PREMIER SERVICE
Je vous félicite d'avoir entrepris l'autopsie de l'époque contemporaine que le prudent Auguste Comte, votre maure, n'a pas eu le courage de faire. Par son dédain d'orgueilleux savant pour le travail dit servile ou matériel, qu'il a aussi négligé, il a montré que le sens du juste était en lui peu développé : aussi il en a été puni en faisant une faillite doctrinale. Etes-vous plus heureux ?
Aug. Comte, dans la recherche de la vérité sociale, a résolument opposé la foi spéculative positive à la foi instinctive théologique ; il a rejeté tout le passé religieux fondé sur la croyance à un être hyperphysique, absolu, transcendental, souverain législateur du monde et de l'hom-
lue, pour afliimcr la souveraineté de l'homme et de l'Iuimanité, après avoir lecoiiuu dans l'individu toutes les facultés nécessaires h l'accomplissement de sa destinée individuelle et collective sans le secours, sans l'intervention d'aucune divinité extra-humaine.
Vous venez, après lui , soutenir la même thèse, et démontrer dans toutes les branches de nos connaissances, dans toutes les institutions humaines, les conséquences malheureuses de la foi à l'absolu ; vous montrez comment la conscience transcendentale, en se greffant sur la conscience naturelle, a corrompu cette dernière et conduit la société à sa dissolution. Après avoir admis toutefois que cette substitution était d'une nécessité fatale pour l'éducation de l'enfance humaine, qui, par un effet de mirage intellectuel, s'est toujours adorée elle-même sous les noms de dieux divers, vous expliquez comment, cette illusion d'optique disparaissant, notre société, n'ayant plus foi aux principes qui constituaient sa morale, tombe en pourriture. Après avoir reconnu que l'absolu ne peut, à notre époque, qu'égarer l'homme dans la recherche de la vérité morale, vous voulez, dites-vous, l'éliminer de l'entendement humain. Cette expurgation radicale est impossible ; car vous constatez que la Révolution et l'Eglise, ou pour mieux dire la foi au supra-humain et la foi à l'intra-humain, représentent chacune ît?î élément de la conscience humaine. Ils coexistent donc dans l'homme, à ce titre ils sont indestructibles. L'élimination est par conséquent impossible, chimérique ; tout ce qu'on peut faire, c'est de tourner le dos momenta-
nément et spéculativemenl à rélémcnt supra-humain pour n être pas troublé par sa fascination, puis de les fusionner l'un et l'autre ou les subordonner.
Vous prétendez que tous les religionnaires modernes se sont noyés dans l'absolu, et que leurs solutions sont illusoires ; vous vous présentez comme complètement délivré du ténia hyperphysique, et comme seul capable de nous donner la solution tant cherchée qui , selon vous, a ses principes fondamentaux dans la Révolution française.
Auguste Comte n'a vu dans cette révolution qu'un chaos d'idées spontanées, empiriques, sans valeur positive d'organisation ; il n'y a vu qu'un formidable effort pour briser les liens du vieux monde féodal ; puis le Titan révolutionnaire, après son paroxisme épileptique, s'est retrouvé attaché sur son roc, meurtri, gémissant, blasphémant, rugissant, toujours insoumis, jamais satisfait, rompant de temps en temps sa chaîne, au grand effroi de ses geôhers, pour courir encore quelques jours à l'aventure comme un coursier fougueux sans mors, comme un vaisseau lancé sur l'Océan avec des pilotes dépourvus de boussole et de science nautique, faisant toujours naufrage, toujours ramenés sur la grève nus, mourant de faim et de froid, heureux de pouvoir se recommander à Notre-Dame de Bon-Secours. Vous faites toucher du doigt à vos lecteurs le pourquoi de ces naufrages et le retour plus ou moins direct au christianisme de la part des philosophes régénérateurs. Comprenant et sentant la puissance latente, irrésistible, du mens formidable qui agite les masses modernes depuis le com-
mencemciit du moiule, cl (jui, en 8i), s'est rûvélé au inilioii de la foudre et des éclairs du Sinai moderne, vous saisissez d'une main ferme et courageuse l'étendard méconnu, déchiré, méprisé, de la Révolution, pour le planter lièrement sur les ruines du vieux monde. Vous venez opposer la révolution à la révélation, la souveraineté du droit humain il la souveraineté du droit divin, le positif, le réel au symbolique, à l'idéel. Vous faites de vaillants efforts pour prouver que c'est par ce seul signe que la société se régénérera et détruira le mal qui la dévore.
Examinons vos moyens et votre méthode.
