‹ La dépendance de la morale et l'indépendance des moeursChapitre 3 sur 11 · I. CoDception d'une réalité morale d'origine théologique · texte numérisé non relu

I. CoDception d'une réalité morale d'origine théologique

— Conception d'une réalité morale objective et naturelle, distincte de Tactivité qu'elle régit. — Conception moniste et subjective de la réalité morale : la même énergie vivante qui invente cette réalité en fixe aussi la loi. — II. Critique de la conception d'une réalité morale objective : le rationnalisme.

— Critique du romantisme considéré comme un cas de rationalisme dans Tordre de la sensibilité. — La réalité amoureuse dans le milieu biologique, — dans le milieu humain. — Le romantisme concevant autres qu^ellesne sont les conditions de la réalité amoureuse, compromet l'existence de cette réalité.

— IIL Illustration de la thèse : les Amants de Venise. — lY. Confusion, sous une même diathèse, du rationalisme et du romantisme. — En quoi ces maladies de l'esprit sont utiles : elles nous apprennent qu'au cours de son évolution l'humanité a su créer, par des moyens mensongers, une réalité sentimentale et morale qui a su lui plaire. — Recherche, en vue de perpétuer ces réalités, d'une forme nouvelle de l'illusion.

II en est des réalités du monde moral comme il en est de celles du monde qui tombe sous nos sens. Les unes et les autres, sans doute, sont de même nature, elles reconnaissent une même origine et se

sont formées par les mêmes moyens. Mais tandis que les réalités du monde sensible, plus anciennement constituées, nous semblent immuables, tandis qu'elles affectent, d'une façon presque identique, tous les organismes, les réalités du monde moral, plus récentes, sont loin d'avoir atteint le même degré de fixité. Les hommes s'entendent sur ce qui est blanc ou noir, ils ne s'entendent pas sur ce qui est bien ou mal. Or, ce défaut d'entente en ce qui touche à la réalité morale et qui la montre, au regard critique, incertaine et muable, laisse voir encore comment elle s'est constituée, par quels procédés elle a réussi à s'objectiver. En même temps, ce jour projeté sur l'origine de cette forme particulière et dernière venue de la réalité permet de soupçonner quelle put être la genèse de toutes les autres formes du réel.

Nous voyons bien que toute réalité morale implique comme éléments une impulsion et un frein qui, modérant l'impulsion, la définit. Nous voyons bien que les hommes ont créé jusqu'ici leur réalité morale au moyen de partis pris volontaires s'opposant dans une mesure déterminée à la liberté des instincts. Nous voyons encore que ces partis pris de la volonté se sont fondés, sous le jour de la motivation consciente, sur des illusions entraînant la

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croyance, sur quelque conception imaginaire quant à Torigine de cette réalité morale, conception qui, fécondée par l'assentiment unanime, eut force de loi.

Cette conception fut d'abord théologîque. On imagina une réalité morale créée par Dieu ou par les dieux et cette imagination engendra le parti pris autoritaire nécessaire à la vie. En vertu de la volonté divine, un acte fut bon ou mauvais et la croyance en l'origine divine du décret eut pour effet de façonner cette réalité morale dont on présumait qu'elle existait déjà.

Au regard de cette conception, qui a survécu à l'époque de ses origines, l'idée morale est telle en vertu de la volontéarbitraire de la divinité, volonté antérieure au droit et à l'équité et qui fixe le droit et l'équité. « Les dieux l'ordonnent, les dieux le défendent », tel est l'unique argument qui sculpte dans l'esprit des premiers hommes les contours de la réalité morale, les formes du bien et du mal. Ces prescriptions, qui contrarient le plus souvent les instincts les plus forts, n'impliquent aux origines aucune justification rationnelle : on n'imagine point qu'elles soient en elles-mêmes bonnes ou mauvaises, mais leur valeur réside uniquement en ce qu'elles sont réputées commandées par les dieux.

Or, on constate historiquement que, peu à peu, à cette conception théolo^ique en succède une autre. Celle-ci consiste en une nouvelle croyance, la croyance que la réalité morale a une existence objective, un « en soi », qu'il y a une forme naturelle de la moralité.

A la conception d'une réalité théologique de la morale se substitue donc la conception d'une réalité naturelle. On pourrait voir naître cette conception à quelque époque de toutes les civilisations dont la mémoire et l'image sont parvenues jusqu'à nous. Mais comme on se propose ici non pas d'en faire l'histoire, mais de la dépeindre et de la caractériser de manière à la différencier des autres conceptions du réel, on va se contenter de la signaler dans une de ses manifestations les plus récentes et peut-être aussi les plus typiques.

Cette manifestation s'est produite, — elle est parvenue du moins à son. apogée, — au cours du XVIII® siècle ; elle a engendré une forme nouvelle de la sensibilité, que l'on peut nommer la sensibilité rationaliste, et dont Kant et Rousseau, avec des nuances diverses, apparaissent les protagonistes.

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A la suite de Kant, cette conception a pris corps, avec les philosophes, dans le domaine moral. Sous rinspiralion de Rousseau, elle s'est objectivée plus spécialement, avec Taide de la littérature, dans le domaine sentimental. Il existe, selon Kant et le rationalisme moral, une idée du bien pourvue d'une réalité objective, qui n'est pas un produit de l'activité humaine, qui ne peut être autre qu'elle n'est, que l'homme distingue dans une catégorie de sa raison et à laquelle il a le devoir de se conformer. Il existe, selon Rousseau, une forme objective et normale des sentiments et des instincts, forme fixée par la nature et gravée dans la conscience, qui ne doit rien à l'élaboration sociale, que l'état de société au contraire a eu pour effet de corrompre et dont la souveraineté ne doit être contrainte par aucune défense extérieure.

Cette conception d'une réalité morale confondue avec la nature et existant en soi n'exclut pas nécessairement le déisme. Mais tandis qu'au regard de la conception précédente il semble bien que la volonté arbitraire des dieux eût pu aussi bien lui donner une autre forme, il apparaît sous le jour de la conception nouvelle qu'elle ne saurait être autre qu'elle n*est: voici que la volonté divine est tenue de la sanctionner et n'intervient, à vrai dire,

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que pour la vivifier. Aussi, si cette conception d'une réalité naturelle n'exclut pas nécessairement le déisme, elle peut fort bien s'en passer. Il est aussi aisé d'accorder l'existence objective à l'idée d'une loi morale naturelle que de l'attribuer à l'idée divine : certains esprits pensent avoir accompli un grand progrès et s'être singulièrement affranchis du joug théologique après qu'ils ont dépassé cette étape.

