‹ La dépendance de la morale et l'indépendance des moeursChapitre 2 sur 11 · V- - -J"" V' { P^ ïliéPEND.^'iX^ DE LA MORALE · texte numérisé non relu

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que lui-même. C'est toujours répondre par une explication fragmentaire à la justification totale que la question réclame. Il n'y a donc pas de différence fondamentale, il n'y a qu'une différence nominale, entre ces deux images de l'univers composées tour à tour par la théologie et par le rationalisme idéologique, et cette seconde doctrine, fût- elle poussée jusqu'à l'athéisme, n'est encore, à vrai dire, malgré la contradiction verbale, qu'une catégorie de la première, c'est-à-dire du théisme, si l'on considère l'une et l'autre sous le jour de la défaillance commune et caractéristique que Ton vient de dénoncer.

Qu'une telle assimilation soit légitime, cela apparaît à la façon semblable dont l'une -et l'autre posent les questions fondamentales, aux considérations où elles font tenir le souci essentiel, à Tidéal commun qu'elles envisagent. Cela apparaît aussi aux difficultés identiques que l'une et l'autre rencontrent, à l'attitude analogue qu'elles adoptent en présence de ces difficultés. Ne pouvant rendre compte du principe par lequel elles expliquent le monde réduit qu'elles considèrent, elles s'efforcent du moins de démontrer que ce principe existe sous forme de loi, loi divine ou loi purement logique, que le monde est ^de ce fait soumis à une norme

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précise dirigeant vers une fin fixée tous les éléments qui le composent, qu'il est susceptible, par Taccomplissement définitif de la loi, d'une entière systématisation. Or, tandis que les phénomènes physiques semblent fortifier cette conception d'une réalité soumise à des lois, les phénomènes moraux ne manquent pas de mettre cette même conception en échec par la désinvolture avec laquelle ils échappent aux lois sous lesquelles on les voudrait plier, par le désordre, le mal et la douleur que leur action introduit dans Tunivers. Si la cadence régulière des corps célestes peut, à la suite d'une observation superficielle, faire naître dans l'esprit la conception d'un ordre universel, le spectacle des sociétés humaines est peu propre à favoriser cette même illusion.

Devant cette objection de la réalité, les deux dogmatismes, fidèles au point de vue qui les domine, — celui de la vie comme d'un fait de systématisation absolue sous le règne de la loi, — témoignent d'une identique obstination. Dans le désordre qui éclate avec le monde moral, au lieu d'envisager un fait dont il y a lieu de tenir compte pour l'intégrer dans la conception du phénomène vie, ils voient un accident, un état transitoire et qui doit prendre fin. La théologie imagine une

vie future où, par les peines et les récompenses distribuées selon les mérites, la loi divine, en fin de compte, rétablira Tordre et fera régner dans le domaine moral la même inflexibilité qui éclate dans le domaine physique. L'expédient a fait fortune. Or le rationalisme, à son tour, sous ses formes les plus récentes , particulièrement sous son aspect sociologique, tend vers le même but par des détours plus subtils. Renonçant à demander à la métaphysique et à la théologie de leur fournir le principe de finalité en vue duquel la loi morale pourrait être promulguée, les sociologues se sont avisés, selon une conception ingénieuse d'ailleurs et féconde peut-être dans un domaine restreint, de déduire la notion de finalité de ridée même de collectivité considérée in abs' tracto. Dans la collectivité humaine, dans la collectivité universelle, la finalité de l'ensemble serait donnée au point de convergence où toutes les parties composantes s'équilibrent et s'associent harmonieusement pour la formation de la réalité même dans laquelle elles sont impliquées. Ce point de convergence idéal et virtuel devient ainsi le principe des impératifs qui s'appliquent à toutes les parties. Il légitime, justifie et sanctionne ces impératifs.

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Avec cette conception, nous découvrons, sous son aspect scientifique, le point de vue qui a dominé de tout temps toute philosopliîe morale. C'est le point de vue de la perfection en contraste avec celui de la réalité. C'est le point de vue de Tharmonie universelle en contraste avec. celui de Tempirisme. C'est le point de vue de l'unité dans l'absolu en contraste avec celui de la diversité dans la relation. Mais c'est aussi, sous le déguisement des idées de perfection, d'harmonie, d'unité, le point de vue du pessimisme et de l'aspiration au néant, tel qu'il a pris conscience de lui-même quand il s'est développé dans un milieu hautement intellectuel, — comme il advint avec le bouddhisme, — en contraste avec le point de vue de la vie elle-mêm,e.

On insistera, par la suite, en une étude spéciale, sur cette conséquence ultime et fatale du point de vue moral s'exprimant en un vœu d'harmonie absolue entre toutes les parties de l'être; car il s'est formé dans l'esprit humain autour de cet idéal éthique une présomption dont il importe d'invertir les termes. Si l'on ne peut ici que signaler la fatalité de cette conséquence, du moins le fera-t-on en termes exprès et en notant l'importance particulière de cette constatation. Une part d'ordre, dira-t-on, permettant une part de systématisation est indis-

pensable à l'existence qui, sans cette contribution, ne réussirait pas à former un ensemble," serait inconcevable pour elle-même et se dissiperait dans rinsaisîssable. Mais l'effort vers l'ordre, vers la systématisation, vers l'unité, ne peuvent s'exercer que sous la condition de s'appliquer à des éléments qu'une opposition originelle a fait distincts les uns des autres. Soit que, d'une vue métaphysique, on imagine une unité primordiale dont la dislocation aurait donné naissance à l'existence, soit que, d'une vue empirique, on considère la diversité comme la donnée primitive, c'est seulement et dans Tune comme dans l'autre hypothèse, parmi le tissu de la diversité que la vie est imaginable. Elle perd dans l'unité où elle s'immobilise toute conscience d'elle-même, car il n'est d'état de connaissance que d'un état d'exislence comparé avec un état d'existence différent. Soit donc que l'on imagine la vie tendant à reconquérir un état d'unité perdu, soit qu'on l'imagine s'évertuant à constituer, entre toutes les formes du divers, ce même état d'unité, ridéal de systématisation absolue que l'on vise dans les deux. cas implique, réalisé, la fin de l'existence: or, toute fin, dès qu'on la suppose atteinte, perd, à l'égard de l'énergie qui se déployait pour l'atteindre, toute vertu et toule signification téléologiques pour

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ne signifier plus que la résolution, Tabolition de l'énergie enjeu. S'agit-il de la totalité des énergies impliquées dans Texistence, l'idée de fin se confond avec celle du néant.

Quelle peut donc être l'origine du préjugé rationaliste en faveur d'une systématisation universelle? Celle-ci vraisemblablement : de ce que le divers, l'incoordonné, l'illogique constituent précisément, dans le milieu le plus proche de nous, dans le milieu psychologique, le donné immédiat, de ce que tout l'effort de l'attention volontaire est employé à former une synthèse entre les instincts et les pensées du milieu individuel, s'appliquant à les unifier sous l'hégémonie du moi, le divecs et Tincoordonné ont paru l'ennemi du réel alors qu'ils en sont la condition première. Il a semblé qu'en supprimant toute variété, toute divergence entre les choses, on atteindrait la perfection. Mais ce n'est là qu'une forme de l'illusion décrite et illustrée par Kant, l'illusion qu'il prête à la colombe prenant pour un obstacle à son vol l'air qui résiste à ses ailes, mais soutient leur effort. C'est parmi la donnée primitive du divers qu'il y a place pour cette condition seconde de la réalité, — l'ordre, ■^ qui établit, parmi l'incohérence élémentaire, une part de systématisation, par où des relations peuvent

se former et être saisies entre les choses. Le vice essentiel de toute pensée rationaliste consiste à tenir pour la condition unique de la réalité l'une seulement des deux circonstances qui entrent dans sa composition. En supprimant la tendance élémentaire qui, en lui résistant, sert à l'autre de soutien, ils Suppriment, ils anéantissent le fait d'équilibre en quoi toute réalité consiste. Une convergence et une harmonie fragmentaire entre les choses sont bien inhérentes à la constitution du réel, mais elles ne sont que l'un des termes de la contradiction élémentaire qui conditionne l'existence. Il en est comme de la ressemblance qui,sous peine de s'abolir dans l'identité, implique la différence. Dès que l'on attribue à ce fait fragmentaire de convergence et d'harmonie une valeur absolue, dès qu'on l'isole du phénomène plus général qui [l'embrasse, on supprime, avec les conditions qui rendaient possible sa réalisation, celles qui rendent possible toute espèce de réalité.

Un penseur qui sait l'art d'exprimer en images et d'animer de la vie concrète de la fable les considérations abstraites, M. Remy de Gourraont, a distingué à merveille cet instinct religieux, cette hypertrophie du sens raisonnable qui incite Thumanité, par ses représentants parfois les plus élevés, à

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conspirer contre sa propre existence. C'est à cette tendance systématique, qui s'exprime surtout dans le domaine moral et en laquelle il distingue un secret instinct de suicide, que le héros mythique de l'un de ses ouvrages fait allusion lorsqu'il prononce : « Quandje vois l'humanité disparaître, c'est d^abord à la manière des fourmis et des abeilles et de toutes les animalités jadis intelligentes et créatrices, maintenant réduites à la vie machinale. Vous deviendrez, » dit-il aux hommes, « pareils à des horloges merveilleuses. Votre complexité métaphysique fera l'admiration des intelligences qui auront succédé à la vôtre (i). » Tel serait le destin d'une humanité qui, selon le vœu du mysticisme sociologique, aurait découvert dans la relation parfaite de la collectivité à l'individu le secret de la fin vers laquelle elle doit tendre. De quelque façon qu'on la conçoive, qu'on l'imagine ou qu'on Tinvente, l'idée de fin est mortelle : elle est le point brillant sur lequel un ensemble d'éléments en par^ tie coordonnés, en partie divergents, — ainsi des éléments d'un organisme, — s'hypnotise et s'abîme dans l'automate. La mort, pour un corps composé, est, aussi bien et au même titre que le fait de désa-

(i) Un9 nuit au Luxembourg^ Soc. du Mercure de France, p. i4i.

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grégationque tout le monde évoque,le fait de systématisation absolu par lequel des éléments jusquelà distincts et luttant pour prévaloir se voient unifiés et confondus dans le phénomène de convergence qui les soumet à la réalisation d'une fin unique. L^entilé, quelle qu'elle soit, à qui ce destin échoit, cesse d'être une activité individuelle animant le monde du jeu de ses désirs ; elle n'est plus qu'un moyen, qui peut être utilisé par une entité majeure, demeurée capable de varier, de se mouvoir, de vivre à l'abri de la certitude que fomente l'idée de finalité touchant l'emploi de l'énergie, à l'abri de Tacte de foi qui, créant le principe d'hypnose, identifie dans un fait de convergence absolu des parties qui vivaient du compromis d'ordre et de liberté où elles se mêlaient: c'est la foi qui tue.

