‹ La déomanie au xixe ciècleChapitre 11 sur 14 · DEUXIÈME SERVICE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SERVICE

De la Ijiberté.

Je laisserai de côté vos discussions avec l'Eglise, qui trouve dans la liberté la cause des désordres de la société et raccuse]d'être l'ennemie de Dieu. Vous suivez la marche de l'idée dans les travaux de Descartes, de Spinosa, de Leibnitz et des philosophes actuels.

Après avoir constaté que Leibnitz a banni pour jamais de l'univers et des sciences l'absolu causatif, vous dites : « Nous, qui n'avons plus les mêmes scrupules, et que rien n'empêche d'appliquer au monde moral une théorie qui s'est définitivement emparée des sciences physiques, nous pouvons à notre aise en déduire les conséquences. »

Il suit donc de la monadologie leibnitzienne :

(a) Que la puissance existe en chaque être ; qu'elle est propre k cet être, inhérente à sa nature ; qu'elle fait partie de son substratum ou sujet, lequel est individuel, existant par lui-même, et indépendant de tout autre.

(6) Que la puissance de chaque être, qu'elle se manifeste par l'action ou par l'inertie, spontanéité pour lui -même, est, relativement aux autres êtres qui en subissent l'atteinte, nécessité ou fatalisme.

(c) Qu'en vertu de cette spontanéité, l'être, se posant a priori dans son indépendance, non-seulement résiste à l'action des autres êtres, mais les nie, c'est-à-dire tend à les soumettre, à les absorber, à les détruire.

{d) Qu'ainsi l'ordre dans la création dépend, non plus d'un influx divin, d'une action divine, d'une âme du monde ou vie universelle élaborant unitairement la matière qu'elle crée, mais des qualités simillaires et contraires des atomes, qui s'attirent, s'assemblent, se repoussent, se balancent, s'ordonnent, et se subordonnent en raison de leur qualité.

(e) Conséquemment que, du côté de Dieu, l'absolu des absolus, tout empêchement cessant, la liberté est possible. Reste la difficulté tirée de l'organisme universel, au sein duquel on se demande ce que peut être la liberté.

Or, il résulte de l'observation éclairée par le principe de Leibnitz, et nous allons le prouver :

if) Que la spontanéité, au plus bas degré dans les êtres organisés, plus élevée dans les plantes et les animaux, atteint, sous le nom de liberté, sa plénitude chez l'homme, qui seul a la puissance de s'affranchir de tout fatalisme tant objectif que subjectif, et qui s'en affranchit en effet;

[g) Qu'ainsi la liberté est en émergence, c'est-à-dire en attaque ; la nécessité, en défense, c'est-à-dire en rétrogradation.

(/<) Ou'au total on peut dire que l'univers est clabli sur le chaos, et lu société humaine sur l'antagoiiisnie ;

(0 Qu'en conséquence l'état du premier, en perpétuelle transition, ne peut être considéré ni comme meilleur ni comme pire.

(j) Mais que, si dans cet univers tout action finit par rencontrer une réaction égale, et si les forces se balancent, il n'en est pas de môme entre lui et l'humanité qui triomphe sans cesse de la fatalité des choses et de la fatalité de l'organisme, et qui seule se constitue souveraine ;

{k) Que cette liberté franche, dégagée de toute conditionalité, est attestée par l'histoire et par la justice, que l'on peut définir : la première, l'évolution de la liberté ; la seconde, le pacte que la liberté fait avec ellemême pour la conquête du monde et la subordination de la nature.

Les articles a, h, c, d, e sont relatifs à la personnalité, au moi humain, qui, par cela seul qu'il vit, est forcé, pour se conserver, d'attaquer tout ce qui l'entoure et de se défendre contre les causes de destruction qui le menacent constamment. — L'ordre dans la création ne paraît être qu'un désordre organisé, dans lequel tout se détruit, se construit, et se transforme incessamment selon des lois constantes. Or, que ces lois dépendent d'un influx divin ou des forces inhérentes aux atomes qui s'attirent et se repoussent, il n'en est pas moins vrai que l'homme formé de ces atomes peut posséder par sa suprématie une puissance très supérieure à celle de chaque règne et de tous ces règnes réunis, sans pouvoir pour cela échapper à la fatalité du milieu environant et de ses lois. Sa spontanéité, quoique la plus élevée de toutes, que vous appelez liberté, ne peut s'affranchir de tout fatalisme, comme vous le prétendez.