Pourtant cette simplification, qui est l'aboutissement logique de toute conception objective de la réalité morale, est, à vrai dire, l'exagération et l'aggravation du point de vue théologique. L'essentiel de ce point de vue consiste en effet en ceci qu'il implique un dualisme et distingue deux entités dans le monde : d'une part, une énergie, un principe actif doué de mouvement, de l'autre un principe législatif, ayant une existence réelle et séparée, et imposant à celte éneî'gie sa direction. Or, tant que le principe législatif demeure subordonné, au cours de la conception théologique, à la volonté indépendante des dieux, il conserve bien à l'égard des hommes tout son pouvoir de contrainte, mais cette conception laisse place, en ce qui touche au réel lui-même, à la possibilité d'un changement: un caprice divin peut intervenir, à tout moment, assi-

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g^ant à la réalité morale une forme nouvelle et des directions nouvelles. Au contraire, dès que, sous le jour de la conception objective du réel, le dieu lui-même se voit subordonné à la loi ou qu'il est supprimé pour laisser place à la loi, la réalité se voit prise dans un mécanisme inflexible. Cette conception d'une réalité naturelle et objective, par laquelle ceux qui la forment pensent avoir échappé à la théologie, implique donc, renforcé et rétréci, le dualisme qui est Tâme du point de vue théologîque. Elle implique la croyance qu'il existe, audessus de l'activité du monde, un principe différent de cette activité, et qui la régit. Toutes les représentations plus ou moins diff'érentes que les philosophies se forment tour à tour de ce principe ne sont que des nuances de ce même point de vue qui imagine en dehors et au-dessus d'une énergie vivante que Ton voit incertaine, hésitante, en quêle de sa destinée, et l'inventant, et la créant, un 6eo;, un Xoyo; immuable, fixant la loi de celte énergie.

Aces deux conceptions de même nature touchant le réel s'en oppose une troisième, qui trouve,dans le fait même de son antagonisme, les termes de la

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formule qui la définit. Par opposition au dualisme qu'impliquent les deux autres, elle est, de la réalité, une conception moniste. Elle consiste en cette appréciation : la même énergie vivante, qui crée la réalité au cours et parmi les avatars d'une évolution hasardeuse, crée du même coup la loi de cette réalité. Cette énergie n'est plus soumise à une législation fixée par un être différent d'elle-même, mais elle promulgue elle-même les décrets de cette législation à mesure qu'à travers une série de tâtonnements, de réussites heureuses et d'inventions ingénieuses, elle parvient à se formuler et à vivre, Les seules causes qui la puissent influencer sont les démarches mêmes accomplies par elle antérieurement, et ce, dans la mesure où ces démarches conditionnent ses directions futures.

A défaut de la loi objective imaginée par les esprits théologiques pour expliquer la formation du réel, à défaut de cette loi qu'infirment toutes les anomalies que présente à un œil non prévenu l'observation de la vie, la production de la réalité se montre le résultat d'une rencontre entre les différents états de division du sujet, c'est-à-dirç, entre les divers fragments de la substance vivante répandue dans l'univers. Cette rencontre est caractérisée par des accords et des conflits, par des

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faits de convergence et de divergence, par des faits de répétition intéressant des ensembles de plus en plus vastes, ayant pour effet de réunir et de solidariser des fragments du mouvement cosmique en des systèmes synergiques qui vont émerger désormais [parmi le chaos originel et lutter avec avantage contre tout ce qui est épars encore et inorganisé. Ainsi semble-t-il que l'on ne puisse attribuer, aux origines, quelque influence productrice du réel qu'au hasard qui, là où il engendre des faits de convergence et de systématisation, crée, au-dessus de lui, de nouveaux facteurs, des faits d'inégalité, des faits de suprématie. Ceux-ci interviennent alors et participent, favorisés ou contrariés toujours par le jeu persistant de Taléa, à former des réalités plus parfaites. Ainsi la vie ne s'organise pas en vertu d'une loi du bien de la meilleure façon qu'il serait possible, mais les divers fragments qui réussissent à se systématiser présentent, du seul fait de cette réussite, l'image d'une perfection confondue absolument avec leur réalité.

L'idée de loi se montre ainsi un aboutissement, nn succédané de l'évolution, au lieu d'en être le principe directeur. Ceci établi, un tel concept, celui de loi, n'en conserve pas moins un intérêt considérable à l'égard de toutes les réalités dont l'évo-

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lulion est parvenue à son terme. Celles-ci n'acceptent plus de modification sans en être brisées^elles évoluent, naissent, meurent et se renouvellent selon un ordre toujours identique. Les modes qu'elles ont créés, à mesure qu'elles élaboraient leur propre réalité, semblent maintenant les régir; elles ne peuvent plus s'en écarter sans s'affaiblir ou mourir; elles semblent ainsi soumises à une finalité. La science applique donc avec succès l'îdée de la loi à toutes les réalités de cette maturité; or ces réalités nous en sommes environnés et elles composent le tuf solide de l'existence : telles sont les réalités intellectuelles touchant le temps, l'espace et les principes logiques, telles sont les réalités astronomiques, telles sont les réalités biologiques en ce qui a trait, par exemple, aux animaux constitués en espèces invariables. C'est dans la contemplation de cette part ordonnée de la vie que les esprits théologiques ont formé leur conception d'une finalité universelle imposée à la réalité vivante par une loi objective. Parce que les choses sont devenues telles, ils ont imaginé qu'elles devaient nécessairement devenir telles. Ils ont fermé les yeux au spectacle hasardeux de la genèse et ont prétendu appliquer à des phénomènes susceptibles encore d^évoluer, tels que les sentiments

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moraux, une loi de finalité qui ne vaut que dans certains cas, à Fégard de certaines classes de phénomènes fixés par la durée •

Ainsi ce qui sépare expressément la conception positive et empirique du réel, de la conception théologique, c'est Tacceptation ou le rejet d'une finalité qui serait imposée à l'énergie vivante par un but extérieur à elle-même et immuable. Le fait d'accepter ou de repousser l'idée de cette finalité maîtresse, le fait plutôt d'imaginer avec les tins que la vie déjà possède un sens, qu'il le faut découvrir et qu'il faut vivre en conséquence, ou d'estimer avec les autres qu'il importe de créer un sens à la vie, voici la grande distinction qui établit entre les esprits une ligne de partage : d'un côté de cette balustrade, sont tous les esprits théologiques, de l'autre, tous ceux du mode nouveau.

Parmi les esprits théologiques, les rationalistes sont les plus typiques et les plus caractéristiques, car c'est précisément dans Tordre des sentiments moraux, c'est-à-dire dans Tordre des réalités les plus inachevées, les plus capables de se modifier

encore, qu'ils en appellent à une loi supérieure à Tactinté qu'elle régit et qui lui fixerait des modes invariables. Il existe à ce sujet une équivoque sur laquelle on n'insistera jamais assez jusqu'à ce qu'elle soit dissipée : le rationalisme se donne en cflet et se prend pour une forme progressive de la pensée philosophique parce qu'il croit avoir débarrassé la conception théologique de son aspect anthropomorphique. Il croit ainsi l'avoir épurée. 11 ne Ta en réalité qu'obscurcie et aggravée de métaphysique au sens le plus défavorable du mot. Il est vain, en effet, de prétendre échapper à l'anthropomorphisme dans l'ordre des spéculations de l'esprit, car la signification du terme n'est point restreinte à désigner l'emploi des images plastiques : l'homme ne conçoit rien en dehors des formes de sa pensée ; ses idées les plus subtiles portent ce caractère inaliénable d'anthropomorphisme; elles ne s'en dépouillent que pour perdre en même temps le caractère intelligible. La qualité de l'esprit positif consiste à savoir cela, et que tout effort pour sortir des formes humaines de la pensée est mysticisme. L'idée Loiy au sens métaphysique que lui donne le rationalisme, est, au même titre que Tidée Dieuj une falsification, dans le but d'atteindre l'absolu, d'un procédé de connaissance dont, au cours

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d'une analyse précédente, on a montré Tutilité et la légitimité dans le domaine du relatif. La substitution à ridée Dieu de Tidée Loi telle qu'elle s'exprime dans l'impératif kantien ne semble donc un progrès intellectuel que si l'on est dupe d'un artifice de langage. En fait, elle consacre, ainsi qu'on l'a montré, avec un absolutisme croissant, cette conception dualiste en laquelle réside l'essentiel du point de vue théologique.

