CHAPITRE II
POINT DE VENISE ET POINT DE FRANCE
Au ve siècle, à l’époque où Attila, roi des Huns, conduisant ses hordes barbares, vint ravager l’Italie, les habitants du pays au nord de l’Adriatique se réfugièrent dans les îles nombreuses qui bordent cette mer et ne sont séparées entre elles que par les étroits canaux qu’on a appelés les Lagunes. Après la retraite des Huns, un certain nombre des réfugiés s’y établit; plus tard, au vie siècle, lors de l’invasion des Lombards, leur nombre s’accrut encore ; puis, au vnc siècle, ces insulaires qui, jusqu’alors, avaient vécu en communautés séparées, se réunirent en une seule. Telle fut l’origine de la ville et de la république de Venise, si florissante et si respectée jusqu’au xvn” siècle. Sous l’impulsion d’un gouvernement essentiellement démocratique et fortement constitué, elle vit sa puissance s’accroître rapidement et fut, à un moment, l’Etat le plus riche et le plus considéré de l’Europe. Favorisée par sa situation, elle devint avec Gênes le centre du commerce du Levant et des Indes. Dans les beaux-arts, elle a contribué pour une grande part à la gloire immortelle que s’y est acquise l’Italie au Moyen Age et à l’époque de la Renaissance; et, par ses manufactures, elle a été alors la première parmi toutes les nations de l’Europe.
C’est de Venise que nous viennent les modes, les modèles de tous les objets de luxe, les plus riches étoffes de soie façonnées ; c’est là qu’il nous faut aller embaucher des ouvriers habiles, quand il s’agit pour nous de dresser des manufactures en France.
Au xvie siècle, malgré qu’elle soit arrivée à son époque de décadence, par suite de dissensions intérieures qui aboutirent au plus dur despotisme, exercé par une oligarchie héréditaire, nous la voyons encore conserver dans les beaux-arts sa position élevée. Dans l’industrie, son génie créateur, non encore émoussé, trouve et met en pratique l’art de faire la dentelle. Plusieurs de ses dessinateurs et de ses praticiens viennent chercher fortune en France, et cette belle industrie s’y implante et s’y popularise. Au xvn° siècle, c’est encore chez elle que prend naissance cette dentelle incomparable, connue sous le nom de Point de Venise. (PI. XXV. Fig. i et 2.)
Le caractère de cette dentelle consiste dans des reliefs figurant des ornements pleins
LES DENTELLES A L’AIGUILLE
ou à jour, modelés avec art et disposés en pétales superposés de fleurs fantastiques d’un jet très-large, dont les épanouissements, se dégageant de riches rinceaux d’un travail merveilleux, sont reliés par des brides et des points à jour très-délicats.
Rien n’égale la somptueuse et Suave élégance de ces hauts reliefs édifiés par l’aiguille ; sculpter patiemment l’ivoire pour en rechercher les effets et en donner la copie serait un effort inutile. La main du plus habile artiste n’en reproduirait que la froide imitation ; il manquerait à la blancheur et à l’éclat de l’ivoire ce souple, ce moelleux qui font du point de Venise une sculpture pour ainsi dire vivante et animée. Il manquerait en outre ce nuancé doux et velouté inimitable, qui est une des séductions les plus attrayantes des dentelles à l’aiguille, des anciennes surtout et du point de Venise en particulier.
Les points jusqu’alors inconnus que nécessite la confection de cette nouvelle dentelle font que les inventeurs en conservent le monopole pendant un certain nombre d’années, et l’industrie dentellière à Venise retrouve l’activité qu’elle avait perdue. Mais bientôt l’intelligente initiative du grand Colbert en enrichira notre pays, et cette belle création aura été, chez les Vénitiens, la dernière d’une prospérité qui s’affaiblit et va s’éteignant.
A partir de ce moment, le sceptre de la mode leur échappe; c’en est fait de cet engouement universel pour les parures et les étoffes venues d’Italie; le courant a changé de direction, et la France qui, jusqu’alors, comme les autres nations de l’Europe, a été tributaire de ce pays, après lui avoir emprunté ses meilleures idées, ses ouvriers, ses artistes, la France devient le centre de tout ce qui relève du goût, aussi bien pour les choses frivoles que pour les choses sérieuses. On ne s’habille plus qu’à la française et l’on tire de France tout ce qui tient à la parure. L’or des nations multiplie et enrichit nos ateliers et nos manufactures r. Nos artistes, nos hommes de lettres ne s’inspirant plus de l’étranger, nous avons un art français, une littérature française recherchés dans toute l’Europe. La langue française devient la langue des cours et de la diplomatie ; tout concourt ainsi à étendre et à augmenter notre influence dans le monde.
Dès 1660, l’industrie des dentelles, aussi bien à l’aiguille qu’aux fuseaux, était prospère et très-développée en France. Toutefois, pour ce qui était des dentelles aux fuseaux, à l’exception de la Valenciennes, on n’y en produisait pas d’aussi fines que dans les Pays- Bas, tandis que l’habileté de nos ouvrières en points à l’aiguille pouvait défier la concurrence étrangère; mais la création du nouveau point de Venise en relief nous mit dans un état d’infériorité relative, dont on ne pouvait s’affranchir qu’en enseignant à nos ouvrières l’art de le faire.
Colbert avait à cœur djélever les produits de nos manufactures à un degré de perfection qui les fit rechercher même de nos voisins. Pour y parvenir, par son ordre, on embaucha dans les Pays-Bas et à Venise un grand nombre d’ouvrières des plus habiles
1. Sous le ministère de Colbert, ce que les Anglais appelaient les colifichets, les folies, les frivolités des modes françaises leur coûtait huit à neuf cent mille livres sterling (de 20 à 22 millions et demi de francs, soit de 120 à 136 millions de notre monnaie actuelle).
