VENISE, GÊNES, MILAN
tandis qu’à Venise, où il avait prit naissance, on en fabriquait pour le commerce des quantités considérables qu’on exportait dans- toute l’Europe.
Au commencement du xvn' siècle, Gênes acquit aussi une grande renommée pour une sorte de passements aux fuseaux surchargés d’un point d’esprit ayant la forme d’un grain de millet, que pour cela, on appelait Point de Gênes (PI. IV). Cette dentelle fut très-goûtée et devint l’objet d’un commerce important.
Dès que le point coupé a été connu, il a acquis, en peu de temps, une vogue universelle; étant devenu une occupation à la mode, presque toutes les personnes sachant travailler de l’aiguille s’y sont adonnées en Italie, et principalement dans les couvents, où les âmes pieuses occupaient leurs loisirs aux travaux les plus délicats de broderie. Dans ces lieux de retraite habités par les femmes, où la règle n’était pas de mener une vie exclusivement contemplative, on s’occupait à des travaux dont le produit était destiné à l’ornement du culte. C’est de là que sont sorties les plus rares broderies, les plus merveilleuses dentelles, qui, il y a moins d’un siècle, étaient accumulées dans les sacristies, ou dans les garde-robes des hauts dignitaires de l’Église. Dans tous les diocèses, chaque établissement religieux cherchait à se distinguer par la richesse et la magnificence des ouvrages destinés à servir d’offrande à l’Église ou à ses dignitaires.
L’industrie dentellière, en Italie, a été très-florissante jusqu’à la fin du xvne siècle. Après les passements de point coupé, le point de Venise en relief a été recherché de toutes les cours de l’Europe. Il y avait aussi les points de Milan et les points de Raguse qui étaient moins beaux, mais dont il se faisait également un très-grand commerce. Ces derniers, aussi bien que ceux de Venise, ont été interdits plusieurs fois en France, pour y favoriser le développement de l’industrie de tous ces points. Les progrès qu’on accomplit dans cette fabrication, les perfectionnements qu’on y ajouta, sous l’influence protectrice de l’administration de Colbert, et surtout les variations que subissait le produit sous l’inspiration du genie français, ajoutés au bon goût qui présidait alors au choix des dessina, tout cela concourut au déplacement du courant commercial, au détriment de l’Italie et au profit de la France. L’engouement pour nos modes avait pris racine partout, c’était aussi une des causes des préférences qu’on avait pour tout ce qui provenait de nos manufactures.
On a cessé de faire du point de Venise; en Italie comme en France, cette industrie est à peu près perdue; mais il y a encore cependant quelques ouvrières qui font du point à l’aiguille, àMurano, petite île près de Venise, où se faisaient jadis les plus beaux morceaux.
Il existe aussi, dans les Calabres, pas loin de Rome, quelques campagnardes qui font du point coupé pour leur usage; elles en garnissent le haut de leurs chemises et les manches ; c’est une habitude qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours.
Depuis que les industries de la filature et du tissage ont pris un si grand développement, par suite des procédés économiques qui leur ont été appliqués, on a renoncé dans les campagnes aux anciennes habitudes qu’on y avait de filer sur place la laine, le chanvre ou le lin, avec lesquels le tisserand du village faisait le drap ou la toile destinés
aux usages particuliers des familles. Il y a moins de cinquante ans, cet usage existait encore dans bien des communes en France; mais en Italie, dans les pays les plus pauvres, là où il n’existe aucune industrie et où la culture de la terre suffit à peine à la nourriture de ses habitants, il est encore pratiqué. Le paysan, qui n’a rien à donner en échange des tissus que l’industrie pourrait lui livrer, est obligé de les confectionner lui-même s’il veut être vêtu.
Ce n’est pas la chose la moins singulière de voir, au milieu de ces populations misérables, des femmes dont le linge est orné de points coupés d’un travail long et minutieux qui, s’ils étaient faits à prix d’argent, seraient un objet de luxe que pourraient tout au plus se payer nos plus riches fermières de la Beauce.
La planche XXXVIII représente ( Fig. 2) une pièce de chemise en point coupé et ( Fig. 1 ) une petite guipure aux fuseaux qui borde ordinairement le bas des manches ainsi que l’ouverture du haut de la chemise. Les deux échantillons reproduits ici en spécimen sont de fabrication moderne et proviennent des environs de Rome. Il y a toute apparence que lorsque les guipures gothiques du xviT siècle ont cessé d’être à la mode, on y aura cessé d’en fabriquer pour le commerce, et que les femmes des campagnes auront seulement continué d’en faire pour leur usage.
Les pièces de toile dont les femmes des environs de Rome se couvrent la tête en guise de fanchons sont quelquefois bordées d’une sorte de passementerie frangée, en point noué, qu’elles confectionnent elles -mêmes. C’est tm travail à l’aiguille qui doit prendre beaucoup de temps; il porte le nom d e punto a gropo, ou point noué.
L’industrie des dentelles aux fuseaux a été aussi très-florissante en Italie, à ses débuts, au xvT siècle et pendant les premières années du xvir, spécialement celles des points de Gênes. Vers cette dernière époque les fabriques qu’on avait établies en France, dans les Pays-Bas, puis en Angleterre, avaient acquis de l’importance ; leur développement progressif et continu, protégé par des lois restrictives de douanes, mit fatalement un terme aux importations italiennes dans ces pays. Plus tard, lorsque Paris fut devenu la capitale de la mode, la dentelle aux fuseaux subit des variations; mais l’Italie étant restée en dehors du mouvement, ses fabriques virent leurs débouchés se fermer dans le reste de l’Europe, et qui plus est son propre marché fut envahi par les dentelles de France, des Pays-Bas et de l’Angleterre. Un seul débouché lui était resté, l’Espagne et ses colonies, mais à la fin du xvn' siècle, comme partout, on avait subi l’ascendant de la mode. A partir de ce moment l’industrie dentellière en Italie est davenue une industrie tout à fait secondaire.
L’origine de la dentelle aux fuseaux est enveloppée de la plus complète obscurité; en étudiant les portraits du xvT siècle, on arrive à découvrir l’époque approximative de sa naissance, mais cela ne fixe pas sur le lieu qui l’a vue naître. Quoique le plus ancien livre connu où l’on trouve des modèles pour la dentelle aux fuseaux — celui intitulé le Pompe (Fig. 59) — ait été imprimé à Venise en 1557, il ne paraît pas qu’on s’y soit occupé d’en faire dans ce temps-là pour le commerce. Venise a eu la spécialité de la dentelle à l’aiguille, et si celle aux fuseaux y eût été pratiquée, les maîtres qui sont venus en France, tels que le