‹ La dentelleChapitre 23 sur 77 · BLONDES ET FANTAISIES · texte numérisé non relu

BLONDES ET FANTAISIES

vraies dentelles, le plus grand nombre les estiment pour le prix qu’elles coûtent et sont incapables de sentir la grâce et le charme qui leur est particulier et qu’elles doivent uniquement à la nature du travail.

La différence qui existe entre la vraie dentelle et l’imitation est tout aussi sensible pour un œil délicat, quoique moins apparente, que celle que l’on remarque entre le cachemire de l’Inde et le cachemire français, entre les tapisseries des Gobelins et leurs imitations au métier Jacquard, telles que' les tapisseries dites de Neuilly et autres. Mais si le nombre des personnes capables d’apprécier ces différences est restreint, celui des connaisseurs dont le goût sûr ne s’y méprend pas, — qui pourraient en dire les raisons, — l’est bien davantage ; et pourtant elles dépendent de causes physiques parfaitement appréciables, mais ignorées.

On estime aux Gobelins, que si l’on est parvenu à imiter le coloris vague et velouté de la peinture à l’huile, c’est parce qu’on a imaginé l’emploi de trames composées avec plusieurs brins de même couleur, mais de tons différents. Cette méthode est en usage dans les ouvrages mécaniques au métier Jacquard, et, en copiant point pour point une tapisserie des Gobelins faite à la main, on n’arrive pa§ pour cela à produire les mêmes effets.

Il en est de même avec le cachemire de l’Inde comparé au cachemire français : les laines qu’on y emploie ne sont ni plus belles ni mieux teintes, mais le travail s’y exécute à la main, tandis que dans le cachemire français il se fait mécaniquement par le Jacquard.

Avec le travail mécanique la force qui opère est uniforme, constamment la même ; de là une tension toujours égale des fils, et un tissu parfaitement régulier, mais plat. Dans le travail manuel au contraire, il est fatalement irrégulier, parce que la main qui agit représente une force dont la puissance est toujours la même, mais dont l’action est inégale et ne peut se régler d’une façon absolue comme une force mécanique. 11 en résulte nécessairement un tissu inégal à sa surface, présentant une suite infinie de renflements et de petites aspérités imperceptibles, mais qui, en recevant la lumière, projettent des ombres dont l’effet est de relever les couleurs et d’en augmenter la vivacité et l’éclat, tout en y ajoutant une sorte de velouté qui en complète l’harmonie. Et ces propriétés sont tellement inhérentes à l’irrégularité naturelle de la surface du tissu, que si l’on passe sous le cylindre un cachemire de l’Inde pour en égaliser la surface, elles disparaissent sans qu’on ait rien fait pour altérer les couleurs des matières qui le composent.

On ne paraît pas se douter que l’inégalité de surface des peintures à l’huile est une cause qui ajoute à la valeur du coloris. On peut être certain que les vieilles peintures que dans un intérêt de conservation l’on soumet à un rentoilage, ne perdraient rien, de leur qualité si, dans le cours de l’opération, elles ne subissaient une forte pression qui les aplanit.

Les avantages que les tapisseries des Gobelins et les cachemires de l’Inde empruntent à la nature de leur travail sont encore plus marqués sur la dentelle, parce que les fils de chaîne et les fils de trame y subissent les uns et les autres l’action irrégulière du travail manuel. Le flou y est plus accentué ; le nuancé moins apparent, à cause que les fils

LES DENTELLES AUX FUSEAUX

sont d’une seule couleur, n’en existe pas moins pour un œil exercé ; en outre, par sa nature particulière, la dentelle véritable a plus d’élasticité. Toutes ces qualités offrent des avantages inappréciables à l’emploi. Au chiffonner, elle a du moelleux, de la souplesse et une grâce toute naturelle et sans apprêt;- en un mot, ce je ne sais quoi d’inexprimable, qui peut se comparer aux grâces naïves de la négligence et qui la distingue des imitations, dont la pauvreté se révèle, de près comme de loin, par le manque de relief et une raideur dans le pli, sèche et monotone.

Les imitations ont leur utilité par le trafic immense qu’elles occasionnent, mais les personnes qui en font usage obéissent à un calcul d’économie mal entendu à cause de leur peu de durée. Comme tous les trompe-l’œil et les clinquants, elles ne peuvent procurer aucune satisfaction à celles dont le luxe est éclairé par le bon goût.

S’il n’y a rien de remarquable dans les produits de cette industrie, en revanche, les machines à l’aide desquelles on les manufacture sont des merveilles de la science mécanique. Néanmoins, comme on n’est point encore parvenu à imiter les jours variés de la vraie dentelle, et qu’on n’en peut faire à dent, on est obligé d’y suppléer par des découpures. Le produit est ensuite encollé par un apprêt très-ferme afin de l’empêcher de se défiler. De là un toucher désagréable et un effet encore plus sec et plus disgracieux à l’emploi. Cet apprêt, appliqué sur les imitations de blondes, a de plus le désavantage d’affaiblir le brillant de la soie.

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