FRANCE
Le Puy et ses environs. — L’auxiliaire le plus utile, le plus séduisant, celui qui sert le plus à déguiser les idées souvent pauvres, quelquefois extravagantes de la mode, qui contribue le plus à les faire admettre, c’est sans contredit la dentelle ; c’est elle aussi qui, ajoutant au charme attrayant des nouveautés qu’a créées le bon goût, leur donne richesse, magnificence et éclat.
Avec d’aussi brillants avantages, il est tout naturel qu’elle ait eu jadis, — à une époque où, par sa manière d’être, elle possédait des qualités décoratives supérieures à celles des ouvrages qui se font de nos jours, — une vogue si grande, qu’on l’accusa d’être un danger pour les fortunes qu’elle ébréchait; et si puissante, qu’elle brava constamment les lois qui essayèrent de la bannir ou d’en limiter l’usage.
Les éléments qui pourraient jeter quelque lumière sur le nombre et l’état des premières manufactures de dentelles établies en France, nous font complètement défaut; mais il n’y pas de doute que, dès les premiers temps du xvne siècle, la production avait acquis une importance très-considérable. Les ordonnances qui tentèrent de réprimer ce qu’on appelait alors les abus et les excès du luxe en sont un témoignage certain.
Dans un mémoire manuscrit, relatif à des fils à dentelle, adressé à la Chambre de commerce de Paris en 1704, et conservé à la Bibliothèque nationale, on estime à plus d’un quart de la population ceux qu’elle fait subsister « de tous états, conditions et âges, depuis six ans jusqu’à soixante-dix. » A cette époque, l’industrie de la dentelle en France subissait une crise profonde, par suite d'un changement dans la mode qui avait fait rejeter les guipures style renaissance, à dessins courants, pour les dentelles à réseaux, plus légères qu’on s’était mis à fabriquer dans les Pays-Bas ; et l’appréciation de l’auteur du mémoire cité paraît exagérée, quoiqu’il comprenne, parmi les personnes qu’elle fait subsister, celles vivant des différents états qui s’y rattachent tels que : fournisseurs de fils, de soies, fabricants de métiers à dentelles, de cartes, parchemins et épingles, piqueurs, colporteurs ou marchands qui la débitaient. Quoi qu’il en soit, en faisant la part de l’exagération, c’est une preuve que la grande importance de la fabrication, même à ce moment de crise, était un fait des plus évidents.
De toutes les industries qui ont enrichi la France, il n’y en a pas qui lui ait été et lui soit encore plus profitable et plus bienfaisante que celle de la dentelle. L’on peut se procurer à peu de frais les accessoires indispensables au travail, et la matière première qu’on y emploie, ne représentant qu’une petite partie de la valeur du produit, — de cinq à vingt pour cent, suivant sa nature, ■ — le bénéfice en revient presque tout à la main-d’œuvre, ce qui est un avantage doublement précieux; et parce qu’on a pu créer une valeur par le travail sans grande dépense préalable, et parce que, cette valeur créée, ce qu’elle produit reste, pour la plus grande part, dans les mains des ouvrières.
Outre ce bienfait capital, au point de vue économique, il en est encore d’autres qui ont une valeur morale tout aussi précieuse. Faire de la dentelle est une occupation qui n’est point fatigante, aussi les jeunes filles s’y adonnent-elles de bonne heure; l’ouvrage s’exécutant à domicile, elles font leur apprentissage en famille, sous les yeux mêmes de la mère, sans se voir exposées à l’influence démoralisatrice qui règne trop souvent dans les manufactures; d’un autre côté, l’ouvrière en travaillant à domicile y conserve sa liberté, n’est point soumise à la volonté d’un maître quelquefois exigeant et avide ; de plus, en n’abandonnant pas son intérieur, elle ne néglige point les soins du ménage, qui ont aussi leur importance sous le rapport de la propreté et de l’hygiène.
L’importateur de l’industrie dentellière en France a acquis des droits incontestables à notre reconnaissance ; mais, bien loin de lui avoir élevé une statue comme l’aurait mérité une œuvre aussi bienfaisante, l’histoire n’a seulement pas conservé son nom. Dans le monde des lettres de ce temps-là, on se préoccupait fort peu des faits industriels les plus marquants. Les chroniques anciennes sont remplies d’intrigues banales ou scandaleuses de cour et de sacristie, qui n’intéressent pas sérieusement l’humanité, tandis que les inventeurs des arts mécaniques, d’où les Etats tirent en grande partie leur bien-être et leur prospérité, sont restés dans l’oubli.