Ce n'est pas assez de signaler le lien étroit de parenté qui existe entre la forme théologique et la forme objective de l'idée morale. Il convient de noter dès maintenant que les formes théologiques sont à vrai dire seules créatrices d'une réalité morale quelconque. En fait, historiquement, une conception objective d'une réalité de cette nature ne se formule jamais qu'à la suite de longues périodes durant lesquelles a régné une conception purement théologique du réel. C'est au cours de ce règne théologique que se précise l'objet de la morale : le rationalisme lie fait jamais rien de plus que découvrir cet objet même là où la théologie l'a placé. L'ayant découvert, il nie ses origines merveilleuses, mais il ne sait pas lui restituer sa véritable généalogie et le rattacher à l'utilité physiologique ou sociale dont il est le produit.

Montrer que les rationalistes kantiens, aussi bien que les philosophes de Fencyclopédie, ne décou* vrirent dans la Raison ou dans la Conscience l'idée du Bien que parce que la matière, les éléments et la forme de cette idée avaient été préalablement créés, inventés et modelés par l'instinct social, sous le couvert de la théologie apportant rillusion nécessaire, montrer que le rationalisme moral comporte ainsi une illusion à deux degrés et perpétue les procédés de la théologie au delà de leur utilité, c'est ce qu'on s'est efforcé de faire en quelques chapitres d'un précédent livre, De Kant à Nietzsche (i). On va s'appliquer ici à faire voir que la conception de la réalité sentimentale a subi une crise analogue. Restreignant celte analyse à la conception de l'amour, on va faire voir que le romantisme est, sous le jour des développements qui précèdent, un cas du rationalisme dans Tordre de la sensibilité.

On vient de dire que le rationalisme se fonde sur une fausse conception de la réalité morale. Il pose comme une entité objective et simple, exis-

(i) Société da Mercure de France.

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tant par elle-même, une idée du bien et du mal dont la genèse est înfinimeilt complexe et qui est le résultat instable d'un conflit entre les instincts individuels et les contraintes sociales et religieuses. Le romantisme repose sur une faussé conception de la réalité sentimentale. Il pose comme une entité objective et simple, existant par elle-même, l'instinct de l'amour, tel qu'on le rencontre ciselé, mis au point de la civilisation et transmué en une sorte d'œuvre d'art par ces mêmes contraintes sociales et religieuses. Dans les deux cas, une chose infiniment compliquée, dont il est possible pourtant, avec un peu de soin, d'analyser les ressorts, est prise grossièrement pour un sentiment simple, inné, situé hors de l'évolution et de la réalité empirique. Dans les deux cas, une chose qui est un compromis entre des tendances contraires est prise pour une tendance unique. Dans les deux cas, en retranchant quelques-unes des forces antagonistes dont le conflit constituait en leur point d'équilibre une réalité humaine, croyant fortifier et sanctifier cette réalité, on supprime les conditions de son existence.

Le sentiment de l'amour sous la forme raffinée

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OÙ on le rencontre au Moyen âge et dans les temps modernes reconnaît pour matière première, aux premiers stades de la biologie, le pur instinct de reproduction. Il apparaît aux origines comme une conséquence ou une contrepartie de la nutrition, et ces deux fonctions semblent alors composer la YÎe totale de la matière vivante dans la cellule. Dans les organismes pluricellullaires et à mesure qu'en s'élevant dans Téchelle animale la vie se complique, cette fonction de reproduction devient l'apanage de quelques-unes seulement des cellules de l'organisme . Celles-ci sont constituées désormais en groupes distincts, évoluant, parmi d'autres groupes distincts, préposés ceux-ci à d'autres fonctions et qui tendent, luttant pour la puissance, à intéresser à leur développement l'activité générale de l'individu. Dès lors, la fonction amoureuse n'est plus qu'une province dans la confédération que forme l'animal tout entier. Longtemps encore au cours de révolution biologique elle va conserver l'hégémonie sur les autres provinces dont l'activité semble avoir pour seul but de l'entretenir. Mais à mesure que les espèces s'élèvent, elle va céder une place de plus en plus importante à d'autres modes de l'activité. Ce sera alors une condition de vie pour chaque individu de l'espèce qu'elle soit limitée,

ET Ir'iNDéPBNDANGE DES MŒURS 125

dans une certaine mesure, par ces autres modes de l'activité, qu'elle ne s'exerce par exemple qu'en un temps déterminé : et voici déjà une forme de la morale de Tamour constituée par le seul jeu des énergies de l'organisme.

D'autres formes, où apparaissent déjà des influences sociales, se dessinent dans l'animalité même qui admet selon les espèces polygamie ou monogamie : si le bélier, si le taureau, si le coq sont résolument polygames, le lion,le cerf, la tourterelle vivent par couples. Il en est de même de beaucoup d'autres espèces, et, chez les unes, le mariage semble être indissoluble et, durer la vie entière ; chez d'autres, il semble n'avoir d'effet que pendant la durée d'une ou de quelques saisons. La ressemblance est grande, on le voit, avec les couples humains; il n'est pas, s'il faut en croire les zoologistes et les observateurs des mœurs animales il n'est pas jusqu'à la fidélité entre les époux qui ne présente ici à peu près le même degré de rigueur, . — sans plus ni moins, — que chez l'homme. Il reste que la monogamie, comme forme de l'instinct de reproduction chez l'animal, nous montre déjà une transformation capitale des manières d'être les plus anciennes de l'amour. A l'instinct qui pousse primitivement tous les mâles vers toutes les

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femelles, voici substitué un mode qui donne une apparence toute nouvelle à la réalité amoureuse et qui la particularise singulièrement.

Il faut donc noler que, dans le règne animal lui-même, se distinguent des types divers de celle réalité instinctive de l'amour, des types dont on ne saurait vraiment en vertu de quel critérium décider lequel est le plus conforme à la nature. Il apparaît bien ici que cet instinct de l'amour est une réalité encore en pleine évolution, qui se prêle à des trans" formations incessantes, dont la norme est à déterminer avec chaque espèce nouvelle, parfois même avec les circonstances qui modifient les conditions de vie d'une même espèce.

