CAFÉ
Pour nous rendre compte de toutes nos folies respectives, essayons, mon cher Joseph, de pénétrer dans notre moi intellectuel et moral à l'aide du système de l'âme de Comte. Commençons par ton signalement.
Instinct de la conservation personnelle, — assez prononcé.
Celui de l'espèce, — très peu.
Instinct de la destruction spirituelle, — excessif.
Celui de la construction , — aveugle.
L'ambition (orgueil, vanité), — démesurée, infinie.
Les trois affectives altruistes, — nulles.
La conception passive, — modérée.
\a conception active, — trîs déveluppée.
L'expression écrite, — distinguée, brillante, élevée, sarcasti(]ue, déclamatoire.
Le courage intellectuel , — grand, audacieux, téméraire.
La prudence , — nulle.
La fermeté, — énergique ; la persévérance, — opiniâtre, entêtée.
Je trouve donc en toi six facultés dominantes qui, par leur exaltation, passent à l'étal de passion. C'est dans la liberté de leur essor indéfini que tu fais consister ta dignité; lu mets ta félicité à les satisfaire, et ta vertu à défendre, k maintenir leur intégrité. Ces passions sont les constantes qui dérivent de rintimité de ton essence. Par la spontanéité de leur mouvement, elles sont en lutte avec le milieu environnant pour faire piévaloir en tout , partout et contre tout leur manière d'être et satisfaire ton moi absolu. Ainsi tu nous apprends que ta conception n'est entrée en activité que sous l'influence de la destruction provoquée par les attaques d'un biographe et d'un prélat. Sans cette excitation, ton œuvre n'existerait peut-être pas. Chaque étude est précédée en effet par un grognement. Ainsi, à un pamphlet personnel, tu ripostes par un pamphlet religieux. Le pamphlet est , du reste, le caractère dominant de tes écrits. C'est à un cancan privé que nous devons ce que tu appelles « la pliilosophie de la révolution. » Le motif est bien pauvre, mais qu'importe si le résultat est fécond !
La faculté de la destruction unie à celle de Ycntctement fait de toi un avocassier. un chicanier, un procédurier.
un enragé batailleur qu'il ne lait pas bon rencontrer. Tu combats toujours sur la vérité, la justice, la morale, jamais pour elles ; tu ne les sers qu indirectement, en mode inverse.
Pour nourrir ton idée, ta fougue dévastatrice attaque et dévore tous les travaux des théologiens, des philosophes, des métaphysiciens du passé et du présent. Le besoin impérieux ù' approbation et de domination qui t'anime, combiné avec la destruction, fait que tu te croirais déshonoré si tu te trouvais d'accord avec qui que ce soit , sur quoi que ce soit : aussi , après avoir fait une razia universelle sur la dépouille des morts et des vivants, tu reteins, retailles, recoupes, recouds toutes leurs défroques pour te confectionner une garde-robe à ton goût et à ta taille. Après avoir galonné ces vêtements sur toutes les coutures et brodé les parements, tu fais ta toilette et viens te présenter au monde, campé sur la hanche, l'œil fier, le jarret tendu, avec de beaux et grands airs de tête, pour provoquer son admiration, voir naître autour de ton front le nimbe des saints et rayonner l'auréole des dieux. Parole d'honneur ! je te trouve admirable, superbe, magnifique, splendide dans cette allure franche, dégagée et triomphante. Voilà bien l'homme de la nature ! Quel dommage que tu sois doublé du prolétaire civilisé, arrogant, impudent, vantard, eshrouffeur comme tout parvenu qui , étonné de ses succès et gonflé d'orgueil, ne sait plus garder de mesure et trouve l'univers trop petit pour sa taille !
Hélas ! mon incommensurable Joseph, tu as trouvé t ni
maître, lu t'es fait un terrible ennemi de l'Amour ! lu as eu la fuUe ambition de vouloir terrasser le grand dévastateur de la société, de détruire le poison des âmes, de vouloir le mettre à la raison du droit. Ce dieu malin, perfide et profondément scélérat, m'a coiiiié en secret qu'il l'avait joué un tour pendable pour se venger de tes insultes, de ta témérité, et te soumettre ainsi que tout ce qui existe à sa devise :
Qui que lu sois, voilà ton maître!