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qu’il distribua dans les manufactures déjà existantes et dans les villes où il en établit de nouvelles. De 1665 à 1707, un grand nombre d’ordonnances et d’arrêts sont rendus en faveur de ces manufactures et leur accordent des immunités et des privilèges considérables.
Une déclaration du mois d’août 1665 porte qu’il sera établi « dans les villes du Quesnoy, Arras, Reims, Sedan, Château-Thierry, Loudun, Alençon, Aurillac et autres du royaume, des manufactures de toutes sortes d’ouvrages de fil tant à l’aiguille qu’au coussin en la manière des points qui se font à Venise, Gênes, Raguse et autres pays étrangers qui seront appelés points de France1 »; et un arrêt du 21 octobre 1665, confirmatif des dits établissements défend de les troubler en leur travail pendant tout le temps de leur privilège qui, suivant un autre arrêt du 16 février 1675, où il en est question, devait être de neuf années. Par cet arrêt de 1675, le roi entend « continuer les immunités qu’il a accordés aux points de France et les exempter de tous droits d’entrée et de sortie2. Et ce, contrairement aux prétentions des fermiers généraux, qui soutenaient que les privilèges accordés aux points de France en 166^ étaient périmés. »
Rien n’est négligé pour maintenir l’industrie dans une bonne voie et la faire prospérer. Les dentelles étrangères sont prohibées et il est interdit de faire concurrence aux entrepreneurs des manufactures royales.
Ces mesures qui choquent nos idées économiques actuelles étaient pourtant nécessaires pour la circonstance, sous peine de voir tomber des manufactures qu’on n’avait pu établir qu’à grands frais. En très-peu de temps elles produisirent d’excellents résultats, comme l’atteste l’extrait suivant d’une ordonnance du 15 octobre 1666, confirmant la prohibition des dentelles étrangères malgré les progrès accomplis dans les manufactures.
« Et bien que, dit cette ordonnance, ceux qui sont employés par nos ordres pour l’établissement de la dite manufacture , ayant fait rechercher dans Venise et autres villes étrangères les ouvrières qui excellent le plus dans ces sortes d’ouvrages de fil, qu’ils en aient fait venir grand nombre qui ont été distribuées dans celles du Quesnoy, Arras , Reims, Sedan, et autres villes etc... Et qu’au moyen de l’application que l’on y a apportée, il se fasse présentement en France des ouvrages de fil si exquis qu’ils égalent, même surpassent, en beauté les étrangers, etc., etc. »
Le 1 5 février 1667, un nouvel arrêt du conseil d’Etat est rendu « sur les représentations faites au roi en son conseil par Jean Pluymers, Paul et Catherine de Marcq, entrepreneurs de la manufacture royale de toutes sortes de points de fil. » Cet arrêt confirme les déclarations et les arrêts rendus en conséquence qui défendent « de fabriquer, vendre ni user de toutes sortes de points de fils faits à l’aiguille, vieux ou nouveaux, autres que ceux faits dans les manufactures royales » et interdit en outre « à toutes sortes
1. Voir pour toutes ces ordonnances, arrêts et déclarations la très-curieuse collection Rondonneau aux Archives. La déclaration du mois d’août 1665 manque, mais elle se trouve visée dans celles des 12 octobre 1666 et 15 février 1667.
2. On sait que la France avait alors des douanes intérieures et que les marchandises ne pouvaient circuler d’une province à une autre sans avoir à acquitter des droits d’entrée et de sortie.
LES DENTELLES A L’AIGUILLE
d’ouvrières de faire aucun ouvrage de point que ceux qui leur seront donnés par les dits entrepreneurs. »
Par cette dernière interdiction, on voulait empêcher la confection d’ouvrages mal conditionnés.
Dans une requête adressée au roi en son conseilles entrepreneurs de la manufacture des points de France exposent que « des particuliers débauchent leurs ouvrières et les font travailler en cachette, à Paris et ailleurs, à toutes sortes d’ouvrages de fil qui ont de la ressemblance avec ceux de la manufacture royale, par le moyen de cordonnets et de broderies qu’on y a appliqués, et que cela empêche le progrès de la manufacture. »
Sur cette requête un arrêt du conseil d’Etat, du 19 août 1669, « défend de faire aucun ouvrage de points de fil si ce n’est pour les entrepreneurs, et sur les instructions et dessins donnés par eux, ni même d’appliquer ou faire appliquer sur quelques sortes d’ouvrages de fil, de quelques qualités qu’elles puissent être, aucune broderie à l’aiguille, avec cordonnet ou semblables à celles que les dits entrepreneurs font faire aux ouvrages de la dite fabrique. »
Le véritable point de Venise se faisait entièrement à l’aiguille; les rinceaux, les pétales des fleurs qu’ils portent, les fleurettes qui les accompagnent, ainsi que tous les enjolivements qui complètent l’ouvrage, reliefs, jours, brides, picots de tout genre, tout cela était le produit d’un travail très-minutieux, demandant pour son exécution un temps infini et représentant une valeur qui rendait cette dentelle inabordable aux fortunes moyennes; aussi s’essayait-on à des contrefaçons se rapprochant plus ou moins du vrai point de Venise.
La planche XXVI représente des imitations ou plutôt des contrefaçons de ce point. Le tissu des rinceaux et des fleurs de la figure 1 — dans la partie ornée de reliefs, — ainsi que les brides et les petites campanes du bord, sont entièrement à l’aiguille, tandis que les reliefs sont produits par une ganse qu’on y a appliquée et fixée après avoir fait l’ouvrage.