(g) L'observation nous montre que depuis son origine sur la terre, par le développement de son intelligence,

l'homme est parvenu à soumettre à sa puissance des éléments qui avaient été rebelles à toute direction. Il emploie les forces de la nature à accroître sa propre force relativement très faible ; mais cette même observation nous fait voir aussi qu'au-delà d'une certaine limite, il trouve une résistance invincible qui lui dit : Tu n'iras pas plus loin ! Cette force, après avoir cédé, réagit à son tour, subordonne, désassocie et détruit l'homme et toutes ses œuvres. Sa souveraineté sur la nature est donc temporaire et limitée, et non indéfinie.

{h) Le monde n'est pas établi sur le chaos, car l'idée d'ordre, d'harmonie, est venue à l'esprit de l'homme par la contemplation de l'ordre sidéral, lequel, par sa régularité, lui a permis une série d'observations qui lui ont fait découvrir les lois de cet odre. C'est en comparant cette régularité avec ce qui se passe en lui et dans la société que l'homme a constaté le désordre. Tous les efforts des révélateurs et des réformateurs tendent à imiter, à réaliser, à faire descendre parmi les hommes l'harmonie qu'on admire dans les cieux.

0) L'humanité, étant dans sa phase ascendante, triomphera des obstacles de la nature jusqu'à l'apogée du progrès qui lui est réservé sur sa planète. Après cette époque, la fatalité du milieu cosmique la fera reculer peu à peu et la fera disparaître.

0) La liberté dégagée de toute conditionalité est illusoire; quels que soient les efforts de l'homme, sa liberté ne conquerra jamais entièrement la nature dont il fait partie : la partie ne peut détruire, subordonner le tout, ni être sou-

veraine du tout. Vous êtes toujours dans le progrès ilUmiU\ ulopique.

Quant à Yoptimisme selon lïj'pocrate et Leibnitz, conçu comme un concert d'amour et d'harmonie où tout conspire, tout concourt et tout consent, vous avez raison de le trouver illusoire. Ce ne peut être un opéra dans le sens musical, dans lequel cependant le discord joue son nJle en tant que transition, passage d'un ton à un autre. L'utopie religieuse consiste à vouloir détruire les discords en tout et partout ; elle consiste à ne pas savoir que ce qui est lutte discordante, subversive, répulsive entre deux choses, devient accord entre l'une de ces deux choses et une troisième qui diffère de genre ou d'espèce ; à ne pas savoir distinguer le discord harmonique du discord subversif. Le bien et le mal étant relatifs et non absolus, l'art des combinaisons est appelé à procurer aux hommes en société le degré de félicité qu'ils peuvent espérer sur la terre : félicité bornée, sans doute, car le désir est infini.

Nous pouvons, du moins, affirmer que chacune des existences dont se compose l'univers, est gouvernée par deux lois en opposition diamétrale : l'une qui est sa spontanéité, puissance d'absorption, d'envahissesement, de négation ; l'autre, qui est la nécessité, influence reçue du dehors, à laquelle il faut que l'être succombe s'il ne la tue.

La vie de chaque être est une lutte incessante dans laquelle, après avoir combattu et vaincu pendant un certain temps , il est combattu et destiné à succomber à son tour.

Le champ est oavert devant la spontanéité humaine : il ne s'agit plus que de savoir comment cette spontanéité devient liberté ou franc ar-

bitre ; comment, par l'onergie de son moi, l'Iionnnc s'aiïranchit, non seulement de la nécessité externe, mais aussi de la nécessité de la nature, pour s'affirmer décidément comme absolu.

Dans les êtres inférieurs, la spontanéité éclate fatalement devant les provocations du dehors ; elle n'est point maîtresse de réagir ou de ne réagir pas, bien moins encore de se posséder et de désobéir à ses propres lois, qu'elle suit en aveugle sans pouvoir s'en écarter jamais.

Il en est autrement de l'homme. L'homme a le privilège, entre toutes les autres créatures, dont il résume les attributs divers, non-seulement de régir ou de ne pas régir, à son choix, contre le dehors, mais de résister à sa propre spontanéité, sous quelque forme qu'elle le sollicite, organique, intellectuelle, morale, sociale ; d'user et d'abuser de cette spontanéité, de la détruire, en un mot de nier en soi et hors de soi tout fatalisme en se posant lui-même et de plus en plus comme expression renversée de l'absolu

Plus simplement, l'homme, parce qu'il n'est pas une spontanéité simple, mais un composé de toutes les spontanéités ou puissances de la nature, jouit du Ubre arbitre.