Il l'est , ou le fut , ou doit l'être.
C'est seulement en tête-à-tête qu'on peut décemment redire de pareils traits. Figure-toi que ce mauvais drôle a fait dans ta bouteille à l'encre ce que font les gamins qui, ne pouvant faire sortir, par les titillations de la paille dont ils sont armés, les grillons de leur trou, les inondent, tu sais avec quel liquide : eh bien ! depuis que tu écris avec celle encre, son venin se communique électriquement par le bec de ta plume à tes doigts, de ceux-ci à ton cerveau : en sorte qu'il n'est pas une ligne de tes publications qui ne soit saturée, empoisonnée d'amour. Et de quel amour? de l'amour de toi pour toi ! Cet amour te fait commettre sur toi et par loi toutes les abominations, toutes les frénésies de l'impudicité, de la luxure spirituelle ; il a fait de toi le plus épouvantable, le plus monstrueux des autolàtres qui aient jamais existé. C'est cet infâme qui te fait saisir le glaive de ta justice, frapper d'estoc et de taille sur les travaux des religionnaires, des économistes, des artistes masculins et féminins arUiels, le les fait traiter, les uns.
do bâtards chrétiens, les autres d'apôtres de la mort, ceuxlà de ridicules castrats, celles-ci, avec leur émancipation, de gourgandines et de coquines qui mériteraient d'aller pourrir à Saint-Lazare. C'est lui qui te fait attaquer Tautre pour le pulvériser ainsi que son vicaire et sa hiérarchie, afin de les remplacer par ton moi absolu dont tu te fais le fanatique vicaire. Au lieu de ta savate prolétaire à baiser, tu offres aux nouveaux croyants... quoi ? horesco referms... ton derrière.
0 Joseph , Joseph ! je reconnais bien à ce trait de sublime raillerie le fils de Rabelais, de Molière, de Voltaire, de Diderot, et de tous les adorables sérieux-comiques du passé... On n'est pas, comme toi, l'amant de la mort; on n'a pas le diable pour chéri de son cœur; on n'est pas passé maître ès-scapinerie et ès-ironie pour rien ; on chasse de race, morbleu ! C'est parfait.
Si j'étais métaphysicien et fort comme toi sur la symbolique, je verrais ton précurseur dans ce haut personnage qui, sous le règne précédent, sentant à la fin d'un repas fait avec d'intimes épicuriens circuler dans tout son être une chaleur suffocante, eut la bouffonne idée de faire prendre l'air à son antithèse cérébrale en la mettant à la fenêtre entre deux flambeaux, et d'entrer ainsi en conjonction éthérée avec les astres du firmament. Au réel comme à l'idéel, au sérieux comme au comique, à l'état de raison comme à celui d'ivresse, rien n'est l'expression de rien, le caractère de chaque époque se révèle en tout et partout.
Les actions de l'homme, dans ses rapports avec la na-
iiiic ininlcUigcnle, ne sont bonnes ni mauvaises. Chaque homme pris en soi est parfait ; il en est de même de Yen soi de tout ce qui est. Les puces, les punaises, les poux de tête et de chair, les poux pubis, les vers intestinaux, ces miriades d'animalcules microscopiques qui , selon le docteur Raspail , occasionent nos maladies, sont parfaits en soi, mais par rapport h nous ils sont le mal, le diable. Nous les détruisons sans scrupule, même avec plaisir, pour nous délivrer de leur malfaisancc. D'homme à homme, nous sommes comme ces insectes, comme les plus féroces des animaux dont chacun de nous résume les instincts. Quelque inoffensif que soit un homme, par cela seul qu'il vit il nuit, il est antipathique à quelqu'un, il est de trop pour quelqu'un. Plus ses facultés sont énergiques et développées, plus il fait d'efforts pour faire servir ce qui l'entoure (choses et personnes) à sa félicité, plus il est nuisible et considéré comme méchant par le prochain qui souffre de ses atteintes.