Je commence par constater que votre étude sur les personnes aurait dû nous donner une philosophie de l'homme, pour servir de base à votre philosophie pratique. Comte n'a pas oublié cette base indispensable de toute doctrine morale. Si sa classification est fautive et incomplète, il fallait la corriger, l'élucider, ou s'en servir telle qu'elle. Aussi, vous marchez dans vos études à tâtons ; ce quelque chose que vous appelez justice, a toutes les peines du monde à se dégager de votre fouillis métaphysique et psycologique ; les mots droit, devoir, organe, faculté, sens juridique, foi juridique, liberté, égalité, vertu, conscience, mœurs, morale, etc., reviennent à chaque instant avec des variantes incessantes qui plongent le lecteur dans un nuage de vapeurs plus ou moins épaisses peu faites pour l'éclairer, pour l'orienter dans ce dédale. Citons vos définitions :
1. Mœurs — seraient les façons, allures et lournures des êtres vivants, tant iiidiviàiis c|u' espèces, dans leurs pensées, leur langage, leurs
relations, leurs amours, en un mot dans tous les actes de leur existence ; de là le nom de philosophie pratique, philosophie des actes qu'on donne quelquefois à la morale, et que je reliens pour exprimer l'objet de ces éludes
II. — Les modes du sujet individuel ou collectif dépendent à la fois de la constitution intime et du milieu où il est appelé à vivre ; il en résulte que, les sujets étant de même espèce, les mœurs peuvent être en
quelque chose différentes Mais, quelle que soit la variété des mœurs,
il y a toujours un fond commun qu'elle ne saurait atteindre et qui reste impénétrable ; fond qui constitue l'essence de l'être sur lequel viennent se mouler les modifications qu'il reçoit du dehors, et dont l'intégrité fait sa gloire. Nous l'appellerons, si vous voulez, la dignité.
III. — La dignité a pour maxime ou règle de conduite la félicité physique et animique : en sorte que ces trois termes — félicité, dignité, mœurs, — sont adéquats, solidaires, et ne peuvent logiquement se trouver en opposition.
Ainsi les mœurs d'un sujet pourront être dites bonnes ou mauvaises, excellentes et détestables ; il sera lui-même digne ou indigne, selon que l'ensemble de sa conduite se trouvera plus ou moins d'accord avec sa nature et sa destinée, avec les lois de son développement et les conditions de son bien-être, avec l'ordre de la nature qui l'environne et la fin de toute chose.
IV. — De là l'ordre des mœurs, l'idée du bien et du mal, synonimes, ne l'oubliez pas, de celle de bonheur et de jieine.
C'est, en effet, un résultat de la convenance des mœurs ou de leur subversion que le sujet en éprouve du contentement ou du malaise ; de telle sorte que, selon la régularité ou l'anomalie de ses mœurs, il est heureux ou misérable. Ces rapports sont liés l'un à l'autre comme l'effet à la cause, comme le mode à la substance. Plaisir ou peine, telle est la conséquence inévitable de la sincérité des mœurs et de leur dépravation : ce qui revient à dire que la dignité du sujet constitue pour lui une loi positive ayant pour sanction le bonheur, s'il y obéit ; la souffrance, s'il la viole.
V. — Tous les êtres, individus ou sociétés, tendent, par la sponlauéité'de leur vie, à faire prévaloir leur dignité dans toutes le^ circonglances où elle se trouve engagée, et à y conformer leurs mo'urs ; il
implique contradiction quuii sujet lutte contre ses modes essentiels et soit foncièrement méchant. Méchant contre lui-même ! c'est absurde. Sans doute les accidents et les complications de l'existence peuvent suspendre, retarder, rendre plus diflicile la production des justes mœurs : c'est une conséquence de la variabilité du milieu où nous vivons, ainsi que de notre organisation elle-même. Mais à moins que le sujet ne succombe sous une force extérieure, tôt ou tard l'ordre en lui triomphera. L'immoralité , pas plus que la maladie, ne peut devenir l'état naturel et permanent d'un sujet quelconque
J'appelle vertu en général l'énergie plus ou moins active avec laquelle le sujet, homme ou nation, tend îi déterminer ses mœurs et à maintenir sa dignité.
Mais cette vertu, comme tout ce qui tient au mouvement et à la vie, est sujette à des titubations et des relâchemsnts ; elle a ses défaillances, ses intermittences, ses maladies, ses éclipses : c'est le vice, le péché, le crime.
VI. — Le mal pouvant être l'effet tantôt de l'ignorance et d'une compression excessive, tantôt de la lûcheté du sujet même, la douleur qu'il entraîne revêt dans la conscience un caractère tout différent, selon qu'il dérive de la première de ces causes ou de la seconde. Le péché d'ignorance ne laisse pas dans l'âme de traces vives et durables , il n'infecte pas la volonté, et la mémoire le rejette vite ; tandis que le mal commis par lâcheté engendre un chagrin amer, poison de l'âme qui flétrit la dignité, le sujet dans son essence, la vie dans sa source, et mène souvent au suicide : c'est le remords.
VIL — Du reste, comme toute anomalie est susceptible de redressement, toute infirmité de guérison, de même le mal moral peut se réparer : c'est ce qu'on appelle réparation, réhabilitation, expiation, et dans certains cas châtiment , vengeance. Si l'expiation est volontaire, spontanée, on la nomme repentir. A vrai dire, le repentir est la seule réparation valable du péché, car c'est la seule qui guérisse du remords et du mépris des autres. Là où le remords n'apparaît point, on peut voir un ennemi , une bête féroci?, un monstre ; il est à peine jiermis de trouver un coupable.
