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VI. — RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS

Le point de départ de tout ce qui vient de précéder est essentiellement l’examen de particularités dentaires, voire de véritables anomalies. Les comparaisons sans lesquelles les faits biologiques perdraient la meilleure part, sinon la totalité, de leur intérêt, m'ont conduit, à propos de ces particularités, à entrer dans l’étude de questions générales d’Odontologie. Les faits ainsi examinés se relient suffisamment à ceux que fournit la bibliographie du sujet pour qu'il soit légitime d’intercaler les conclusions à tirer des premiers dans celles qui le furent des seconds, puis de rechercher dans quelle mesure le tout est conciliable avec les théories déjà suggérées par ceux-C1.

Les plus originaux de ces faits sont ceux qui intéressent cette question des dents doubles des Cétodontes, sur laquelle des auteurs à la sagacité de qui je rends hommage une fois de plus ont basé des interprétations que des examens étendus à des cas plus nombreux et plus variés leur eussent probablement fait modifier. Et, parmi ces données originales, la plus intéressante me paraît être celle que fournit cette dent de Cachalot que je décris dans les pages 211 à 220.

Il est clair que c’est là une anomalie, ne pouvant, sous cette forme essentiellement imparfaite résultant de processus en partie avortés, représenter aucune disposition ancestrale normale. À qui supposerait que le mécanisme ayant engendré cette anomalie est lui-même un rappel de tendances ancestrales, il serait cependant difficile d’opposer une dénégation absolue ; cette supposition serait conforme, en tout cas, à des façons de voir exprimées maintes fois, et diversement, au sujet de la dentition des Cétodontes (hypothèses de scissions). Quelle que soit la nature de l’impulsion foncière, — atavique ou simplement accidentelle et fortuite, — qui a causé cette

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anomalie, le processus suivant lequel elle s’est réalisée eut peut-être pour point de départ des dispositions spéciales de l’innervation ou de la vascularisation. Ce n’est là, d’ailleurs, que chercher la cause d’une anomalie dans une autre anomalie, mais c’est aussi chercher à approfondir un peu plus la connaissance de la première. Quoi qu’il en soit, et si faible que reste la lueur fournie par le cas dont il s’agit, bien rares me paraissent les exemples d'anomalies dentaires de Cétodontes qui en apportent davantage ou même autant.

Dans la plupart de ceux que j’ai envisagés, il paraît bien ne s’agir que de phénomènes étroitement individuels, mettant en jeu des possibilités morphogénétiques rendues ainsi indisceutables, mais sans interprétation phylogénétique possible, même lointaine, sinon très risquée. Ils ne sont pas pour cela dépourvus d'intérêt. En ne les envisageant que comme strictement isolés, c’est-à-dire purement accidentels, sans liaison avec des caractères ancestraux, sans aucun rapport donc avec les données générales te j'ai consacré quelques-unes des pages précédentes, il leur resterait au moins la valeur d’éléments contribuant à prouver une sorte de malléabilité des germes dentaires. Et la malléabilité ainsi démontrée contribue à son tour à éclairer sur des modes possibles d'évolution, pouvant aboutir, éventuellement, à la fixation de certains caractères, tandis que d’autres restent inconstants ou de morphologie indécise. Je ne vois du reste pas, Jusqu'ici, d’enchaînements suffisants pour permettre de croire que telle ou telle des particularités ci-dessus mentionnées puisse être considérée comme rappelant certainement le point de départ d’une morphogenèse maintenant fixée.

En ce qui concerne la plupart des cas de dents doubles que J'ai décrits et où l’on peut généralement relever des preuves fort nettes de fusion secondaire de dents primitivement distinctes, la seule conclusion ferme est, je crois, celle de la vitalité Ah cortical osseux et des busibilités en résultant. Seule, en effet, cette vitalité peut entraîner la possibilité d’une soudure entre deux dents voisines, soudure n’intéressant que la racine dans les cas de dents dont la couronne est revêtue d’émail (celui-ci ne paraissant pas sus-

LA DENTITION DES CÉTODONTES Sol

ceptible d’une telle fusion), ou intéressant, exclusivement ou non, la couronne, quant aux dents dont l’ivoire n’a pas subi cette différenciation en une partie superficielle distincte du reste par sa calcification plus avancée et non par une origine différente (je n’ai pas à revenir sur cette conception de la nature de l’émail).