Ces cristallisations, toutefois, où des éléments vivant d'une vie personnelle et distincte voient leur individualité s'abolir dans un fait d'identification majeur, ces cristallisations ont, dans le domaine de la relation, la plus incontestable utilité. C'est ainsi que de telles aventures, avec de tels dénouements, composent l'histoire ou la préhistoire de tous les réflexes qui contribuent au jeu prospère des organismes. Il est donc essentiel que l'on ne se trompe pas sur le but qui est ici poursuivi. Ce n'est

pas du domaine de la relation que Ton prétend exclure Tordre et la raison ; on les tient dans ce domaine qui est celui de la pratique pour des éléments non pas uniques, mais nécessaires. Il n'est pas vrai qu'ils y occupent tjoujours la place prépondérante que quelques esprits leur attribuent, mais on estime qu'il serait mortel de ne leur point accorder la place e^ le rang* légitimes qui leur appartiennent. On ne célèbre donc pas l'anarchie pour elle-même, mais en vue et comme condition de Tordre. Ce que Ton tient pour inacceptable, sous le jour de ce point de vue même, c'est que cette modalité de Tordre dont le concours est indispensable dans le domaine de la relation parce qu'elle y rencontre constamment des circonstances contraires, parce qu'elle y baigne dans le divers, le chaotique et Tinharmonique, soit transformée en loi unique et suprême de Têtre.

Une telle conception, pourra-t-on objecter, est pourtant sans danger et il n'y a pas lieu de craindre qu'un ordre universel ou seulement humain soient jamais réalisés; or, ily a quelque avantage à propager la croyance à l'harmonie comme but dans un monde qui pèche encore par un excès de chaos. On n'entrera pas dans la discussion de cette appréciation de fait, car on n'a pas à se préoccuper ici

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de ce qui est utile et de ce qui ne l'est pas, car on n'est pas ici sur le terrain de la morale ou de la politique, mais sur celui de la philosophie spéculative où l'on cherche à se former, sous le jour de la connaissance, une représentation cohérente du fait de l'existence. Or, de ce point de vue, ce qu'il faut dénoncer, c'est qu'appliquée au tout métaphysique ridée d'ordre absolu abolirait, dan j le fait de convergence qu'elle impliquerait,toutes les parties distinctes qui composent l'univers, et sont, les unes pour les autres, des objets de connaissance, c'est que l'univers lui-même, entièrement systématisé, merveilleuse horloge d'une parfaite précision, sonnantdes heures qu'aucune oreille n'entendrait,n'aurait, impeccable automate, aucune existence imaginable, faute d'une intelligence pour le percevoir. L'empirisme du devenir faisant apparaître, parmi les perspectives de l'espace et du temps, parmi les jeux complexes de la causalité, l'infinie diversité des choses, dissipe ces images glacées. Or, ce point de vue de l'expérience relève d'une conception entièrement opposée à celle d'une harmoi^ie universelle. Il suppose comme essentiel à l'existence, comme cause de sa genèse et de sa conservation, l'une et l'autre confondues dans son devenir, un fait de différenciation irréductible à l'unité, un

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fait de divergence faisant obstacle à ce que le jeu phénoménal puisse être jamais aboli par l'adaptation d'un principe des choses à une fin métaphysique.Contre la conception d'un rationalisme ontologique mortelle pour Texistence, le rationalisme intellectuel, composé de Tensemble des formes mentales qui nous permettent de nous former des représentations objectives^ conclut au primat de l'irrationnel. C'est la conclusion de ce rationalisme intellectuel de subordonner l'exercice de sa propre activité à celle de ce principe de création spontanée de soi-même que l'existence implique, de se reconnaître pour une manifestation secondaire de cette activité. S'il faut donc encore, pour satisfaire des habitudes anciennes de vénération, adorer quelque chose au-dessus de nous mêmes, et, à défaut d'un être, nn principe créateur où l'existence consciente d'elle-même se glorifie et se bénisse, Tirrationnel- sera ce principe, l'irrationnel, ancêtre de la raison par où l'existence, échappant à toute motivation aussi bien qu'à toute prédestination, s'affirme réfractaire à toute résolution possible de ses parties en un accord définitif. Une telle conclusion, la raison la commande au nom d'une de ses lois les plus ejssentielles, au nom du principe de contradiction. Si l'idée de fin appliquée à la tota-

lité des éléments de Têtre, impliquant résolution définitive de l'énergie universelle, implique Fidée d'un néant absolu, il y a antinomie entre l'idée d'existence et l'idée de finalité appliquée à l'existence et, l'une étant, Tautre n'est pas. On doit donc rencontrer et pouvoir découvrir au cœur même de l'idée d'existence, et ceci en vertu des principes de la raison, un agencement en vertu duquel une systématisation totale des éléments de l'être s'avère à jamais impossible. Cet agencement rendra manifeste le principe d'illogisme essentiel que. Ton vient d'énoncer, tel qu'il se fondé sur la nécessité, inhérente à l'existence, de se soustraire à toute possibilité de se nier et de se voir cesser.

Ce principe de divergence essentiel et qui institue entre les choses un désaccord métaphysique a été diagnostiqué par quelques philosophes. La contradiction, selon Hegel, est le moteur du monde et toutes les choses se contredisent elles-mêmes. L'opposition universelle de Tarde est une autre forroule pour le même point de vue. M. Paulhan enfin se montre partisan de la même conception lorsque, du fait de systématisation entre des éléments divers où il voit le mode de formation du réel, il déduit la nécessité d'un état de diversité préalable, lorsau'il tient tout au moins cette diversité pour yn

état de fait, pour une donnée empirique au delà de laquelle il ne veut spéculer.

C'est de cet état de fait,relevé par ces philosophes et aperçu par d'autres encore, que la conception du Bovarysme, prise comme méthode de pensée et appliquée à la notion métaphysique de l'être, montre le caractère de nécessité rationnelle, ce caractère de nécessité dont le principe de contradiction, sous la forme où l'on vient de l'évoquer, nous a dénoncé la présence.

Après avoir observé le Bovarysme dans la réalité humaine à travers la littérature et la psychologie, après avoir élevé le cas pathologique révélé par la vision d'artiste du grand Flaubert à la généralité d'une loi, après avoir fait tenir dans ce pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est, le rythme même du mouvement et de la vie sous le jour de la conscience, après l'avoir montré comme le principe de tout progrès aussi bien que de toute déviation, on l'a identifié, sous le jour physique, avec le fait de devenir autre. Or,ce même principe de méconnaissance et de contradiction de soimême qu'est en son essence le Bovarysme, recherché au cœur de la notion métaphysique de Texistence, y décèle sa présence et l'énergie de son action dans la relation indissoluble qui unit le fait d'exis-

tence au fiait de connaissance. Il n*est pas (Inexistence qui n'implique connaissance d'elle-même,c'est là le principe de tout idéalisme, et sur ce point tout au moins, l'idéalisme est inattaquable. Il est superflu d'ajouter que tout état de connaissance suppose, d'autre part, un état d'existence, fût-ce, comme le veut encore Tidéalisme, l'existence seule de la pensée. Mais dès lors l'existence, de ce qu'elle esl liée ainsi indissolublement à la connaissance, se manifeste et se déclare dans un état de division essentielle avec elle-même, la connaissance étant un état analytique qui h'existe que dans l'opposition de l'objet au s'ujet, qui n'est point concevable de l'un pour l'un, qui commande et implique diversité. La notion d'une diversité irréductible à l'unité entre ainsi, à titre essentiel, dans la notion d'existence, l'unité apparaissant comme la frontière logique qui, en tant que concept négatif, limite le fait positif du réel.

Mais, soumise à la diversité, en vue de la connaissance qu'elle implique d'elle-même, l'existence se montre en même temps réfractaire à une connaissance entièrement adéquate d'elle-même par elle-même, puisqu'il lui faut toujours opposer à la part objective de soi qu'elle saisit dans la connaissance, une autre part aussi d'elle-même, une part

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subjectire qui^ rendant seule possible la connaissance de (Quelque relation entre deux états d'existence> échappe, de toute nécessité, à la possibilité d'être saisie dans la connaissance, soustrait ainsi, de toute nécessité, une part de l'existence à la connaissance de soi. La relation qui unit indissolublement l'existence à la connaissance d'elle-même et la connaissance à l'existence de quelque chose se complique donc d'une antinomie entre existence et connaissance, selon laquelle iln^est pas, pour l'existence, de connaissance adéquate, totale et absolue, d'elle-même.

Cette conclusion consacre, selon un dogmatisme des principes de la raison, le caractère relatif de la connaissance, dénonte l'inanité de tout l'effort métaphysique vers l'absolu, aussi bien du point de vue de la connaissance que du point de vue de l'être. Elle nous donne l'existence et la ^connaissance comme des faits de relation et identifie avec une aspiration vers le néant toute tentative en vue de dépaâser les limites de la relation. Ainsi la diversité que nous constatons entre les choses dans le domaine de la relation concrète s'exprime, en tant que nous envisageons l'idée abstraite d'existence, en une opposition. La formule bovaryque traduit cette opposition ; elle tient de là sa généra-

lité. S'applique-l-elle au mouvement par lequel les entités concrètes s'agrègent et se désagrègent, s'associent et se dissocient, c'est-à-dire s'engendrent et meurent, vise-t-elle ainsi tous les cas d'altération de la réalité, elle se prononce «' se concevoir autre » ; mais elle se réduit lorsqu'elle s'applique au fait et au mouvement même de l'existence, au seul terme (c se concevoir », montrant ainsi dans l'unique rapport de l'être à la connaissance le principe d'opposition constitutif du fait même de l'existence.

Cette conception, qui a été exposée dans /a Bovanjsme et dans la Fiction universelle, qui a été présentée dans un cadre nouveau avec les Raisons de l'Idéalisme, a encore été approfondie et précisée dans un Commentaire aux Raisons de V Idéalisme qui forme la dernière étude de ce volume. Elle donne comme consubstantiel au fait de l'existence le fait mêmç d'opposition qui engendre l'état de diversité où la connaissance et la vie sont possibles et qui garantit, de l'une et de l'autre, enlacées en une synthèse indissoluble, la pérennité. C'est dans les limites infranchissables de cette opposition que l'on a fait place aux divers modes de la réalité dont on a étudié la formation dans le Bovarysme au chapitre du Réel, c'est dans ces limites que l'on a montré, sous tous ses aspects, le réel comme un

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état d'équilibre entre deux forces et que, sous son aspect le plus général, caractéristique de ses modes les plus divers, on Ta donné comme un compromis entre une part d'ordre, de constance, de système et une part d'indiscipline, d'insXabilité, d'imprévu.