Tu aurais souffleté, dis-tu, le pontife saint-simonien s'il eût voulu tarifer ta capacité pour mesurer ta pitence. Quel traitement devraient donc te faire subir toutes les capacités que tu jauges avec ton critère personnel? En société, l'homme trouve deux obstacles pour s'opposer à sa dignité, ou pour mieux dire à sa voracité égoïstique : l'obstacle individuel et l'obstacle collectif. L'obstacle par excellence que les moralistes préconisent et cherchent à développer en nous, c'est l'obstacle transcendental ou immanent. S'il était assez puissant pour limiter nos besoins ;i /(/ jubic
mesure de notre droit et nous arrêter au point où nous commençons à empiéter sur le droit d'autrui, nous serions parfaits. Cette mesure proportionnelle à observer et à réaliser dans le jeu de nos facultés en société, est la pierre philosophale de la morale, le salto morlale où ont fini par échouer tous les réformateurs du passé. N ayant jamais pu encore découvrir la vraie loi dynamique passionnelle, ils ont déclaré que l'harmonie, que la justice était impossible à obtenir sur la terre ; qu'elle ne pouvait se réaliser que dans le ciel, après que notre âme aurait été délivrée des liens de la chair, de sa guenille terrestre. Afin de maintenir une apparence d'ordre ici-bas, ils n'ont trouvé d'autre moyen que de sacrifier les simples et les faibles aux forts et aux rusés, en promettant aux victimes des récompenses ineffables dans le séjour céleste. Ce système de compensation, dont les principes sont puisés dans notre organisme, n'est point faux ni tout-à-fait illusoire, car rien ne peut être Fexpression de rien ; mais il est trop injuste, usé dans sa forme et par ses excès. Les religionnaires modernes, avec leurs systèmes soit de rajeunissement, soit d'imitation plus ou moins fibres, ne peuvent avoir aucune chance de succès, car la raison paraît résolue à subordonner l'inconnu au connu, le mystérieux au saisissable. Depuis six mille ans qu'on traîne dans le livres de théologie et de morale trois ou quatre maximes que des artistes sacrés plus ou moins éloquents ressassent inutilement dans toutes les langues, que voyons-nous?.... Nous voyons les sermonneurs et les sermonnés s'administrer toute soitc de remèdes
(le bonne femme sans pouvoir se guérir, cl suivre les précoptes qu'ils enseignent. Les plus fervents, les plus justes, tombent au moins sept fois par jour, encouragés toutefois par des promesses de récompenses éternelles auxquelles ils ont foi. Que sera-ce donc chez des hommes sollicités, guidés par leur faible justice immanente qui doit seule les diriger, les encourager à faire du mal à leur moi pour faire du bien à autrui, se trouver heureux d'être malheureux? C'est là ce qu'exige de l'homme la justice immanente. Il est clair que la morale nouvelle est utopique el illusoire, car l'homme ne donne rien pour rien. Il faut trouver un système de substitution, de dédommagement réel et idéel aussi pour satisfaire les âmes à dominante mystique.
Si maintenant, mon bon Joseph, je mets ta conduite en face de tes définitions et do les préceptes, il est certain que ta spontanéité a suivi ponctuellement les n-glos qui doivent réaliser ta félicité personnelle. Sous ce rapport, tu es au niveau de tous les animaux, tes mœurs sont irréprochables. Mais as-tu suivi celles qu'exigent la justice, la morale sociale? As-tu, dans tes ouvrages, jamais senti, affirmé, défendu ta dignité en autrui comme dans ta propre personne? T'es-tu rendu maître des passions qui t'agitent et sont la constante de ta vie, pour les diriger de manière à rendre justice aux auteurs qui ont nourri ton intelligence? As-tu jamais pris contre toi-même la défense de la dignité d'aulrui en toute circonstance? Je n'ai rien trouvé de semblable dans tes nombreux écrits. Je cherche ta modestie, je ne la trouve nulle part ; je constate en
