‹ La dentelleChapitre 29 sur 77 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

POINT COUPÉ ET POINT DE VENISE

usquTci on n’a pu se mettre d’accord pour reconnaître que le culte de la nature, de ses forces actives et passives, fut la première religion sur la terre, mais ce n’en est pas moins une vérité apparente. Dans son ignorance des lois qui régissent l’univers, l’homme de ce que les éléments avaient une action sur lui qu’il ne pouvait empêcher, conclut, de sa part, une idée de faiblesse, et de leur part une idée de puissance, de domination, et cette puissance il l’attribua à une volonté1. Telle dut être l’origine de sa première croyance à un être supérieur et tout-puissant. Comme il retrouvait partout l’action de cette volonté invisible, il l’adora sous toutes ses formes. Le soleil, la lune, la terre et les éléments furent autant de divinités devant lesquelles il s’humilia.

La théogonie des Grecs n’a pas d’autre origine que ce polythéisme antique et primitif. Elle nous apprend que les dieux s’étaient partagé l’univers, les différents arts,

i . Dupuy, Origine des Cultes.

LES DENTELLES A L'AIGUILLE

les différents travaux. Les hommes leur supposèrent toutes leurs passions ; et les poètes les ayant fait intervenir dans les intrigues de leurs héros, les ayant mêlés à leurs actes les plus glorieux comme les plus insignifiants, de là une quantité innombrable de fictions allégoriques, pleines d’intérêt pour l’histoire d’un passé lointain et peu connu.

Lorsque le voyageur attardé est surpris par une nuit obscure et que d’épais nuages lui cachent le ciel et les étoiles, il n’aperçoit plus d’horizon ; alors, sans autre guide que le hasard, il marche aveuglément et s’égare au premier détour; mais qu’un éclair vienne à sillonner les nues, sous leur voûte épaisse et sombre tout s’illumine instantanément et s’assombrit aussitôt. Cet éclat lumineux subit et fugitif a suffi cependant pour le remettre en son chemin. De même notre horizon est borné par une nuit sombre et d’épais nuages quand nous remontons vers les temps héroïques; de même aussi, les fictions allégoriques des anciens sont pour nous les éclairs fortunés dont les lueurs nous font entrevoir la physionomie de ces âgés éloignés, à travers l’obscurité qui les voile.

Parmi ces fables quelques-unes contiennent des détails précieux, qui marquent l’état déjà bien avancé de certaines industries. C’est à Pamphila, fille d’Apollon, que la mythologie attribue l’invention de la broderie en soie, et la légende mythique d’Arachné atteste que l’art de tisser et de broder avait atteint une haute perfection dès les temps les plus reculés.

« Arachné, fille d’idmon, de la ville de Hypœpa en Lydie, fière de son habileté dans l’art de broder, » dit cette légende, « osa défier Minerve elle-même. Elle avait représenté sur la toile les amours des dieux ; Minerve à la vue de l’ouvrage eut tant de dépit, qu’elle le déchira. Là-dessus Arachné se pendit de désespoir. Minerve lui rendit la vie, mais en même temps elle la changea en araignée1. »

Cette fable ingénieuse, exemple de la fragilité des œuvres humaines, en nous montrant l’orgueil et la vanité cruellement punies, nous fournit un renseignement d’une haute portée . Il ressort en effet de cette légende que l’art de la broderie est antérieur à la civilisation grecque; qu’il a été emprunté aux Lydiens, lesquels le tenaient assurément des Phrygiens leurs voisins, qui, chez les Grecs et les Romains, passaient pour être les inventeurs des ouvrages délicats de broderie et de passementerie.

1! est à présumer que les Phrygiens eux-mêmes, dans les arts qu’ils ont cultivés, n’ont fait que continuer les procédés de peuples plus anciens. Cette supposition est basée sur l’existence chez les habitants de l’Inde antéhistorique d’une civilisation supérieure ignorée jusqu’à ces derniers temps.

« Notre globe n’est partout qu’un ossuaire de civilisations ensevelies, » a dit Lamartine, au spectacle des monuments littéraires de l’Inde centrale antique. Il y a moins d’un siècle que nous a été révélée la littérature sanscrite, grâce à la persévérance de savants anglais dont les travaux ont exhumé aux yeux du monde étonné et émerveillé des œuvres philosophiques admirables, des poésies sublimes dont on n’avait pas soupçonné l’existence; et cependant ces œuvres égales au moins, sinon supérieures, à celles des plus grands

i. Dictionnaire mythologique universel du docteur Jacobi, traduit par Th. Bernard. Paris, Firmin Didot frères, 1846.