Au cours des études comprises en cet ouvrage, ce que Ton s'est proposé de montrer, c'est bien toujours le fait même de l'existence se constituant selon ce compromis essentiel entre une part de système et une part d'aléa, composé, au regard de Tesprit, d'une part d'éléments calculables et d'une part d'éléments échappant nécessairement, du fait de leur genèse aléatoire, aux prises du calcul. Mais en réaction contre le vœu de rationalisme et de systématisation universels que l'instinct théologique a légué à la spéculation philosophique, on s'est proposé de mettre plus spécialement en évidence la part d'arbitraire, d'aléa, d'incalculable et d'illogique qui est inhérente à l'existence et la préserve de sa fin. Tel est l'objet précis que l'on a poursuivi avec la thèse développée dans la Dépendance de la morale et V Indépendance des mœurs. Indiquant la répercussion immédiate qu'une sem-

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blable thèse doit avoir sur la pratiques, on y çt identifié également, avec le phénornèoe des mcpprs, le fait d'instabilité et d'aléa qui avait été reponpu comme essentiel an phénomène de rexistence.

Avec la Héalité qmoureu^e, avec Henri Heine et le Romantisme de la Raison^ poursuivant le même objet dans le détail concret delà vie morale et sentimentale de l'humanité, on a montré que, si la prétenduefixitéimposée parla théologie aux sentiments moraux est vaine, il n'existe pas non plus un en-mi naturel, il n'existe pas; en matière de mœurs, des manières d'être qui soient consacrées par la nature au lieu de l'être par la divinité. Le rationalisipe idéologique et le romantisme sentimental ont donc été identifiés en ces deux études sous une même diathèse : et ce que Ton a relevé en l'une et l'autre de ces manifestations de la pensée et de la sensibilité, c'est la croyance infiniment naïve selon laquelle il existerait des archétypes éternels de la justice, de l'amour, des instincts individuels et sociaux que la nature aurait gravés au cœur de l'homme, Squs l'empire de cette croyance, les idéologues romantiques ont cru qu'il suffirait de briser les impératifs théocratiques d'après lesquels furent sculptés naguère les contoursf, furent décrétées les normes des sentiments moraux, pour que les modalités

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idéales de ces âétillments sortissent du cœur humain et, délivrées de la contrainte qui pesait Sur elles, vinssent, s'épanoulssartt, assurer le bonheur universel. On estime que cette croyance fut utile pour achever de détruire un idéal qui, ne ise soutenant plus lui-même, était devenu incapable de supporter la vie sociale. Il n'en fallait pas moins signaler comme un cas de Bovary sme, au sens péjoratif du terme, cette présomption selon laquelle une attitude de destruction se donnait pour une attitude créatrice, il n'en fallait pas moins signaler que, sous le jour de cette présomption, le romantisme idéologique où sentimental se confond avec Tidéal qu'il renverse, qUe l'un et Taulre substituent, qui avec la personnification divine, qui avec la raison ou la nature, une conception statique de l'être au fait de mouvement sans fin parmi les perspectives du devenir, qui semble seul conciliable avec la notion d'existence.

Après avoir formulé avec la Dépendance de la morale et F Indépendance des mœurs la nécessité de la présence, dans le développement de l'existence, de ce principe de devenir échappant à la loi et à la déduction, vierge des étreintes de la raison et de Pétau du calcul, on a donc montré avec la Réalité amourease^diyec le Romantisme de la Raison des

étals concrets où ce principe même est en question et doit recevoir sa forme, non du jeu de la dialectique, mais de l'épreuve du conflit. Enfin, avec Une signification nouvelle de Vidée d'évolution, on n'a pas redouté de mettre en lumière, en exposant les lois de constance de M. Quinton, un fait de fixité qui pourrait sembler, au regard d'un examen superficiel, en contradiction avec le principe d'instabilité et d'arbitraire dans l'aléa dont on a fait la norme de l'existence. Aucun exemple, en efl*et,ne pouvait montrer d'une façon plus saissan te comment cette instabilité fondamentale s'accom- ' mode de principes secondaires de fixité, comment elle les exploite. Aucun exemple n'était plus propre à illustrer cette théorie, essentielle à la conception du Bovarysme, de la réalité comme d'un compromis, parmi les données premières de Tincoordonné et de l'aléa, entre une part de système et une part conservée d'aléa et d'arbitraire.

Selon la théorie biologique de M. Quinton, la cellule vivante, personnifiant la vie^ requiert, pour sa production et sa conservation, des conditions déterminées et fixes quant à la température qui l'environne, quant au degré de concentration du milieu liquide où elle baigne, quant à la composition chimique de ce milieu. Elle fait voir que l'évo-

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lulion des formes animales a pour objet de maintenir au contact de la cellule vivante chez les espèces supérieures, c'est-à-dire chez les espèces les plus évoluées, les conditions mêmes qui présidèrent à la genèse de la vie. Voici le fait de constance, tel est le phénomène de fixité qu'elle met en scène. Mais ce fait de constance, comme tout fait de cet ordre, est dominé par un fait primitif d'instabilité et de variation parmi les péripéties duquel il se formule. La théorie de M. Quinton postule en effet expressément le changement continu du milieu cosmique parmi lequel la cellule Vivante est apparue, à quelque moment. Elle postule entre autres l'abaissement indéfini de la température du globe, l'accroissement continu du degré de concentration des mers où, sur un globe entièrement submergé, la cellule originelle naquit. C'est en présence et à rencontre de ce changement, c'est parmi cette instabilité des circonstances cosmiques que la fixité biologique se formule et prend un sens. Et comment se manifeste-t-elle elle-même? En introduisant dans l'ensemble un nouveau principe de changement.

Plongée au sein d'un vaste milieu changeant, alors qu'elle requiert, pour sa persistance,des conditions invariables, la cellule vivante est contraint^

d^nterposer entre ce milieu et elle un nouveau milieu étroit où elle conserve ou reproduit, par la mise en œuvre d'uneindustrieconstante, ces conditions invariables. Cette manœuvre s'exprime dans les associations que forment entre elles les cellules pour la création des organismes. Dans les organismes, les cellules, comme en des chambres closes, élèvent la température au degré qui leur est pro* pice. Dans les organismes, les cellules conservent les sels qui leur sont nécessaires et au contact desquels elles s'électrisent et prospèrent, et elles conservent ces sels concentrés à un degré d^élection, parmi des liquides retenus ou éliminés datis les proportions qui conviennent. Mais les condi*tionsdu vaste milieu extérieur changeant et empi*rant d'une façon continue, un remaniement incessant des organismes est nécessaire. La puissance de chauffe, entre autres, doit être accrue progressivement, exigeant des modifications dans la structure des appareils de combustion, le poumon et Testomac notamment, dont la transformation entraîne celle des autres organes. Ce remaniement incessant constitue révolution.

Pour maintenir sa fixité, pour demeurer semblable à elle-même, la vie, la cellule biologique, introduit donc dans Tunivers les épisodes d^un mouve-

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ment nouveau, la fixité qu'elle réalise est un point d'équilibre entre deux mouvements. Elle ne se conserve qu'en développant à Tencontre des forces du cosmos des forces adverses. Elle est un cas précis de l'opposition universelle.

M. Quinton, en savant qui sait voir la portée de ses découvertes, a relevé à sa façon ce caractère d'opposition. Selon une imag-e saisissante, il a dénoncé l'évolution comme une insurrection de la vie contre Tensemble des forces du cosmos. Avec révolution, la cellule vivante refuse en effet de s'adapter aux circonstances changeantes du milieu, elle s'insurge, construit des barricades, transforme incessamment les organismes derrière lesquels, dans l'intérieur desquels elle résiste victorieusement à l'hostilité du milieu, et c'est, à vrai dire, le milieu qu'elle adapte. L'homme qui, par son intelligence, par l'invention du feu, des vêtements, des maisons a continué de vivre parmi des circonstances climatériques qui eussent dû le faire périr, est un cas remarquable de cette insurection, de ce refus d'obéir et de subir* Mais l'homme a un ancêtre qui inaugure bien avant lui cette résistance : le vertébré qui, sans les moyens indirects de l'industrie humaine, a su résister victorieusement,lui d'abord, à l'abaissement général de la température et, dans

les mers, à l'élévation de la pression osmotique. </ Quand Thomme, observe M. Quinton, s'attaque aux forces naturelles qui l'entourent pour les dominer dans ce qu'elles ont d'ennemi, il participe d'abord du génie du vertébré (i). »

Cette insurrection est un cas typique du fait d'opposition et de contradiction de soi-même où l'on a fait tenir la définition de l'existence. Elle dénonce, par une application concrète de la plus haute valeur, le caractère primordial de ce principe. Ce qu'il faut en effet mettre en évidence avec M. Quinton, c'est l'inversion que sa théorie implique de l'explication généralement acceptée du fait même de l'évolution. On y voyait une adaptation, il y voit un refus d'adaptation. Et, en réalité, dans tous les cas où il y a modification organique, changement de l'organisme actuel en un nouveau, c'est à-dire évolution, la cellule vivante manifeste, par cette métamorphose, sa volonté de ne pas subir les circonstances nouvelles, elle entre en rébellion contre les forces du cosmos; l'activité par laquelle elle modifie l'organisme où elle est enfermée a pour but précis de ne point s'adapter, de maintenir autour d'elle, parmi les circonstances générales d'un

(i) Vl^au de mer miliev^ organique M^^^on^ p. 454-

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milieu nouveau, les circonstances particulières d'un milieu ancien. Or, ce refus d'adaptation semble participer du miracle, et il le faudrait tenir pour un défi aux lois du déterminisme si l'on n'y voyait un cas de ce principe de contradiction de soi-même inhérent au fait de l'existence dont on expose le caractère fondamental. Sous jour, tout s'éclaire et la loi d'adaptation, délégation delà tendance à l'harmonie universelle, trahit le caractère subordonné de son action : si elle intervient encore dans le jeu de l'univers, c'est sous la condition et parmi les données d'une opposition qui la domine. En soi elle est la voie par laquelle les choses rentrent les unes dans les autres, s'unifient et s'identifient. Comme l'harmonie universelle, l'adaptation universelle s'avère un euphémisme pour signifier le non-être. Si en effet la matière vivante engendrée à quelque moment par le processus indéfini des forces cosmiques allait s'adaptant sans cesse à toutes les phases de ce processus, il n'y aurait pas de réalité biologique saisissable, parce qu'il n'y aurait pas de réalité biologique distincte du processus cosmique lui-même. Mais par l'obstacle qu'elle oppose à ce flux incessant du devenir, la réaction biologique, c'est- à-dire le principe d'opposition qui agit dans l'évolution, crée un point relativement

fixe qui s*lhimobilise parmi récoùlemeht des choses el Fait émerger, au-dessus de ce devenir ainor« phe, des etitîlés personnelles et distinctes.