toi le concept de la justice ; mais quant à son application en autrui comme en toi-même, absence complète. Je rencontre ça et là quelques réflexions sur ta violence caractérielle, tes brutalités polémistes, ton ironie. Tu débites en phrases retentissantes toutes les banalités rabâchées par les moralistes sur l'hypocrisie, le mensonge, la férocité, la scélératesse, la perfidie des hommes; mais, loin que ces observations, par un retour sur toi-même, modèrent, améliorent, neutralisent tes excès, elles semblent au contraire les augmenter. Tu prouves par ta pratique, mon curieux Œdipe, que le franc arbitre, comme tu prétends l'avoir démontré, est en toi une illusion, une chimère. Tu obéis en aveugle aux fils passionnels qui te font mouvoir comme un automate. De tous les écrivains actuels, tu es le plus esclave de ta fatalité organique. Persuadé de ton infail- Ubilité, fort de la pureté de tes intentions, tu n'éprouves aucun remords, pas plus que les hallucinés de la transcendance qui, convaincus que leur cause est celle de Dieu même, ne reculent devant aucun moyen pour arriver à leurs fins. Ta conscience, qui devrait te porter à la justice, laquelle, selon toi, ne demande qu'à agir seule, ne s'occupe exclusivement que de ta personne. Tu n'as ni la science ni la conscience positive et effective de la liberté, de Végalité et de la fraternité. Tu prouves que ton progrès dans la justice pratique est nul, et même rétrograde. Tu es la démonstration vivante de l'impuissance du système de l'immanence. S'il en est ainsi d'un homme dont l'intelligence approfondit les mystères do la foi aveugle et de la foi rai-
sonnée/ qui est censé se sentir, se savoir et subserver, que peuvent être des hommes livrés à leur simple instinct, sans excitation et sans contrainte morale externe, sociale ou divine, occupés toute leur vie de travaux industriels? Ta pratique donne pleine raison aux transcendentalistes. Ce n'est certes pas la préoccupation religieuse qui t'égare ; œ n'est pas la crainte de Dieu qui, en paralysant ton libre arbitre, arrête l'essor de ta justice ; Tu as coupé le câble : eh bien ! te voilà allant à la dérive, tournant à tous les vents, et ton âme trouvant sa délectation à faire mouvoir toutes tes facultés sur les gonds de ton égoïsme absolu pour arriver à ta félicité, à ta béatitude terrestre, ne croyant plus aux peines et aux récompenses célestes. Tu nous montres l'impuissance de ta conscience pour te faire marcher dans le sentier de la vertu sociale. Ta philosophie de la révolution n'est qu'un thème à de vaines et pédagogiques déclamations morales, une spéculation artistico-polilico-religieuse. Il faut, au lieu de diatribes, au lieu de nauséabonds et éternels sermonnages, découvrir des institutions qui suppléent au transcendentalismc expirant et au sentiment juridique réel, mais insuffisant ; créer un milieu où l'homme ne puisse satisfaire son instinct personnel sans servir l'intérêt collectif, en comptant peu sur sa justice et sa conscience immanente. A un certain point de vue, cela peut être fort peu flatteur pour l'homme ; mais si ce point de vue est impuissant et illusoire, il faut laisser l'ombre pour saisir le corps, et découvrir les vraies conditions de la vie pratique. Il y a bien là de quoi relover l'homme de son prétendu abaisse-
ment moral en manifestant sa puissance et sa grandeur iiitellecluelle : la raison vaut bien le sentiment. Arrière donc les éternels, les aveugles contempteurs et exploiteurs de l'immoralité humaine!....
Le système d'assurance ou de garantisme giénéralisé dans notre déroute transitoire, est peut-être le seul remède actuel à appliquer pour sortir de notre gâchis matériel, intellectuel et moral.
Venons à ma confession. Comme je m'ignore, je me bornerai à décrire les impressions que me font éprouver tes œuvres. A la première lecture, je suis enchanté, ravi, émerveillé; l'expression écrite me paraît d'autant plus remarquable par ses richesses que, sous ce rapport, je suis d'un dénuement qui se rapproche de la misère, n'ayant jamais reçu d'éducation littéraire sérieuse. Si je suis ébloui, je ne suis pas éclairé.
A la seconde lecture, l'éblouissement disparaît, la vue se rassure, le regard entre en fonction; j'ai beaucoup de peine à me débrouiller dans ton fouillis historique, métaphysique, logique, anecdotique, dans tes ficelles dialectiques et tes feux d'artifice littéraires. Mon éducation étant encore ici plus en défaut, je suis obligé d'apprendre ta langue et de me rendre compte de tes idées qui s'allongent démesurément, passent à fétat de filasse rationnelle, et Unissent par m'impatienter.