La partie de cette même figure 1 qui n’est pas ornée de reliefs laisse voir une supercherie que la ganse contribuait à déguiser, et permet de se rendre compte facilement de la façon dont est fait l’ouvrage. Le rinceau principal qui suit tout le long du dessin est tout simplement une petite bande de toile ou galon de fil, auquel on a soudé toutes les autres parties de l’ouvrage, qui sont travaillées entièrement à l’aiguille.
Il en est de même de la figure 2 : le rinceau principal est un simple galon de fil, tandis que le tissu des petits rinceaux qui se détachent du principal, ainsi que celui des fleurs, est entièrement travaillé à l’aiguille. Une ganse cousue après coup, accentue le dessin et lui donne du relief.
En remplaçant ainsi par de la ganse et du ruban de fil une partie du travail à l’aiguille, on avait une dentelle qui n’était certes pas comparable au vrai point de Venise, mais la différence de prix était si grande, que cela devait nuire à l’écoulement des produits des manufactures royales, où l’on tenait à leur donner toute la perfection possible, et à ne pas les laisser dégénéx-er.
POINT DE VENISE ET POINT DE FRANCE
Le point de \ enise, tel que nous l’avions reçu d’Italie (PL XXV. Fig. i), était un produit industriel que l’on avait élevé à la hauteur d’un objet d’art — les quelques rares échantillons que 1 on en trouve parfois dans le commerce de la curiosité, sont aujourd’hui justement apprécies et très-recherchés des amateurs; — mais sous le crayon de nos artistes le dessin, sans perdre de sa richesse et de son élégance, devint plus gracieux, plus coquet, plus doux de forme. (PI. XXV. Fig. 2 et 3, et PI. XXVII.) Moins outré de relief, plus aéré, ce point devenu français, quoique ayant conservé son originalité, gagna d’être plus approprie aux usages auxquels il était destiné, et sa réputation devint universelle en Europe ou il obtenait partout les préférences.
Les ordonnances restrictives de la liberté du commerce et de l’industrie dont il a été parlé, en opposition avec les principes économiques les mieux raisonnés, donnaient néanmoins un excellent résultat, mais c’était à la condition de remplacer l’initiative individuelle par une direction unique, intelligente et bien entendue. E11 outre, les deniers de 1 Etat, le concours des plus célèbres artistes et par-dessus tout la volonté persistante du roi contribuèrent, dans une grande proportion, à la prospérité des manufactures et à la vogue de leurs produits. N’étant gênées par aucune concurrence, soit du dehors, soit du dedans; ayant pour clientèle, d’abord, la cour de France la plus fastueuse et la plus élégante de ce temps, et, par suite, celle de toutes les autres cours de l’Europe, qui se modelaient sur elle, ces manufactures ne reculaient devant aucuns frais pour arriver a produire de ravissantes merveilles, qu’on ne leur marchandait pas. (PI. XX VIII.)
11 serait difficile de reproduire, dans un ouvrage comme celui-ci, un fac-similé d’une suffisante etendue pour donner une idée assez large de la somptuosité et de la richesse de ces ouvrages dont on faisait de grandes pièces, telles que : robes, mantes, aubes et hautes garnitures de toutes sortes ; mais on s’en rendra compte à l’aide des portraits historiques du temps, principalement de ceux qui sont dus à la palette vivante et gracieuse du portraitiste Hyacinthe Rigaud, surnommé le Van Dyck de la France. Nul n’a été plus que lui frappant de vérité et de ressemblance dans le fini des détails des draperies. On peut recommander entre autres à l’attention des amateurs , le portrait de Henry Oswald, cardinal d’Auvergne, et celui de Guillaume de Vintimille, archevêque de Paris. On ne connaît guère ces riches portraits que par les gravures de Drevet, deux chefs-d’œuvre, où tout a été détaillé avec tant d’art et de fini par ce célèbre graveur, qu’on y retrouve, malgré qu’ils ne soient que la réduction des originaux, la physionomie, le modelé de la dentelle et la traduction très-exacte du dessin. Il y a tellement de vérité que, si la photographie eût existé de son temps, on supposerait que les draperies et les dentelles ont dû être gravées d’après une épreuve photographique prise sur nature. En un mot, un facsimilé d’après un échantillon de point à l’aiguille de France du temps n’en donnerait pas une idée plus frappante.
Pendant toute la période du règne de Louis XIV le point de France à l’aiguille se maintint au niveau le plus élevé; ce qui contribuait à lui conserver cette situation, c’est qu’en outre des faveurs de la cour et des avantages accordés aux manufactures, il était l’ouvrage le plus recherché par la mode. Les grandes dames ne croyaient pas déroger en
LES DENTELLES A L’AIGUILLE
s’y adonnant, et par cette occupation elles acquéraient une faculté d’appréciation qui leur faisait dédaigner les ouvrages de mauvais goût, et tout ce qui, par une supercherie quelconque, tendait à l’imitation du point entièrement à l’aiguille.
Dans le curieux recueil des costumes du siècle de Louis XIV, de Bonnard1, on remarque plusieurs gravures représentant des dames de qualités en train de faire du point.
L’une d’elles est une jeune demoiselle en élégant déshabillé orné de riches dentelles : son aiguille d’une main, elle tient une corbeille à ouvrage de l’autre. Au-dessous on lit le quatrain suivant :
Avec cette corbeille et ce grand équipage,
L’aiguille en main, ne croit-on pas Que cet objet si plein d’appas Va faire quelque gros ouvrage P
Cette innocente épigramme, au bas d’une gravtire de mode, témoigne qu’il était de bon ton dans le monde élégant de s’occuper à faire du point , mais qu’on n’y faisait pas grosse besogne. Il est certain que ce qui se confectionnait dans les salons ou les boudoirs aristocratiques ne fournissait pas un grand appoint à la consommation, qui, si on s’en rapporte à la collection Bonnard, avait pris un développement inouï.