Ainsi révolution, Identifiée avecle fait d'insurrection que dénonce la théorie de M. Quiuton, perd, dans les cadres de Topposition universelle, Soft caractère merveilleux. Elle se range soUs le déterminisnie majeur du principe d'opposition. La cellule vivante s*oppose aux forces du cosmos et, s'y opposant, se distingue d'elles selon le développement et selon l'action du même principe en vertu duquel l'existence, dans la relation fatale où elle s'associe à la connaissance d'elle-même, accomplissant une analyse par le moyen d'une synthèse, se conçoit dans l'opposition de l'objet au sujet, se réahse dans un déchirement de sa propre substance et dans la contradiction d'elle-même.

Parmi les perspectives de cette opposition primordiale, voici d*ailleurs, en biologie, avec le changement indéfini du milieu cosmique d'une paft, avec la réaction biologique d'autre part^ les deux pouvoirs opposés, pouvoir de division, d'épârpillement, de dispersion d'une part, pouvoir d'art*êt d'autre part,que l'on a mis aux prises dans leBova^ rysme et dans la Fiction universelle pour montrer toute réalité se formant au points où ces deux pou-

PT t.'ïNE|ÉPE?ÎPANqE RÇa MŒURS 35

YQm se peutraliÉientî a^gei^drant des él^ts de stabilité relative, des f^îtg de répétition dîins la durée.

D'îiillem-s, ce n'est pas seulement en ce qu'elle illqgtrei la nécessité du principe d'apppsitJQn çt nousi nïQntr^ la réalité biologique con^we wn coinpromi» entre den^j forces qn^se contredisent que la théorie des lois de constance peut être inyoqnée à Tappui de la conception que Ton s'eçt forcée du feit nnétaphysiqne 4e re^islence. Jllle ne confirme pa^ avec moins de force l'absence de finalité;, ^u ii^na messianique du terme, qui^ Ton tient pour inhéf^nte au fait de Te^^istence. Car en nous révélant 1p pourquoi de révolution:! elle nous révèle son but : Vun et l'autre se confûndent, révolution a, pour raison d'être et pour but, le maintien au contact in^médiat de la cellule vivante des conditions fevorahles à sia prospérité. Or, ce but est constamment atteint : il se confond avec le fait de Tcxistence biologiqnej entre dans sa définition} la conditionne? y esft à tout ipstant présent, à tout instant réalisé, — san^l qupi cette ei^istence ne serait pas, Pn même t^îPps, ce n'est pas un but statique, un terme vers lequel toutes les séries phénoménales, attirées tPUr 4 tour, viendraient s'anéantir dans leur réalisation- Mais c'est un but dynamique que

rinstabilité du processus cosmique déplace continûment, en sorte que des énergies tendues doivent, à tout moment, se déployer pour le toucher. Le but de la vie, c'est la vie, la vie que des circonstances critiques d'une fatalité formidable menacent à tout moment de détruire et qui ne se maintient qu'en modifiant et en perfectionnant, au prix d'un constant effort, le système de défenses qu'elle oppose à l'hostilité croissante du milieu.

M. Edmond Perrier, rendant à Lamarck le juste hommage qui lui est dû, s'efforçant de faire saisir lagrandeurphilosophique de l'idée qu'il a introduite dans le monde avec le principe de révolution, a constaté récemment que l'homme, produit de l'évolution, ne peut durer qu'à la condition de conformer aux lois de l'évolution les institutions qu'il se donne. Voici un grand point de vue et qui lie, par les chaînes d'un déterminisme scientifique, la conduite humaine aux destins de l'univers. Une telle considération pourrait fonder la morale scientifique dans son opposition avec tous les modes de la morale théologique. Notons toutefois que si l'idée d'évolution est grosse de cette conséquence morale et sociale, en sorte que le génie de Lamarck jalonne la voie par laquelle il faut passer pour y accéder, cette conséquence elle-même de la subor-

ET L*IND]Ét»ENDANCi: DES MOEURS 87

dination de la conduite aux lois de l'évolution ne pouvait être tirée qu'à la condition que la raison d'être et le but de l'évolution nous fussent signifiés. Or, loin que ce but et cette raison d'être nous fussent jusqu'ici divulgués, le thème de l'évolution prêtait à des interprétations philosophiques où le mysticisme le plus aigu se donnait carrière. La philosophie de l'évolution, qu'il ne faut pas confondre avec la notion scientifique de l'évolution, n'a été jusqu'ici qu'une transposition en même temps qu'une consécration du Messianisme dont toutes les religions se sont inspirées et où elles ont trouvé leur force persuasive, elle n'a été qu'une forme nouvelle de la conception du Royaume de Dieu, une forme nouvelle du mirage et de la conception du but à atteindre, du but projeté toujours dans Vavenir. Il semble même qu'avec l'idée d'un progrès indéfini, rebelle par conséquent à toute réalisation, elle ait donné la formule définitive de ce bonheur du lendemain sur lequel se fondent toutes les morales messianiques. Faute de connaître le pourquoi de l'évolution, on a pris pour un progrès absolu vers un but que Ton imaginait pressentir et deviner dans les perspectives d'un futur lointain, auquel chacun prêtait la forme de son désir, ce qui n'est qu'une suite de moyens de plus en plus corn-

pliqués pour maintenir un contact constant avec ce but à tout instant, atteint et qui à tout instant se déplace. Il faut donc constater qu'en nous divulguant le pourquoi de l'évolution des org'anismes M. Quinton a restitué à l'idée d'évolution sa signification sobre et précise. C'est la divulgation de ce pourquoi qui seule nous peut mettre à même de conformer aux lois de l'évolution les institutions que nous nous donnons. Faut-il attendre la consécration d'un siècle écoulé pour reconnaître l'importance capitale de pareille notion? En nous apprenant que l'évolution a une raison d'être immédiate, en dévoilant son but, qui est de permettre à la cellule vivante de prospérer parmi des circonstances d'une hostilité croissante, c'est cette notion qui nous met à même de collaborer à cet effort de la vie, d'assigner à notre activité humaine une tâche précise, et une valeur objective.

La morale, au sens ancien, en tant que fondée sur l'idée d'un bien en soi prise pour norme dés actions, peut bien avoir encore une valeur comme fiction, comme moyen de réaliser la fin objective proposée par la biologie, elle n'a plus sa fin en ellemême et Tutilité des fictions sur lesquelles elle se fonde ne se doit plus apprécier qu'eu fonction de la téléologie pressante impliquée dans la lutte de

ET L^IilDSPEUPAirCK DE9 ¥<£UaS 3^

la cellule vivante eontre l'hostilité progressive des circonstances cosmiques. L'intelligence apparaît comm^ un des moyens que la cellule vivante s'est inventés pour résister au milieu et pour se eonser* ver. C'est ce qu'a bien vu M. Remy de Gourmont, p'est là le fait d'utilisation dont il a analysé les phases dans son récent essai, Une loi de eonjs^ tance intelleeimlle (j), La moralité, en tant qu'elle permet aux hommes de vivre en société et d'unir h\xT% efforts pour augmenter leur puissance, est aussi un moyen pour le même but et qui se montre iobordonné au premier, qui n'a pas en soi son explication.

La théorie de M . Quinton apporte donc au voeu de systématisation universelle qui anime Jes moralistes de toutes les époques l'appoint Je plus formidable qui puisse favoriser leur point de vue : car elle assigae à la morale un but qui, pour la première fois, n'est point iuiaginaire, elle classe le fait laoral parmi les objets que les scieurs positives peuvent atteindre. Stle réalise ainsi une hypothèse ànise par M. Lévy Brùhl dans la Morale et la Seienee des Mceur.8(2)^ selonlaquelle quelque grande découverte d'ordre scientifique pourrait quelque

(i) Mercure de France des i5 mai et i*"" juin 1907. (a) Aicao.

jour désubjecliver la matière des mœurs et, donnant une extension plus grande à la notion de nature, soumettre le phénomène moral aux mêmes mesures précises auxquelles se prête le phénomène physique.

En exposant cette conception nouvelle du fait biologique, on a donc cru opposer à la thèse d'indépendance du phénomène des mœurs qui est l'objet de cet ouvrage, au caractère incalculable qui y est donné comme essentiel au développement de l'existence, Tobjection la plus grave que ces points de vue eussent à redouter. Il a semblé que celte thèse d'indépendance acquerrait une grande force si l'on réussissait à faire voir que le principe de déterminisme nouveau, introduit parmi les données de l'empirisme parles lois de constance biologique, s'accommodait du caractère incalculable du phénomène de l'existence et s'y subordonnait. Or, si la théorie des lois de constance donne à l'évolution une signification positive, si elle met fin aux interprétations mystiques auxquelles l'évolution prêta, si elle indique à l'humanité quelques-unes de ses directions, si, fait considérable entre tous, elle permet de systématiser, en lui attribuant une valeur objective, une part importante de la matière des mœurs, elle ne touche en rien à l'essence incalcu-

lable du phénomène général de l'existence. Elle nous dit quelles conditions relativement étroites, détermînéeset fixes Tentité biologique requiert pour sa réalisation, mais si elle distingue quelques-unes des circonstances hostiles contre lesquelles cette entité doit se prémunir, elle ne les distingue pas toutes et quant à celles-là même qu'elle signale, elle ne nous les fait connaître qu'imparfaitement quant au degré de leur intensité, quant au degré d'accélération selon lequel s'accroît le danger dont elles contiennent la menace, quant au retentissement qu'elles peuvent avoir les unes sur les autres en raison de leur simultanéité ou de leur succession et par où leur puissance peut être accrue ou diminuée. Enfin, ce qui demeure aussi au plus haut point aléatoire, c'est l'intensité des forces de résistance qui pourront être opposées par l'entité biologique à ce processus de circonstances hostiles, c'est aussi le caractère d'opportunité et de convenance des moyens de défense mis en œuvre.

On expose dans la première étude de ce volume pourquoi nécessairement, en vertu de la nature de la connaissance qui fait partie de la nature des choses yle processus selon lequel l'existence devient implique à tout moment un destin incalculable.