Loin de plaider en faveur d’une origine foncièrement compliquée, la comparaison des dents doubles des Cétodontes avec celles que l’on observe normalement à un état double plus ou moins voisin, sur divers Mammifères, accentue le caractère adaptatif de celles-ci et le caractère accidentel de celles-là.

Ces anomalies dentaires que sont les dents doubles des Cétodontes ne semblent donc pas susceptibles de recevoir l’interprétation qui en fut donnée, si séduisante qu’elle soit et si sérieuses qu’aient été les études sur lesquelles elle fut fondée. Là où elles se présentent dans la nature actuelle, ce ne sont que des accidents fortuits, résultant le plus souvent d’une juxtaposition de dents voisines plus étroite qu’à l’ordinaire, et cette simple cause peut généralement être décelée par l’exament des parties adjacentes, sans qu'il y ait à faire intervenir une influence ancestrale. Plus rarement, ces dents doubles . sont attribuables à des scissures anormales survenues dans le germe dentaire. De telles anomalies résultent donc tantôt de phénomènes de fusion, tantôt de phénomènes de scission, accidentels les uns et les autres, et ne donnant pas plus de prise à l’une des théories générales actuelles de la dentition dans un cas que dans l’autre.

Les données embryologiques ci-dessus relatées, malgré toute la valeur des observations qui les fondent, restent insuffisantes pour appuyer l’une ou l’autre des théories en présence. Elles montrent qu'il existait des dents de plus en plus compliquées, d'avant en arrière, chez les ancêtres des Cétacés actuels, et c’est là un fait banal. L’examen d’un très petit nombre de sujets, constituant un matériel infiniment précieux et néanmoins insuffisant, a laissé voir sur quelques fœtus de Mysticètes des germes dentaires plus nombreux que sur d’autres plus jeunes ; il me paraît hasardé d’en

conclure que cet äccroissement de nombre résulterait de ce que les germes dentaires se diviseraient, dans les fœtus de Mysticètes, avec les progrès du développement. Comme Je l'ai déjà exprimé, seules des séries importantes, homogènes, de pièces fossiles ou de fœtus de même espèce pourraient faire aboutir dans ce sens à des conclusions indubitables. En attendant, constatons que, sur une mâchoire plus longue, la lame dentaire formative de toutes les dents a forcément aussi plus de longueur et engendre généralement alors des germes plus nombreux. Au moins en quelque mesure, Je pourrais rapprocher cela de ce qui se passe pour les Mammifères diphyodontes, dont les deux dentitions sont chacune proportionnées, de par le nombre de leurs dents, aux longueurs des maxillaires à l’état jeune et à l’état adulte. Sauf dans de très rares exceptions, où interviennent des conditions morphologiques particulières comme chez les Ziphioïdes, la corrélation est étroite entre le degré d’extension des mâchoires et le nombre des dents.

Que les ancêtres des Cétacés actuels aient eu une dentition hétérodonte, c’est là un fait bien acquis. La nature a conservé chez certains de leurs descendants des exemples atténués d’une telle disposition, dont nous ne pouvons d’ailleurs savoir s'ils se relient directement ou par quelque simple convergence nouvelle avec les dispositions anciennes. Il y a là, en tout cas, des termes de passage fort intéressants entre les dispositions hétéro-oligodontes et les dispositions homopolyodontes. Quant au détail de ce passage, force est, je crois, de le considérer comme restant inconnu, et force me paraît même de le considérer comme devant rester tel aussi longtemps que des séries homogènes de formes fossiles, plus encore que de grandes séries de fœtus, ne viendront pas révéler plus complètement ce que furent les termes de transition entre l’hétéro-oligodontie et l’homo-polyodontie.