Telle est la proposition que vous avez à démontrer. Au point où vous ont amené, dites-vous, vos études, la difficulté n'est plus rien. Vous vous servez, pour prouver le franc arbitre de l'homme, de propositions qui ne me paraissent pas fort orthodoxes. D'après vous, « partout oii il y a groupe, il se produit une résultante qui est la puissance du groupe, distincte non-seulement des forces ou puissances particulières qui composent le groupe, mais aussi de leur somme, et qui en exprime l'unilé synthétique, la fonction pivotale, centrale.

Quelle est dans l'homme cette résultante ? C'est la liberté.

Plus bas, vous dites « que cette résultante doit être une force affranchie des lois du corps, de la vie et de l'esprit, précisément ce que nous appelons libre arbitre. — C'est cette force de collectivité que l'homme désigne quand il parle de son âme ; c'est par elle que son moi acquiert une réalité et sort du nuage métaphysique quand, se distinguant de chacune et de la totalité de ses facultés, il se pose comme affranchi de toute fatalité interne et externe, souverain de sa vie autonome, absolu comme le Dieu que conçoit sa piété, mais (;n sens inverso de ce Dieu, puisque

l'absolu divin enveloppe le monde (lu'il produit, el que par constuiuent il est nécessaire, tandis que riioinino est partie intégrante du monde qu'il tend à absorber : ce qui constitue le libre arbitre. »

Tout cela peut être lies ingénieux, mais me pai-aîl d'une pauvre logique. J'avoue ne pas comprendre une puissance ré.sultant de plusieurs forces qui puisse se distinguer de ces mêmes forces composantes et aussi de leur somme. Quant à qualifier cette résultante de liberté, cela me paraît friser l'escamotage. — Dans cette résultante, affranchie des lois des corps, de la vie, et de l'esprit, qui est ce que vous appelez Ubi^e arbitre, il y a un crescendo de tours de gobelets dialectiques qui arrive à la mystification du lecteur.

En optique, les trois couleurs prismatiques mêlées produisent le blanc. Cette synthèse, celte résultante blanche diffère des trois couleurs, mais elle fait partie de la lumière comme chacune d'elles, elle est de la lumière. Un physicien qui dii\ait que ce blanc est ou du son, ou de la saveur, ou de la tYiison, ferait rire ses collègues. — L'âme, le moi, la force de collectivité qui se pose comme affranchie de toute fatalité interne et externe souveraine de sa vie

autonome dans ce passage, votre raison me paraît

vouloir s'affi\inchir de toutes les règles logiques et aller se perdre dans les nuages métaphysiques. Vous faites consister le libre arbitre de l'homme dans la tendance qu'il a d'absorber le monde dont il est partie intégrante. D'abord, il ne peut avoir de tendance qu'à l'aide de ses facultés dont il ne peut s'affranchir; il ne peut agir que

selon le mode particulier à ces mêmes facultés. Autre chose est la tendance, autre chose est la puissance limitée en tout et partout. Que l'imagination, dans un cerveau échauffé comme le vôtre, sY'lançant dans l'espace infini, ne trouvant aucun obstacle apparent à ces extravagances, se proclame souveraine absolue du monde, cela n'a rien d'étonnant; c'est tellement commun, tellement répandu parmi les idéologues, qu'il est honteux pour vous de tomber dans cet état d'ivresse cérébrale qui vous transforme en romancier métaphysique. L'homme, par cela seul qu'il résume en lui tous les attributs divers des êtres inférieurs, est d'une complication dynamique extrême. Fier de sa supériorité sur tous les règnes, n'ayant pu encore approfondir, analyser tous les ressorts de son moi, tous les mobiles qui le font agir, parce qu'ils se succèdent avec une prodigieuse rapidité, il se croit parfaitement libre ; mais en réalité, quels que soient le nombre, l'étendue et la variété de ses prérogatives, il est de toute part subordonné, provoqué, entraîné, balloté ; il réagit bien plus qu'il n'agit ; il obéit bien plus qu'il ne commande.

La fonction de la liberté a pour objet de donner aux conceptions de l'entendement, aux sentiments de l'âme, à ses jouissances, au corps lui-même et à toute la nature qui désormais ne fait qu'un avec l'homme, l'idéal et la sublimité. Le but final de cet idéalisme, sa tendance, c'est la divinisation ou l'apothéose de l'humanité, et, par l'humanité, de toute la nature : apothéose dont il est permis de marquer ainsi les différents termes; affranchissement progressif, indéfini, de la personne humaine par les sciences et le travail ; — béatification de l'âme par le sublime et le beau ; — perfectionnement de l'espèce, et équilibre de la société

par la justice ; — harmonie universelle paradisiaque résultant de lu subordination de la nature à l'humanité.