II n'en est pas autrement avec l'homme, et le nouveau facteur que l'on voit apparaître dans ce milieu, le facteur moral, ne fait que confirmer cette appréciation. Tandis qu'il n'existe chez l'animal, en matière de mœurs, que des états de fait, que tout état de fait et tout changement à cet état nous semblent ici également normaux, nous voyons chez l'homme que les états de fait sont accompagnés de jugements et d'évaluations qui, au nom de ce qui

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doit être, approuvent, condamnent, tendent à modifier ce qui est. Or, si Fon observe que ces appréciations morales diffèrent d'une race à une autre, d'un pays à un autre et, parmi les mêmes races ou dans les mêmes pays, d'un temps à un autre, il nous faut conclure qu'elles ne manifestent pas autre chose que la malléabilité, la possibilité d'évolution demeurées chez l'homme comme chez l'animal en ce qui touche aux formes de l'instinct amoureux. Ces prescriptions, ces conceptions anticipées, [diverses et muablcs, ces impératifs changeants ne sont pas autre chose 'que le prolongement, sous le jour de la conscience, de l'évolution commencée parmi les centres obscurs de la physiologie. Elles nous avertissent de rechef qu'avec la réalité amoureuse nous touchons à un phénomène qui, en les extrémités, n'a pas fini d'évoluer, n'est pas fixé et ne s'est point créé une finalité inflexible. L'homme ne semble donc pas avoir inventé des modalités de l'amour qui soient demeurées inconnues aux sociétés animales. Il est toutefois possible, dans ce nouveau milieu, de déterminer ces modalités avec une précision plus grande, par où elles nous apparaissent plus caractéristiques, parce que le phénomène de conscience qui les accompagne est de nature semblable à l'acte conscient par

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lequel nous les saisissons et tentons de les analyser.

De tous ces modes, le plus particulier et auquel ont tenté de s'identifier les autres modes supérieurs de l'amour, il en est un, à la vérité, qui semble n'emprunter ses éléments qu'à la seule physiologie. Il apparaît, lorsque, indépendamment ou à rencontre de toute contrainte sociale, un être voit toute sa sensibilité amoureuse confisquée au profit d'un autre être particulier et déterminé, de telle façon qu'elle ne peut être assouvie que par la possession de cet être unique, de telle façon que la colonie de cellules amoureuses enfermée dans sa périphérie semble ne pouvoir frayer qu'avec une colonie particulière d'autres cellules déterminées, enfermées elles aussi dans la périphérie d'un être déterminé. Ce mode de l'amour on va le nommer, pour préciser le cas d'un seul exemple concret, le mal de Phèdre. C'est un phénomène fort ancien et quitoujoursfrappasingulièrement les imaginations. Par ses caractères tranchés, par son relief fortement accusé, par son origine purement physiologique, semble-t-il, bien que le pouvoir d'imaginer ajoute peut-être chez l'homme à sa violence, il est la forme la plus typique qu'éveille dans les esprits ridée de passion amoureuse. Les romantiques.

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quand ils formèrent leur conception de l'amour, eurent les yeux fixés sur ce modèle.

Cette passion fatale peut-elle pourtant être considérée comme une forme plus particulièrement objective et naturelle de Tamour? Que dire alors de cet appétit plus général qui, à des stades moins élevés de la vie animale, pousse les sexes sans choix individuel Tun vers l'autre? Que dire de ce brutal instinct dont l'impétuosité persiste encore chez les espèces supérieures, demeure chez Thomme, malgré l'opposition habituelle des morales, et se montre ici, à vrai dire, le plus souvent, l'apanage de la santé physique? A moins de refuser à ces formes plus anciennes de l'instinct sexuel le caractère naturel, il reste que le mal de Phèdre, ce mode de la passion amoureuse exclusive et spécialisée, n'est ni conforme, ni opposé à un en soi naturel et objectif et qu'il réalise seulement un état de fait où des instincts opposés, se rencontrant et se faisant équilibre, dessinent les contours d'un phénomène passionnel saillant et manifeste.

Il faut déjà faire remarquer ici que cette forme violemment passionnelle de l'amour, en faveur de laquelle le romantisme invoquera un droit de liberté, ne nous donne pas elle-même cet exemple de liberté, il faut noter que les éléments physiologi-'

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ques,qui semblent seuls en jeu ici, nous enseignent au contraire la tyrannie et nous montrent la contrainte comme un moyen de forger les réalités fortes. Le mal de Phèdre, durant le temps qu'il s'exerce, consacre, par le seul jeu des instincts ou de pouvoirs chimiques dont l'analyse nous échappe, une restriction inouïe, et dont nulle contrainte sociale n'égalera par la suite la rigueur, à la liberté d'un instinct sexuel plus ancien et d'une passion de volupté accoutumés longtemps à s'assouvir sans frein. Il nous montre donc seulement une forme particulière de cet instinct de volupté, endigué par des contraintes dont nous ignorons la nature, recevant la forme particulière que nous lui voyons des obstacles qu'il rencontre et qui, limitant son expansion, augmentent son impétuosité vers la seule issue qui lui demeure ouverte.

A côté de cette forme de l'amour créée dans l'homme par la physiologie, en voici d'autres créées par l'intervention sociale. Au cours des âges, selon la diversité des climats et des circonstances avec l'appui et par le moyen des religions et des lois, l'utilité sociale a ciselé, dans la matière brute de l'instinct, des motifs divers et voici, tour à tour accompagnées de rites et de pratiques parfois singulières, la promiscuité primitive faisant place â la

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polygamie, puis aux différentes formes de la monogamie tempérée par le coricubinat, la prostitution et Tadultère. Parmi les peuples de l'Europe chrétienne, tout Teffort social semble tendre à consacrer dans Thumanité Fétat monogame. Non seulement les lois civiles et religieuses, longtemps confondues, prohibent, en faveur du mariage d'un seul avec une seule, les autres modes possibles de Tassociation amoureuse, mais, à côté de prescriptions positives, à côté des sanctions qui les accompa* gnent, à côté de cet ensemble de mesures impératives qui ont pour effet de situer cette forme légale de Tamour en un rang privilégié où le plaisir s'accorde avec rintérêt et la commodité, on observe aussi dans le même sens une intervention de la propagande littéraire et de la mode. Toute la littérature de la chevalerie et des cours d'amour va à imposer aux esprits un idéal déterminé de Tamour. Et si cette conception ne se confond pas absolument avec celle que favorisent les Etats, si elle n'identifie pas complètement l'amour avec le mariage, elle n'en introduit pas moins dans ce sentiment l'obligation d'une fidélité et d'une constance réciproques qui ont pour effet de le spécialiser dans le même sens que font les lois. Le sentiment deThonneur, si énergiquement cultivé à cette époque, for-

iSa LA DÉPENDANCE DE LA MORALE

tifie de ses sanctions intimes et publiques cette conception de la passion amoureuse où collaborent, avec les impulsions de l'instinct physiologique, des motifs d'aimer tirés de la considération des vertus morales et des qualités intellectuelles.