POINT COUPÉ ET POINT DE VENISE

génies qui depuis ont illustré le monde, appartiennent à des temps si reculés qu’on ne sait point leur fixer une date.

En présence de ces curieuses et intéressantes découvertes, il y a lieu de supposer que les peuples à demi barbares de la Lydie et de la Phrygie n’auront fait qu’imiter les Indiens et que, chez ceux-ci, l’art de broder qu’ils pratiquent encore aujourd’hui avec tant de supériorité doit remonter bien loin vers les temps antéhistoriques. C’est même un grand sujet d’étonnement qu’après tant de siècles passés sur une civilisation ensevelie, l’art du dessin industrielle sentiment de la couleur, se soient conservés chez eux dans toute leur pureté et leur délicatesse à travers une longue période de barbarie ; tandis que nous, qui avons leurs exemples sous les yeux, leur sommes encore si inférieurs sous bien des rapports.

Depuis l’époque brillante de la Renaissance, après le grand siècle de Louis XIV, le goût public s’est égaré et l’art du dessin appliqué aux tissus a marché en sens inverse du progrès des sciences et des arts mécaniques. Nous voilà revenus à cette naïveté primitive qui s’attache à l’infiniment petit, au fini du détail. Une plate imitation de la nature végétale, son intervention exagérée dans l’industrie, tel est aussi le réalisme enfantin qui caractérise notre époque.

Après être parvenus aux limites de la perfection, les Indiens paraissent s’être endormis dans une immobilité complète, mais ce n’est point à nous, qui n’avons pas su rester dans la bonne voie lorsque nous y étions, à leur en faire un reproche. Quand bien même cette immobilité ne nous aurait valu que la conservation de la belle et incomparable industrie des cachemires, il faudrait s’en applaudir. S’ils avaient, en pratiquant l’art de la broderie, découvert la dentelle à l’aiguille qui en découle, est-il probable qu’ils eussent abandonné le mieux pour la plate exécution des produits de notre temps?

Les différents points mis en pratique dans la confection des broderies, dont l’invention est trop ancienne pour qu’on puisse en pénétrer l’origine, ont fourni la plupart des éléments nécessaires à la création de la dentelle à l’aiguille; mais cette création ne s’est pas accomplie tout d’un coup ni sans tâtonnements; on peut même dire que l’enfantement a été long.

Avant d’en venir à la dentelle à l’aiguille qu’on désigne sous le nom de Point, laquelle fut d’abord une sorte de broderie à jour d’un genre tout spécial ayant son originalité à part, on fît du Lacis (voir pages 12 et 13).

Le lacis est une sorte de filet fin qu’on obtient en tirant d’un tissu léger quelconque, dans le sens de la largeur et de la longueur, un certain nombre de fils de façon à produire un réseau carré que l’on rend solide et fixe par un point noué à l’aiguille à l’endroit où se croisent, à chaque réseau, les fils restants.

Le lacis brodé est celui sur lequel on a figuré un dessin au moyen de fils passés suivant le modèle qu’on a voulu reproduire.

Cet ouvrage, qui est assez long et coûteux à exécuter, est d’un aspect peu séduisant ; son invention ne paraît pas remonter au delà de 1520; on ne le rencontre jamais sur les portraits antérieurs à cette date, et le plus ancien recueil de dessins gravés pour la

LES DENTELLES A L’AIGUILLE

broderie où il y ait des modèles de lacis, est celui de P. Quinty, publié à Cologne en 1 527

Depuis plus de deux siècles on n’en fait plus en France; on a déjà lu au chapitre I", qu’à l’Exposition universelle de 1867 il y avait quelques échantillons de lacis brodés trèsfins dans les vitrines des exposants du Chili, où les dames, à ce qu’il parait, y occupent encore leurs loisirs.

Le lacis ne doit pas être confondu avec le filet, qui est aussi un réseau de forme carrée mais presqu’aussi ancien que le monde. De tout temps il a servi pour la pèche et la chasse des animaux; au xvf siècle, on en a fait des fichus et des collerettes aux dames 1 2.

On remarque au Musée du Louvre deux portraits de femmes par Clouet dit Janet, que ce peintre a représentées avec un corps de fichu en filet d’une maille à réseau varié d’un fort joli effet; ce corps de fichu est surmonté d’un petit collet bordé d’une toute petite dentelle de Point coupé.. Plus tard, dans le courant du xvne siècle, on se mit à broder le filet et il servit alors à la décoration des intérieurs, sous forme de rideaux, ou de housses sur les meubles.