Toujours le progrès illimité cliirnL'rique ! L'harmonie ne sera jamais parfaite ; elle résultera des accords rarics, et non de l'entière subordination de la nature à l'humanité, ce qui est fort différent.

Vous finissez par réunir toutes les objections ressassées depuis deux ou trois mille ans contre la liberté pour y répondre. Hélas! vous échouez; car la nécessité vient toujours s'attacher à vos arguments, comme le boulet au pied du forçat, pour vous empêcher de prouver la thèse de la liberté. Ne pouvant les séparer, vous appelez cela un adossement. Baptisez le fait comme il vous plaira, la nécessité et la hbcrté n'en sont pas moins liées l'une à l'autre ; la chaîne qui les réunit peut être plus ou moins longue, leur permettre des évolutions plus ou moins variées, mais elles sont inséparables, comme vous le reconnaissez : donc l'esprit n'est pas complètement libre.

Non, l'esprit ne peut anéantir la matière, le moi enlever tout-à-fait le non-moi, le libre arbitre la nécessité, parce que ce serait s'anéantir soi-même, ce qui implique contradiction. Mais l'esprit, devenu libre en revêtant la forme humaine, peut détruire les organismes qu'il crée à l'état latent ; il pourrait, s'il voulait, faire de ce globe un monceau de scories, au lieu d'en faire un jardin de délices, et par la destruction du corps qu'il habite se rendormir pour jamais : donc il est libre.

C'est-a-dirc, citoyen, que l'homme aurait le pouvoir et la liberté, selon vous, d'avaler l'Océan sans le rendre, d'aspirer l'atmosphère et de ne pas la respirer, d'éteindre le feu central en ci\achanl dessus, et de souffler sur le soleil comme sur sa bougie avant de s'endormir. C'est

bien le cas de dire que qui trop prouve ne prouve rien, que le sublime louche au ridicule, et ridéal|de la liberté à la folie.

C'est ce sentiment profond anti-organique, anarchique, de la liberté, sentiment plus vif de nos jours qu'il ne se montre jamais parmi les hommes, qui a soulevé dans ces dernières années la répugnance universelle contre toutes les utopies d'organisation politique et sociale proposées en remplacement des anciennes, et qui a fait siffler les auteurs de ces plans de fatalisme, Owen, Fourier, Cabet, Enfantin, Aug. Comte.

L'homme ne veut plus qu'on l'organise, qu'on le mécanise ; sa tendance est à la désorganisation, à la défatalisation, partout où il sent le poids d'un fatalisme ou d'un machinisme. Telle est l'œuvre, la fonctiou de la liberté, œuvre décisive, insigne, de notre gloire.

Dans la septième étude, on vous dit : Vous êtes un admirable destructeur, mais vous ne construisez rien ; vous jetez les gens à la rue, et vous ne leur offrez pas le moindre abri. Que mettez- vous à la place de la religion? que mettez-vous à la place du gouvernement? que mettez-vous k la place de la propriété?.... On vous dit à présent : Que mettez-vous à la place de cette raison individuelle dont, pour le besoin de votre cause, vous êtes réduit à nier l'existence? Vous répondez : Rien, mon bonhomme. — Il me semble, mon bonhomme, que c'est la justice, dont vous donnez, pendant trois volumes, une indigestion k vos lecteurs. Voti^e système, bien que vous vous défendiez d'en vouloir et d'en donner aucun, est bien et duement le système de Véquilibrisme univei^sel qui mécanise l'homme et la société au suprême degré, où tout marche par leviers, balanciers, poulies, moufles, etc. Vous avez pour tactique, mon aiiificieux et rusé citoyen, de

dénigrer Imi.^ les syslôinos d'oi'gaiiisaliun du i>a.ssé el dif présent pour donner hypocritement le vôtre, en le [uoclamant infaillible, mathématique, et vous couronner vain- (jueur du sphinx social. Mon rusé renard écourté, vous avez beau faire, vous serez sifllé et bafoué à votre tour. Vous venez de parler de l'équilibre, de l'harmonie universelle paradisiaque qui doit s opérer par la justice : voilà maintenant que la liberté ne peut souffrir la justice ; elle doit toujours la repousser, porter le désordre, la dé-^ sorganisation, la défatalisation en tout et partout, nier éternellement l'ordre, l'harmonie, l'équilibre, la justice. C'est dans cette folle lutte que vous placez la gloire de l'homme ! — Dans la septième élude

Vous reconnaissez que la liberté disciplinée par elle-même c'est le fond et le très-fond de toute notre philosophie révolutionnaire. « Seule, la révolution, après avoir compris la condition de la vérité scientifique objective, a compris qu'elle devait être la condition de la vérité sociale. Aussi franche dans sa liberté que l'Eglise dans son dogme, elle nous dit :

Tous les Français ont le droit de publier leurs opinions en se conformant aux lois. — La censure ne pourra jamais être rétablie.