Faut-il donc ici encore s'insurger et prétendre que cette conception monogame de l'amour, parce qu'elle est favorisée alors par la loi et la coutume, est contraire à la nature? De quel droit, puisque nous voyons l'animalité même aboutir, non point exceptionnellement, mais d'une façon fréquente, à l'état défait que cette conception préconise? De quel droit, puisque nous avons vu naître, issues d'un débat où la physiologie seule intervient, en dehors et à l'encontre de toute préoccupation morale, telles passions exclusives assez fortes pour déterminer au suicide des êtres empêchés, de les satisfaire? Faut-il donc, d'autre part, affirmer que cette conception est conforme à la nature des choses et réalise un idéal naturel ? De quel droit demandera-t-on encore, lorsque la nature nous montre avec une même impassibilité des exemples contraires où la matière vivante, animée du seul désir de se multiplier, mêle les êtres sans choix, lorsque nous voyons le fait de celte impulsion sexuelle générale, dominant toute sélection

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particulière, persister chez les espèces les plus élevées? Il reste donc encore que cette conception, avec l'arbitraire qu'elle comporte, est une des réussites où, à un moment donné de l'évolution et de l'histoire, se manifeste avec quelque durée une forme spéciale et déterminée de la réalité amoureuse. Il reste encore que cette forme se montre ici ce qu'elle se montre ailleurs : un compromis entre un instinct d'expansion et de reproduction, propre à la vie et très ancien, et d'autres tendances plus récemment apparues et avec lesquelles cet instinct plus ancien est tenu de transiger. Il reste enfin que l'instinct amoureux, matière première de la vie, père de tous les autres instincts, indestructible comme la vie même, n'a point reçu encore une forme fixe et hiératique,qu'il se montre à ses extrémités, malléable, accommodant et susceptible de s'assouplir au gré de la fantaisie nombreuse des circonstances.

Cette souplesse a fait ses preuves dans un milieu purement physiologique, où l'instinct le plus primitif de l'amour s'est laissé modifier par des influences qui ont su le contraindre. Il n'y a pas lieu de s'étonner qu'elle persiste dans le milieu humain où des influences mentales, des représentations anticipées se montrent les prolongements et les

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équivalents, sous le jour de la conscience^du débat purement physiologique ded origines. De leur parenté avec cette action physiologique dont elles sont les masques, les conceptions que l'homme se forme sur Tamôur tiennent leur pouvoir de chan^ ger dans une certaine mesure la forme des sentiments amoureux.

Cette action impérative des influences mentales ainsi justifiée, on constate que, mis au point et sculpté par la contrainte des lois, du christianisme, de la coutume et de la littérature^ Tinstinct amoureux s'est trouvé étre,parmi les peuples civilisés de l'Europe moderne, une réalité sentimentale où se mêlèrent, au gré d'un art mûri par les siècles, la violence des instincts primitifs, la douceur et le raffinement des sentiments esthétique» et moraux, une réalité, d'autre part, qui trouvait le plus souvent sa place avec aisance parmi les autres réalités sociales, en sorte qu'elle engendrait à la fois des vertus et du bonheur*

En présence de celte réalité heureuse^ admirable ouvrage, et artificiel, de la patience et de l'ingéniosité humaines, faite du juste assemblage de len-

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dances contradictoires, le romantisme a cru à Texistence d^une réalité objective, innée dans le cœur de l'homme. Cette forme spiritualisée de Tamour, produit d'un immense labeur de Timagination poétique et des suggestions religieuses et sociales appliqué à des formes instinctives affinées déjà au cours de l'élaboration physiologique, le romantisme Ta confondue avec un instinct naturel existant de toute éternité.

Il a nié au profit d'une hypothèse métaphysique le lent et hasardeux travail de coordination des éléments multiples de la vie. A la manière de la théologie, il a vu des entités souveraines et permanentes là où n'existent que des réussites passagères et qu'un effort continu de la volonté parvient seul à faire durer. Poussant à bout cette fausse conception sur la nature des choses, le romantisme en est venu à imaginer que l'amour produirait d'autant mieux ses conséquences bienfaisantes au point de vue du bonheur humain, engendrerait d'autant mieux dans les cœurs les vertus présumées inhérentes à sa nature qu'il serait délivré des contraintes dont on a vu qu elles contribuèrent à le former. Parce qu'ils ont pris pour un sentiment simple un instinct humain d'une extrême complexité, les romantiques ont cru pouvoir éla-

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guer autour de ce sentiment tout ce qui était apport des conventions sociales ou religieuses, tout parti-pris, tout apprêt volontaire et, ce faisant, ils ont supprimé les conditions indispensables à la formation de ce sentiment mi& au point de perfection qui les avait séduits. Une telle confusion peut être comparée exactement à Tillusion d'un éleveur qui, ayant fait naître des hybrides par le croisement d'animaux choisis parmi des espèces voisines, croirait posséder une race naturelle et prétendrait la perpétuer en unissant entre eux les produits inféconds de ces croisements. Les sentiments humains, dès qu'ils parviennent à la complexité qu'ils revêtent dans le monde moral, sont ces êtres hybrides qui ne parviennent pas à se reproduire eux-mêmes et dont il faut sans cesse et à nouveau créer le type par le rapprochement des circonstances et des conditions dont leur existence dépend. A l'application, la sentimentalité romantique, fondée sur la méconnaissance de sa propre réalité, et soustraite à sa genèse artificielle, aboutit à l'impuissance. Elle se supprime ellemême.

En fait, il en est ainsi et on peut observer que la conception romantique de Tamour s'est montrée impuissante à sauvegarder et à faire vivre sa propre

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réalité, constituée naguère par un concours de circonstances dont elle reniait quelques-unes. Impuissante à créer, elle s'est montrée un agent de dissociation aussi bien à l'égard des formes sociales de l'amour qu'à Tégard de cette passion intense et exclusive qui s'est constituée aux sources de la physiologie. En exaltant dans la passion amoureuse la part instinctive qu'elle comporte, en affranchissant cette passion de toute règle et de toute contrainte, elle a discrédité les formes légales de l'amour. Mais en proposant pour idéal, en attribuant en quelque sorte le caractère d'une vertu à cette passion exclusive, intense et dramatique dont les hasards des combinaisons physiologiques font éclore quelques cas authentiques, elle a excité les imaginations à la parodie.

Une telle provocation ne se rencontre pas auparavant dans le milieu social. Jusqu'à l'époque du triomphe de la conception romantique, la passion, loin qu'elle soit proposée comme objet de désir, est réputée fléau : car elle asservit à ses fins l'activité tout entière d'un être qui, dès lors, perd le libre exercice de ses autres instincts et des facultés diverses par où il accomplissait sa fonction humaine et, le plus souvent, elle le met encore en guerre avec les réalités sociales qui l'environnent. C'est

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ainsi que la littérature antique ne fait point grand état de Tamour et des guerrierg qui s'y abandonnent, Paris apparaît dans Tlliade comme un héros sans noblesse. La passion demeure ici Tapanage de la femme. Encore est^elle dépeinte sousun jour redoutable : elle est funeste aux cœuru qu'elle sub« jugue et voici que les rythmes des poètes font entendre encore à nos oreilles la plainte d'Ariane et le sanglot irrité de Didon. Homère et les poètes attribuent à Tamour tous les symptômes d'un mal physique et c'est bien le mal de Phèdre, tel que Racine nous l'a restitué^ selon les modes de sa fatalité tragique : une possession qui ne diffère point, par la façon dont elle terrasse un être, des fureurs qui s'emparent d'Oreste. Le moyen-âge ne s'en fait pas une idée bien différente : il y voit les censé" quences d'un ensorcellement, d'un maléfice. Mais une telle attitude à l'égard de la passion nous garantit son authenticité lorsque nous la voyons s'abattre sur un être. C'est bien alors l'oiseau de proie qui fond sur la fuite inutile de sa victime. Nous reconnaissons sur la chair en émoi les marques véridiques et sanglantes de l'étreinte. Un tel spectacle nous émeut et nous séduit aussi par sa violence. Il composa toujours une tragédie d'une admirable beauté par la simplification qu'il int-ro-

ET l'iMDÉPENDANCB DES MŒURS iSq

duit dans tous les ressorts d'un organisme tendus vers un seul but.