Du lacis au point coupé tel qu’on le fit d’abord, il n’y avait qu’un pas à faire : on ne connaissait pas d’autre procédé pour la broderie à jour que celui qui consistait à faire des vides réguliers dans le tissu, en tirant des fils de la chaîne et de la trame comme pour le lacis; par ce moyen en obtenait un réseau à mailles aussi grandes qu’on le désirait, dont les différents carrés formaient les divisions de l’ouvrage et lui servaient d’armature et de points d’appui pour l’exécution des points à l’aiguille à l’aide desquels on figurait le dessin. Toutes les lignes de cette armature ayant été préalablement cordonnées par un point de feston ou un point passé en natte, suivant l’épaisseur nécessaire à l’efiet qu’on cherchait, on complétait le bâti, quand cela était nécessaire, par des fils jetés en diagonale qu’on utilisait dans les motifs circulaires ou étoilés, ou qui servaient de fils de chaîne dans les points mats nattés. (PI. XXI, Fig. 1 et 2.)

La mise en état de ce bâti était une opération longue; en outre, ce système ne laissait pas un champ assez vaste à la fantaisie pour le dessin, qu’il renfermait dans des limites étroites, et il était insuffisant, puisqu’il ne permettait pas de faire des bordures dentelées. On comprit bientôt qu’il était plus simple de faire le bâti, ou l’armature nécessaire à l’exécution de l’ouvrage, en jetant des fils suivant les combinaisons du dessin, au lieu de perdre son temps à tirer d’un tissu tous ceux inutiles.

C’est à partir de ce moment que commence véritablement l’invention de la dentelle à l’aiguille; auparavant, sans être une broderie proprement dite, elle lui faisait de nombreux emprunts, tandis que maintenant elle devient un ouvrage complètement nouveau dont les

1 . Le recueil de Taglienti de Venise, et celui de Pelegrini de Florence, imprimés en 1530, le premier à Venise, le second à Paris, n’ont pas de modèles de lacis. O11 en trouve dans celui de Vosterman, mais ce recueil est sans date. Vosterman aurait gravé, dit-on, de 1514 à 1540.

2. Dans le dictionnaire de Jean Nicot, édition de 1684, le mot reseul (réseau) est ainsi défini : « Vient de Réticulum et signifie cette tisseure de fil faicts à mailles, dont les filets, rets, poches, bourses, et tirasses à prendre poissons, connils, cailles et autres oyseaulx sont faicts. Les femmes en font de fil délié dont elles font des collets, et aultres leurs équippages, qu’elles nomment pour ce collet de reseuls. »

POINT COUPE ET POINT DE VENISE

nervures ainsi que le tissu, qu’il soit mat ou en grille, se travaillent et s’édifient entièrement avec le secours de l’aiguille. (PI. XXII et XXIII.)

Une fois le procédé connu, toutes les combinaisons deviennent possibles et le dessinateur peut laisser le champ libre à son imagination. Les avantages de ce dernier système ressortent victorieusement de l’inspection des planches XXIII et XXIV '. Les spécimens qui les recouvrent suffisent à donner une idée de la patiente ingéniosité des maîtres qui composèrent les dessins de dentelles au xvi“ siècle.

Ce sont les Italiens qui les premiers ont fait commerce des dentelles à l’aiguille; l’invention de ce précieux tissu leur est due et ne leur est pas contestée. Le succès fut immense, universel et malgré que dans beaucoup de familles aisées des différents pays de l’Europe, depuis la simple bourgeoise jusqu’à la plus grande dame, on s’occupât à cet ouvrage délicat, ils en exportèrent des quantités considérables, surtout en France, pendant la fin du xvie siècle jusque vers le milieu du xvif. A ce moment l’industrie en France, qui avait pu se développer sous la protection des lois prohibitives, fournissait à la consommation du pays et exportait une partie de ses produits.

Jusqu’alors, en Italie comme ailleurs, on n’avait fait que produire d’après les modèles de point coupé des maîtres du xvf siècle ; le besoin d’innover, excité sans doute chez les Italiens par le désir, la nécessité de rouvrir les débouchés que leur avait fermés partout le développement progressif de l’industrie dentellière, leur suggéra la création, dans l’espèce, d’un genre nouveau, qui fit sensation et dont ils conservèrent le monopole pendant un certain nombre d’années. Cette nouveauté, qui a détrôné alors les autres dentelles à l’aiguille, est le point de Venise en relief. Son succès rendit aux fabriques italiennes leur ancienne prospérité. (PI. XXV, Fig. i.)