Toute loi doit être discutée publiquement et librement votée par l'assemblée nationale.

Par ces déclarations, la révolution a proclamé l'indépendance de la presse ; elle a aboli, comme injurieuse à l'homme et au citoyen, l'autorité de l'école ; elle n'a exigé, pour les définitions du législateur parlementairement formulées, pour les décrets du prince légalement rendus, pour les arrêts des tribunaux solennellement prononcés, qu'une adhésion conditionnelle et une soumission de fait.^..... Elle a suscité, pour garantie suprême de vérité tt de justice, quoi? la guerre civile des idées, l'antagonisme des jugements.

Avouons que jamais philosophe philosophant l'i-priori sur les condi-

lions de l'ordre social ne se fut avisé de ce moyen : la presse libre, l'anarchie !

Dans cet article, la liberté de publier se trouvant limitée, subordonnée à la loi, bien que librement votée par une assemblée, le citoyen obligé de s'y conformer n'est pas libre. En outre, cette loi, discutée et formulée par des hommes sujets à l'erreur, est plus ou moins défectueuse. Depuis la révolution, cette loi a toujours varié. Toujours critiquée, toujours éludée, chaque pouvoir l'a modifiée en vue de sa conservation, sans résoudre l'énigme de la liberté de la pensée pondérée par elle-même. La société qui assiste à la guerre civile des idées que se livrent des minorités égoïstes pour escalader le pouvoir, sachant par expérience que cette guerre n'est au fond que celle des intérêts finissant toujours par la guerre des personnes, n'ayant plus confiance en l'efficacité des lois expérimentées, se trouve réduite à se mettre sous la protection de sainte giberne et à faire un appel au droit canon martial, en attendant que la droite raison scientifique, ayant rais en évidence l'ignorance de tous les brouillons empiriques de la politique, de la métaphysique et de la philosophie, ait trouvé la véritable loi de la liberté intellecluefie disciplinée par elle-même.

Grand législateur de l'équilibrisme, découvrez donc les vraies conditions de cette liberté qui puisse garantir la société contre la malfaisance des combattants et contribuer au progrès de la raison publique et de toutes nos institu ■

fions, sans giiei'iv civile sur lu place i)ubli(ine : alors vous aurez bien mérité de la pairie et de l'humanité.

Ainsi, après avoir épuisé toutes vos ressources dialectiques, après avoir passé en revue toutes les idées des philosophes sur la liberté humaine, vous n'avez nullement prouvé les propositions suivantes qui sont les vôtres :

1" Que la justice est réellement, comme vous l'avez définie, une faculté positive, — la faculté prépondérante de l'àme.

■ 2° Qu'en raison de celte faculté, l'homme discerne nettement le bien et le mal, et que ce discernement est la plus certaine de ses connaissances.

ù" Qu'il est libre.

4° Que la conscience est douée de toute l'efficacité nécessaire, et qu'en fait cette efficacité est attestée par le progrès constant de la justice.

Bien que vous ayez échoué, votre système d'immanence de la justice n'est point pour cela menacé dans sa réalité, comme vous le craignez, ni le système embryonnaire de la révolution compromis. Ce qui ressort de toute votre controverse, c'est que dans l'homme ni l'intelligence de la justice, ni la prudence, ni surtout toutes les garanties sociales dont il a besoin de s'entourer pour pratiquer la justice, ne sont connues ou ne sont qu'à l'état de germe. Il est d'absolue nécessité qu'il les découvre et les développe pour progresser et sortir du chaos où il est plongé, et dont vous êtes incapable de le faire sortir.

Venons à la dixième étude.

Amour et Mariaf>c.

Après les deux termes de la triade révolutionnaire, nous voici au troisième, — la fraternité, — dont Tamour et le mariage sont le fondement.