Il est encore d'autres notions qui reviennent fréquemment dans les livres de morale : telles sont celles de religion, justice, liberté, etc.
La Jéfmilion de ces notions est elle-mônie un problème des plus difficiles que ces éludes ont justement pour objet de résoudre.
Science et méthode. — Les mœurs étant les actes ou phénomènes par lesquels se traduit au dehors l'essence invisible, immuable, du sujet, il en résulte d'abord que la moralité constitue en lui, comme la sensibilité, Tintelligence, l'amour, et toute affection, une chose positive, réelle, non de fantaisie ; que, par conséquent, elle est soumise à des lois et peut être l'objet d'une science.
Or, ainsi qu'il a été observé plus haut, le sujet étant sans cesse modifié par le milieu où il vit , les mœurs dépendent de deux sortes de causes : d'une constante dérivant de l'intimité de son essence, et des variables qui proviennent du dehors.
Le procédé de la science ou sa méthode consiste donc, après avoir classé les faits selon les facultés dont ils relèvent^ à comparer entr'eux les actes de même catégorie, puis à dégager de leurs variations le caractère ou la tendance commune qui en est la loi.
On appelle éthique ou morale la science des mœurs, c'est-à-dire des conditions formelles de la vie humaine et de la félicité aussi bien à l'état solitaire qu'à l'état social. C'est la science du bien et du mal allégorisée dans la Genèse par le fruit de l'arbre défendu.
Vous passez ensuite à l'homme considéré dans ses rapports avec ses pareils. Ici commence la série des problèmes qui fait, dites -vous, le triomphe des révélateurs et le désespoir des philosophes ; ici se rencontrent les oppositions d'individu à individu, et de l'individu au groupe. Comment concilier leurs intérêts opposés, si , pour l'un comme pour l'autre, la maxime des mœui^s reste la même — la félicité?
Vous ne connaissez d'autre voie que celle qui a été suivie jusqu'à ce jour : c'est la subordination de l'intérêt individuel ou du petit nombi^e au plus grand, la dignité personnelle à la dignité sociale. Cette subordination con-
sliUierait la7«sï<ce. Vous exposez une série de questions loriiiidables qui ne sont pas résolues ; vous revenez à ridée de la subordination en disant : « De même que le tout est plus grand que la partie, le corps plus précieux que les membres, de même la société est supérieure à l'individu, et sa prérogative, à peine de mort pour les individualités elles-mêmes, doit passer la première. » Vous parlez de la nécessité pour l'individu d'être prêt à sacrifier son intérêt pour l'intérêt général ; vous prétendez « qu'on ne l'cgarde comme justes que les actes qui impliquent subordination de la volonté individuelle à la volonté sociale ; que la justice, pour être quelque chose, doit être une puissance de l'âme ; que l'individu la sente en lui-même par sa conscience comme il sent l'amour, l'ambition, la volupté ; qu'il soit assuré de l'excellence de cette loi tant au point de vue de sa félicité personnelle qu'à celui de la conservation du groupe social ; que par elle, enfin, s'expliquent tous les faits de la vie collective.
« Tel est, selon vous, le problème dont la solution
préalable peut seule donner ouverture à une science de la justice ou de la morale impérative, fondée soit sur la subordination, soit sur la conciliation ou l'identité. Il n'y a pas de place pour une ti'oisième hyi)ùlhèse de la dignité sociale et de la dignité individuelle. »
Vous faites naître la justice de la subordination de l'individu au groupe ; vous dites que le corps est plus précieux que les membres, etc Celle justice ne serait que
l'injuste consécration du droit du plus fort, l'oppression des
minorités par les majorités, des membres par le corps, etc. Réduisez un homme au tronc, plus précieux que les membres, que deviendra ce tronc ? Privé de ses membres, il cessera d'exister. Que seront les membres séparés du corps? Chair morte. Les membres et le corps sont donc nécessaires l'un à l'autre dans l'individu, et ne peuvent se séparer sans entraîner la mort du sujet. La différence qu'il y a entre le corps et les membres, c'est que le tronc peut vivre sans les membres, mais à la condition d'être servi par d'autres individus; tandis que les membres détachés du corps tombent immédiatement en pourriture : ils sont sous ce rapport moins précieux que le corps. Dans l'intérieur de notre organisme, il y a hiérarchie, coordination, association de viscères ; mais tous, à des litres plus ou moins essentiels, con-' courent à la vie du sujet. La vraie justice exige que chacun d'eux reçoive en qualité et en quantité proportionnelle les matériaux qu'ils sont chargés d'élaborer, et qui, versés dans le torrent de la circulation, servent à l'entretien de la vie générale. Ce qui est vrai de l'organisme individuel, doit être vrai de l'organisme social. La justice distributive qui préside à la vie organique est le type de ce qui devrait se passer dans la vie sociale. Cette harmonie suppose une connaissance approfondie et de l'homme et des vraies conditions économiques et morales de la vie sociale. Il y a donc une troisième hypothèse — celle de l'association, de la coordination des divers membres où aucun n'est sacrifié aux autres, mais utile à soi et à tous. La vraie justice consiste à faire droit à l'individu seul , si la raison est pour
lui, contre le groupe opposé, iùt-il composé de dix mille membres. C'est à soumettre tous les hommes au même droit, sans égard à la qualité et au nombre des personnes, que consiste la vraie justice.