Ici, c’est une grande dame, la princesse de Soubise, en habit de ville. La coiffure, en fine guipure de Valenciennes, s’élève étagée à la Maintenon; le corsage décolleté avec gorgerette et bordure d’Angleterre plissée, s’allonge en pointe, tandis que le manteau de brocart, orné de riches passementeries, laisse voir, par devant, une jupe en point de France à l’aiguille; les épaules sont couvertes d’un mantelet à la vieille, à double volant d’Angleterre.
Là, c’est l’intérieur d’un cabinet de toilette meublé avec une somptueuse élégance ; sur la tablette d’un lavabo, que recouvre une nappe à volants en point à l’aiguille, s’entr’ouvrent coquettement, devant une glace de Venise, deux rideaux de guipure.
Ailleurs, une dame de qualité en toilette de bain, le peignoir tout en guipure ramagée de Valenciennes, décolleté et ouvert par devant jusqu’à la ceinture, est garni, vers le haut et jusqu’au bas de l’ouverture, de point de moyenne hauteur, tandis que les manches courtes et le bas du peignoir le sont en hauts volants également en point.
Autour de la baignoire, s’étale luxueusement un autre volant de point, servant de garniture à un fond de bain.
Il est bien vrai que le point tel qu’on le faisait alors était une dentelle inusable; mais quand on songe aux sommes fabuleuses que devait dépenser une dame tant soit peu élégante, avant d’avoir acquis l’indispensable pour paraître dans le monde, on se demande,
i. Cette collection, que l’on peut voir au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, a une valeur artistique fort remarquable; elle fait connaître les modes de la fin du xviie siècle et est l’œuvre des graveurs N.-R. Bonnard Saint-Jean, N. Arnoult et Lepautre.
POINT DE VENISE ET POINT DE FRANCE.-
en présence du luxe effréné qui régnait alors, comment les fortunes pouvaient résister à tant de prodigalités.
Certes, l’exemple venu d’en haut était un entrainement auquel la coquetterie des femmes ne savait pas résister — les hommes eux-mêmes qui portaient alors de la dentelle n’y résistaient pas davantage — ; mais il est permis d’affirmer que, s’il apparaissait dans l’un de nos salons de Paris réputé pour réunir les femmes les plus élégantes, une toilette en point de France à l’aiguille, du xvn' siècle, elle éblouirait par sa splendeur éclatante et ferait naître bien des envies, que beaucoup seraient heureuses de pouvoir satisfaire au prix des plus grands sacrifices.
Le luxe de la dentelle était poussé, à la cour de Louis XIV, jusqu’aux limites de la folie ; il s’étendait jusqu’à la domesticité. Bonnard nous montre dans ses gravures la berceuse du duc d’Anjou, couverte des plus riches dentelles, ainsi que la nourrice, la teneuse et la promeneuse.
La nourrice et la berceuse du duc de Bourgogne, en robes très-décolletées, corsages à pointes garnies de dentelles, jupes en point. Le berceau et les ajustements du prince en sont inondés.
Rien ne coûtait au roi, quand il s’agissait de satisfaire ses goûts et d’étaler sa magnificence; ni la misère du peuple, ni le mauvais état de ses finances ne pouvaient contenir son immense égoïsme. On rapporte qu’à Marly — dans cette fastueuse résidence où il avait projeté d’abord de se construire une modeste retraite, une sorte d’ermitage, où il se promettait d’aller, loin du faste et des affaires, jouir, de temps à autre, des douceurs d’une vie simple et tranquille % — un jour, suivant son habitude de faire des galanteries aux dames qui y avaient obtenu la faveur rare d’une invitation, toutes les invitées furent très-agréablement surprises de trouver dans leur appartement une toilette complète en point de France à l’aiguille 1 2.
Le moment était mal choisi pour ces prodigalités qui achevaient de ruiner le trésor; il fallut bien y renoncer, quand on se vit réduit aux expédients les plus ruineux, pour satisfaire aux impérieuses nécessités de la guerre, et les manufactures en souffrirent; mais ce qui leur porta le coup le plus funeste, ce fut la révocation de l’édit de Nantes.
Après la mort de Mllc de Fontanges, le roi donna dans le bigotisme et tomba sous l’entière domination de Mme de Maintenon. Profitant de l’influence qu’elle avait acquise sur son esprit, elle sut faire naître chez son royal amant, à l’aide d’habiles comparses,
1. Ce rien, cet ermitage, comme le disait lui-même Louis XIV, avec ses accessoires, ses plans constamment modifiés, agrandis, finit par coûtera la France des milliards, dit Saint-Simon, qui exagère beaucoup. Le château de Marly, construit dans un des temps les plus malheureux de la monarchie, quand le peuple mourait de faim, accablé d’impôts pour la guerre> n’a pas trouvé grâce devant la Révolution : le peuple dans sa colère se rua sur cette immense folie du roi-soleil et l’anéantit.
2. Les séjours de Louis XIV à Marly ne se font remarquer que par des loteries continuelles d’étoffes précieuses, d'argenterie, de joyaux, que le roi avait la galanterie de donner aux dames. — Tome II des Mystères des vieux châteaux de France .
Lorsqu’il eut fait bâtir les pavillons de Marly, a écrit Voltaire dans ses Anecdotes du siècle de Louis XIV. toutes les dames trouvèrent dans leur appartement une toilette complète.