42 LA DépENDAlfCE DK LA MORALK

quelque intelligence que l'on imagine opérant dans le monde. Il suffit de montrer ici que, sous le jour de la théorie nouvelle, les choses se passent comme s'il en était ainsi. Or, l'histoire de révolution, interprétée de ce point de vue, nous apprend qu'en fait la cellule vivante a essayé à tout moment, en toute circonstance critique, non d'un seul, mais de plusieurs moyens pour se garer des dangers qui la menaçaient. Il apparaît donc que ces mesures de sauvegarde ont été adoptées, non pas en vertu d'un dessein prémédité qui supposerait un plan concerté^ une intervention métaphysique selon laquelle chaque circonstance hostile du milieu susciterait aussitôt de la part de l'entité biologique une réaction appropriée, mais en vertu de décisions brusques et hasardeuses, au gré des inclinations, des idiosyncrasies et selon le degré de force des organismes menacés, selon le pouvoir de transformation variable et incertain dont ils étaient pourvus. Entre ces décisions diverses, entre ces sortes de réactions variées, l'avenir seul a décidé, lesquelles furent opportunes et lesquelles malchanceuses. A l'heure actuelle, le même aléa persiste et, parmi divers moyens de résistance institués par diverses entités et que la science biologique nous fait connaître, la science n'est pas en

ET l'iNDÉFBNDANCE DES MŒURS 4^

mesure de pronostiquer avec certitude lesquelles prévaudront.

Sans entrer ici dans un détail prématuré, on signalera seulement deux modes de résistance nettement différenciés, par lesquels Tentité biologique a répliqué, réplique actuellement encore à Thostilité du milieu et en vue de simplifier Texemple, on ne considérera cette hostilité que sous le seul aspect du refroidissement. Le premier de ces modes est directement physiologique : avec les espèces les plus évoluées, avec Toiseau notamment, selon la théorie, la cellule vivante s'est constitué des organismes dans l'intérieur desquels et au moyen desquels elle a augmenté son pouvoir calorifique jusqu^au degré où il compense le refroidissement survenu depuis l'apparition de la vie sur le globe, en sorte que, parmi le milieu extérieur devenu hostile, elle s'est créé un milieu clos immédiat pareil à celui qui la fit naftre, et où sont maintenues les conditions les plus favorables à sa prospérité. A cette tactique s'en oppose une autre : elle se manifeste avec le perfectionnement des organes cérébraux qui a atteint dans l'homme son apogée, avec le fait de l'intelligence considérée, non pas comme fait de conscience, mais comme pouvoir d'adapter un moyen à une fin. L'homme, qui ne

44 LA DéPENDANCK DE LA MORALE

peut élever normalement sa propre température au delà de 87 degrés et demi environ, témoigne, à regard de l'oiseau, qui élève la sienne jusqu'à 43 et 44 degrés, d'une infériorité évidente. Mais il compense cette infériorité au moyen du pouvoir dont il est doué de modifier par son industrie, par l'intervention intellectuelle, le milieu extérieur luimême. Par cette intervention, il sait utiliser à son profit,au profit de l'entité biologique dont il défend la cause, les éléments du milieu extérieur et jusqu'aux forces ennemies du cosmos: il invente le feu, les vêtements, les maisons. Entre ces deux moyens de défense, — les circonstances hostiles s'aggravant, c'est-à-dire la température s'abaissant, — lequel se montrera-t-il le plus sûr et le plus efficace? Jusqu'à quel point, d'une part, les organismes pourront-ils être transformés, jusqu'à quel degré leur pouvoir d'accroître leur propre température intérieure pourra-t-il être porté? Jusqu'à quel point, d'autre part, l'ingéniosité humaine parvicndra-t-elle à compenser une infériorité physiologique qui ira s'aggravant sans cesse? Jusqu'à quel point trouvera-t-elle dans le milieu extérieur, à Tétat de matériaux propres à être transformés pareUe,les éléments utiles à sa conservation? Aléa. Aléa. Faute de pouvoir déduire, parions donc.

BT I^'lNDÉPENDANCE DES MŒURS 45

Parions pour rinlelligence humaine, parions pour nous-mêmes, et essayons de calculer notre chance. Un point semble acquis sous le jour de la théorie; l'importance de Tintelligence, l'importance d'une civilisation scientifique. C'est en effet par sa connaissance des lois' du cosmos, par son ingéniosité à en tirer parti, que Thomme pourra compenser rétat d'infériorité où il se trouve déjà réduit, où il va de plus en plus être réduit au point de vue de la résistance aux circonstances hostiles par les moyens physiologiques directs. Mais cette importance du développement intellectuel étant reconnue, ou supposé qu'elle le soit, les questions morales vont se poser immédiatement. Quel est le meilleur moyen d'obtenir une civilisation scientifique? Faut-il employer et préparer par un entraînement raisonné la foule des hommes à ce labeur intellectuel? N'y faut il pas plutôt destiner une élite à laquelle la masse sera subordonnée? Démocratie? Aristocratie? Dans quelle mesure ces deux principes, s'il faut qu'ils coexistent, devront-ils se combiner? D'ailleurs, de même que l'exercice de la philosophie, l'exercice de la pensée scientifique exige d'abord que l'on vive. Vivre, de quelle façon? Quelle part dans le développement humain devra être attribuée aux désirs du bien-être matériel,

LA DépBNDANCB DE LA MORALK

quelle part aux satisfactions intellectuelles? Quelle sera la part du ventre? Quelle sera la part du cerveau? Cette question en entraîne une autre? Dans quelle mesure devra être favorisé le peuplement du globe? Malthus ou la maxime du dieu biblique « croissez et multipliez »? Dans quelle mesure enfin la solidarité devra-t-elle s'accorder avec l'instinct de rivalité? Paix ou guerre? Dans quelle mesure les instincts individuels, sentiments sexuels, sentiments de famille devront-ils être subordonnés à l'intérêt général, dans quelle mesure pourront-ils s'exercer librement?

La préoccupation objective que la loi biologique suscite pose ainsi toutes les questions que la morale de tous les temps a résolues avec diversité en se fondant et se fortifiant sûr des fictions. Mais la connaissance de l'intérêt objectif et réel d'un tel débat ne nous met pas en mesure de le trancher. Nous ne connaissons pas les circonstances précises contre lesquelles nous avons à lutter. Il nous faut à tout moment nous décider et prendre parti avant que les éléments positifs d'une décision rationnelle soient en notre possession. Nous prenons parti au hasard et les forces dont nous disposons pour faire triompher notre parti-pris nous sont également inconnues dans leur rapport avec celles que d'au-

ET L*INOéPENDANCE DES MŒURS 4?

tres hommes, d'autres groupes sociaux peuvent mettre au service des leurs. Le même caractère d'aléa qui éclate avec la double tentative de l'entité biologique en vue de se défendre contre l'hostilité cosmique, soit par les moyens physiologiques directs, soit par les moyens intellectuels, se manifeste avec toutes les conceptions morales par lesquelles les mentalités et les sensibilités humaines s'opposent les unes aux autres.Par delà le domaine de nécessité objective que la science déplace à tout moment, il existe à tout moment un domaine d'aléa dans lequel l'activité humaine s'exerce sous la forme du pari, où pour chacun le parti'-pris en faveur de sa propre sensibilité, de son propre désir est la seule raison raisonnable de prendre parti» La vie, qui est en soi un fait d'opposition et de contradiction, impose ici à tout être vivant la nécessité du conflit, la nécessité d'opposer, sans motif raisonnable, son propre penchant aux autres penchants, la nécessité de se départir de l'attitude scientifique pour engendrer la matière future de la science dans la spontanéité d'une énergie qui, sans plus, s'affirme et court les risques de la lutte, la nécessité d'abandonner la recherche de la loi pour fonder la loi, pour la fonder par l'épreuve, sur le déterminisme de la force.

48 LA DépENDANGB DE LA MORALE

Ces explications ont semblé nécessaires pour montrer le lien qui unit entre elles les diverses études de ce volume. Elles tendent toutes à mettre en évidence l'idée maîtresse que l'on a exprimée en cette préface, à savoir : la présence dans le phénomène de Texistence d'un principe de développement aléatoire, incalculable en son devenir et par la vertu duquel l'existence échappe à la possibilité d'une systématisation totale, aux prises d'un rationalisme intégral.

Les philosophes qui ont tenté de nos jours d'introduire dans le jeu de l'existence un principe de contingence ont été guidés, le plus souvent, par l'arrière-pensée d'insinuer, à la faveur de ce principe, un élément de liberté dansle jeu des activités humaines. Est-il besoin de dire que tel n'est point l'objet que l'on s'est proposé ici. On ne voit pas d'ailleurs comment la présence dans l'univers d'un principe de développement incalculable quant à ses conséquences et qui se manifeste dans les consciences individuelles sous la forme d'un parti-pris non motivé, avec la fatalité d'un désir ne laissant point de place à l'apparence d'un choix pourrait témoigner d'une façon quelconque en faveur du libre arbitre. Faut-il enfin rappeler que, toutes les fois que l'occasion s'est proposée de traiter d'un

tel sujet, on ne s'est pas demandé si un libre arbitre est possible, mais si l'idée en est seulement concevable : à celte question préalable on a constamment opposé une réponse négative. Mais enintro* duisant dans le monde la conception de Tincalculable, c'est contre l'idée d'un finalisme métaphysique que Ton s'est prémuni. Il a semblé que l'idée de finalité appliquée au tout était plus incompatible encore avec l'idée d'existence lorsqu'elle se recommandait de la raison qu'elle ne l'était sous les auspices de la théologie. On a donc cru devoir montrer que le mécanisme logique étant conditionné par le fait de l'existence, étant de ce fait une conséquence, ne pouvait mettre ce fait lui-même en péril.

' Une telle démonstration est impliquée dans la relation indissoluble selon laquelle on a fait voir que l'existence est liée à la connaissance d'ellemême et réalise cette connaissance dans la distinction de l'objet et du sujet. Ce mouvement de division de l'existence avec elle-même nous dénonce un principe de développement qui, selon une nécessité logique, précède et conditionne la connaissance et la logique; il nous fait toucher Firrationnel. Il nous signifie encore que l'inharmonique est à la base de Texistence et la conditionne, que

50 L\ PÉPENDANCE DE LA MOAALE

Texistence divi8ée avec elle-même dans la connaissance d'elle-même où elle se réalise est inconciliable avec le fait d'une 'harmonie finale où la diversité des choses s'évanouirait dans l'identité universelle.

Juillet 1907.