Vous ne voyez que deux manières de concevoir la réalité de la justice, et par suite de la déterminer : « ou par une pression de l'être collectif sur le moi individuel, le premier modifiant le second à son image et s'en faisant un organe; — ou bien par une faculté du moi individuel qui, sans sortir de son for intérieur, sentirait sa dignité en la personne du prochain avec la même vivacité qu'il la sent dans sa propre personne, et se trouverait ainsi, tout en conservant son individualité, identique et adéquat à l'être collectif même. Dans le premier cas, la justice est supérieure et extérieure à l'individu ; dans le second, elle est intime au moi, homogène a sa dignité. Le premier est le système de la révélation, le second est celui de la révolution.»
Le premier cas est vicieux et mauvais, en ce sens que le type imaginé par l'être collectif n'étant basé sur rien de positif, de certain, la pression sur l'individu ne fait que le dénaturer, le fausser, pour l'adapter et le faire agir dans un milieu artificiel plus ou moins mal conçu et contraire au vrai développement de son être.
Le second cas serait plus certain, à la condition de la connaissance réelle des rapports de l'homme avec son semblable, avec la nature et avec l'univers, et que ce rapport fût senti avec la vivacité dont vous parlez : ce qui n'a pas malheureusement lieu, par suite de l'ignorance des vrais
rapports. Vous expliquez ici et faites ressortir la différence de ces deux systèmes. — Dans la seconde étude, vous vous occupez du principe de la dignité personnelle, vous Texaminez chez les anciens et la suivez dans sa période croissante et décroissante : vous passez au christianisme, et faites des observations analogues ; vous arrivez à l'âge nouveau de la révolution et à l'immanence de la justice dans l'âme humaine.
Je cite encore quelques passages pris çà et là pour pouvoir saisir votre pensée.
Une société où la connaissance du droit serait parfaite et le respect de la justice inviolable, serait dès-lors comme un sujet soustrait à toute influence extérieure ; son mouvement, n'obéissant qu'à une constante, ne dépendant plus de variables, serait uniforme et rectiligne ; l'histoire se réduirait, chez elle, à celle du travail et des études, pour mieux dire il n'y aurait plus d'histoire.
Telle n'est pas la condition de la vie dans l'humanité, et telle elle ne saurait être. Le progrès dans la justice théorique et pratique est un état dont il ne nous est pas permis de sortir ni de voir la fin. Nous sommes nés perfectibles, nous ne serons jamais parfaits : la perfection, comme le statu quo, serait notre mort.
Que resle-t-il donc , puisque nous ne pouvons nous passer de justice, puisque cette justice doit être en nous quelque chose d'immanent et de réel, et que, d'après les manifestations de la conscience universelle et les axiomes de la science, il ne se peut que la justice ne soit quelque chose ? 11 reste que la justice soit la première et la plus essentielle de nos facultés, une faculté souveraine, par cela même la plus difficile à connaître — la faculté de sentir et d'affirmer notre dignité, par conséquent de la vouloir et de la défendre aussi bien en la personne d'autrui qu'en notre propre personne; — il reste, dis-je, que l'homme soit constitué de telle façon que, nonobstant les passions qui l'agitent et dont sa destinée est de se rendre maître, nonobstant les motifs de sympathie, d'intérêt commun, d'amour, de rivalité, de haine,
de vengeance même qu'il pcul avoir vis-à-vis de tel ou tel individu, il éprouve en sa présence, qu'il le veuille ou ne le veuille pas, un cartain respect que son orgueil même ne saurait vaincre.
Sentir et affirmer notre dignité d'abord dans tout ce qui nous est propre, puis dans la personne du prochain, et cela sans retour d'égoïsrae comme sans considéralion aucune de divinité ou communauté, voilà le Droit.
Être prêt en toute circonstance à prendre avec énergie, et au besoin contre soi-même, la défense de cette dignité, voilà la Justice.
Dans l'individu, il existe une force qui le domine au point de lui faire prendre parti pour les autres contre lui-môme ; que, sous cette obsession du droit, il s'est formé en lui une volonté juridique que j'appellerai même sur-naturelle, non que je la rapporte à une cause transcendante ou divine, mais parce qu'elle exprime un état nouveau, supérieur à l'état de nature et qui tend de plus en plus à l'effacer. Au lieu de faire une bonne action pour l'amour de Dieu, elle est faite par amour pour la pure justice. Il est, pour les œuvres de la justice, un délectation de conscience, comme il est une volupté pour la jouissance des sens. »
Définition de la justice :
I. — L'homme, en vertu de la raison dont il est doué, a la faculté de sentir sa dignité dans la personne de son semblable comme dans sa propre personne, et d'affirmer, sous ce rapport, son identité avec lui.
II. — La justice est le produit de cette faculté : c'est le respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelle circonstance quelle se trouve compromise, et à quelque risque que nous expose sa défense.