L'amour a sa base dans l'organisme ; chez les espèces inférieures, il est purement physiologique, dégagé de tout sentiment moral ou intellectuel ; chez l'homme, les choses ne se passent pas de même. Nous savons par la théorie de la liberté que l'homme tend à s'affranchir de tout fatalisme, notamment du fatalisme organique, auquel sa dignité répugne, et que cette tendance est proportionnelle au développement de sa raison. Cette répugnance de l'esprit pour la chair se manifeste ici d'une manière non équivoque et déjà fort sensible : d'abord dans la pudeur, c'est-à-dire dans la honte que la ser\itude de la chair fait éprouver à l'esprit ; puis dans la chasteté ou l'abstention volontaire, à laquelle se mêle une volupté intime résultant de la honte évitée et de la liberté satisfaite.

Le progrès de la liberté et de la dignité humaine étant en sens contraire des fins de la génération, il y aurait lieu de craindre que l'homme, par l'excellence même de sa nature, ne perdît tout-à-fail le soin de sa génération s'il n'était rappelé à l'amour par une puissance tout animique, — la beauté, — c'est-à-dire l'idéal dont la possession lui promet une félicité supérieure à celle de la chasteté même.

L'idéalisme se joint ainsi au prurit des sens pour solliciter à la génération l'homme et la femme, et faire de ce couple le plus amoureux de l'univers.

Dans toute cette question, vous raisonnez comme si vous aviez résolu le problème du franc arbitre dans le sens que vous lui donnez, cest-k-dire dans la tendance indéfmie à s'affranchir du fatalisme, surtout organique, ce (jui répugne, dites-vous, a la dignité du l'homme, et subor-

donnerait le règne de l'esprit au règne de la matière : chose contraire à nos idées de liberté et de progrès. Essayez donc, grand esprit, de diminuer progressivement la quantité de nourriture que vous vous assimilez chaque jour jusqu'à n'avoir plus besoin de manger, et de rendre le résidu de votre digestion ; essayez donc de vous affranchir de la soif, du sommeil, de la locomotion, etc., de toutes les nécessités organiques sans lesquelles il n'y aurait et n'existerait ni esprit, ni sentiment, ni liberté ! esprit et liberté assez impertinents, aveugles et ingrats pour se révolter contre le règne qui leur sert de substratum et vouloir le détruire !

La vraie vérité est que l'homme, à moins d'être halluciné comme vous, ne cherche pas à échapper au fatalisme organique. Loin de là ! il emploie toute son intelligence à approprier de son mieux la matière contre laquelle vous blasphémez en spiritualiste aveugle et exclusif, pour procurer à sa chair, à son intelligence et à ses sentiments toutes les félicités possibles. C'est à cette incessante recherche qu'il doit l'industrie, les arts et les sciences. S'il s'égare, c'est parce qu'il n'a pu encore trouver le moyen de s'arrêter à la juste mesure individuelle et collective de sa félicité correspondante et proportionnelle aux diverses richesses acquises. C'est pour trouver cette juste mesure que les législateurs cherchent, depuis l'origine des sociétés, les conditions qui peuvent le mieux régler et diriger les actes humains.

Dans la question spéciale de l'amour qui nous occupe.

VOUS cherchez quelle sera cette nouve-le application de ia justice qui rachète l'homme et la femme de la luxure.

Selon vous, « la justice n'intervient pas seulemenl dans le mariage comme réaction à l'idéal ; elle doit apparaître comme raison dernière, comme le but pour lequel le mariage a été préordonné et prévu. La question devient donc celle-ci : A quoi sert, pour la production, la garantie et le progrès de la justice, l'institution conjugale? en un mot, qu'est-ce que le maruge ? Le 'mariage et la famille apparaissent comme le foyer de la justice, le radicule de la société, et, s'il m'appartient de le dire, la vraie religion du genre humain. Rien ne se produisant en vertu de rien, vous cherchez ce que peuvent exprimer les solennités qui ont eu et ont toujours lieu dans le mariage, telles que les noces, les prérogatives assurées à l'épouse, la distinction des personnes, le princijie de monogamie indissoluble qui se dégage et se pose comme condition sacramentelle.

Si l'amour est plus fort que la mort, vous dites que la justice sera h son tour plus forte que l'amour. Telle est la donnée du mariage.

Ceci résulte d'abord des conditions, formalités et cérémonies matrimoniales telles qu'on les voit se produire ou qu'elles tendent à se produire chez tous les peuples, et dont la substance peut se résumer dans les articles ci-après.

1. Le mariage n'est pas abandonné à l'inclination amoureuse, qui n'est point écartée, mais que l'on considère comme étant seulement de second ordre.