LES DENTELLES A L’AIGUILLE
des scrupules religieux; de concert avec le père Lachaise, jésuite qu’elle avait eu la précaution de lui donner pour confesseur, elle insinua à Louis XIV, qui hésitait à violer les engagements pris par son aïeul Henri IV, de s’en rapporter à un conseil de conscience particulier lequel, naturellement, leva tous les scrupules et décida qu’il pouvait et devait révoquer l’édit de Nantes
Les persécutions de toute nature, les rapts d’enfants, les confiscations, l’envoi aux galères des citoyens les plus fermes dans leur croyance et par conséquent les plus respectables, les dragonnades avec toutes leurs violences et leurs atrocités, tout cela avait fini par opérer un grand nombre de conversions forcées, mais la soumission n’était qu’apparente. A peine l’édit est-il révoqué que tous les anciens partisans de la religion réformée n’ont d’autre préoccupation que celle de se procurer les moyens de passer à l’étranger, avec tout ce qu’il leur sera possible de réaliser de leurs biens.
Les peines les plus cruelles infligées à ceux qui sont surpris, la confiscation, les galères, la mort, rien ne peut suspendre l’émigration; la France perd cinq cent mille de ses citoyens les plus utiles; les arts, les sciences et les lettres fournissent un nombreux contingent; mais ce qui est pour la nation une perte irréparable, c’est l’émigration de presque tous les chefs des grandes industries; suivis de plus de cinquante mille de leurs ouvriers, ils vont fonder en Angleterre, en Hollande, en Allemagne®, en Suisse, des manufactures qui feront à la France une concurrence redoutable ; des branches entières de commerce disparaissent et vont s’implanter à l’étranger où elles étaient inconnues.
Toux-s perd sa nxbannerie et le nombre de ses métiers de soieries tombe de huit mille à douze cents; à Lyon, il n’en reste plus que quatre mille sur dix-huit mille, et son industrie des dentelles d’or et d’argent, dont les produits s’élevaient à plus de quatre millions par an, émigre à Genève,
Alençon perd ses meilleurs fabricants et ses meilleui-es ouvrières, qui portent au Nord le secret de leur art1 2 3.
La France, qui marchait à la tête de l’Europe, voit sa suprématie menacée de lui échapper; il a suffi, pour un aussi déploi-able résultat, de l’influence d’un jésuite sur une conscience pusillanime et égoïste.
Au moment de la révocation de l’édit, le haut commerce était dans les mains des
1 . Montesquieu a dit de Louis XIV qu’il était « dur dans ses conseils, enfant dans celui de conscience, dupe de tout ce qui joue le prince : les ministres, les femmes et les dévots!... »
Et ailleurs : « Il avait l’âme plus grande que l’esprit. M“ de Maintenon abaissait sans cesse cette âme pour la mettre à son point. »
2. Un faubourg de Londres (Spitalfields) se peuple de nos ouvriers en soieries émigrés de Lyon et de la Touraine, qui perdent les trois quarts de leurs métiers ; la fabrique des soieries françaises s’établit aussi en Hollande, avec la papeterie, la draperie, etc.; une foule d’industries sont transplantées dans le Brandebourg; vingt mille Français vont porter les arts les plus raffinés de la civilisation aux grossières populations clair-semées parmi les sables et les sapins de cette triste contrée. Les réfugiés français payent l’hospitalité de l’électeur Frédéric en préparant Jes hautes destinées de Berlin, qui n’est encore, à leur arrivée, qu’une petite ville de 12 à iy,ooo âmes. Henri Martin, t. XIV p. 63.
3. On rapporte que Louis XV ayant fait demander à Frédéric le Grand ce qu’il pourrait faire pour lui être agréable, celui-ci aurait répondu : « Une seconde révocation de l’édit de Nantes. »
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protestants et la plupart des grandes manufactures leur appartenaient. Ce qui avait amené cette situation, en apparence difficile à expliquer, était une loi de l’Église catholique romaine.
On a toujours professé à Rome cette doctrine que le prêt à intérêt constitue l’usure. Non contente de l’interdire, l’Église l’a souvent poursuivi avec la même ardeur qu’elle mettait à combattre les hérésies, et cela a été un obstacle au développement des industries et des grandes affaires.
Les Huguenots, au contraire, admettaient le prêt à intérêt; aussi les capitaux abondaient-ils pour leurs entreprises, et ainsi s’explique la cause qui avait mis dans leurs mains presque toutes les grandes industries et la diminution considérable de leur importance, lors de leur funeste et regrettable émigration.
La dentelle ne se relèvera plus du grand coup qui l’a frappée; la France, après avoir vu la fabrication des fines dentelles aux fuseaux implantée chez elle par les soins de Colbert, ne conservera plus que la spécialité des dentelles communes et redeviendra tributaire des Pays-Bas. Quant aux riches points à l’aiguille, si Alençon conserve sa supériorité, cette ville ne jouira plus sans partage du marché extérieur.
Telles furent les conséquences de la faveur dont jouissait à la cour de France un fanatique; et tel était alors l’assujettissement de la raison aux préjugés religieux, que tout ce qui n’était pas calviniste applaudissait aux actes barbares accomplis sous l’inspiration des jésuites. « Rien n’est si beau que ce qu’elle contient, écrivait M"'e de Sévigné, à propos de l’ordonnance de révocation, et jamais aucun roi n’a fait et ne fera rien de plus mémorable. » Tout cela pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des hommes !
Le monde a toujours eu besoin de sauveurs, et il a bien de la peine à se déshabituer de ce travers; tous ont eu la fatuité de représenter la volonté de Dieu sur la terre. Qu’importe qu’ils aient été de bonne foi, si dans leur aveuglement ils n’ont engendré que ruine et misère? Chez nous, le prestige qui les environnait a bien diminué, depuis que le successeur de Louis XIV n’a plus mis de précautions ni de bornes à l’étalage de ses vices.