Sur la corrélation entre le mode d’évolution d’un germe dentaire et les conditions de régime auxquelles les ascendants de son porteur furent soumis, les arguments ne manquent pas. Le travail mécanique effectué par une dent entraîne à la longue des modifications de ses tissus, sur lesquelles les

observations de M. ReTrERER ont apporté une lumière qu’il serait difficile de méconnaître : l’évolution de la dentine en émail en est l'exemple le plus frappant. Sur les réactions de la pulpe capables de provoquer des modifications des centres de calcification et une intensification de celle-ci, — ces deux processus engendrant les variations de nombre, d’emplacement et de puissance des cuspides et des racines d’une dent, — nous en sommes encore réduits à des hypothèses. Mais le principe même de ces phénomènes est plus que vraisemblable, 1l est hautement probable : c’est celui d’une excitation des éléments histiques essentiels de cette pulpe, — les odontoblastes, — par les actions mécaniques produites au niveau de la couronne et transmises de façons variables suivant les cas à tout le reste de l’organe. Quant à l’extension ou à la réduction du nombre des dents, nous ne pouvons jusqu'ici que constater la corrélation déjà mentionnée qu’elles présentent foncièrement avec la longueur des mâchoires. C’est le cas où jamais de rappeler l’opinion de GAUDRY : «Rien ne prouve que la nature s’est astreinte à procéder uniquement par atrophie ou soudure; elle peut avoir produit des parties nouvelles... » (Voir p. 227).

A propos des faits de séparation ou de concrescence dont divers auteurs reconnaissent les traces dans les caractères des formes variées de dents, et pour lesquels les Cétodontes ont été considérés comme sujets de prédilection, je suis entré dans des comparaisons et ai émis des appréciations amplement exposées dans les pages précédentes. Je n’en présenterai ici que de brèves conclusions d'ensemble.

Lorsqu'on se trouve en présence d’une dent telle que la seconde molaire du Dichobune (Voir p. 228), dont le type (celui d’une dent double, formée, semblerait-1l, par la juxtaposition de deux dents simples au niveau de leur couronne ou simplement même de leur collet) est si répandu non seulement chez les Ongulés, mais chez les Carnivores, les Insectivores, les Chéiroptères, les Primates, la première impression est qu'il y a là deux éléments bien distincts à la fois par leurs racines et par leurs couronnes, et qui se trouvent, soit en voie de séparation, soit en voie de fusionnement, tout en

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conservant ou en gagnant chacun, sous cette forme nouvelle, une invidivualité nettement accentuée. Si, voulant approfondir la valeur de cette impression, on se remémore ou l’on constate que dans divers cas de ce genre la cavité pulpaire présente elle-même souvent, sinon normalement, un étranglement accentuant les marques externes d’individualisation de deux éléments, peut-être sera-t-on ainsi amené à supposer qu’il y a réellement là deux parties essentiellement distinctes; la seule question à se poser serait alors de se demander sielles sont en voie de séparation graduelle ou de fusion également graduelle.

Or Rüse et BARTELS, dans les figures 27, 28, 29 et 30 de leur travail cité à la page 228, montrent avec quelle facilité une forme aussi extrême dans le sens de l’individualisation de deux éléments que celle de cette seconde molaire du Dichobune se relie, par l'intermédiaire des Cerfs et des Bœufs, à celle des Moutons, dont le tronc radiculaire, terminé par de très courtes branches séparées, donne au contraire une impression d'unité. II serait facile d'expliquer ces différences en supposant que la fusion ou la séparation (car on ne saurait trop insister sur ce fait qu’elles ne sont ni plus ni moins défendables l’une que l’autre) existent ici à des degrés différents. Mais, à côté de cette supposition, se dresse d’emblée le fait suffisamment établi qu'entre l’alimentation d’un Cerf, celle d’un Bœuf et celle d’un Mouton, les différences sont grandes. Il serait contradictoire avec tout ce que l’on sait de supposer que de telles différences de régime soient restées sans effet sur la dentition, et il serait gratuit d'admettre que ces différences sont de nature à entraîner des phénomèênes qui, pour les uns, seraient des faits de coalescence et, pour d’autres, des faits de séparation. Dès lors, n'est-il pas plus rationnel de rapporter à ces différences physiologiques de l’alimentation les écarts. morphologiques ainsi constatés dans l’évolution d’un germe qui, même lorsqu'il se complique ensuite, est primitivement toujours simple (Voir p- 233)?