Le Romantisme qui, entre autres fautes de critique, confondit les plans de Testhétiquc avec ceux de Téthique, ne vit dans cette passion que l'admirable intensité qui s'y révèle. Il renversa à son endroit l'attitude des imaginations. Elle était un objet d'efiFroi, il en fit un objet de désir. Mais, par là, il supprima l'obstacle qui faisait sa violence et sa beauté, contre lequel, se brisant et s'irritant, elle nous attestait sa réalité et sa force. Il devint permis de douter dans quelques cas de la réalité d'une passion que la mode littéraire avait mise au pinacle et qu'il eût été avantageux de feindre à défaut de l'éprouver. La reiSsentir devint une perfection et il arriva quebeaucoup déjeunes hommes et déjeunes femmes transformèrent, sous Tempire de la mode romantique, des inclinations éphémères et des instincts trop naturels en cette passion spécialisée : ils se donnaient ainsi le spectacle d'une sensibilité violente et rare. Mais de telles passions, qui ne tiennent point leurs conditions de durée d'une spécialisation physiologique toujours exceptionnelle, ne les reçoivent pas non plus de contraintes morales qui ont été soigneusement écartées de l'idée de l'amour. A l'usage, elles se montrent impuissantes

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à engendrer une constance que l'amour physiologique sous sa forme la plus normale ne comporte pas et, longtemps avant que de s'éteindre, elles ne continuent d'exister que par un effort d'imagina tion qui échoue à les réaliser.

C'est une bonne fortune pour le philosophe, et qu'il ne doit négliger, lorsque la vie lui fournit, en un raccourci concret, quelque exemple illustre à l'appui de ses raisonnements. C'est une bonne fortune plus rare et d'autant plus précieuse lorsque cet exemple s'offre à lui mis au point et préparé déjà pour l'illustration par l'historien, le romancier ou le psychologue. Aussi évoquerai-je, à l'appui des derniers développements de cette étude, ces Amants de Venise, où M. Charles Maurras, nous faisant un récit nouveau d'une aventure ancienne, nous a exposé, par-dessus Tanecdote qu'il eût délaissée, le jeu de cette conception romantique de l'amour dans le cœur et dans la tête de deux héros de lettres, George Sand et Musset.

Ce qu'il nous a montré en une suite d'analyses

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singulièrement habiles et clairvoyantes, c'est bien proprement le Bovarysme de l'amour romantique, c'est une fausse conception touchant les conditions- de la réalité amoureuse, détruisant la réaUté amoureuse, c'est bien, avec un détail plus précis, comment, en supprimant les contraintes qui mettaient auparavant l'instinct sexuel au point des formes les plus hautes de Tamour, comment, en ajoutant même à la violence de l'impulsion physiologique, qui réclamait un frein, F excitant d'une apothéose, la conception romantique de Tamour a compromis l'existence même de l'amour. Enfin, M. Maurras a décrit avec une rare lucidité comment le nouvel apprêt apporté par le romantisme à l'idée de l'amour l'a transformé, par une combinaison différente des éléments en jeu, en cet autre fait qui est bien le trait caractéristique du romantisme, un fait de frénésie, où la violence même de la passion déchaînée vaut par elle-même, indépendamment des directions qu'elle implique. « Pour bien aimer, a formulé M. Maurras, il ne faut pas aimer l'amour. Il ne fa*it pas le rechercher, il est même important de ressentir pour lui quelque haine. S'il veut garder toute la douceur de son charme et la force de ses vertus, l'amour doit s'imposer comme un ennemi qu'on redoute, non comme

l4a LA DépENDANCB DE LA MORALE

un flatteur qu'on appelle. La Phèdre malgré soi du théâtre classique reste le modèle du véritable naal sacré: non souhaité, subi (i). » Or, il lui semble bien que la passion même de l'amour fut plus forte chez Alfred de Musset que Tamour qu'il éprouva pour sa maîtresse. Il rappelle le « j'aimais à aimer » des Confessions de saint Augustin et l'applique à son héros. II nous laisse entendre comment cette ardeur d'aimer, toujours impatiente de sq fixer sur quelque objet, et toujours prête à prévenir l'amour, fait obstacle à cette passion véritable qui, suscitée chez un être par un être déterminé tient, de la particularité de l'objet qui l'excite, sa violence réelle et sa durée. Chez Musset, cette passion d'aimer, qui serepatt d'elle-même et que ne détermine pas avec fatalité une femme plutôt qu'une autre, cette passion d'aimer se tourne en une passion de sentir, qui lui fait dire : « L'exercice de nos facultés, voilà le plaisir ; leur exaltation voilà le bonheur (2). » Et voici bien cet amour de la passion pour ellemême et pour le paroxysme où elle atteint, qui, supprimant avec le romantisme les buts définis de l'amour, leur substitue des buts nouveaux et fait dévier l'amour vers un autre souci : celui d'une per-

(i) Les Amants de Venise^ p. 266. Ed. Fontemoii)g.

(2) Cité par M. Maurras, dans Us Amants de Venisei p. 35.

ET l'inDBI>ENDANOB DE9 MŒURS l43

fectîon sentimentale résidant dans le fait de Texal*tâtioti passionnelle.

Sons Tempire d'un tel souci, Alfred de Musset en arrive bientôt à ajouter à la passion de Tamaur d'autres stimulants, et jusqu'à l'aiguillon même de la douleur, témoin cet aveu pathétique évoqué par Mi Maurras :

J'aîMe et Je Vétii pâllf, j*aime et je veux souffrît.

Loin que l'amour, associé ainsi à la douleur, lui semble désormais haïssable, il le désire et l'appelle avec plus de force et tient pour des Jours où il n*a pas vécu les Jours où il n!a pas aimé. Ainsi, en vertu de la loi d^ironie qui condamne les volontés humaines à réaliser des buts différents de ceux qui sont par elles visés, l^amour romantique nous montre bien ici qu'il n'est plus sa propre fin à luimême, qu'il n'est qu'un des moyens par lesquels un être se donne la représentation esthétique de son propre moi animé de l'ardeur la plus intense. « L'amour, dit d'Alfred de Musset M. Charles Maurras, lui servait à jouir de soi exactement comme à Narcisse le ruisseau (i). » Et il faut lire les pages où il explique comment George Sand, le trahissant et le torturant, remplissait à vrai dire

(i) Les Amants de Veniêe, p. 33.

l44 LA DEPENDANCE DE LA MORALE

le rôle que strictement il exigeait d'elle, dont il eût su faire tenir Temploi à d'autres femmes à défaut de celle-ci.