Louis XIV est certainement responsable des atrocités qui furent commises en son nom, mais on ne saurait, sans trop d’injustice, l’en accuser; il ne les connut pas et ses ordres furent constamment outrepassés. On lui avait fait croire à la sincérité des conversions obtenues par la violence, et lorsqu’il se décida à la révocation de l’édit de Nantes, qu’on avait obtenue de lui en inquiétant sa conscience, il était loin de s’attendre à ses conséquences ; mais il eut le tort d’aggraver sa faute, quand il en vit les effets, en ne retirant pas l’ordonnance de révocation, lui qui, jusqu’alors, s’était fait une tâche d’attirer par de grands avantages les plus habiles manufacturiers et les meilleurs ouvriers étrangers, et avait veillé avec le plus grand soin à empêcher l’émigration d’industriels ou d’ouvriers français qui espéraient trouver au dehors la facilité de faire une prompte fortune1.
On trouve, dans la correspondance administrative de Colbert, plusieurs lettres aux ambassadeurs ou consuls de
LES DENTELLES A L'AIGUILLE
Le succès des arts en France et l’établissement de nos manufactures, sont dus en grande partie à l’initiative et à la volonté de nos anciens rois. Depuis Charlemagne jusqu’à Louis XIV, tous ont plus ou moins contribué à leur avancement et prospérité par des encouragements et des largesses. Mais il n’en est point qui ait autant fait pour eux que ce dernier1. Sous son administration, des industries jusqu’alors inconnues en France y sont créées, et tout est mis en œuvre pour élever nos manufactures à un degré de supériorité qui en fera rechercher les produits par leur bonne confection, leur solidité et leur bon goût. Les récompenses aux meilleurs ouvriers, les encouragements pécuniaires aux apprentis2, afin de les amener dans les fabriques; les visites fréquentes dans les ateliers, pour l’inspection des ouvrages, la confiscation de ceux qui ne sont point conformes aux règlements, sont autant de mesures prises en faveur du progrès des manufactures et « contre la cupidité des fabricants, qui seraient tentés de violer les règlements » ; on pousse l’arbitraire jusqu’à décréter qu’il sera posé devant les lieux où se font les visites et « marque de marchandises, un poteau avec un carcan auquel les marchandises qui ne sont pas de la qualité portée par les règlements seront attachées avec un écriteau contenant les noms du marchand et de l’ouvrier trouvés en faute » 3.
En parcourant la correspondance administrative de Colbert relative à l’industrie, on voit percer à chaque page l’intention bien arrêtée de maintenir nos manufactures dans la meilleure voie et de faire de la France la première nation d’Europe par la richesse et la beauté de ses produits. Le roi s’intéressant particulièrement à la dentelle, Colbert s’informe si les femmes de considération assistent aux ouvrages qui se font dans les manufactures de points de France, parce que, dit-il, « les ouvrages en seront beaucoup meilleurs et beaucoup mieux achevés;» il s’inquiète plusieurs fois auprès de M. de Saint-André, ambas-
France à l’étranger témoignant du soin qu’il prenait à empêcher nos ouvriers et manufacturiers d’aller porter leur industrie à l’étranger, oh ils étaient bien accueillis à cause de la réputation des manufactures françaises.
L’une d’elles, du 4 décembre 1671, engage le sieur Desgranges, consul à Lisbonne, à user de toute son influence pour faire repasser en France les ouvriers français qui travaillent à la manufacture de serges et droguets d’Alem-Tejo; il regarde cela comme très-important. « Pour cela vous pourrez faire entendre au conducteur de ladite manufacture que je lui ferai donner quelque assistance pour s’établir en France; à l’égard des ouvriers, vous pourrez leur donner à chacun trois ou quatre pistoles en les faisant embarquer pour leur retour. »
1. Les rois de France, et particulièrement Louis XIV, ont accordé des avantages considérables tant aux entrepreneurs qu’aux ouvriers des manufactures.
Quelquefois on accordait aux entrepreneurs la noblesse pour eux et pour leur postérité,... le prêt de sommes considérables sans intérêt, d’autres données en pur don, des pensions annuelles souvent augmentées à proportion du succès des manufactures, la faculté de prendre du sel au prix du marchand, celle de brasser la bière pour leur usage, celui de leurs familles et de leurs ouvriers, des lieux commodes pour la construction de leurs ateliers, machines et moulins ; le droit de committimus , etc. Peuchet. t. IV. p. 309.
2. Les privilèges des ouvriers des manufactures de nouvel établissement consistaient ordinairement dans la décharge de toutes tailles, subsides, logements de gens de guerre, tutelle, curatelle, etc... s’ils étaient Français; et outre cela dans la naturalité et exception du droit d’aubaine, s’ils étaient étrangers, etc... Colbert, dans une lettre adressée le 26 juin 1671 à Mmc de la Petitière, directrice de la manufacture de points à Auxerre, exprime le désir qu’il soit accordé des gratifications aux apprentis pendant deux ans, pour exciter les pères h envoyer leurs enfants à la manufacture. Dans une autre lettre du 4 octobre 1667 aux maire et échevins d’Auxerre il exempte de la taille les pères qui auront trois filles employées à la manufacture. Voir Pierre Clément. — Correspondance administrative de Colbert.
