GUIPURES MODERNES, DE FIL
Toutes les fluctuations du goût ou plutôt de la mode, qui arrêtent ou suspendent l’essor des industries les plus intéressantes, sont la conséquence naturelle du manque de connaissances des dames de notre temps sur le mérite et la valeur intrinsèque de tous les objets qui servent à la confection de leurs toilettes. Autrefois, et sans remonter bien loin, elles menaient une existence moins tourmentée, moins extérieure. Pour occuper
leurs loisirs, elles s’adonnaient généralement à des travaux d’aiguille dans lesquels, le plus souvent, elles excellaient; car il entrait jadis dans le programme de l’éducation la plus relevée d’apprendre tous les secrets de l’art de broder, et notamment l’art de raccommoder la dentelle. Ces habitudes laborieuses avaient plusieurs avantages pour les dames, elles les intéressaient à tous les travaux intimes ou industriels, leur apprenaient à distinguer les produits, à les classer suivant leur nature, leur mérite et leur valeur, et les rendaient aptes à apprécier les difficultés, le fini du travail, le bon goût des dessins, et surtout à reconnaître le vrai du faux.
Notre société actuelle a changé toutes ces bonnes habitudes : une maîtresse de maison est chez elle une fois la semaine; ce jour-là son salon est ouvert; elle y reçoit, et le soir si l’on fait cercle autour d’une table, ce n’est point pour s’occuper d’ouvrages manuels en devisant de choses et d’autres. Ce monde de désœuvrés n’a rien à se dire; il faut se distraire cependant; le jeu, voilà le passe-temps. Choisit-on, au moins, un jeu qui
LES DENTELLES AUX FUSEAUX
nécessite quelques combinaisons, du calcul? 11 ne faut à ces âmes blasées que les surprises du hasard.
11 n’est pas étonnant qu’avec un monde aussi superficiel que le nôtre, le caprice inconsidéré passe rapidement en revue tout ce qui se présente et ne s’arrête à rien, pas plus aux choses sérieuses qu’aux futilités ; néanmoins, dans ce cercle dans lequel on tourne constamment, s’il se rencontre, par hasard, quelque objet qui ait déjà jeté un certain éclat et fait sensation par sa nouveauté, son originalité artistique, pourvu qu’il se recommande par les qualités fondamentales répondant bien aux besoins de l’emploi, on s’y arrête pour se reposer de toutes les banalités qui se succèdent et finissent par écœurer les gens de goût, dont l’autorité a bien de la peine à surmonter les engouements les plus déraisonnables.
C’est ce qui arrive à la guipure antique qu’on a surnommée Cluny. Dans l’espace de quelques années, elle s’est vue successivement et plusieurs fois accueillie et rejetée par la mode, jusqu’à ce qu’enfin elle soit devenue une de ces utilités permanentes qui bravent toutes les inconstances, par les services qu’elles rendent et les avantages qu’on trouve à les avoir sous la main.
Nulle autre dentelle ne peut être comparée pour ses qualités décoratives à la guipure de style gothique. C’est une vérité dont il est facile de se convaincre. Toutes les fois qu’on en fera l’expérience, l’on s’apercevra qu’elle n’a rien à redouter du voisinage des plus riches dentelles, pourvu que les modèles soient bien du genre de celles que l’on a voulu désigner par le mot Cluny; car la plupart des produits qui, dans le commerce, en portent le nom, n’en sont que la caricature.
Le style gothique, par la délicatesse, la légèreté de la forme, la variété, la douceur et l’élégance des effets qui peuvent se multiplier par le croisement ingénieux des lignes, est celui qui convient le mieux à un tissu délicat tel que la dentelle; et cela est si vrai que celles qu’on estime le plus lui font des emprunts dans les jours qu’on y pratique, sans lesquels leur aspect serait sec et monotone.
Le dessin Renaissance , appliqué à la dentelle, ne montre sa supériorité que dans , les grandes pièces. Quand il s’agit d’une robe, d’un haut volant, ou d’un châle, le dessin a besoin d’effets plus larges, il lui faut alors l’ampleur que n’a pas le gothique; mais pour les petites dentelles qui servent à garnir les lingeries, même les robes, rien ne peut lui être comparé. On obtient aussi des effets très-séduisants avec des entoilages en guipure antique quand il s’agit de confectionner des pièces de moyenne grandeur. (PL XX.)
Guipures et Dentelles de laine. — Au commencement de l’année 1848, les affaires étaient languissantes; des tripotages de Bourse suivis, comme toujours, de désastres financiers et une série de mauvaises récoltes, avaient amené cette situation qui menaçait de se prolonger. La Révolution, éclatant tout à coup au milieu de cette crise économique, ne pouvait que l’aggraver. L’Angleterre n’était guère plus heureuse, au lendemain d’une débâcle financière plus terrible encore que la nôtre, le commerce y était