III. — Ce respect est au plus bas degré chez le barbare, qui y supplée par la religion ; il se fortifie et se développe chez le civilisé, qui pratique la justice pour elle-même et s'affranchit incessamment de tout intérêt personnel et de toute considération divine.
IV. — Ainsi conçue, la justice est adéquate à la béatitude, principe et fin de la destinée humaine.
V. — De la définition de la justice se déduit celle du droit et du devoir.
Le droit est, pour chacun, la faculté d'exiger des autres le respect de la dignité humaine dans sa personne ; — le devoir, l'obligation pour chacun de respecter cette dignité en autrui. ' Au fond, droit et devoir sont termes identiques puisqu'ils sont toujours l'expression du respect, exigible ou dû; exigible, parce qu'il est dû ; dû, parce qu'il est exigible. — Ils ne diffèrent que par le sujet, — moi et toi, — en qui la dignité est compromise.
"VI. — De l'identité de la raison chez tous les hommes, et du sentiment de respect qui les porte à maintenir h tout prix leur dignité mutuelle, résulte {'égalité devant la justice.
La modestie est une forme de la justice, une façon polie de dire que, tout en réservant les droits de notre dignité, nous n'entendons pas nous élever au-dessus de nos semblables et causer aucun préjudice à leur amour-propre. Les anciens avaient un vif sentiment de T^tte vertu ; leurs biographies autant que leurs harangues en offrent de beaux modèles. Chez les chrétiens, elle dégénère en affectation d'humilité : elle est fausse.
L'orgueil, l'ambition, la gloire , violent ouvertement la justice; elies appellent méfiance, haine, répression : c'est une offense positive et directe à la dignité des autres.
La gloire est cet instinct d'enflure ridiculisée dans la fable de la grenouille et du bœuf. La gloire, dit l'Ecriture, ne convient qu'à Dieu, qui seul ne peut pas s'exagérer parce qu'il est infini. Elle est aussi
haïssable dans la nation que dans l'individu Ce que je respecte
en mon prochain, ce ne sont pas les dons de la nature ou les charmes de la fortune ; ce n'est ni son bœuf, ni son âne, ni sa servante, comme dit le Décalogue ; ce n'est pas même le salut que j'attends de lui en échange du mien : c'est sa qualité d'homme.
Comparons maintenant vott^e doctrine à celle d'Auguste Comte, et voyons ce qu'elles ont de commun et ce qu'elles ont de différent.
A la place du vrai grand être, de la déesse humanité, vous mettez la déesse justice, les yeux couverts d'un bandeau, avec ses attributs — la balance et le glaive, auxquels
VOUS ajoutez ceux du fjrand orient : le niveau, l'équcrre, le compas, la truelle, le tablier de maçon, la hache du charpentier, etc.... La justice pure est pour vous comme rimmanité pour Comte, le principe fondamental, souverain, auquel tous les autres doivent être soumis et subordonnés. C'est lui qui protège, réprime, châtie, au besoin exige la supppression des éléments rebelles.
Dans votre absolutisme doctrinal, vous demandez ce qu'est la justice. Vous répondez : L'essence même de l'humanité. — Qu'a-t-elle été depuis le commencement du monde? Répétant des paroles célèbres, vous dites : Rien. — Que doit-elle être? Tout. Quant au rien dans le passé, cela est fort peu exact, car, après avoir constaté que la justice est immanente dans l'homme, vous montrez qu'elle s'est développée successivement dans la société. Elle a donc été toujours quelque chose.
Vous traduisez la maxime vivre pour autrui par celle de sentir sa dignité dans les autres comme nous la sentons en nous-même. Le devoir consiste à être prêt en toute circonstance à prendre avec énergie, et au besoin contre soi-même, la défense de cette dignité, c'est-à-dire aimer plus la dignité des autres que la sienne propre.
Au lieu de faire une bonne action pour l'amour de Dieu ou pour l'amour de l'humanité, ou pour l'amour du prochain, il faut la faire pour l'amour de la pure justice. « Il » est pour les œuvres de justice une délectation de con- » science, comme il est une volupté pour la jouissance des » sens. » Cette délectation sera la récompense désintéres-
sée de l'acte juridique, affranchi de toute considération divine ou humaine. Vous voulez que l'homme trouve sa félicité à faire de la justice pour la justice? Partout où le christianisme, le saint-simonisme, le comtisme se servent du mot aimer, vous substituez celui de respecter. Or, on ne peut respecter sans aimer ou sans craindre ; mais ce dernier sentiment nous conduit à l'envie, à la haine secrète ou ostensible.