3. La signification de cette singulière ordonnance fut faite aux maires et échevins, par lettre du 17 février 1671.
POINT DE VENISE ET POINT DE FRANCE
sadeur de France à Venise, « de l’état où sont les manufactures des glaces et des points de fil qui se font à Venise et à Murano; s’il s’en fabrique une aussi grande quantité que celle qui se faisait autrefois; et, où s’en fait ordinairement la consommation. »
L’intérêt que Louis XIV attachait à l’introduction et à l’établissement dans le royaume de l’industrie du point de Venise, qu’il voulait qu’on appelât point de France, était si grand que le monopole en avait été accordé à une compagnie afin que, dans les manufactures qui seraient établies dans les différentes villes de province, le travail se fît partout sous une direction unique, d’après une méthode uniforme et sur des modèles identiques élaborés sous les yeux des entrepreneurs, adoptés et choisis par eux. Le roi faisait écrire fréquemment par son ministre aux intendants des provinces et aux maires et échevins des villes où ces manufactures avaient été établies, pour qu’ils employassent leur autorité à l’exécution des règlements; il ordonnait des visites fréquentes dans ces manufactures, une surveillance active afin qu’aucun ouvrage ne pût se faire sans l’intervention de'S directeurs; lui-même prenait la peine d’écrire le 9 novembre 1666 à M. de la Bourlie, gouverneur de Sedan :
« L’établissement de la manufacture des points de France est de si grande conséquence pour le bien de mes peuples et je suis obligé de prendre de si grandes précautions contre la malice des marchands qui avaient accoutumé de faire travailler à Venise et de débiter dans ma cour et dans mon royaume les ouvrages de cette ville-là, que je désire que, non-seulement vous teniez la main à ce que la dite maufacture s’établisse dans la ville de Sedan et dans les villages circonvoisins, mais même que vous empêchiez que les ouvrages de la manufacture ordinaire de Sedan soyent vendus à autres qu’aux entrepreneurs de celle des points de France, afin que, tous les marchands étant exclus de toute sorte de commerce dans la dite ville et pays circonvoisins, ils perdent l’espérance de pouvoir contrefaire les dits ouvrages et soient obligés à se joindre de bonne foi à la dite manufacture, etc. »
Tous ces efforts furent couronnés du succès le plus complet ', au bout de quelques années il n’était presque plus question du point de Venise en Europe, le point de France l’avait remplacé en Angleterre, en Allemagne, dans les cours de Danemark, de Suède, de Russie, où il s’en expédiait pour des sommes considérables ; mais après la mort du roi l’industrie de la dentelle fut abandonnée à elle-même, les belles traditions s’oublièrent, le point perdit peti à peu son caractère et son originalité et s’abâtardit. On continua cependant à faire de la dentelle à l’aiguille à Alençon et à Argentan, mais presque sans relief et dans un style du plus mauvais goût' si bien que cinquante ans après, on paraissait ignorer l’existence antérieure du point de Venise, perfectionné chez nous sous le nom de point de France. On était si engoué des mignardises et des platitudes du temps, que Roland de la Platière, dans son Encyclopédie descArts et Manufactures,
1. Colbert écrit le 6 janvier 167} au comte d’Avaux, alors ambassadeur à Venise : <1 ...; j’ay reçu le collet de point rebrodé que vous m’avez envoyé, que j’ai trouvé fort beau. Je le confronterai avec ceux qui se font dans nos manufactures, mais je dois vous dire à l’avance que l’on en fait dans le royaume d’aussi beaux. »
Il est naturel de penser que le collet envoyé à Colbert avait été choisi parmi les plus beaux ouvrages de Venise.
LES DENTELLES A L’AIGUILLE
ne daigne s’en occuper que pour les traiter de dentelles grossières, que le perfectionnement et le progrès ont reléguées dans les greniers; il ajoute cependant que le travail de celles qu’il a examinées est si prodigieux, qu’il est à présumer que jamais il en ait été fait à prix d’argent : « c’est le fruit, dit-il, du loisir, de la patience et de l’adresse des âmes pieuses dans les couvents. »
Tant qu’on n’aura rien fait de sérieux pour démocratiser l’art et créer le goût public, il faut s’attendre à ces aberrations de la mode, dont les évolutions inconscientes ruinent quelquefois les industries les plus nobles et les plus intéressantes.
Jusqu’à présent on a considéré l’artiste comme un être à part qu’il est bon de faire éclore et de protéger pour la gloire de l’État. Il y a de par le monde quantité de personnes instruites disposées à accepter les sacrifices qu’on leur imposera dans ce but, mais qui dédaignent de faire donner à leurs propres enfants une éducation quelque peu artistique. Qu’une nature exceptionnelle vienne à se révéler dans l’une de nos plus petites villes, l’on voit aussitôt les conseillers municipaux de la localité prendre sur le budget de quoi faire les frais de son éducation. Ces bonnes gens, en entretenant un élève qui promet un talent élevé dont l’éclat rejaillira sur leur commune, obéissent en cela plutôt à un sentiment de vanité qu’au besoin de satisfaire leurs propres aspirations ; car, si quelqu’un qui les touche de près venait à les consulter, ils seraient plutôt disposés à le détourner des études où une vocation artistique l’entraînerait.
Ces contradictions sont pleines de logique : l’art est pour eux un inconnu dont ils ne soupçonnent pas les avantages. matériels; ils ont appris à le respecter et à l’admirer par ce qu’ils en ont lu dans les livres et ils le protègent par pur esprit de chauvinisme.
Malgré les efforts multipliés qui ont été faits en haut lieu, le goût public n’existe point parmi nous; et, quand bien même tous les rois qui ont gouverné la France auraient, à l’exemple de Louis XIV, prodigué les encouragements aux arts et mis en tutelle les industries pour les soumettre à la direction la plus capable et la plus éclairée, nous n’en serions guère plus avancés. C’est qu’il ne suffit pas, pour le créer, d’avoir autour de soi un cercle restreint de privilégiés chez qui la pratique des célébrités artistiques a pu faire naître le goût du beau. L’art est aussi bien fait pour les intelligences neuves des foules que pour les esprits blasés du grand monde, et il faut qu’il pénètre promptement dans les masses si l’on a l’ambition d’élever la France par le goût au-dessus de toutes les autres nations. En fait, il est encore plus nécessaire à la masse ouvrière, qui produit, qu’au consommateur, qui ne fait que jouir et user.