A la troisième lecture, je prends des notes, j'élague les superfétations, le scalpel enlève la peau, je dissèque les muscles, j'en trouve beaucoup d'inutiles que je mets de
côté, j'arrive cnlin au squelcUc. Ici se montrent des os contournés et cariés, de longueur disproportionnée, une symétrie boiteuse, une c^iarpente mal établie. Tout ce travail me calme, il me semble y voir plus clair. Alors je fais jouer l'analyse comparée des parties entr'elles ; je rapproche ce que tu peux de ce que tu veux et de ce que tu sais; je compare ton œuvre avec celles des autres réformateurs ; je découvre alors tes préjugés, tes illusions, tes erreurs, f^iempiuntsAGS, idées lixes ; ton impuissance me devient évidente, mais ne m'étonne nullement. Après la mésaventure de Comte, nul dans la même voie ne peut réussir.
Voici où les cartes morales se brouillent. Comme je cherche la vérité, et qu'après ma dissection je ne vois en toi qu'un éloquent visionnaire qui la rêve et ne se donne pas la peine de la chercher où elle peut être ; qui, comme ses devanciers, se traîne dans les chemins battus et rebattus de l'histoire et de l'éthique édentée, s'amuse à la lanterne magique, symbolique et mystique, s'ingéniantà faire prévaloir par des moyens fort peu dignes ses travaux sur ceux de ses contemporains; comme, au lieu d'un prolétaire, d'un sans-culotte de la pensée, je trouve en toi un aristo faisant le beau, un tartufe économique pi-atiquant l'exploitation de l'homme par l'homme dans le champ de l'industrie spirituelle, exploitation que tu fulmines de toute ta vertueuse colère dans le travail industriel et financier, alors mon respect pour toi s'éclipse et fait place à la dérision, à l'ironie.
Il se passe dans la cervollc un phénomène de mirage
spirituel très curieux et très instructif dont tu parais ne pas te douter ; voici comment il se produit.
Aug. Comte a constaté que le corps des sciences naturelles est loin d'être complet. 11 a signalé quelques lacunes sans s'apercevoir, comme les savants, de l'absence de quelques branches qui doivent le compléter et servir de lien et de base à la science sociale. Tu reconnais, au dernier volume, page 588, « que la certitude que nous avons des » choses n'est en dernière analyse que la certitude que » nous avons de nous-même, et que la certitude ou la con- » naissance que nous avons de nous-même est à peu près » nulle. Il s'ensuit que ce que nous savons le mieux, nous » le savons en vertu de ce que nous ne savons pas : ce » dont une multitude de savants honorables n'ont pas l'air » de se douter. » Nous avons vu que Comte a ébauché un système de l'âme en se servant des travaux des phrénologues pour connaître le moi humain. Tu avoues que, sans cette science, il n'est point possible de faire une synthèse sociale. Ce religionnaire, manquant de base scientifique, a eu recours à la méthode historique. Nous avons vu comment cette méthode l'a égaré, et comment il s'est, malgré lui, laissé choir en religion.