Aimer son prochain comme soi-même, ou le respecter comme soi-même, ou rendre justice à autrui comme nous
voulons qu'elle nous soit rendue, ou faites à autrui ne
faites pas à autrui, etc., toutes ces formules ne changent rien au fond du problème. Si la justice est une faculté, celle de la sociabilité est bien mieux sentie et comprise par tous les hommes ; elle est positivement organique, puisqu'elle est en principe dans beaucoup d'animaux, tandis que la justice, en tant que faculté morale et organique, n'existe pas en eux. Elle paraît être artificielle chez l'homme, elle s'acquiert: l'expérience prouve qu'elle progresse très lentement. La justice serait fille de la sociabilité; elle naîtrait de l'association, de la solidarité des intérêts, de l'échange, de la réciprocité des services. L'homme isolé n'aurait aucune idée de justice ; elle ne serait donc qu'un être de raison, une abstraction : voilà pourquoi sa nature est encore inconnue, sa définition et sa pratique incertaines. Aussi, la conscience telle qu'elle est donnée par la nature n'est point complète et saine comme vous le dites, bien que ce qui se passe en elle soit d'elle. Vous prétendez
qu'elle se suflit h t'Ilo-nu'inL', (luolle n'a besuiii ni df nié- (Jecin ni de révélateur! De lévélaleur, c'est possible; mais le médecin est indispensable : car vos travaux ont pour but de découvrir l'art de guérir et d'entretenir la santé morale, chancelante et toujours compromise.
La justice est donc une faculté de l'âme, la première de toutes, celle qui constitue l'être social ; mais elle n'est plus rien qu'une faculté : elle est une idée, un rapport, une équation. Comme faculté, elle est susceptible de développement; c'est ce développement qui constituera, ainsi qu'on le verra plus tard, l'éducation de l'humanité. Comme équation, elle ne présente rien de variable, d'arbitraire et d'antinomique ; elle est absolue et immuable comme toute loi ; et comme toute loi encore hautement intelligible, c'est par elle que les faits de la vie sociale, indéterminés de leur nature et contradictoires, deviennent susceptibles de définition et d'ordre.
Si la justice est absolue, immuable, non susceptible de plus ou de moins ; elle est le mètre inviolable de tous les actes humains.
Supposez une société où la justice soit primée, de si peu que ce soit , par un autre principe, — la religion, par exemple ; ou bien dans laquelle tels individus jouissant d'une considération, de si peu que l'on voudra, supérieure à celle des autres, je dis que, la justice étant virtuellement annulée, il est inévitable que tôt ou tard la société périsse. Si faible que soit la prééminence de la foi et de la féodalité, le jour arrivera où le supérieur exigera le sacrifice de l'inférieur, où par conséquent l'inférieur se révoltera. Telle est l'histoire de l'humanité, telle est la révolution.
Cette évolution de l'idée juridique dans l'esprit qui la conçoit et dans l'histoire qui la représente, est fatale.
Après la justice comme faculté de l'àme, la première de toutes susceptible de développement, par conséquent variable, vous en faites une idie, un rapport, une équation absolue, invariable, dont la balance est lexpression visible, l")Osilive, palpable.
Vous remplacez la trinité chrétienne — Père, Fils et Saint-Esprit, — la trinité comtiste ou saint-simonienne — sensation, sentiment, connaissance ou physique, moral, intellectuel, — par la trinité de la révolution : /iberfé, égalité, fraternité; puis vous vous mettez à faire sur le terme Egalité une quatrième édition nullement revue, ni augmentée, ni corrigée, mais très variée, — la même série de tours de passe-passe, de gymnastique dialectique que les théologiens, les saint-simoniens et les comtistes ont exécutée sur le terme fils, sentiment, moral, pour l'exalter, le placer au-dessus des deux autres termes, et les soumettre à sa prépondérance, à sa domination exclusive. Au lieu du sacerdoce de V amour omnipotent, dirigeant et reliant, vous nous donnez le pouvoir juridique ayant la magistrature pour sacerdoce avec tout son arsenal justicier armé du glaive et du couperet , auquel vous ajoutez le niveau, l'équerre, le compas, la poulie, la corde, instruments du grand architecte avec lesquels il comprimera , étendra, raccourcira, taillera, façonnera l'être humain pour nous donner, après Vhomme digne et le bonhomme, l'homme juste. Il agira sur les faits de la vie sociale indéterminés de leur nature et contradictoires, pour les définir, les symétriser, les régulariser, les ajuster à la mesure typique, pour obtenir par leur opposition égalitaire l'équilibre social cherché. Auguste Comte a représenté son grand être, ou l'humanité, sous la figure d'une femme tenant son enfant dans ses bras. Votre Justice ne peut être représentée par une femme, comme l'avaient imaginé les anciens. Au lieu d'une
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lemmc, c'est un poteau sans cœur et sans entrailles qui soutient la balance, poteau auquel vous attachez la Liberlô et la Fraternité ayant le glaive de la justice dirigé sur leur poitrine pour les châtier et les supprimer au besoin.
Vous reconnaissez que les institutions qui gouvernent les sociétés actuelles sont le résultat des nécessités naturelles et sociales, car rien ne peut être V expression de rien. Vous reconnaissez également que la justice est progressive, qu'elle est mieux pratiquée que dans le passé. Vous ne pouvez donc rien supprimer de ce qui est dans le présent ; vous pouvez le modifier, le simplifier, le perfectionner, voilà tout.