La ville du Puy passe pour avoir été la première en France qui ait pratiqué l’art de faire la dentelle; c’est peut-être à l’un de ses enfants qu’est due son importation. Jadis le commerce des merceries fines et des tissus légers se faisait par l’entremise de marchands colporteurs qui, pour la plupart, étaient originaires du Puy ou de ses environs. Le nombre de ces marchands qui voyageaient en France et dans le midi de l’Europe était considérable ; il a beaucoup diminué quand les communications sont devenues faciles par l’ouverture de nouvelles routes, l’amélioration des anciennes, depuis que la France a été sillonnée par les messageries, depuis surtout l’établissement des chemins de fer; mais il y a moins d’un demi -siècle qu’il existait encore dans la ville du Puy plus de cinquante maringotiers, sans compter ceux des environs et les porte-balles, tous voyageant en France et jusqu’en Italie, avec des dentelles, des tulles et des mousselines. Beaucoup de ces porte-balles se faisaient accompagner de leurs enfants, dès que l’âge leur permettait de porter un fardeau, et de leur femme. 11 n’est pas impossible que l’une d’elles ait appris, en Italie, à faire la dentelle et ait enseigné ensuite cet art dans son pays.
Quelle qu’ait été l’origine de son importation, on croit que cette industrie existait au
LE PUY ET SES ENVIRONS
Puy, vers les derniers temps du xvi' siècle ; le développement qu’elle avait acquis au commencement du xvii' le fait assez supposer. Un fait digne de remarque, c’est que les dentelles ont conservé dans le langage du pays une dénomination, las Pointas, — les pointes ou pointues, qui remonte incontestablement à une époque, le xvi" siècle, où les dentelles, aussi bien à l’aiguille qu’aux fuseaux, — étaient des bordures à dents très-aiguës. Le mot Pointas, en espagnol, signifie aussi dentelle1; tout porte à croire qu’il a la même origine. Depuis un temps immémorial des colporteurs du Velay voyagent en Espagne, et ce pays ayant été jadis un des plus grands débouchés pour les dentelles du Puy, il est probable qu’ils y auront importé et le mot et la chose.
Le Puy, par les relations de ses colporteurs au dehors, s’est trouvé dans une situation très-avantageuse pour le développement de son industrie; aussi est-il devenu le centre le plus important de la production dentellière en France. L’étendue de la fabrique rayonnait jadis jusqu’à près de vingt lieues à la ronde, dans tout le Velay, une bonne partie de l’Auvergne et du Forez. Encore aujourd’hui cette fabrique est la plus considérable de l’Europe. On estime à près de cent vingt mille le nombre de ses ouvrières dissiminées dans la Haute-Loire et quelques parties de la Loire et du Puy-de- Dôme qui touchent à ce département.
Les statisticiens ont plusieurs fois évalué le chiffre de sa production, mais comme on a toujours manqué d’éléments sérieux pour cette appréciation, ce qu’on en pourrait dire n’offrirait aucune garantie d’exactitude. C’est qu’en effet, si l’on peut établir approximativement une moyenne de gains journaliers, le nombre des ouvrières qui travaillent étant extrêmement variable, suivant les époques de l’année et les circonstances, on n’a pas de bases solides pour établir un calcul. Ces bases sont d’autant plus introuvables que les ouvrières qui ont pris de l’ouvrage à faire travaillent à leur fantaisie, pendant un nombre d’heures indéterminées, suivant que le leur permettent les nécessités du ménage ou les travaux urgents des champs.
De nos jours, la moyenne du gain journalier d’une ouvrière est de i fr. jo c.; mais il y en a qui tirent jusqu’à 3 francs par jour de leur travail ; ce sont celles qui s’adonnent plus particulièrement à la nouveauté.
Toutes les femmes des campagnes et la plupart de celles qui habitent les faubourgs des villes se trouvant dans le périmètre de la fabrique dite du Puy, savent faire la dentelle ; mais il n’y a que celles dont le métier est le seul moyen d’existence qui travaillent toute l’année ; parmi les autres, beaucoup ne prennent de l’ouvrage que dans les moments où les façons sont bien payées, ce qui arrive quand on a introduit dans la fabrique quelque nouveauté qui a réussi; et ce qui, par parenthèse, est un argument irrésistible et concluant en faveur de la protection assurée à l’esprit d’initiative par la garantie de la propriété des dessins et des inventions, propriétés que certains économistes à courte vue