Avec Alfred de Musset, c'est bien l'idée même de l'amour telle que le poète l'a conçue, qui, à l'user, se montre irréalisable. Délivrée par la conception 'romantique des contraintes au moyen desquelles les lois et les mœurs l'avaient mise au point de l'amour, l'impulsion sexuelle se montre impuissante à produire, par un efiFet de sa nature, les qualités de constance et les effets de durée que le héros romantique lui attribuait le pouvoir d'engendrer. Alfred de Musset en fit d'abord l'expérience par lui-même. Le premier, il se sentit enclin au changement; mais cette aventure personnelle n'eut pas le pouvoir d'éveiller sa défiance à l'égard de la conception qu'il s'était formée de la passion. L'illusion romantique était chez lui tenace et il y demeura encore attaché lorsqu'il vit se manifester aussi chez sa maîtresse cette même instabilité propre aux modes les plus anciens de l'amour : devant cette conséquence et plutôt que d'incriminer l'amour ou le faux idéal qu'il s'en était composé, il accusa la femme.

11 ne semble pas que George Sand ait fait entrer dans sa propre conception de l'amour l'idée que la

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passion dût impliquer nécessairement Texclusivisme et la durée. « Je ne me suis jamais, dit-elle, imposé l'amour comme un devoir, la constance comme un rôle (i). » Mais son bovarysme fut d'une autre sorte et s'exerça plus particulièrement à Tégard de ridée morale. Elle croyait, comme Rousseau, à l'efficacité des instincts naturels pour engendrer la vertu. Eprise d'un idéal de bonté, estimant que le mal, c'est la douleur des autres, elle imagina vainement que sa bonté instinctive dût la préserver de causer ce mal. Cette bonté, qui lui semblait Tapanage naturel de la nature humaine, ne se montra pas, à l'usage, un frein assez fort pour maîtriser l'instinct de volupté. La douleur imposée par elle à son amant infligea un démenti à la fausse conception qu'elle s'était formée du cœur humain et du pouvoir de la conscience.

Définissant les deux protagonistes de cette expérience sentimentale, « l'un, a dit M. Maurras, ne croyait qu'à l'amour, l'autre ne croyait qu'aux âpres beautés de l'orgueil. Ils méprisèrent donc les divers mécanismes par lesquels la tradition du genre humain, fermement définie chez les peuples civilisés, a tempéré l'orgueil et maîtrisé l'amour (2 ) » .

(1) Cité par M. Maurras, dans les Amants de Venise.

(2) Les Amants de Venise, p. 3.

Chez l'un et chez l'autre, la conception romantique de la moralité natordle ou de l'excellence de Tamour manifesta son impuissance à maîtriser des instincts de formation plus ancienne et la passion célèbre des deux amants de lettres, destinée à immortaliser Tamour romantique, avorta en des querelles et des rancœurs où la vanité blessée finit par remplacer Tamour.

Confirmant la thèse exposée au début de cette étude, les analyses de M. Maurras précisent donc Tétroite parenté qui unit la conception rationaliste de la réalité morale à la conception romantique de la réalité amoureuse. Il faut formuler de nouveau que le romantisme imagine, dans le domaine de la sentimentalité amoureuse, une forme objective de rinstinct, un en-soi^ comme le rationalisme imagine, dans le domaine de la moralité, une forme objective de la conscience engendrant les idées du bien et du juste. Par cette fausse appréciation de la réalité et des conditions qui la font naître, Tuue et l'autre conception joignent le dogmatisme le plus étroit et le moins fondé à un principe d'artar-

ET l'indépendance DES MŒURS I^J

chie. D'une part, elles considèrent comme une chose achevée, dans Fordre des mœurs et des sentiments, une réalité qui, née d'une lente évolution, n'a point encore atteint son terme et peut se prêter encore à des modifications utiles à l'individu et à la société : tel est leur aspect dogmatique qui menace d'arrêter prématurément la croissance de là Vie. D'autre part, en considérant comme des tendances simples et parfaites, existant en raison d'une nécessité interne, les réalités complexes qu'elles envisagent, elles suppriment l'intervention des pouvoirs d'inhibition qui mirent au point de leur perfection les instincts impulsifs, matière première de toute entité passionnelle ou morale : c'est par là qu'elles sont un principe de désordre et d'anarchie et qu'elles mettent en péril les réalités mêmes qu'elles préconisent •

Est-ce à dire que tout soit à condamner en cette double et jumelle conception du rationalisme et du romantisme, qu'il en faille tout rejeter et dédaigner? Faut-il admettre sans restriction que de telles manières de voir,qui ont conquis des esprits généreux, qui ont déterminé depuis cent ans un grand

l43 LA DéPENOANCB DE LA MORALE

élan parmi les hommes, faut-il admettre que ces manières de voir soient dénuées de toute beauté, de toute force, de toute efficacité? Une telle conclusion, qui tendrait à exclure de l'effort collectif en vue d'élaborer les formes des civilisations futures, une fraction importante de Télite humaine, imposerait les pronostics les plus pessimistes sur le succès de tentative. Si- Ton songe d'ailleurs que tout le progrès de Thumanilé antérieure a été accompli au moyen de croyances absurdes, on est contraint de reconnaître que les erreurs de l'esprit laissent place à des éléments d'énergie où persiste un pouvoir utilisable et qu'il ne faut pas négliger. Quel est donc l'élément efficace qu'il importe de distinguer dans la croyance rationaliste et dans l'idéal romantique sous le vice intellectuel qui s'y manifeste ? C'est un état de sensibilité, c'est l'aveu d'une préférence pour les états mêmes de la moralité et du sentiment qu'ils menacent de détruire. Cet aveu nous apprend qu'à travers ses tâtonnements l'évolution de la vie a réussi à inventer déjà des formes de la réalité morale et sentimentale qui ont su plaire aux hommes. Il nous indique dans quelles directions doit être continué l'effort volontaire des individus et des sociétés en vue de créer la destinée humaine. Il nous montre aussi que les

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hommes, divisés quant aux origines qu'ils attribuent à ridée et aux sentiments moraux, n'en sont pas moins animés sur quelques points importants d'une sensibilité voisine , et éprouvent des désirs communs. Les idées d'un bien absolu, d'une justice absolue, d'une égalité universelle entre tous ne répondent à aucune réalité objective, elles sont même incompatibles avec les conditions de la vie phénoménale. Mais elles témoignent, sous l'absurdité de la construction logique, d'une sensibilité que révoltent des écarts trop grands entre les diverses conditions humaines, d'une sensibilité morale qui du moins s'est déplacée et ne supporte plus la vue de telles formes anciennes de la souffrance. La conception rationaliste envisagée sous ce jour nous offre un enseignement précieux : elle nous fait connaître quelle est la forme actuelle de la conscience humaine telle que l'a façonnée le long effort de la civilisation. Elle nous indique les modes contemporains d'une sensibilité normale.