Les connaissances sont maintenant, malgré leurs lacunes, fort avancées dans le sens dont il s ‘agit. Les diverses ten-

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dances qu’elles ont inspirées ont donné lieu à des exposés, voire même à des plaidoyers, qui, sans épuiser le sujet, en présentent les divers aspects de façon à peu près aussi nette que faire se peut. Il est donc matériellement possible de tenter maintenant une synthèse des faits acquis.

Ni la théorie de la concrescence ou de la coalescence, ni celle de la différenciation réduite au trituberculisme, ne permettraient de synthétiser en elles l’ensemble de ces faits. Leurs bases les plus défendables ne sont, en tant que fondements de ces théories, que des apparences, généralement fort bien observées et clairement décrites, souvent très séduisantes, et tou- Jours contradictoires de l’une à l’autre de ces théories. Cellesc1 ont fait progresser la science ; il serait donc profondément injuste d'émettre contre l’une ou l’autre quelque condamnation massive, car ni l’une n1 l’autre n’est. frappée de stérilité, et chacune mérite d’être approfondie avec la plus grande attention.

La théorie de la concrescence ou de la coalescence est, à première vue, plus conforme à tout un ensemble de faits normaux ou anormaux que les progrès des connaissances multiplient sans cesse. Cependant, sous ses diverses formes, réunissant ou dissociant les éléments de façon hypothétique, elle relie les faits par des enchaîinements dont la possibilité théorique peut seule être admise et dont la réalité reste indémontrée, sinon indémontrable. L'un de ses arguments les plus forts (je veux simplement dire par là l’un de ceux qui m'ont le plus frappé au cours d’une assez longue exploration du champ de l’Odontologie comparée, mais qui est cependant bien loin d’être parmi les plus invoqués) me paraît être celui de ce retour des troisièmes molaires humaines à l’état d’éléments isolés, que je citais page 239 en le rapprochant d’une observation faite par KükEenTHAL sur le Phoque. Les exemples de ce phénomène sont, Je crois, extrêmement rares; ne lés connaissant que par oui-dire ou par de brèves allusions bibliographiques, je ne les juge qu'avec les plus grandes réserves. Cette précaution prise, Je dirai qu'ils représentent vraisemblablement des dégénérescences et relèvent d’une pathogénie qui, à l’mverse de certaines autres, ne paraît

œuère avoir de signification phylogénétique. Il serait d’un très vit intérêt de connaître la marche du processus capable d'aboutir à cette « déconcrescence », qui serait une preuve indirecte de la concrescence primitive (1).

La théorie de la différenciation, avec son caractère adaptatif, peut se réclamer d'emblée de tendances plus scientifiques. I1 ne me semble pas exagéré de dire que, malgré bien des apparences, elle serre la réalité de beaucoup plus près que la précédente. La Paléontologie surtout lui fournit, sous les aspects généralement invoqués par cette théorie qui attribue à toutes les formes de molaires une origine unique (trituberculisme), des bases que l’on pourrait croire convaincantes s’il n’y avait à faire, à leur sujet aussi, tant de restrictions dont quelques-unes sont effleurées dans les pages précédentes. Toujours sous la forme qui en fut représentative dès l’or1gine et qui le reste, cette théorie laisse dans l’ombre la plus complète le mode d’action possible des facteurs qui eussent agi pour faire apparaître des parties accessoires, variables, et les faire graviter autour d’un élément principal ayant, lui, un apanage de fixité ou peu s’en faut (Voir p. 238) ; plus encore laisse-t-elle inexpliqués, et même peu compatibles avec elle, maints détails de l’organisation dentaire de bien des groupes mammaliens.

