GUIPURES MODERNES, DE LAINE
paralysé *. Partout en Europe, pour les mêmes causes qui l’avaient provoqué en France et en Angleterre, le malaise était grand, là surtout où l’esprit politique s’était animé au souffle révolutionnaire venu de France, comme en Allemagne et en Italie.
Dans cette situation, l’industrie dentellière ne trouvait plus de consommateurs, ni au dedans ni au dehors; elle était comme morte. L’Amérique était dans une meilleure situation que la plupart des pays de l’Europe, parce qu’elle profitait de nos misères et de nos embarras, qu’elle augmentait encore en soutirant le numéraire qui ne s’était pas dérobé à la circulation, en échange de ses blés et de ses farines, que la disette nous contraignait à lui demander. Nombre d’industries se soutenaient cependant par l’exportation qu’on y faisait de leurs produits, mais, à ce moment, nos dentelles n’y étaient pas recherchées.
C’est de cette époque que date l’anéantissement des fabriques de dentelles de Lille et d’Arras, qui n’ont pas su se relever en se mettant au niveau d’une consommation nouvelle quand les affaires ont repris. Les fabricants du Puy, au contraire, plus industrieux, après quelques mois d’inaction, surent attirer la consommation en créant pour le marché appauvri une dentelle extrêmement bon marché, la dentelle de laine. Il s’en fit des quantités prodigieuses pour tous les pays du monde. De longtemps on n’avait vu dans les fabriques de la Haute-Loire autant de personnes occupées à faire de la dentelle ; les façons étaient payées un bon prix et tout le monde s’y mettait. Le travail, en étant tout élémentaire, s’apprenait en très-peu de jours.
La plus grande partie se faisait en noir, mais on en fabriqua aussi de toutes couleurs; le goût y étant, on fit jusqu’à des volants de robes, des pointes, des châles et des mantelets.
La mode de cette dentelle que, auparavant et depuis quelques années seulement, on fabriquait pour garnir les coiffes d’indienne des femmes les plus pauvres de la campagne de certaines contrées de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Lorraine et de l’Alsace, ne se maintint pas longtemps, malgré les efforts intelligents des fabricants qui donnèrent à leur produit toute l’amélioration dont il était susceptible , afin de lui conserver les faveurs du monde élégant.
Pour orner les robes de soie, cette dentelle n’avait guère sa raison d’être, mais pour les robes de petite toilette en laine ou en poil de chèvre, elle garnissait d’une façon agréable et assez coquette, surtout étant assortie de couleur avec l’étoffe ; elle était en outre d’un prix extrêmement bas. Ces avantages auraient dû lui conserver une place dans la consommation, mais la mode après en avoir abusé pour les objets auxquels elle ne convenait pas, n’a pas maintenu son emploi à ceux auxquels elle s’adaptait parfaitement.
La pointe et le châle en dentelle de laine ne survécurent que quelque temps à
i. Au mois d’octobre 1847, la Banque d’Angleterre éleva le taux de son escompte à 8 pour 0/0, les consolidés tombèrent à 77. Les actions des chemins de fer, qui au taux de leur émission avaient coûté plus de 8 milliards de francs, avaient perdu plus de 50 pour 0/0 de leur valeur.
LES DENTELLES AUX FUSEAUX
l’abandon de cet article, quoique ces grandes pièces fussent, dans certains cas, d’une utilité incomparable pour compléter les toilettes les plus élégantes.
Le châle en dentelle de soie, dite de Chantilly, ne convient qu’aux toilettes d’été, il est en outre insuffisant à certaines' époques de l’année, en automne et au printemps,
et même au moment des grandes chaleurs, le soir, quand le soleil est rentré, pour
garantir les épaules et les bras des fraîcheurs de l’air. En dentelle de laine au contraire, il était un objet précieux pour ces moments et pouvait remplacer, avec autant de richesse que d’élégance, le cachemire de l’Inde pendant les saisons où il est hors d’usage; il n’en a pas moins été abandonné sans qu’on ait trouvé à le remplacer.
Les fabricants d’imitation dont le rôle est de se tenir à l’affût des nouveautés qui paraissent et de les copier dès que la mode les a adoptées, n’avaient pas manqué de s’adonner à la fabrication de la dentelle de laine mécanique, mais leurs produits avaient suivi la mauvaise fortune des dentelles de laine véritables et ils avaient dû aussi, dans leur industrie, renoncer à exploiter la confection des grandes pièces aussi bien que des petites.
Depuis, on y est revenu sous un autre nom sans qu’on ait fait subir au produit
aucune transformation dans le genre, ni aucun changement dans les matières qu’on y
employait.
Il a suffi d’un nouveau baptême pour la remettre en vogue. La dentelle en poil de chèvre, qu’on avait appelée dentelle de laine, a pris le nom de Lama, et elle a été acceptée sous ce nom sans qu’on se soit aperçu qu’il s’agissait d’une vieille nouveauté qu’on venait de rejeter. On n’a jamais filé le poil de l’animal appelé lama, mais qu’importe ! Le mot, ou plutôt le baptême a été heureux, il n’en fallait pas davantage pour que cette imitation, qui du reste n’est pas sans mérite, reconquit les faveurs de la mode; tandis qu’on n’eût peut-être pas fait revivre la véritable dentelle de laine, quand bien même on lui eût administré tous les sacrements, ce dont elle ne devrait nullement avoir besoin pour consacrer sa valeur aux yeux des gens de goût. C’est ainsi que la mode, cette divinité bizarre, abuse de la naïveté humaine.
Il se fait depuis quelques années un commerce important de grandes pièces, châles robes, x-otondes et autres confections, de ces dentelles mécaniques en poil de chèvre appelées lama; on les rencontre aussi bien sur les épaules des dames qui vont à pied que sur celles des favorisées de la fortune qui vont en équipage, ce qui n’est pas une preuve de la délicatesse de goût des dames de ce temps-ci.
Les imitations sont les dentelles du pauvre, leur utilité au point de vue du travail qu’elles fournissent à l’ouvrier est leur plus grand mérite. Elles permettent aux personnes jouissant d’une foi-tune très-modeste, que leur position rapproche du monde élégant, de suivre certaines exigences de la mode; mais le bon goût les réprouve en dehors des nécessités de la situation qui les impose. L’usage, surtout l’usage immodéré, doit en être laissé à cette classe de femmes équivoques dont les toilettes tapageuses sont d’ordinaire aussi éloignées de la véritable élégance que leurs manières le sont du bon ton.
Les imitations ne remplacent pas plus les véritables dentelles, que le châle mécanique français ne i-emplace le cachemire de l’Inde. Ce qu’il faut admirer le plus