ET

I. La morale sous la dépendance des mœurs, — II. Indépendance des moeurs à l'égard de la logique. — III. La catégorie du conflit.

Lorsque nous énonçons que des lois régissent tel ou tel ordre de phénomènes physiques, le cours des astres ou les combinaisons des corps, nous savons que nous employons une métaphore. Les lois, qui n'existent que dans notre esprit, ne régissent pas les phénomènes. Elles expriment ce qu'il y a de constant dans les manières d'être propres aux phénomènes, et si nous formulons des lois, c'est que nous avons d'abord observé des faits. Les lois sont des déductions tirées de Texpérience. Si, après avoir établi une loi à l'égard de quelque ordre que ce soit de phénomènes physiques, il nous arrive d'observer que l'un des phénomènes de cet ordre ne s'accommode pas de la loi, c'est à la loi que nous donnons tort, non au fait. Les lois physiques sont des dépendances des phénomènes physiques.

S'agit-il des phénomènes moraux, tout change. L'expérience est ici sans autorité. On suppose que les lois morales tirent leur légitimité d'un principe différent de celui dont les lois physiques tirent la leur. Ce principe est tour à tour la volonté divine ou la Raison qui n'est, au sens ontologique qu'elle assume ici, qu'un déguisement abstrait de l'arbitraire divin. Sous ce jour, les lois morales, expression d'une activité différente de celle que nous touchons dans l'expérience, soutiennent, avec les phénomènes auxquels elles s'appliquent, un rapport inverse de celui que nous observons entre les lois et les phénomènes du monde physique. Tandis que les lois physiques sont des déductions tirées du jeu des phénomènes physiques, les phénomènes moraux se voient déduits des lois morales. Aussi, lorsque les phénomènes de cet ordre ne s'accommodent pas des lois morales, ce n'est pas à cellesci que l'on donne tort, mais à ceux-ci : on les dit immoraux. Ce désaccord ne laissant pas que d'être fréquent, on a dû inventer tout un ordre de sanctions invisibles, justice immanente, joies et peines futures, qui réparent l'échec apparent imposé par le phénomène à la loi. A ce prix, les phénomènes moraux, c'est-à-dire les mœurs, tombent sous la dépendance de la morale.

ET l'indépendangb db» mceurs 55

Cette construction n'est pas sans entraîner quelques incommodités. La principale est qu'à côté des éléments ordinaires de la connaissance qui, sous la diversité de leurs aspects, relèvent d'un même principe de développement spontané et s'offrent à nous dans l'expérience, elle en suppose d'autres qui ne supportent avec les données de la connaissance naturelle aucune commune mesure. Au monde physique on oppose le monde moral en vue duquel on décrète un statut spécial. Dès lors, une représentation de l'universalité des phénomènes sur un plan commun cesse d'être possible. Le principe de causalité, qui est notre grand moyen d'explication, qui est le nœud avec lequel nous assemblons en un même tissu les éléments divers de l'expérience, le principe de causalité, désavoué en ce qui touche aux phénomènes du monde moral, • se voit remplacé par un principe d'arbitraire invérifiable, indéterminable, qui infirme ses déductions. Le monde devient inintelligible sous le jour de l'expérience et de la raison explicative. On ne renonce pas pourtant à le connaître, mais l'interprétation que l'on s'en forme repose sur un acte de foi, c'est-à-dire sur un état de volonté.

Aussi longtemps que cet acte de foi, fidèle à ses origines, se réclame de ce seul parti pris volontaire,

il est inattaquable par les moyens intellectuels, puisqu'il récuse leur valeur, et c'est là le pur état dogmatique. Mais si les dogmes sont inattaquables par les moyens intellectuels, ils ne manquent pas, à la façon de tous les éléments irréductibles de la volonté, de mener entre eux, en raison même de cette irréductibilité, des luttes sans merci, des guerres d'extermination dont l'histoire témoigne. Chaque dogme, attribuant à ses affirmations un caractère d'universalité, considère logiquement tous les autres comme la négation de sa propre réalité. Or, cette hostilité ne tarde pas à leur faire perdre bientôt le bénéfice de leur attitude intangible, à les faire déchoir de leur état de pureté primitive. Bien que les dogmes soient, en leur principe, une simple affirmation du vouloir, le contenu de cette affirmation n'en implique pas moins une intervention intellectuelle préalable, toute langue^ et toute syntaxe au moyen desquelles toute idée, fût-elle la plus excentrique, s'exprime, supposant un prodigieux travail antérieur d'élaboration, de systématisation des éléments de l'esprit. Pour répondre aux attaques des dogmes adverses qui le menacent, tout dogme use d'abord de la violence, mais il fait bientôt appel aussi à ce système logique, qui est, quoi qu'il en ait, son moyen d'ex-

ET l'indépendance DES MŒURS 5j

pression, à ce système prodigieusement ancien et merveilleusement hiérarchisé qu'est Tintelligence humaine avec ses lois ou ses conventions auxquelles nul esprit ne peut se soustraire sans se mettre luimême en péril parce qu'elles sont le moyen de son pouvoir sur les choses. Dèsqu'ils ont fait cet appel, les dogmes, en tant que dogmes, sont condamnés à échéance plus ou moins brève. La puissance qu'ils ont appelée à décider entre eux va les condamner tous. Pourtant leur disparition ne va point sans transitions, et longtemps encore, sous Tinfluence de Tancienne sensibilité, le mécanisme logique de l'esprit pris pour arbitre, mais faussé toujours en quelque endroit par l'instinct théologique, demeure contraint de témoigner en faveur du dogme. La dernière grande entreprise de falsification de cette sorte fut le Kantisme de la Raison pratique. On va s'efforcer, en une brève analyse, de faire loucher l'endroit où l'assemblage systématique, en quoi consiste le jeu intellectuel, a été faussé par la seconde Critique et, du procédé même mis en œuvre par Kant pour obtenir cette déviation, on s'appliquera à faire sortir les déductions positives que comporte le fonctionnement légitime de ce jeu mental. Cette analyse aura pour conséquence de placer les phénomènes appelés moraux sur le

58 LA D^PENDAHCe DB LA MORALK

même plan de connaissance qae tous leg autrea et de rétablir à leur endroit la relation d'antériorité du phénomène par rapport à la loi, du fait concret par rapport à la formule abstraite, que Ton a vue invertie par le dogme. Il apparaîtra alors, femble* t-il, que les phénomènes relatifs à la conduite sont donnés dans l'expérience comme les autres phéno^ mènes, en sorte que la morale, soit l'ensemble des lois qui, à un moment quelconque de l'évolutioa historique, s'appliquent aux modes de la pratique humaine, est une dépendance des mœurs, d^ mœurs, c'est-à^ire d'un ordre de phénomènes spéciaux dont on s'efforcera de préciser le caractère et d'établir la généalogie.

On pourrait contester la distinction établie par Kant entre la forme et le contenu de la connais^ sance. Il le faudrait faire si Ton devait nécessai-* rement attribuer à cette distinction le sens d'une opposition, d'une différence de nature et d'origine entre cette forme et ce contenu^ Mais si les déve-*loppements de la pensée kantienne, postérieurs à la première Critique, supposent cette interprétation, ce fut, au contraire, la volonté expresse et ce fut

ET L'iNOéPENOANGB OSS MŒUHS 5^

aussi h haut aiérite de Kant d'inaugurer une méthode purement expérimentale, de fonder sur Taoaljse de la seule expérience psychologique jus» qu'à la valeur d^s formes mêmes de la pensée. On acceptera donc la distinction kantienne en lui conservant la signification légitime et féconde qu'elle comporte, en réservant expressément la commune origine dans Texpérience psychologique, de la forme et du contenu. On constatera que c'est pour avoir oublié cette genèse tout empirique de la forme et à la suite d'une faute manifeste contre sa propre méthode, que Kant a pu, dans la Critique de la Raison pratique et dans la Métaphysique des Mœurs , détourner vers des conclusions dogmatiques les données de l'expérience, en ce qui touche aux formes de la pratique.

Lorsque, en effet, dans V Esthétique transcen^ dantale^ Kant s'ejSForce de déterminer ce qui est a priori dans la connaissance, c'est à l'expérience qu'il s'adresse : il constate qu'aucune expérience n'est possible sans l'intervention des notions de temps et d'espace; il en conclut que ceA notions sont a priori^ qu'elles sont la forme et la condition de toute expérience possible. Est-ce à dire que ces notions soient différentes quant à leur origine 4eM autres faits d'expérience? Pourquoi en serait-il

ainsi, si c'est bien parmi les données de Texpérience psychologique que Kant les rencontre? Constater qu'aucune expjérience n'est possible que n'y interviennent les notions de temps et d'espace cela ne signifie rien de plus en somme que ceci : à savoir que le temps et l'espace sont des éléments communs à tout fait de connaissance, soit la com* mune mesure par rapport à laquelle tous les faits de connaissance s'ordonnent, la partie stable du phénomène grâce à laquelle tous les autres éléments instables, qui y apportent différenciation et variété, sont compris en un même système, apparaissent sur un même plan de connaissance et peuvent former entre eux des relations. Après cela on peut attribuer au temps et à l'espace un caractère formel, mais cette attribution n'est rien de plus qu'un nom pour désigner leur universalité, c'est-àdire le fait qu'ils sont donnés comme éléments dans toute expérience, en sorte qu'ils constituent le fait caractéristique de toute expérience. Ainsi s'efface, entre la forme et le contenu,pour faire place à une remarque de commodité logique,une prétendue différence de nature qui introduirait un hiatus dans le fait même de la connaissance. Les formes de la connaissance tirant leur origine de la même activité qui engendre le contenu, étant une part de ce con-

ET l'indépendance DES MŒURS 6l

tenu,n'étantque la partie constante du phénomène, et qui ridentifîe,par contraste avec sa part instable qui le diversifie,elles relèvent, comme tout le reste, de la catégorie de Texpérience, issues du jeu d*un même principe, l'activité de la pensée, soit que Ton envisage sous ce terme une substance, soit que l'on n'y voie qu'un pur moyen logique.

Quand, par la suite, Kant décrit et classe les catégories de l'entendement, celles-ci remplissent une fonction analogue à celle que remplissent les formes de l'intuition. Chacune d'elles désigne, qu'il s'agisse des catégories de la quantité ou de celles de la causalité, quelque chose de commun à toute expérience et sans quoi l'expérience ne tomberait pas sous l'entendement. Que cet élément commun, qu'un élément commun quelconque vienne à faire défaut, la synthèse intellectuelle n'est plus possible, les phénomènes épars n'ont plus de liens entre eux et cessent de composer l'ensemble en partie systématisé que nous nommons l'univers. Le caractère formel, déduit ici, comme pour l'intuition, de la stricte analyse de l'expérience psychologique, est un caractère d'universalité et tire de ce seul fait d'universalité son importance , sans qu'il soit besoin de lui attribuer une valeur transcendantale Aucune de ces formes ne préjuge du contenu de

rexpérience. Aucune ne promulgue des lois déterminant la nature de ce contenu et ses modalités, sans quoi toutes les sciences seraient déductives, robservation et Tinduction seraient des détours inutiles pour connaître.