Négligeant la phrénologie et le système de l'câme de Comte, dédaignant les quinze lois qu'il a découvertes, ne songeant nullement à combler (par suite de ton ignorance scientifique) les lacunes de la science, tu as voulu reprendre la construction manquée ; pour faire ta découverte, tu t'es dit « que f homme et les choses, la civilisation
» et rmiivcrs, le règne monil et le règne de la nature, » formant probablement un tout homogène, isonorae, so- » lidaire, les lois de ma raison étant par conséquent les » mômes que celles du monde, je n'ai besoin que de sui- » vre celle raison en la contrôlant sans cesse par l'ex- » périence et l'appliquant aux choses comme si elle était » aussi la leur, pour que tôt ou tard l'identité des deux lai- ^ sons, la mienne et celle du monde, m'aj (paraisse. »
Moi je me dis : voilà un rationaliste qui va, non probablement, mais certainement faire des siennes. Puisqu'il reconnaît que la certitude qu'il a de lui-même est à peu près nulle, il ne peut avoir qu'une connaissance à peu près nulle des lois de sa raison, de ses affections et de ses sensations. En la suivant en aveugle, il va aller à l'aventure broncher et choir à chaque instant. D'autre part, il n'a aucune connaissance des sciences naturelles, il ignore par conséquent le monde el ses lois. Comment, sans connaître ni les lois de sa raison ni celles du monde, peut-il parvenir à découvrir la raison des choses qui doit être identique k la science ? Comment contrôler les actes de cette raison par l'expérience individuelle ou colleclive quand le contrôleur n'est positivement sûr de rien ou de fort peu de choses? Il va nous donner pour système des lois de la justice les tâtonnements de sa raison, les rêves de son imagination ou ceux de la transcendance ; il prendra son moi pour type, pour critérium de la justice ; il créera, comme Dieu, un monde, une société à son image; il soutiendra bravement et sérieusement que la justice n'est rien, ou
qu'elle est telle qu'elle lui apparaît et qu'il la conçoit; il prétendra que Vintelliyence générale des choses lui a été donnée, et que le système qu'il ne cherchait pas est sorti de ses raisonnements comme Minerve du cerveau de Jupiter. Il se croira infaillible, se posera en absolu, en dieu. L'univers, dont il sera le centre, pivotera et tournera sur le bout de son nez sans que ses yeux louchent et sans qu'il tombe en catalepsie : tout cela, par la grâce de la révolution française, qui est bien loin de se douter des sublimes, des merveilleuses, des transcendentales hâbleries que débite en son nom un microscopique déicule, un épicier fossilisé de la simple balance sociale et sidérale.
Pour exécuter tes tours mirobolants, tes voltiges fantastiques, je l'ai surpris, mon roué et naïf Joseph, bousculant tout le monde sans le moindre égard pour ta dignité en autrui, le dépouiller sans le moindre scrupule en t'insultant en lui ; je t'ai vu tendre mille pièges à la crédulité et à l'ignorance publique pour débiter ton ruolz mystico-révolutionnaire. Alors, je me suis senti tourner au garde champêtre, au douanier, au gendarme ; j'ai couru sur toi, je t'ai demandé tes papiers. Tu me les a présentés avec un imperturbable aplomb. Je les ai examinés : au lieu de la signature du préfet de la police des mondes, j'ai trouvé un paraphe si embrouillé, si indéchiffrable, que tu m'as paru suspect. Je t'ai empoigné; tu t'es débattu comme un diable. J'ai eu toutes les peines du monde à te conduire à la prison de la logique. Pour me séduire et endormir ma surveillance, lu m'as débité en chemin un las de contes et
illiisloircs sur la liberté, la ilignilé, la moralilé, la jiij^lice, la transccndanco, rimmancncc, l'absolu, la certilude, la balance économique, le travail libre et attrayant, la guerre civile des idées et des jugements. Tout en parlant ainsi, tu m'ai donné un croc-en-jambe qui m'a renversé sur le sol et tu t'es sauvé comme un malfaiteur. Je me suis relevé, j'ai couru sur toi, je t'ai repris. Ah ! tu veux la guerre civile des idées ! C'est par la lutte des absolus individuels que l'absolu juridique impersonnel se dégage : alors j'ai lapé comme un sourd, car je veux la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, la vraie justice composée relative, entends-tu? et non Ion justicisjne simple, idéel, absolu, dont je veux te guérir à mon tour.