La conception romantique fait de même. En proclamant que tel mode de la sentimentalité et de l'instinct amoureux sont Texpression d'une réalité naturelle et objective, en dehors de laquelle tout est anormal, elle ne fait qu'attester le goût pris par une élite à un certain état de l'instinct sexuel où

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la violence des impulsions physiologiques s'allie en quelque mesure à l'attrait exercé par des qualités intellectuelles et morales, où la spontanéité brève des instincts primitifs emprunte à des contraintes conventionnelles des qualités nouvelles de solidité et de durée.

Si toutefois le mouvement rationaliste nous renseigne sur les sentiments moraux qui ont su plaire aux hommes, à cela se réduit son rôle utile. C'est désormais à la conception subjective du réel, dont on a formulé les termes en dernier lieu, qu'il convient de demander les moyens de perpétuer et d'amender au besoin ces formes heureuses et raffinées des instincts.

Il nous est apparu, sous le jour de cette conception, que les sentiments moraux prennent nais-, sance à la rencontre de deux courants instinctifs s'opposant l'un à l'autre, mais issus d'une même source : le moi humain. Des instincts égoïstes donc, refrénés par d'autres instincts égoïstes, qui, faisant obstacle dans une certaine mesure à l'expansion des premiers, leur imposent, en les limitantj des contours définis, tels sont les éléments

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positifs qui entrent dans la composition des senti-^ ments moraux. Or, si Ton considère comme donnés les instincts du premier groupe, que l'on peut nommer des instincts d'impulsion, il reste à rechercher sous quelles influences ont surgi dans le moi humain les instincts égoïstes du second groupe qui, agissant sur les premiers comme des freins, peuvent être appelés des instincts d'inhibition.

On constate historiquement que ces influences furent de deux sortes. Les premières se manifestèrent sous forme de croyances religieuses. Elles s'élevèrent, aux époques théologiques, dans le milieu individuel lui-même : elles persuadèrent Tégoïsme individuel, modifié, transposé et compliqué par rillusion qu'elles apportaient, de résister aux formes les plus primitives et les plus immédiates de l'égoïsme individuel. Les secondes se firent sentir dans le milieu social sous forme de menaces. Elles contraignirent l'égoïsme individuel, par la crainte d'un châtiment, à réagir contre ces mêmes formes plus primitives et plus immédiates de l'égoïsme individuel. Elles agirent ainsi sur l'individu par des contraintes extérieures, tandis que les premières agissaient par persuasion et déterminaient le consentement intérieur.

Si, après avoir reconnu l'existence de ce méca-

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nisme d'inhibition à l'époque où se forma la réalité morale sur laquelle nous vivons, on examine quel en est actuellement Tétat de conservation, on en vient à constater que, des deux rouages qui assuraient son bon fonctionnement, celui-là seul est encore intact et efficace tjui consiste en l'action de la contrainte extérieure. L'ancienne illusion théologique a perdu le pouvoir d'halluciner les consciences ; elle est destinée sans doute à perdre de plus en plus ce pouvoir et, avec lui, le caractère d'ulilité qui seul la justifiait.

En présence de cette constatation, il semble qu'il importe à tous ceux que préoccupe la durée de la civilisation sous ses formes ascendantes de chercher, en dehors de cette source ancienne d'illusion aujourd'hui desséchée, le principe de contrainte propre à remplacer celui qui vient à manquer aujourd'hui, le principe de contrainte propre à donner à la matière ardente des instincts forme de sentiments humains.

Là-dessus, quelques sociologues pourront imaginer que les principes du droit de mieux en mieux définis, sanctionnés par des pénalités qu'une organisation sociale plus parfaite rendrait plus inévitables, seront désormais un frein suffisant pour mettre au point les instincts. Il est permis de douter

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qu'une telle prévision se réalise. Il est permis surtout de penser que des sentiments moraux formés par l'entremise de cette seule forme extérieure de la contrainte manqueraient de cette noblesse que confèrent aux modes de la conduite le consentement intérieur et Tadhésion volontaire. Une telle forme de la moralité ou de la sentimentalité n'impliquerait-elle pas une déchéance et une régression par comparaison avec les formes obtenues par Toffice des illusions anciennes? Il y a donc ici une œuvre d'art à forger, une œuvre qui incombe peutêtre à notre temps. Il s'agit d'inventer, à la place des contraintes anciennes, des contraintes nouvelles puisant, leur efficacité en des motifs nouveaux, motifs à faire surgir du cœur humain, à entretenir et à fortifier. Des deux éléments d'inhibition qui, refrénant les impulsions instinctives, engendraient la réalité morale et sentimentale et jusqu'à la réalité passionnelle même, un seul nous reste, la loi ; l'autre, la croyance, est usé. Par quel mobile intérieur remplacer ce mobile intérieur qui vient à faire défaut? Par le désir, telle est la réponse, en forme d'hypothèse, que l'on ose ici 'risquer.

L'esprit critique a détruit l'idée de vérité qui était l'objet de la croyance, mais il n'a pas détruit l'état de sensibilité inventé par la croyance. Or, on

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peut se demander si le goût pour une réalité ébauchée qui déjà a su plaire aux hommes, ne pourra pas leur inspirer des vertus que leur imposa la foi théoloçrique ou métaphysique. Ne saurontils servir une réalité dont ils se connaîtront les inventeurs d'un zèle aussi efficace que celui dont s'enflammèrent leurs prédécesseurs à Tégard d'une vérité qui s'off*rait sous un déguisement étranger? Le désir qu'une chose soit, parce qu'on l'aime et qu'on la veut, ne saura-t-il remplacer en bienfaisance la croyance qu'une chose est par la volonté divine ou en raison de la nature des choses ? S'il en est ainsi, les hommes ne sauront-ils aimer et cultiver comme un moyen, au service du désir, les partis pris de la volonté? La présence d un frein opposé à la frénésie de l'instinct ne se montrera-telle pas comme une attitude d'utilité adoptée par l'instinct lui-même en vue de se conserver, comme un symptôme de santé et de force de l'instinct ? L'empire sur soi-même, le pouvoir de mesurer seà actes n'apparaîtront-ils pas comme une marque de supériorité, comme un motif de s'estimer? Cette joie d'orgueil n'aura-t-elle pas, pour humaniser les instincts, le même empire qu'eurent naguère la crainte religieuse et les prétendus impératifs de la raison ? On peut espérer plus encore, et, si toute

activité efficace se reconnaît à son pouvoir d'engendrer l'illusion, il n'est peut-être pas téméraire de supposer que la violence du désir, à la façon de l'ancienne fiction de vérité, saura susciter au profit de ses fins des leurres assez forts pour nous séduire et nous duper. Car ce n'est pas de ce que les anciens mensonges, théologique ou rationaliste, sont des mensonges, qu'on leur tient ici rigueur, mais seulement de ce qu'ils sont démasqués et qu'ils ne savent plus séduire et persuader.

Septembre igoS,

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