Mais si Kant est demeuré fidèle à cette méthode tant qu'il a traité des formes de la connaissance, on ne saurait contester qu'il s'en est départi dès qu'il a traité des formes de la pratique. Le mot forme prend chez lui, en cette matière, une acception toule différente. A s'en tenir à la notion précise que Ton vient de considérer sous ce terme, il est évident que ce qu'il donne ici pour une forme n'en est pas une. Son impératif catégorique, sous les expressions concrètes dont il l'a tour à tour revêtu, ne se fonde plus sur un fait d'universalité donné dans l'expérience, mais sur l'hypothèse d'un fait d'universalité dont la détermination suppose, contrairement à toute science critique, la connaissance possible d'une téléologie de l'existence d'ordï'e purement nouménal.Ge qui pourrait être accepté pour le principe formel de la pratique, à la suite d'une analyse pareille à celle qui permit de déterminer les formes de la connaissance, ni Kant, ni les néocriticistes ne l'ont jamais mis en lumière. Pourquoi? Parce que, défini, ce principe n'eût pu ren-

E-f l/iNDéPENDANCE DES MŒURS 63

dre les services que Ton attendait de lui, parce qu'il se fût montré entièrement extérieur aux idées de devoir, de liberté et de responsabilité morale qui constituent l'éthique kantienne, de même qu'elles constituaient déjà, sur d'autres fondements, l'^éthique chrétienne etspiritualiste, parce que ce principe formel, à la façon des formes de la connaissance, se fût montré indifférent aux divers aspects de son contenu, parce qu'étant vraiment une forme il n'eût plus été une source de causalité et ne fût intervenu que pour figurer l'élément commun à tous les phénomènes compris sous la catégorie morale, l'élément qui les identifie, les distinguant par sa présence de ceux des autres catégories, mais laissant place à ses côtés à d'autres éléments par lesquels ces phénomènes se distinguent les uns des autres.

Cette définition d'une forme de la pratique que Kant n'a point produite, on va tenter de la donner ici, persuadé que Ton est de la valeur dé la méthode analytique de Kant, persuadé qu'à travers celte distinction de la forme et du contenu, dans les termes de la signification que Ton a attribuée à l'une et à l'autre, on doit atteindre la source commune de toute connaissance, l'expérience, de façon à en faire jaillir un enseignement fécond.

Si la forme de la connaissance est constituée par l'ensemble des conditions qui accompagnent nécessairement tout fait de compréhension, quel que soit le contenu variable du phénomène par où il s'objective et se différencie, c'esl-à-dire, quel que soit le caractère particulier de l'objet perçu ou de ridée conçue, la forme de la pratique, selon un parallélisme rigoureux, sera constituée parles conditions qui accompagnent nécessairement toute action, quel que soit d'ailleurs le caractère particulier de cette action. Or, si, pour déterminer ces conditions, on recherche quel est l'élément dont la présence s'observe en tout acte réputé moral, à défaut duquel un acte cesse d'apparaître à l'esprit sous cette catégorie, on est amené à constater que cet élément consiste en un jugement, accompagnant, dans l'esprit de qui va accomplir un acte, l'exécution de l'acte, jugement qui approuve ou désapprouve, conclut à faire ou ne pas faire, à un oui ou à un non, et qui place les qualificatifs bon et mauvais sur les solutions opposées engendrées par l'alternative. Cet élément a. bien le caractère formel, il est bien comparable, à l'égard de l'action, à ce que sont, à l'égard des objets saisis par l'intuition ou par l'entendement, les idées de temps, d'espace, de cause, de quantité. Il décide de l'exis^

ET l'indépendance DES MŒURS 65

tence, de la réalité du phénomène sans rien préjuger de son contenu ni de ses modes. Telle quelle, cette forme de la pratique implique purement et simplement, de la part du sujet volontaire, un fait de non-indifférence à l'égard de l'acte à accom* plir, elle implique que tout acte, dans son rapport avec le sujet particulier qui va l'exécuter, est jugé par celui-ci bon ou mauvais. Ceci et rien de plus. Ceci, sans plus, suffit à classer un phénomène sous la catégorie morale, à le distinguer du phénomène physique dont la causalité a sa source en une activité étrangère à un sujet conscient, à le différencier d'un acte automatique, d'un réflexe.

Dire que cet acte est en réalité bon ou mauvais pour le sujet seraitdéjà tirer de la forme de la pratique une déduction qu'elle est impuissante à fournir et qui ne peut être établie que par l'empirisme. Mais Kant ne s'en est pas tenu à ce premier abus et il a tait entrer dans son idée du devoir la conception d'un bien en soi selon laquelle l'acte a une valeur indépendante de sa relation avec le sujet, une valeur déterminée par sa relation avec une entité nouménale qui, aux termes delà première critique, ne peut être atteinte par la connaissance, en sorte que tout ce qui peut être dit à son sujet relève du dogmatisme le plus arbitraire.

C'est donc ici que Ton situera la substitution faite par Kant, au cours de ses spéculations, d'un principe dogmatique aux déductions autorisées par l'analyse de Texpérience psychologique. Au fait de non-indifférence à Tégard de l'acte à acocmplir que l'analyse, appliquée aux éléments de la pratique, révèle, en raison de son universalité, comme la forme de la pratique, il a substitué, avec l'idée du devoir, un concept dans lequel il a fait entrer préalablement toutes les conséquences qu'il lui a fait postuler ensuite, — idées du bien, du libre arbitre de la responsabilité, du mérite et du démérite, — au point qu'elles' constituent toute sa substance, au point qu'il n'a, privé d'elles, aucun sens, — en sorte qu'aucune de ces conséquences n'étant donnée dans l'expérience on peut affirmer, en toute sécurité logique, du concept lui-même qu'il y est insaisissable, qu'il n'y existe pas .

A tenir strictement pour la forme de la pratique le fait de non-indifférence^ le fait de partialité que l'on vient d'énoncer, on va montrer qu'à la façon des formes de la connaissance il nous met en relation, par le caractère d'universalité qui nous l'a fait

ET L'iNDéPENDANCB DES MŒURS 67

choisir, avec les divers éléments de fa pratique, de la façon la plus utile à nous les faire connaître.

Son premier office est de nous mettre à même de distinguer avec clarté le phénomène moral du phénomène physique. On remarquera en effet que celui-ci est reconnaissable à ce qu'un seul ordre de causes intervient en vue de sa production. Le phénomène moral, au contraire, se montre le produit d'une double série causale. Tune, d'ordre physique, qui détermine l'acte, l'autre, d'ordre intellectuel' qui déterminele jugement porté sur l'acte. Toutefois, ces deux séries causales qui interfèrent, s'accordant ou se combattant pour la production de Tacte, n'en ont pas moins. Tune et l'autre, une commune origine en un déterminisme de même nature et, quand il est question d'une causalité d'ordre intellectuel pour désigner la seconde, cette qualification n'est qu'un moyen de distinguer un phénomène plus complexe d'un plus simple, un fait primitif d'un fait dérivé. Il reste, pour qu'il soit possible de traiter des rapports de ces deux séries entre elles, — après les avoir distinguées par des noms, — ^à les identifier quant à leur nature. C'est dire qu'il reste à rechercher le fait d'ordre physique sur lequel s'est greffée la série causale d'ordre intellectuel à l'extrémité de laquelle apparaît le

jugement porté sur Tacte. C'est dire déjà que la catégorie morale, constituée par l'apparition de ce jugement, n'est pas un élément originel et qu'elle est une dépendance d'autre chose qu'elle-même.

Cet élément primordial d'ordre physique qu'il s'agit de découvrir devra donc remplir cette condition de déterminer toujours, chez le sujet qui accomplit un acte, un jugement de valeur sur cet acte. C'est à ce prix que cet élément répondra au caractère formel auquel on a distingué que l'acte moral était reconnaissable. Or cet élément se manifeste avec la sensibilité, pour user d'un terme plus précis, avec le goût. Sans le goût, la forme de la pratique n'a pas de contenu, sans le goût, il n'est pas de jugement sur les actes et sur les choses, il n'est point de réalité morale. Mais toute action est bonne pour un individu donné qui a pour effet de procurer satisfaction à son goût, toute action contraire est mauvaise. Prise en son sens le plus étroit, cette énonciation qui substitue, aux termes objectifs et abstraits Bien et Mal les termes subjectifs et concrets bon et mauvais^ nous met en possession du fait éthique élémentaire, de l'atome, en matière de chimie morale,dont les combinaisons permettent d'expliquer les complications les plus singulières des morales sociales, les raffinements les plus sub-

lils des morales individuelles et jusqu'aux inversions mêmes par lesquelles Tindividu semble agir directement contre son goût.

Pour faire surgir ces raffinements et ces complications afin d*y distinguer les éléments qui les composent, il suffit de faire intervenir, d'une part, le pouvoir individuel d'imaginer, de réfléchir et de prévoir, et, d'autre part, le phénomène social au sens le plus général du mot, au sens où il désigne le fait d'une pluralité d'éléments en relation nécessaire les uns avec les autres. De ce point de vue, si l'on considère <ju'il est impossible de concevoir l'individu en dehors d'un milieu social, où sa sensibilité particulière, avec le goût qui la manifeste, vient en conflit ou en concurrence avec d'autres sensibilités, on concevra aussi que ce goût lui-même ne se rencontre pas à l'état isolé dans le milieu individuel. Dans ce milieu, qui joue à l'égard des divers instincts particuliers le rôle du milieu social à l'égard des individus, ces instincts, ces goûts, ne sont parvenus à s'ordonner, avec plus ou moins de bonheur, qu'à la suite de longs conflits; il s'est établi entre eux une hiérarchie, plus ou moins stable, en vertu de laquelle beaucoup d'entre eux, dominés par les autres, ont été condamnés à ne pas s'exercer ou à restreindre leur fougue dans

70 LA DéPBffDANCe DB LA MORALE

des limites fixées. Le même conflit aboutit entre individus aux mêmes compromis : les plus forts, qu'ils soient une élite, quMls soient le nombre, satisfont avec plus d'ampleur leurs goûts propres et un plus grand nombre de leurs goûts et de leurs instincts. Les individus les plus faibles, afin de continuer à assouvir leurs goûts les plus forts, sacrifient les moins violents, ceux qui sontaubasde Téchelle dans la hiérarchie de goûts et d'instincts instituée dans le milieu collectif individuel. Si l'instinct de vivre l'emporte en eux sur tous les autres, ils en viennent, placés sous le joug d'individus plus puissants, à sacrifier, par crainte de perdre la vie, jusqu'aux plus forts de leurs instincts et de leurs goûts.