Le sentiment de l’art, qui n’est autre que le goût, est un élément indispensable dans l’industrie si l’on veut bien faire, et cet élément est une valeur incalculable chez celui qui le possède pour l’avoir acquis par l’éducation dans sa jeunesse; c’est une matière première inépuisable, qui ne coûte rien, ajoute à la valeur de l’objet manufacturé sans augmentation du prix de revient, c’est une richesse que l’on peut ajouter à peu de frais au bagage intellectuel de la jeunesse, qui se dépensera sans s’user et s’augmentera au contraire par la pratique.
Vulgariser le gotit est un problème facile à résoudre, c’est la chose du monde la plus
POINT DE VENISE ET POINT DE FRANCE
simple. L’étude de la grammaire, un peu de lecture, suffisent pour apprécier la valeur littéraire d’un écrit sans qu’il soit nécessaire d’être soi-même un littérateur, pas plus qu’il n’est besoin d’être un artiste pour juger une œuvre d’art. Le dessin est à la fois une science et un art; si la pratique n’a pas rendu votre main habile, vous ne serez pas un artiste, mais vous pourrez avoir la science qui fait le juge compétent.
Que l’on fasse marcher de pair l’étude du dessin avec l’instruction primaire1, et que cette étude se continue, avec celle des sciences et des-belles lettres, et l’on aura créé une société toute de gens de goût, chez laquelle toutes ces banalités qui garnissent nos magasins seront d’un écoulement impossible. C’est le seul moyen d’acquérir et de conserver, si elle nous est acquise, comme on le prétend, la supériorité dans les arts industriels; supériorité qui pourrait bien changer de place, si quelque autre nation adoptait avant nous ce système d’éducation pourtant si rationnel.
N’est-il pas singulier qu’au milieu d’une civilisation comme la nôtre, qui se croit très-avancée, où l’art est tenu en si grand honneur, où le développement et le progrès du métier sont reconnus comme une nécessité pour le bien-être et l’existence du plus grand nombre, une chose aussi indispensable à l’élévation de l’un qu’utile à la prospérité de l’autre, l’art du dessin, ne soit pas mis en première ligne dans nos écoles? N’est-il pas déplorable que, même parmi les gens du monde qui ont reçu une certaine éducation, il y en ait si peu de capables d’exprimer une idée à l’aide du crayon? Parmi les plus riches propriétaires, combien y en a-t-il qui pourraient faire d’eux-mêmes quelques corrections ou changements au plan d’un architecte ou d’un décorateur? C’est à peine si quelquesuns se débrouilleraient, sans qu’on les aidât, au milieu des plans d’un simple maçon.
L’ignorance du dessin est générale, et la faute en est tout entière à ceux qui dans nos écoles publiques ont établi le programme des études élémentaires; pourquoi donc n’apprendrait-on pas à dessiner en même temps qu’on apprend à écrire? à chaque instant l’intelligence des jeunes élèves vient se heurter contre des mots dont la véritable signification ne peut leur être révélée que par des explications ou des circonlocutions quelquefois au-dessus de leur portée; y a-t-il un moyen, à la fois plus simple et plus pratique, de leur faire sentir la valeur des mots et de la leur graver dans la mémoire que de leur tracer le dessin de l’objet dénommé et le leur faire reproduire par la plume ou le crayon?
Ce système d’éducation qui débuterait par l’enseignement du dessin ne serait point une chose nouvelle, il y aura bientôt vingt-quatre siècles qu’il a été expérimenté et mis en pratique par les Grecs; l’on sait ce qu’il a donné chez eux d’élévation, de grandeur, de délicatesse et de perfection aux beaux-arts et à tout ce qui s’y rattache. « Dans toute la Grèce dès les temps les plus anciens, » dit M. de Laborde, « le dessin fut la première instruction des enfants; il devint obligatoire comme l’étaient la natation, la gymnastique et l’équitation, alors que ces exercices avaient déjà développé dans la nation la
i. Le dessin n’est-il pas lui-méme une langue naturelle, à l’aide de laquelle deux individus isolés, ne parlant pas la même langue, pourraient se faire comprendre?
LES DENTELLES A L'AIGUILLE
connaissance et le goût de la beauté des formes ; les pères ne pouvaient soustraire leurs enfants à cet enseignement sans s’exposer à décheoir de leur autorité et toute la jeunesse apprit ainsi à figurer exactement les objets avant de les décrire vaguement dans des caractères de convention, le dessin précédait l’écriture1. »
Il y a vingt ans que le savant auteur des Arts appliqués à l’industrie a sollicité la France d’imiter l’exemple de la Grèce antique, et de créer chez elle un enseignemënt sérieux du dessin ; vainement il a démontré le danger que courent nos intérêts si nos voisins viennent à nous précéder dans cette voie ; la routine est une puissance supérieure à la raison, à la nécessité même, et il se passera peut-être encore bien des années avant que l’on voie l’enseignement du dessin marcher de pair avec l’enseignement de l’écriture. Il faudrait entendre les regrets de personnes que le hasard ou la nécessité a lancées dans l’industrie, auxquelles cet enseignement a fait défaut, pour comprendre ce qu’il y a d’aptitudes stérilisées et apprécier les effets certains , les avantages incalculables d’une pareille réforme.
i. Exposition universelle de 1851 Les Arts appliques à l’Industrie } par le comte de Laborde, page 13, voyez aussi plus loin page 560.
Au dire de Barthélemy, qui le rapporte d’après Pline (Voyage d’Anacharsis en Grèce ), ce serait sur les conseils de Pamphyle, l’un des plus grands peintres de la Grèce, lequel eut la gloire d’avoir parmi ses élèves le divin Apelle, que le dessin fut mis en première ligne dans les écoles à Sicyone et devint obligatoire; les autres villes ne tardèrent pas à suivre cet exemple ; il a fait de la Grèce antique le pays légendaire des arts.