Elle ne me laisse aucun repos, cette agaçante et adorable vérité ! Je crois la voir me sourire dans mes rêves ; me provoquer, m'encourager par son regard caressant, me promettre ses faveurs. Elle tient peu à la virginité, à la continence, comme tant d'autres prudes. C'est une puissante et belle fille aux formes accomplies qui ne craint point d'être maculée par les caresses de ceux qui peuvent l'approcher et la saisir. Au contraire, elle ne demande qu'à être fécondée par de vigoureux et puissants esprits ; elle ne craint point de déformer sa taille par l'état intéressant ; elle défie les ravages du temps ; sa beauté est éternelle. Bien que complètement nue, elle a pour voile d'épaisses vapeurs qui la cachent à tous les yeux. Le regard perçant du génie peut seul l'apercevoir au milieu des ténèbres (jui rcnveloi)penl do toutes parts. Elle se révèle
d'abord comme une faible lueur phosphorescente, comme un feu follet qui voltige çà et là, paraît et disparaît, et fait errer ses adorateurs dans tous les sens au milieu des ronces, des épines, des fondrières du champ de la connaissance. Tout meurtris, tout contusionnés, ils cherchent, pour se reconnaître, à planter, d'après l'expérience, quelques jalons auxquels ils attachent le fil de l'observation ; ils s'arment aussi de la boussole de l'analogie. Malgré ces précautions, que de voyageurs égarés, perdus sans retour dans les steppes de la science ! que de victimes, que d'intelligences poussives, phthisiques, qui restent en chemin!
La céleste flamme qui brûle au fond du cœur de la vérité et qui la consume, ne pouvant plus longtemps attendre les embrassements des soupirants qui doivent la féconder, jaillit en brillants éclairs. Cette soudaine lumière sert de phare aux amants égarés; ils retrouvent leur route, reprennent courage ; quelques-uns parviennent, après de pénibles efforts, à se rapprocher assez d'elle pour la contempler et mourir sans postérité, heureux d'avoir pu l'admirer. Quelques rares élus parviennent jusqu'à elle, haletants, épuisés, et tombent mourants à ses pieds. Le souffle vivifiant de la déesse les ranime, le feu de ses regards les embrase : ils se relèvent pleins d'une ardeur inconnue, se précipitent dans le sein de la vérité et y trouvent la mort avec l'immortalité.
Est-ce la faculté de la destruction, le sentiment juridique blessé, l'affection, la vanité, l'envie, la méditation active, l'amour rentré de quelque construction inconnue, mccon-
nue qui me font vibrer en produisant des accords de contraste et de contraire aux idées d'autrui ? Je l'ignore, et ne m'en occupe i)as. Je ne sais si je suis ou non libre : j'obéis, je cède à l'attrait qui me sollicite. Quand je vois des rois, des empereurs qui , après leur rôle ofliciel, sont heureux d'aller se promener avec leur parapluie sous le bras ou de conduire comme de simples bourgeois leur véhicule ; quand de savants distingués, des inventeurs célèbres, étonnent et font marcher le monde par leurs merveilleuses découvertes sans se poser en dieux, en révélateurs ou en pontifes, je trouve tout-à-fait étrange qu'à notre époque des hommes de grand savoir aient la folle prétention, pour des recherches en morale qui n'aboutissent pas, de se présenter comme ayant découvert la vérité par excellence, et à ce titre croient mériter, comme dans le passé, l'adoration des mortels ? Cela me paraît si ridicule et si suranné que je ne puis résister au désir de les guérir avec leurs sectaires de cette triste monomanie.
Tout ce que je puis te dire, c'est que tu as le mérite de donner à tout ce que tu touches un cachet d'originalité remarquable, que tu provoques la lutte et la discussion de tes idées, et contribues ainsi à dégager les vérités inconnues ; que tu fouilles très habilement une question et la présentes sous tous ses aspects. Tu excelles dans le travail parcellaire, et concours ainsi à préparer les matériaux de la synthèse que tu ne peux ni embrasser ni comprendre. Ton système d'interprétation ouvre à l'imagination, sinon à la raison, un horizon nouveau,
Il est certain que le ton et la forme de ma critique, quelles que soient la légitimité et l'utilité du motif qui la dictent, doivent t'être fort déplaisants. Je ne suis probablement pour toi qu'un moustique de la pire espèce, un médicastre officieux, un assassin, un bourreau qui prétend que tu es malade pour me donner le perfide plaisir, la barbare délectation de te disséquer, d'exercer ma malice et ma férocité criticiste sur tes travaux, tes facultés et ta conscience, moins pour te guérir et t'éclairer que pour troubler ta béate félicité et satisfaire la mienne sous prétexte d'amour de la vérité. Tu dois voir en moi un ours fort mal léché qui, au lieu de chasser la mouche ou la prendre adroitement sans toucher le front qu'elle incommode, écrase avec son pavé l'organe de la pensée sans atteindre l'insecte malfaisant.