(1) Avant de clore ce travail, je tiens à faire remarquer à ce sujet que les interprétations attribuant à une déconcrescence certains détails dentaires (jy ai fait ci-dessus maintes allusions) éliminent sans même la mentionner la loi d’irréversibilité à laquelle est attaché le nom du paléontologiste DozLo. Cette loi, vérifiée par l’Anatomie comme elle l’avait été par la Paléontologie, s’avère cependant très générale. La seule exception qui y soit apportée est, à ma connaissance, celle d’organes en voie de régression, capables, avant que celle-ci ne soit devenue complète, de récupérer leur état normal. Dans la vie élémentaire, c’est-à-dire cellulaire, à laquelle il y a toujours intérêt à se reporter si l’on veut avoir quelque chance de pouvoir envisager à fond celle des agrégats, il a été mentionné des réversibilités, mises en lumière par la croissance de certains tissus cultivés artificiellement ; mais, dans ces derniers phénomènes, tout, de l’avis formel de ceux qui les étudient, est généralemént mystérieux ; il n’y a donc à en faire état, jusqu'ici, que d’une façon extrêmement prudente. Cette digression étant faite comme concession éventuelle à quiconque n’accepterait pas la généralité de la loi de Dollo, j’en reviens à constater que les hypothèses de concrescences et déconcrescences, faisant varier avec aller et retour des parties anatomiques aussi différenciées que les dents, sont peü-compatibles, sinon même radicalement incompatibles, avec les données les mieux établies quant aux mécanismes évolutifs.

Les dents des Cétodontes sont généralement simples et permettent, pour ce motif, des constatations qu’il est particulièrement intéressant de confronter avec les suggestions de ces deux théories. Tandis que les dents, bien différentes mais également simples, de quelques Édentés comme les Dasypodidés, seraient une persistance du type simple primitif, celles des Cétodontes seraient une réversion vers cet état, Tant d'arguments ont été échangés à ce sujet, et avec une force à peu près égale dans l’un et l’autre sens, qu’il faut maintenant, si l’on veut départager ceux-ci, trouvér des faits nouveaux : 11 me semble que les anomalies dont il a été question dans ce Mémoire sont de tels faits, et que leur examen peut fournir, à défaut de Ja solution directe et radicale à laquelle les problèmes biologiques mênent d’ailleurs si rarement, des aperçus neufs et intéressants.

Dans les cas où il est possible de les observer sous des conditions satisfaisantes, les phénomènes de fusion ont ici, je le répète, un caractère purement accidentel, ne paraissant pas plus en voie de fixation qu’en voie de disparition. Ils ont toutefois le mérite de renseigner sur des possibilités morphogénétiques dont il semble impossible de trouver des marques aussi directes dans les diverses formes dentaires des autres groupes. Si ces possibilités ont joué un rôle évolutif, il faut reconnaître que les traces en restent actuellement inconnues; seules, des suppositions aussi ingénieuses que fragiles pourraient faire considérer comme représentant de telles traces des faits dont nous arrivons si péniblement jusqu'ici à connaître l’origine et dont l’aboutissant éventuel nous échappe. A côté de ces hypothèses, la simple constatation de l’unité de chaque germe dentaire offre une base des plus solides à l'étude de Pévolution de ce germe. La minceur du revêtement calcaire recouvrant d’abord la pulpe rend encore plus vraisemblable la possibilité de la transmission à celle-ci des excitations mécaniques pro: voquées par les divers régimes. De telles excitations varient à l'infini, entraînant ici et là des caractères morphologiques pouvant différer entre types zoologiques assez voisins quant au reste, ou se ressembler entre types très

éloignés, comme ceux des Marsupiaux et des Placentaires.

Certes, les rapports entre la morphologie dentaire et le régime n’ont pas ici l’évidenice en quelque sorte grossière qu’ils présentent parfois chez les Géothériens ; infiniment mieux connus, ceux-ci fournissent des exemples si clairs de ces rapports qu’il serait presque superflu d'y insister, si ce n’était pour en approfondir certaines modalités restant, malgré tout, assez obscures.

En ce qui concerne les Cétodontes, cette question mérite de nous arrêter avant de conclure.