Dans tous les temps, dans tous les lieux, on a distingué ce qui est de l'ordre moral de ce qui est de l'ordre matériel ; les législateurs moraux ont eu pour but de diriger les actes qui échappent aux prescriptions de la loi civile ; ils ont cherché à définir et à régulariser les relations affectives d'où naissent une foule de froissements, de conflits si subtils, si fugitifs , qu'ils échappent à toute coordination régulière. Ces actes, par leurs mouvements plus ou moins désordonnés, corrompent, pervertissent, épurent ou embellissent la vie. Cet aspect de notre âme a eu, pour le diriger et le régler dans le passé, un sacerdoce. Vous voulez le supprimer ou, pour mieux dire, le fusionner, le réunir à la magistrature civile : vous ne jiouvez vous dispenser d'un pouvoir poliUque avec une force coërcitive; d'un corps enseignant \\ connaissances intégrales, théoriques et pratiques; il vous faut un corps .savant, etc..
Oncllo est, au fond, la dinercncc radicale qui sépare votre doctrine de celle de Comte -? Elle consiste en ce que ce dernier a voulu tout organiser sur le principe d'hiérarchie, d'inégalité, comme dans le passé historique, et nous ramener à la théocratie, aux castes, que vous rejetez avec juste raison. La répulsion que vous inspire ce système vous fait jeter aveuglément dans l'extrême opposé : vous voulez tout organiser sur l'er/ai/Vt' pure, absolue ; vous n'admettez nulle part de hiérarchie, d'autorité, d'inégalité, excepté pourtant dans la famille. Or, une exception à la loi est la négation de la loi.
Dans vos dissertations sur l'inégalité (page 274), vous considérez l'inégalité dans la nature comme une anomalie.
Oui, dites- vous, tout est variable, irreguUer, dans l'univers : c'est là le fait brut que le premier regard jeté sur les choses y fait apercevoir ; mais cette variabilité, anomalie, inconstance, celte inégalité enfin est renfermée partout dans des bornes étroites posées par une loi supérieure à laquelle se ramènent tous les faits brutes, et qui est l'égalité môme.
Les jours de l'année sont égaux, les années égales ; les révolutions de la lune, variables dans une certaine limite, se ramènent toujours à l'égalité ; la législation du monde est une législation égalitaire. — Vous descendez sur le globe, et nous citez de nombreuses égalités ; puis vous dites : « L'inégalité, pour tout dire, ne vient pas de l'essence des choses, de leur intimité ; elle vient du dehors. Otez celte influence de hasard, et tout rentre dans l'égalité absolue. Le monde, dit le Sage, a été fait avec nombre, poids et mesure ; tout ce qu'il contient est pesé dans la balance, c'est-à-dire soumis à l'égalité. Cherchez un fait, un seul dont la loi ne soit pas un accord, une symétrie, une harmonie, une équation, un équilibre, en un mot I'égalité ? Il existe un ordre de connaissances créé à priori, et qui, par un accord admirable, se trouve régir à la fois les phénomènes de la nature et ceux de l'humanilé — ce sont les malhéma-
li(jiics. Or, les rnallK-nialiciues, que sont-elles aulre choie que la science de l'ÉGALiTÉ en tout, cl partout, et pour tout?...
Vous écrivez trois volumes pour démonlrer que la vérité ne peut se découvrir à Thomme qu'à la condition de dégager son entendement des étreintes de l'absolu. Est-ce que vous savez ce qu'est l'essence, ïinlimité des choses? Comment, ne pouvant rien connaître de cette essence, pouvezvous prétendre que l'inégalité ne vient pas d'elle ? Vous dites qu'elle vient du dehors : faites donc que le dehors n'enveloppe pas le dedans, le contenant le contenu ; que riiommc échappe aux influences du milieu cosmique et social où il vit ; qu'il n'en soit pas pénétré, et n'en subisse l)as fatalement l'influence tout en lui faisant subir la sienne. Faites donc que ces actions et réactions, en produisant les inégalités de forces, ne soient pas précisément la cause du mouvement et de la vie en tout, partout et pour tout. Estce que vous ne reconnaissez pas vous-même que l'équilibre parfait serait la mort en tout et pour tout? Là justice, comme vous la comprenez, conduirait donc au néant. Les mots accord, harmonie, sont synonimes pour'vous d'^'^^fltion, (ï égalité : il y a donc égalité entre le nombre de vibrations d'une corde et celui de sa moitié : l égale \\'2 , n'est-ce pas ? égalité dans la tierce, la quarte et la quinte harmonique ? Les accords, les harmonies qui résultent des inégalités qui s'observent dans tous les ordres de phénomènes organiques et inorganiques sont-ils aussi toujours des équations, des égalités mathématiques? Vous dites que la législation des mondes est une législation égalitaire. A ce
compte, Kepler et Newton sont deux visionnaires, deux gobe-mouches qui nase sont pas aperçus qu'avec la même forme spbérique les corps sidéraux avaient tous la même densité, le même volume ; qu'ils étaient tous à des distances égales les uns des autres ; que leurs révolutions s'accomplissaient dans des temps égaux ; qu'ils avaient tous le même nombre de satellites', etc. ; que par conséquent les lois que ces deux rêveurs ont découvertes sont des billevesées prises par l'imbécillité et la crédulité des savants pour des vérités des mieux démontrées. Qui diable se serait douté que Proudhon le sublime métaphysicien, le grand révélateur de la révolution, était jaloux de la réputation que s'est acquise le P. Loriquet en histoire, et qu'il ambitionnait d'être le R. P. Loriquet de la philosophie naturelle ! Vous voulez absolument faire mourir de rire les Arago et les Babinet de la section des sciences physiques. En vérité, si vous avez trop d'esprit, vous n'avez pas trop de science. Sous ce rapport, il y a en vous compensation : aussi, vous ne mourrez pas jeune.