Si la perfection peut exister sur la terre en quelque chose, ce miracle a été réalisé par les inventeurs de ces deux dentelles, le point coupé et le point de Venise, qui l’un et l’autre paraissent avoir eu leur origine dans la ville qui a donné son nom à la dernière.

L’idée qui suggéra ces deux créations fut on ne peut plus heureuse, mais ce fut le point coupé qui remplit le plus complètement le but qu’on s’était proposé ; c’est qu’en effet, il serait impossible d’imaginer, pour border et enrichir des lingeries, quelque chose de plus gracieux, de plus coquet, de plus délicieusement séduisant par l’ensemble, la délicatesse et la recherche des détails ingénieux que comporte le style gothique appliqué à la dentelle. (PI. XXIV.)

Le point de Venise a peut-être plus de richesse apparente, ses reliefs sont d’un effet splendide ; le style en est plus large, plus noble, mais il a moins de délicatesse, son élégance a trop d’épaisseur, trop de poids pour les lingeries fines. (PI. XXV, Fig. x.)

Vers le commencement du xvu" siècle, il n’y avait peut-être pas, comme on l’a fait remarquer, une famille où il ne se fît quelque peu de point coupé; mais l’usage en était si répandu, la consommation si grande, qu’il s’en était établi des fabriques

i La Planche XXIV représente un point coupé il l’aiguille, moderne, fabriqué au Puy par les religieuses du couvent de Sainte-Marie, d’après un modèle du xvi“ siècle.

LES DENTELLES A L’AIGUILLE

dans un grand nombre de contrées de l’Europe. Les plus renommées et les plus importantes étaient, en France, celles d’Alençon et de Sedan, et en Italie, d’où l’on exportait considérablement, celles de Venise, de Raguse et de Gênes. Outre que cette dentelle servait à garnir les plus belles lingeries, elle était recherchée pour l’ornement des habits, où on l’y employait à profusion, quoiqu’elle fût d’un prix fort élevé.

Le luxe de la dentelle était alors si exagéré, que plusieurs des ordonnances qui avaient pour but d’en défendre l’entrée et d’en régler l’usage prétextaient de la rareté du numéraire, par suite des envois faits à l’étranger pour, l’acquisition de toutes sortes de Points et de la ruine qui s’ensuivait dans les familles à cause de l’usage immodéré de ces dentelles, qu’on y disait n’être pas en rapport avec les ressources de chacun.

Ce n’était pas seulement dans le monde qu’on s’occupait à l’envi aux ouvrages de point coupé, dans la plupart des couvents on s’y adonnait avec non moins d’ardeur. C’est de là que sont sorties les plus fines dentelles à l’aiguille, qui, il y a un siècle à peine, faisaient partie du riche mobilier des chapelles particulières et des églises paroissiales. Jadis la religion exerçait sur les âmes un empire absolu ; quand il s’agissait de donner au culte de la magnificence et de l’éclat, on était prêt au dévouement, au sacrifice. Orner la maison de Dieu, était faire l’œuvre la plus agréable et aussi la plus digne et la plus méritoire. Ces sentiments dominaient dans toutes les classes de la société, ils faisaient affluer dans les fabriques des églises toutes sortes de richesses; mais, comme on le pense bien, ils existaient à un degré bien plus élevé dans les couvents, où l’on se passionnait pour la gloire de la religion ; l’ardeur des âmes pieuses qui y passaient leur existence était soutenue par le désir d’être agréable à Dieu. Aussi y accomplissait-on des miracles de patience, des merveilles qui avaient quelquefois demandé le travail d’une vie entière et qu’il eût été bien difficile d’obtenir à prix d’argent.

Que sont devenues, hélas! ces pieuses reliques, auxquelles la solidité du travail, malgré son exquise délicatesse, promettait une existence plusieurs fois séculaire? La mode a changé et l’on n’a plus fait attention, dans les églises, à ces précieuses curiosités. Sans respect pour la volonté des donateurs, qui les avaient offertes pour l’ornement du sanctuaire, on les a livrées à vil prix à des brocanteurs, et maintenant elles achèvent leur existence dans les boudoirs de petites-maîtresses, de femmes galantes, peut-être, ou elles assistent aux cérémonies d’un culte bien différent de celui auquel les avait consacrées la piété des fidèles. Ce n’est certes pas à cause d’un retour de la mode ou du bon goût qu’on les voit s’étaler ainsi dans ces sanctuaires mondains. 11 règne aujourd’hui la passion, la fureur du bibelot, qu’il s’agisse d’objets d’art, de meubles ou de tissus : bronzes, marbres, faïences, vieux bahuts, vieilles étoffes, on se préoccupe moins de leur valeur artistique que de leur âge.

Page 1