‹ La dentelleChapitre 22 sur 77 · DENTELLES D’OR ET D’ARGENT · texte numérisé non relu

DENTELLES D’OR ET D’ARGENT

mais l’afféterie et l’exagération des détails à effets voyants portaient un cachet de mauvais goût.

Depuis qu’on a adopté pour les habits une grande simplicité, l’industrie des dentelles d’or ou d’argent a cessé d’exister; cependant on en fait encore à Paris pour la coiffure, mais en si petite quantité qu’on n’en parle ici que pour mémoire. A plusieurs reprises, dans le courant de ce siècle, on a essayé, à Caen et à Bayeux, de faire des dentelles de soie mélangées d’or ou d’argent, mais chaque fois la mode en a été de courte durée.

Blondes et fantaisies. — La blonde est une dentelle d’une fabrication peu compliquée, qui ne tire pas son prix de la finesse ou de la difficulté du travail. C’est à la matière dont elle est fabriquée qu’elle emprunte ses beaux effets et son principal mérite. On y emploie les trames du blanc le plus pur, telles qu’on en peut faire seulement avec les soies récoltées dans les Cévennes. Les plus estimées sont celles de Bourg-Argental ; elles sont employées dans la fabrication des blondes, en écru, après avoir subi une préparation qui consiste à leur donner une teinte légèrement bleutée. Les parties mates du dessin sont seules fabriquées avec des soies plates, cuites.

Cette dentelle a des effets riches et très-chatoyants ; le soir surtout, sous l’éclat des lumières, les mats ont un brillant argentin, doux à l’œil, qui sied admirablement à la peau. Aussi, quoiqu’elle soit d’un prix modéré, a-t-elle été classée parmi les dentelles aristocratiques, et mise en usage pendant longtemps sur les toilettes de grande cérémonie. Quand les satins ont été à la mode, elle s’est trouvée être l’auxiliaire le plus convenable et le plus charmant pour l’ornement des robes.

On employa, dit-on, à la fabrication des premières blondes, des soies écrites jaunes; c’est ce qui leur aurait valu le nom qu’elles portent encore, aujourd’hui qu’on les fait en soie blanche ou noire. Plusieurs écrivains ont affirmé que les soies employées à la confection des premières blondes venaient de Nankin; c’est une grande erreur. Les soies que l’on tire de la Chine sont blanches, celles de la Perse sont jaunes. Toutes les soies sont recouvertes d’une sorte de gomme qui représente 25 pour 100 de leur poids et disparaît au décruage; après cette opération les jaunes deviennent blanches, mais le blanc laisse à désirer. En France, on récolte des blanches et des jaunes. Les plus fines et les plus belles soies du monde sont celles des Cévennes et du Piémont. Elles sont plus nerveuses et présentent, sous un moindre volume, plus de résistance que toutes 'les autres ; ce qui les rend indispensables pour la fabrication de certains tissus, tels que les blondes, les gazes de Chambéry et autres, les baréges où elles servent de fils de chaînes; mais, il n’y en a point qui se puissent comparer pour la pureté du blanc à celles de Bourg- Argental.

On fabrique des blondes depuis 1740 environ; elles furent loin d’avoir dans le principe ce caractère et ce cachet d’élégance qu’on leur a donné depuis. Les malines étaient alors très en vogue, et pour toutes les autres dentelles, on cherchait à en copier le genre qui convenait fort peu à la blonde. Peu à peu il y a eu de l’amélioration, mais ce

LES DENTELLES AUX FUSEAUX

n’est que vers 1825 qu’on a commencé à lui appliquer le style qui lui convient le mieux; il a pu subir depuis des variations sans déchoir ni s’abaisser.

Pendant une période de vingt années, de 1825 à 1845, l’industrie de la blonde a été des plus florissantes. Caen, Bayeux et Chantilly y employaient plus de la moitié de leurs ouvrières. Il s’en faisait des exportations considérables pour tous les pays. Rien que pour l’Espagne et ses colonies, la ville de Bayeux fournissait à elle seule une si grande quantité de mantilles, où le mat dominait, qu’on en estimait la valeur à plus d’un million de francs par an. (PL XVI.)

La fabrique du Puy produisait aussi des quantités considérables de blondes dans les bas prix, mais elles étaient peu estimées, les fabricants y ayant la fâcheuse habitude d’employer des soies de troisième choix; économie fort coûteuse puisqu’elle avait pour effet de déprécier le produit manufacturé d’une valeur équivalente au moins au double de la différence qui pouvait exister entre le prix des soies de premier choix et celles de troisième.

Au Puy on s’est vu forcer la main par la résistance des acheteurs et la concurrence; on a changé de système; on y est d’ailleurs plus éclairé aujourd’hui et plus habile; mais, ce défaut de calcul pour le bon choix des matières est encore assez commun parmi les fabricants de dentelles de soie, tant en France qu’à l’étranger. Toutes les grenadines noires dont on fait usage sont chargées en teinture; plus ou moins, il est vrai, mais à quelque degré qu’elles le soient, c’est toujours au détriment du brillant et de la souplesse de la soie, sans qu’il en résulte une économie réelle, puisque les dentelles ne se vendent pas au poids.

A plusieurs reprises, mais principalement dans le courant du xviiT siècle, il s’est fait des blondes agrémentées de cordonnets, tantôt en chenilles de couleurs, tantôt en guipures de soie ou d’or ; quelquefois on a employé des soies de couleur dans les mats. Toutes ces fantaisies n’ont jamais donné lieu à un trafic important. Leurs succès se sont bornés lors de leur apparition à donner satisfaction à des caprices passagers de modes excentriques qui n’ont jamais été adoptées sérieusement.

Les blondes semblent avoir fait leur temps, c’est à peine s’il s’en fabrique encore quelques coupons à Caen et à Bayeux; avant peu, on aura complètement oublié ce qu’a été cette gracieuse et charmante dentelle qui décorait avec tant de brillant et d’éclat. L’imitation a pris sa place, sans qu’on soit parvenu par ce regrettable abandon de la vraie blonde à réaliser quelque économie : c’est qu’aujourd’hui on est devenu si excessif dans la distribution des chiffons et des falbalas que l’on voit foisonner et déborder sur les toilettes féminines qu’il a fallu mettre la quantité à la place de la qualité. Le goût facile de nos dames s’accommode de ces étalages éboiu-ifFés qui peuvent bien donner un semblant de richesse, mais à coup sûr sont loin de friser l’élégance.

On s’accorde généralement à vanter la supériorité et la délicatesse de goût de notre époque ; il faut croire que, si nous approchons des Grecs nos maîtres, voire même des Romains qui leur furent bien inférieurs, cette qualité si elle existe chez nous à un si haut degré n’est pas bien répandue ; car parmi les personnes qui peuvent se payer le luxe des

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