Oui, je dirai à mon tour, tous les hommes ont le même nombre d'os, le même nombre de muscles, le même nombre d'organes, le même nombre de facultés ; mais lés degrés d'essors, de combinaisons passionnelles, de virtualité de ces facultés sont très inégaux dans le même individu, de même qu'entre les individus différents. Il est vrai que les conditions égales dans lesquelles chaque membre de la société aurait eu le droit de se développer n'ont jamais existé et n'existent pas encore. Il en est résulté, depuis l'origine
des hommes sur la terre, une extrême et injuste inégalité cntr'eux sous le rapport des positions et des fortunes qui ont toujours amené des bouleversements sociaux. Le progrès a toujours été empirique. La Révolution française a fait de la spontanéité ; elle n'a rien démontré par la science. Vous, qui vous affublez de son manteau, vous nous donnez un pot-pourri d'idées métaphysiques, mystiques, bibliques, maçoniques, fantaisistes, romantiques, sur lesquelles vous divaguez à perte d'esprit, sans vous apercevoir que vous brisez un absolu pour en adorer un autre ; que vous tournez constamment comme un écureuil dans sa cage, en faisant de ridicules efforts pour écraser Taitre et être écrasé par celui-ci.
L'observation, l'expérience, et les lois découvertes dans le monde dit inorganique, nous révèlent comment la nature obtient l'accord entre les termes égaux et entre les termes inégaux, ce qu'est l'équilibre simple et l'équilibre composé, bi-composé, sur-composé ; elle nous enseigne comment l'homme peut, en société, en opposant, en combinant en ordre inverse les hiérarchies d'inégalités les unes avec les autres, arriver à détruire le mal que les hiérarchies simples sans contrepoids ont toujours occasioné dans les sociétés du passé. C'est en suivant ces précieuses indications que les législateurs peuvent arriver à la juste compensation des inégalités naturelles, et réaliser l'harmonie sociale à laquelle l'homme aspire instinctivement. Votre justicisme exclusivement égalitaire est en partie vrai, mais généralement faux. Appliqué comme vous Tentendcz, il a
existé ù peine dans le passé. L'cxclusivifunc inàjalilaiie de Comte est généralement vrai, mais mauvais dans sa pratique. 11 a été la base de l'organisation des sociétés antérieu- Fes; par ces injustes et extrêmes inégalités exclusives à tendances castiques/û a été la cause fondamentale de tous les désordres qui ont constamment détruit ces sociétés.
Vous voulez, avec vos emblèmes maçoniques, soumettre l'homme, l'être mobile, changeant, à la stabilité d'un monolithe ; vous voulez former une société de pierres de taille d'égale dimension ; vous voulez faire de la géométrie plane rectiligne quand tout ce qui a mouvement et vie est fondé sur la géométrie courbe, irrégulière, la ligne serpentine et les sections coniques, auxquelles votre gra?îd architecte maçonique n'a jamais rien compris, et auxquelles vous ne comprenez pas plus que le dernier gâcheur de mortier.
Ainsi la prépondérance exclusive, aveugle, despotique, que vous donnez au terme Egalité de votre triade révolutionnaire, vous conduirait, si vous étiez logique, à la plus odieuse tyrannie, — vous fonderiez la religion de la mort sociale; vous êtes, sans vous en douter, le plus cruel ennemi théorique qu'ail eu la Révolution.
L. Brothier, en se plaçant au point de vue de la triple équivalence des termes de toutes les trinités, en rejetant la prépondérance exclusive et oppressive d'un des trois termes sur les deux autres, est entré dans la voie de la vraie justice composée, de l'équité humaine. Reste à trouver la loi d'accord, d'association, ô." équilibre contrasté, instable et progressif. Voilà où est, non la révolution, mais
la grande cvoUttion fondamentale qui séparera les sociétés dih passé de celles de l'avenir. Il est fâcheux que la fascination de l'absolu l'ait fait débuter plutôt en théologien, en métaphysicien, qu'en savant. Ce point de vue, que vous n'avez point saisi ni compris, vous rejette dans les encroûtés du passé ; vous n'êtes qu'un spiritualiste exclusif des plus orthodoxes, grotesquement accouplé avec un convulsionnaire politique et économique.
Pour certains penseurs, j'en aurais assez dit pour faire apprécier votre système, et faire comprendre que vous n'apportez aucune solution positive ni progressive ; pour d'autres, cela est insuffisant. Puis, vous remuez tant d'idées qu'il est bon de les voir de près, et de montrer comment le virus de l'erreur vous ronge , comment l'illusion qui vous égare dénature et fausse toutes les questions que vous traitez.
Passons à la liberté, autre terme de la triade révolutionnaire.