Détruire, extirper, redresser avec adresse et délicatesse les erreurs et les faux jugements d'autrui sans frapper fort, mais juste, est un art qui démande une finesse d'esprit, de tact, et d'amour du prochain bien supérieure à la guerre civile des idées que tu indiques et pratiques. Nous sommes encore si grossier que ce mode de purgation esthétique passerait inaperçu, le malade rirait de la dose homœopathique administrée, et se moquerait de la prétention du docteur trop subtil dont il ne sentirait pas la force rationnelle. Envers un autre que toi, un femmelin philosophique ou littéraire comme j'en connais, j'éprouverais quelques remords, je serais centriste, même avec l'absolution de ma conscience, de la brutalité et de l'énergie des raédi-
camonls employés. Il faut que j'aie une bien haute opinion de la force de ton caractère et de l'énergie de ton essence mâle pour te disséquer vivant, palpitant, et faire sur ton âme un cours public de psychologie intellectuelle et morale ! Quand je songe que je déraisonne et suis peut-être plus halluciné que toi et que tous, que je ne produis pas clairement le critérium positif auquel je rapporte tes raisonnements et les miens, qu'en fait je ne suis qu'un airain retentissant sous tes coups, je ris de moi en toi; quand je cherche à voler dans ton arsenal les armes que tu as forgées pour te combattre et détruire en loi un mal quetu n'as peut-être pas ; quand je me vois faisant la roue comme un dindon charmé de la solidité de mes arguments, je me traite d'ingrat, de sot, d'outrecuidant, d'insensé, de scélérat, je me déteste en toi.... Quand je réfléchis que nous nous harcelons les uns les autres à propos du vrai; que la foi et la raison publique ne se forment que par la lutte, le choc des idées contraires ; que la société no peut redresser ses faux jugements, détruire ses préjugés, améliorer son cœur, qu'en la faisant assister aux péripéties de ses propres passions ; quand je la vois, inattentive, insoucieuse de son avenir, marcher à l'aventure, rétrograder ou être stationnaire, ne se préoccuper que de son matériel en se moquant de ses sauveurs, de ses redresseurs, de ses chevaliers servants, de ses médiums sociaux, alors la gaieté qui veille à ma porte tire le cordon, laisse entrer de burlesques idées ; la folle du logis, tapie et liée dans un coin, brise sans grands efforts sa camisole de force, s'échappe-
en agitant ses grelots, met à la porte la prude et pédante raison, saisit le timide sentiment, rcntraîne avec la bande joyeuse dans un galop fantaisiste, renverse dans sa ronde échevelée les usages reçus, les convenances de la civilité hypocrite et gourmée, en se livrant aux gambades les plus excentriques. C'est ainsi qu'à son tour elle se moque des badauds ébahis , qu'elle bouscule , effarouche , distrait , amuse et n'instruit guère. Après cette bruyante équipée, le calme renaît dans mon intérieur, la froide raison rentre dans son domicile ; en cherchant à mettre l'ordre dans le chaos d'idées, de sentiments divers qui jonchent le sol et qu'ont fait naître le triste et comique spectacle de la vie, elle trouve, au milieu de tous ces débris, la pitié pour moi, l'indulgence et l'estime pour toi et pour tous.
Tels sont les sentiments d'un sans-culotte de la philosophie naturelle.
P. S. En préparant et en goûtant les mets, en dégustant les vins et les hqueurs du repas que je viens de vous servir, j'ai fini, sans m'en apercevoir, par égarer ma raison. Revenu à moi, je crains, citoyen, d'avoir blessé par ma familiarité populaire cette dignité humaine dont vous paraissez si fier et si ialoux. Mais si vous êtes réellement un
apôtre de régalilé mâle, vous excuserez les effets de mon ivresse cérébrale, ivresse à laquelle vous n'êtes que trop sujet.
Si vous voulez, d'ailleurs, recueillir vos souvenirs, vous reconnaîtrez que, depuis huit mille ans au moins, nous gardons ensemble et faisons paître le même troupeau. In vino verilas.