2. Le consentement de famille est demandé en même temps que celui des époux .

3. La société prise à témoin : d'abord des promesses, fiançailles, puis rengagemen.t.

4. Une cérémonie solennelle religieuse réalise le mariage et en fait un sacrement.

5. Par cet acte sacramentel incompatible de sa nature avec toute idée de polygamie et de divorce, les époux se jurent réciproquement un amour inviolable et perpétuel.

6. Le mari promet protection et dévouement ; la femme, obéissance.

7. Ainsi conjoints sous les auspices de la famille et de la elle, les

époux forment cntreux et avec leurs enfants un tout juridique et solidaire, embryon, image et partie intégrante de la grande société, dont la destinée est liée ainsi à celle de la famille.

Ce qui frappe dans cette institution, c'est la prétention hautement .ivouée de soumettre l'amour, de le mettre dans la dépendance et l'autorité du couple, de le purger de toute lascivité et défaillance, de l'élever au-dessus de lui-même et en faire un sentiment surnaturel. »

Vous signalez dans le passé les premières manifestations de la justice matrimoniale ; vous les suivez chez les Hébreux, les Grecs et les Romains ; vous montrez comment l'homme, pour sauvegarder sa dignité, soumet l'épouse à une sévère discipline dont il s'affranchit luimême : ainsi vous trouvez le droit de cuissage accordé par Moïse ; les hétaïres, les concubines et les courtisanes chez les Grecs, avec lesquelles l'homme marié se dédommageait des ennuis inhérents à la monotomie du for intérieur et s'administrait un condiment erotique pour ranimer ses défaillances organiques. Chez les Romains, mêmes usages; vous vous extasiez sur la fidélité conjugale qui a duré cinq cents ans dans les premiers temps de la république : chose foit extraordinaire, en effet , si elle est réciproque, ce qui est plus que douteux. Vous citez la matrone romaine comme un type conjugal. Elle ne fut jamais que ménagère ; elle a gardé la maison et filé la laine, disait-on d'elle, et les plus illustres tenaient à honneur de remplir ce modeste devoir. I.c mariage romain de cette époque est pour vous le chef-d'œuvre de la conscience humaine. Après cette période, vous voyez l'altération de la charte domestique et la république incliner

à sa perte ; vous montrez coninient tout se conserve par la justice et dégénère par l'iiléal; vous arrivez au christianisme ; vous suivez son développement, indiquez ses fausses idées sur le mariage, la confusion des sexes, la corruption de l'amour, de l'union conjugale, et le caractère de la lubricité moderne. Comme dans le passé, vous constatez que notre société est parvenue au dernier degré de la bassesse, de l'hypocrisie et de la débauche ; vous prétendez qu'elle ne retrouvera l'amour, la vie et l'honneur que le jour où s'échappera do sa conscience le cri de salut : Justice !

Dans votre excursion historique sur le mariage, vous avez soin de ne citer que les usages matrimoniaux des peuples occidentaux monogames, qui cependant admettent pour l'homme des distractions très sévèrement défendues et punies chez l'épouse.

Pour motiver et justifier cette infraction à la justice, vous faites remarquer que, « dans l'opinion de tous les peuples, le mariage est institué principalement en vue et dans l'intérêt de la femme ; que, sous le rapport de l'économie et de l'amour, l'homme perd à cet engagement plus qu'il ne gagne, à telle enseigne que la restriction dont la liberté de l'épouse est entourée, la retraite qui lui est imposée, les peines parfois atroces dont son infidélité est punie, doivent être considérées bien moins comme un abus de la force que comme une compensation du sacrifice marital et une vengeance de l'ingratitude du sexe. »

Vous citez l'opinion de tous les peuples du passé, comme si cette opinion qui a incessamment varié pour se rapprocher instinctivement de plus en plus de la vraie justice, devait servir de seul guide aux peuiiles modernes que

VOUS avez la prétention de dégager des fausses idées, des injustices et des préjugés que l'absolu a enracinés dans leur entendement. Vous ne citez que les inconvénients que trouve l'homme dans le mariage, comparés aux avantages du célibat, en vous taisant sur les désordres sociaux qu'occasione ce célibataire dans ses relations sexuelles extra-conjugales.