Si peu connue que reste leur éthologie, — et, en particulier, dans bien des cas, malgré tant de documents, leur régime alimentaire, — quelques exemples un peu plus nets que les autres montrent, à leur sujet encore, des relations directes entre celui-ci et la morphogenèse dentaire. Chez le Dauphin, etmême, peut-on admettre, dans l’ensemble des Delphinidés, les dents, généralement aiguës et recouvertes d’émail, sont adaptées à la préhension de proies vivantes toujours agiles, mais rarement très fortes ; la disposition en engrenage des dents supérieures avec les inférieures réalise, comme il à été constaté, un optimum pour la capture des Poissons, et la forme aiguë des dents, rendue plus durable par un revêtement d’émail, achève de donner à cet état un tel caractère optimum. Tantôt ce même état se montre plus évolué, je veux dire par là plus parfaitement dépouillé de détails ancestraux ne paraissant plus en rapport avec le régime alimentaire actuel, tantôt de tels détails subsistent, et c’est probablement parmi ceux-ci qu'il faut ranger le caractère caréné et le chagrinement de émail du Steno. Dans le genre Phocæna, le caractère tranchant des dents, latéralement aplaties, doit aboutir à des effets à peu près équivalents à ceux qui se réalisent chez les Delphinus, et plutôt plus puissants peut-être, car de telles dents doivent couper les proies et non plus seulement les per- {orer de façon multiple ; le raccourcissement des mâchoires des Phocæna semble compensé par les propriétés tranchantes de la dentition.

Ne connaissant suffisamment ni les conditions actuelles d'existence des genres présentant des détails comme ceux dont

Je viens de rappeler l’existence chez les Steno, ni surtout ceux de leurs ascendants, nous ne pouvons discerner les causes de la persistance de ces différences. Par contre, on voit fort bien qu'au régime très particulier des Cétacés fluviatiles ou d’estuaires, les Platanistidés (surtout les Znia et les Platanista), qui cherchent fréquemment, sinon même normalement, leur nourriture dans les herbes et la vase, correspondent des caractères de dentition également très particuliers, rappelant ceux de:Crocodiliens (les Gavials), qui vivent à côté de certains d’entre eux, dans les mêmes conditions et avec la même nourriture ; il semble que ce soit ici à une moins complète influence du régime alimentaire propre aux Cétacés, qui est normalement un régime pélagique, que soit due la persistance de caractères vraisemblablement archaïques de la dentition.

Pour tous ces Cétacés, les mouvements de la mandibule sont surtout, et généralement même exclusivement, des mouvements angulaires, rappelant de façon particulièrement étroite ceux des mâchoires des Crocodiles, c’est-à-dire ceux d’une paire de ciseaux, avec, — fait important à mon sens, — une certaine amplitude.

Il en va différemment pour le Cachalot, dont le régime mixte, ichtyophage et teutophage, présente, semble-t-il, une prédominance de la teutophagie. Or celle-ci entraîne des actions sur des proies dont les réactions sont toutes différentes de celles des Poissons : une grande Pieuvre, saisie par un Cachalot, se cramponne à ses lèvres avec une force dont la trace a été constatée (Voir p. 330), mais ne peut évidemment se débattre avec violence comme le fait un Poisson. En outre, les mouvementsde la mâchoire, s'ils restent strictement angulaires comme le prouve la présence dans la gencive supérieure de logettes où viennent s’encastrer les dents inférieures, cessent ici d’avoir l'amplitude qu’ils paraissent présenter chez les Delphinidés et que je viens de rappeler. Je ne crois pas exagéré de dire que toutes les conditions morphologiques ci-dessus relatées pour les Cachalots sont particulièrement liées au régime teutophage : le broiement effectué par les dents relativement énormes du Cachalot doit venir plus rapidement à bout de la résistance d’un Céphalopode que ne le

