cent sur une matière qui par son emploi fait perdre à l’ensemble une somme égale à cinq ou six fois l’économie qu’on a voulu faire.

En France, nos fabricants ne sont pas beaucoup plus éclairés, mais on y est moins tire-liard, on met volontiers le prix à ce que l’on croit être supérieur; aussi les grenadines que l’on prépare pour les fabriques françaises sont moins chargées en teinture que celles que l’on expédie en Belgique, mais elles le sont encore trop. Le produit gagnerait en souplesse et en brillant si elles l’étaient moins.

On est étonné, quand on remonte jusqu’à Louis XIV et aux époques antérieures, de rencontrer tant d’ordonnances réglant d’une façon minutieuse les détails de la fabrication de toutes les marchandises, tout cela dans le but d’empêcher la production des mauvaises qualités et l’emploi de matières altérées ou mal préparées.

Ces ordonnances avaient du bon dans ce temps-là, elles rendaient la fraude difficile et jorotégeaient le public ignorant et incapable.

Que de gens, encore aujourd’hui, auraient besoin de cette tutelle!

Outre les pays déjà cités pour la production des dentelles noires dites Chantilly, il y a encore la Catalogne en Espagne, où cette industrie a une certaine importance. En Angleterre, dans les comtés de Bedfort, Buckingham, Northampton et d’Oxford on fabrique quelques dentelles noires étroites; on en faisait aussi il y a quelques années en Saxe, mais cette fabrication y a été abandonnée depuis et remplacée par celle de la guipure noire, qui y occupe la plus grande partie des ouvrières.

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