Les hommes ayant fait les lois, les femmes les subissant ; les calamités qui résultent de l'amour et du mariage actuel retombent de droit sur l'ignorance, la brutalité, et l'iniquité du législateur mâle. L'ingrate créature, après avoir pendant quelques milliers d'années servi à l'utilité et au plaisir du maître, a fmi par comprendre, par suite de l'égoïsme, de la vanité, de l'ambition, de l'orgueil de ce même maître, sa propre dignité. L'animal barbu, voulant trouver dans son conjoint femelle autre chose qu'un ustensile à procréation, a été conduit à vouloir en faire une aide, une compagne, un admirateur intelligent, un miroir où il pût s'admirer, être en extase devant sa sotte personne. Il a été forcé, pour atteindre ce but, de développer par l'instruction et la culture des arts les germes des facultés sensilives, intellectuelles et morales qui, comme dans l'homme, constituent l'essence féminine. Ces facultés développées par l'aveugle égoïsme mâle, l'ingrate créatures suivi de loin, il est vrai, le progrès intellectuel et industriel de son maître, mais l'a dépassé dans le progrès sentimental. Elle a compris et parfaitement analysé les causes de In politiijiio du vieux

serpent, qui, après s'être entortillé dans tous les pièges qu'il a tentlus au sexe faible, en est réduit, comme vous le faites, à insulter les impures qui vous comprennent avec les fcmmelhis et les damerets qui vous combattent et vous bernent.

L'homme ne se marie pas pour faire de la justice ni dans l'intérêt de la femme, mais pour satisfaire ses facultés organiques de l'amour, de la paternité, de la sociabilité, et obtenir toutes les prérogatives dont est entouré le père de famille. A l'origine de la cité, il a débuté, en vertu de la loi du plus fort, par avoir le commandement et l'autorité absolue dans la famille ; il a été père, prêtre, juge et bourreau de sa femme et de ses enfants; il a agi envers eux comme envers ses bêtes à laine et à poil. Les traitements barbares et iniques que quelques individus féroces ont fait endurera leurs femmes et à leurs enfants ont révolté le plus grand nombre des chefs de famille. La justice collective s'est ainsi révélée et a pris la défense des faibles contre les forts. Cette justice s'est peu à peu développée et a fini par limiter et régler plus équitablement l'autorité paternelle. La famille chrétienne ou féodale est très supérieure à la famille dont vous faites votre idéal, La révolution, à son tour, a modifié la famille féodale ; elle l'a fait progresser dans un sens, mais rétrograder dans l'autre, par suite de l'indécision et du désordre dans lesquels se trouve la science sociale qui ne peut se constituer et se caractériser : aussi la société croupit et so dissout dans l'ambigu ou l'éclectisme.

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Il est parfaitement viai que la société actuelle ne peut, comme vous le dites, se sauver que par un nouveau progrès dans la justice ; mais il y a la justice pvo(jrcssice et la justice rctro(jrade. Vous cultivez cette dernière d'une manière déploraltle.

Dans cette étude, vous invoquez le séraphin qui purilia les lèvres du prophète. Il parait être resté sourd à votre prière. Vous voudriez qu'il en fût de notre langue comme du latin, qui dans les mots brave l'honnêteté. Mais comme vous voulez inspirer l'horreur des choses par l'énergie des termes dont l'expression détournée pourrait paraître plutôt une atténuation du crime qu'un égard aux bienséances, vous priez, assez inutilement ce me semble, le lecteur de suppléer de son mieux à ce que vous appelez la modestie de vos paroles. Elle est propre, votre modestie ! Vous énumérez et étalez au grand jour avec une crudité de langage des plus cyniques toutes les saletés, toutes les déviations auxquelles se livre l'idéal erotique dans sa fougue aveugle. Mais il y a une énorme différence entre l'acte commis sous le voile du mystère dans l'entraînement et l'ivresse de la passion, et la froide autopsie publiquement faite et lue par toute sorte de personnes, parmi lesquelles beaucoup ignorent ce dont vous parlez. Vous blessez leur pudeur, et ne corrigez nullement les délinquants ; pas plus que la vue des maladies syphilitiques avec toutes leurs conséquences désastreuses n'arrêtent les étudiants en médecine qui étudient leurs ravages. Vous prétendez que c'est l'homme qui a fait- iiailre la pu^leur chez la femme :

votre impiidicilé spirituelle prouve qu'il n'eu est rien. La pudeur est innée chez la femme ; cet attribut est destiné par la nature à arrêter, à maîtriser la brutalité de l'homme. Quelle que soit l'ignorance de votre complément juridique, si vous l'aviez consulté sur cette partie de votre étude, le sentiment instinctif de votre spéculum conjugal, qui, j'aime à le croire, ne comprend rien à cette sale matière, vont eût fait rougir et détourner votre groin analytique de tous les immondices dans lesquels vous l'avez fourré. Molière consultait sa servante : grand homme, ne pouviez-vous consulter votre ménagère ?

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