ferait, dans leur chair assez peu consistante, un engrenage de dents aiguës comme celles du Dauphin commun. Par contre, les conditions morphologiques dont il s’agit ne paraissent pas très favorables à la capture des Poissons ; à cet égard, des dentitions comme celle des Steno, des Sotalia, des Tursiops semblent mieux adaptées à un régime mixte, ichtyophage et teutophage, tandis que des mâchoires et des dentitions comme celles des « sarkophages », par exemple des Orca et des Delphinapterus, le sont surtout à un régime brutalement carnassier. Cependant il est avéré que les Cachalots se nourrissent à l’occasion de Poissons assez volumineux, comme des Thons (Voir p. 330-346), dont le squelette doit offrir aux coups de dents une résistance notable. Serait-ce aux parties osseuses de telles proies qu’il faille attribuer ces fractures de dents que je signalais avec détails au chapitre V ? Il est bien tentant de répondre affirmativement à cette question.

En tout cas, ces masses d'apparence si robuste que sont les dents des Cachalots s'avèrent fragiles et sont manifestement plus vulnérables que celles des « sarkophages ». Les ruptures en sont fréquentes, d’aspects variés, et ne sont cependant jamais liées à des caries ; il serait impossible de les attribuer à autre chose qu’à des actions de broiement démesurément fortes pour le degré de solidité de ces dents.

Il me parait inadmissible de considérer celles-ci comme pouvant servir d'armes défensives ou offensives entre Cachalots, ou de la part de ceux-ci vis-à-vis de Thalassothériens de grande taille ; n1 leur forme générale, ni leur disposition, — cela surtout en raison du manque de dents antagonistes de force équivalente, — ni enfin le degré d’amplitude si limité des actions mandibulaires (Voir p. 321), ne permettent de voir dans les dents des Cachalots autre chose que des instruments préhensiles et contondants. Ces instruments semblent aussi parfaits à l'encontre des Céphalopodes qu’ils le sont peu vis-à-vis de Poissons grands et robustes ; de telle sorte qu’il ne me paraît finalement pas y avoir lieu de chercher ailleurs la raison d’être de ces fractures dentaires qui, venant à l’appui de légendes démenties par la réalité,

pouvaient faire considérer le Cachalot comme ce «tigre de la mer » dont parlait LAGÉPÈDE.

En définitive, je vois dans ces fréquents traumatismes le résultat, pour le Cachalot, de s’écarter du régime teutophage auquel paraît adaptée sa dentition, et d’empiéter sur un régime ichtyophage auquel celle-ci ne convient pas. Une raréfaction des grands Céphalopodes abyssaux expliquerait facilement cette tendance à une modification de régime ; partant de là, et de l’imperfection avec laquelle les Cachalots peuvent adopter le régime ichtyophage, on aboutirait avec la même facilité à supputer pour l’avenir une cause de raréfaction et de dégénérescence, puis de disparition, de ces gigantesques Cétodontes. Et l’on pourrait enfin rappeler à cet égard que, lorsque des animaux arrivent à une taille telle que la nature ne peut leur fournir. indéfiniment la quantité de nourriture nécessaire, cet excès de leur puissance et des besoins dévastateurs qu’elle entraîne devient mortel pour eux. La croyance à la ruine fatale du plus fort trouve dans la Biologie maintes bases matérielles du même genre, qui ne suffisent malheureusement pas à atténuer le caractère mystique qu'elle revêt en s’appliquant à l’humanité.

Dégagée des notions de système où on a voulu enfermer l’évolution des caractères de la dentition mammalienne, la simple recherche de rapports entre les conditions d'action et la morphologie se place sur une base exclusivement rationnelle. Si elle ne permet pas de suivre jusqu'ici de façon rigoureusement complète, en raison de létendue toujours si grande des lacunes, l’enchaînement du régime avec les formes et les structures différentes offertes par les termes divers et si nombreux de l’évolution dentaire, elle les relie au moins de plus en plus dans leurs caractères essentiels, et offre un champ d'observations dont la moisson, même si elle est tardive, ne peut être illusoire.

Une voie féconde s’ouvre actuellement pour lPOdontologie comparée dans le sens de telles recherches.

De Phyfetere, & eius in nautas crüdelitate.

Gravure extraite d'Oraus MaGxus (1553).

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