Nous touchons donc ici déjà cette inversion selon laquelle l'individu qui possède un goût très violent emploie toute sa force à ne pas satisfaire ce goût : or, s'il agit ainsi, c'est, on vient de l'observer, parce qu'il existe en lui un goût de vivre encore plus fort que les goûts les plus énergiques qu'il aimerait à satisfaire en vivant. La crainte, qui joue un rôle si important dans la constitution des morales, n'est donc ici qu'un nom pour désigner la prépondérance d'un goût, celui de vivre, sur d'autres goûts que l'individu ressent avec force et

ET l'indépendance DES MCEURS 7I

qu'il se charge pourtant de réprimer lui-même, parce qu'il réfléchit, parce qu'il a le pouvoir d'imaginer,parce qu'il prévoit les conséquences, menaçantes pour sa vie, qu'entraînerait la satisfaction de ces goûts que des individus plus forts lui défendent de satisfaire. Toule cette morale de la crainte, assez compliquée déjà pour masquer ses origines et faire croire à l'intervention d'un principe metaphysique, se construit donc pourtant au moyen des seules notions bon et mauvais dans leur rapport avec une physiologie individuelle. Est bon l'acte qui satisfait le goût d'un individu concret donné, mauvais l'acte qui contrarie ce goût. Agissant dans le double milieu collectif des instincts et des individus, cette maxime primitive détermine un individu prévoyant et réfléchi à nommer mal toute une série d'actes propres à satisfaire immédiatement quelques-uns de ses goûts, à nommer bien toule une suite d'actes propres à contrarier ces mêmes goûts. Sous cette latitude morale de la crainte, l'homme se crée ainsi des impératifs et des prohibitions formés les uns et les autres en vue de satisfaire un goût de vivre, qui est, à ce stade, son goût dominant.

A mettre en jeu d'autres instincts et d'autres mécanismes psychologiques , on va pénétrer dans

une zone plus tempérée du climat moral et qui va produire des fruits plus nuancés. Il suffit, pour les voir mûrir, d'élever le pouvoir, d'imaginer jusqu'au degré où il est assez fort pour faire échec à la réalité et opposer dans l'esprit, aux formes positives du réel, des formes psychologiques qui, parfois, se brisent à ces formes plus anciennes, mais parfois aussi les dissolvent et parviennent à les remplacer. Cette aventure psychologique met en scène un des aspects de ce pouvoir essentiel que j'ai nommé le Bovarysme et que j'ai défini la faculté départie à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est, de concevoir autres qu'ils ne sont, sous l'empire d'une suggestion ayant pour origine l'intérêt, l'amour-propre ou l'enthousiasme, les mobiles de ses actes. Or, tout individu en contraignant un autre, tout groupe d'individus contraignant un autre groupe, à la suite du premier fait de violence où il a prouvé la supériorité de sa force, en vient le plus souvent à employer un subterfuge dont le succès repose sur ce pouvoir qu'a l'homme de se donner le change. A la contrainte qu'il exerce à l'égard d'autrui et qui est de sa part un fait d'exploitation en vue d'une utihté personnelle, celui qui est le plus fort s'efforce d'attribuer une valeur d'utilité générale. Il s'efforce, par exemple,de per-

ET l'indépendance DES MŒURS 78

suader que ce qui est pour lui un profit et pour autrui une servitude est ordonné par une loi supérieure, n'émanant pas de lui-même, mais de la divinité ou de la Raison, par une loi qui, en retour de l'obéissance qu'on lui accorde, promet le bonheur. Il fait ainsi que l'impératif qu'il édicté, et qui est pour lui une altitude d'utilité positive, soit pour les autres une attitude d'utilité imaginaire. Par le moyen d'une fiction il universalise dans l'imagination de tous, et de ce fait rend sacré ce qui lui profite en réalité.

Pour que cette fiction tienne ses promesses et soit effectivement une attitude bienfaisante pour tous, que faut-il ? il suffit qu'elle soit crue vraie. Or, le pouvoir de concevoir autres qu'ils ne sont les mobiles de Taction va, dans certains cas et sous certaines conditions, réaliser cette croyance dans l'esprit de l'individu ou du groupe dominé. Individu ou groupe, s'il veut vivre, si, en même temps, il se fait encore quelque haute idée de lui-même, va accepter avidement, comme un moyen de salut, la fiction que le maître lui tend et qui le relève de sa déchéance : car il va oublier qu'il obéit à la force en se persuadant qu'il obéit à la Raison ou à Dieu. En dénaturant ainsi, en concevant ainsi autres qu'ils ne sont les mobiles de ses actes, il va se conce-

voir lui-même auj,re qu'il n'est j réduit en esclavage, il ne va plus sentir Je poids de ses chaînes, faible et tyrannisé il va oublier sa faiblesse et se tenir pour légal de son tyran. Mais le maître lui-même ne vat-il pas le plus souvent être dupe aussi du subterfuge dont il a usé et de )a fiction qu'il a créée? Pn fait, il en est ainsi, et s'ij en est ainsi c'est que ce subterfuge et cette fiction lui sont commodes, c'est qu'ils sont pour lui une économie de force et qu'ils lui épargnent la tâche d'imposer à tout moment, par la contrainte, et au prix d'un effort, sa suprématie. Ainsi le vainqueur accepte par intérêt la fiction que Je vaincu accepte pour ménager sa fierté. L'un et f'autre croient vrai ce qui est utile à chacun, à la suite d'un état de fait que la force a créé.

Ce compromis, que, par Je moyen de j'analyse précédente, on a ramené à des termes relativement très simples, est celui qui se manifeste en tout état social complexe. Dans ce nouveau milieu, au lieu d'un groupe d'hommes qui en domine un autre, on rencontre un grand nombre d'individus répartis en classes, en professions, en groupes régionaux, des

ET l'indépendance DES MŒURS 'jb

individus que la nature a faits inégaux entre eux quant au pouvoir dont ils disposent de satisfaire leurs goûts, chez chacun desquels ces goûts sont disposi^s selon des hiérarchies quelque peu différentes. Ici comme dans Texemple précédent, où Ton n'envisaffeait que deux termes antasronistes, des conventions se sont formées entre tous les intéressés et ces conventions n'ont acquis force de loi qu'à la suite de longs et multiples conflits au cours desquels |a puissance de chaque catégforie d'individus a été éprouvée, a vu son étendue et ses limites définies. Ici également nous n'avons jamais affaire qu'au même désir de satisfaction d'un goût concret qui inscrit les étiquettes bon et mauvais sur ses appétences et ses aversions, et ce goût est ici encore comprimé, transformé par un double fait social, dont le premier consiste en ce qu'il est en relation et vient en concurrence, dans l'intimité d'une même physiologie individuelle, avec des ffoûts différents qui tous cherchent à exploiter àleur profit l'énergie individuelle, dont le second consiste en ce qu'il vient en conflit, dans un même milieu social, avec des goûts pareils qui s'expriment en d'autres physiologies individuelles et tendent à se satisfaire à son détriment.

Le fait moral a donc toujours ici la même signi-

fication qui lui a été attribuée une fois pour toutes : il a pour forme la distinction en bon et en mauvais établie à 1 égard de toute action par un goût particulier qualifiant cet acte par rapport à lui-même et infléchissant l'énergie individuelle vers la direction de son bien. Ce phénomène moral, dans tous les cas où il se manifeste chez rindividu par la répression d'un désir, signifie, soit que ce désir prend une voie détournée pour s'assouvir plus sûrement et sans bataille sous des conditions tolérées par le compromis social^ soit qu'il a été sacrifié, dans l'intimité de la physiologie où il s'élève, à d'autres instincts plus forts qui, au prix de ce sacrifice, ont obtenu des autres individus compris dans le système social la liberté de se satisfaire.

Le point où s'équilibrent, de façon plus ou moins instable, les désirs multiples compris dans un même ensemble équivaut exactement àce que M. Durkheim a nommé la pression sociale. Cette pression se fait sentir au moyen des lois positives, au moyen du préjugé et de la coutume, au moyen d'un état général d'appréciation selon lequel les étiquettes bien et mal sont apposées, d'un consentement unanime, sur tous les actes possibles. Cette codification des actions sous les étiquettes bien et mal, où s'exprime

en un impératif le compromis social, exerce sa pression sur toute conscience individuelle. Elle constitue la morale, la morale en tant que phénomène social, cet « instinct du troupeau dans l'individu », selon la formule de Nietzsche qu'il n'est pas nécessaire de prendre au sens péjoratif.

A rappeler les points principaux de ces développements, on retiendra qu'après avoir reconnu la forme générale de la pratique dans le jugement porté sur l'acte par le sujet qui l'accompht, jugement de valeur tout subjectif,impliquant seulement de la part du sujet un état de non-indiflFérence à l'égard de l'acte et ne préjugeant jamais de sa propre valeur objective, on a découvert, à travers ce fait de partialité pur et simple, avec le goût, l'élément physiologique qui lui donne naissance. Le jugement moral s'est ainsi trouvé rattaché, par le lien de la cause à l'effet, à l'ensemble de l'empirisme. Il suit de là que la forme de la pratique ne se montre pas pourvue d'une généralité comparable à celle qui caractérise les formes de la connaissance, qu'elle ne peut leur être symétriquement opposée à la façon dont Kant l'a fait, mais que le phénomème moral, avec sa forme propre qui le distingue du phénomène physique, apparaît ainsi que tous les autres phénomènes empiriques, à tra-

•yS LA DÉPENDANCE DE LA MORALE

vers les formes générales de la connaissance et s'y manifeste dans une relation étroite de dépendance à regard de la physiologie. Comme le goût physiologique, donné dans l'individu, se trouve, de ce fait même, donné dans la collectivité des individus, — l'individu n'existant pas à l'étal isolé — on en vient à formuler,pour tenir compte des influences et clés contraintes réciproques qui résultent de ces états de fait etengendrentles mœurs, que la morale est une dépendance des mœîirs.

De ce que la morale est une dépendance des mœurs et de l'état physiologique qui produit les mœurs, il résulte avec trop d'évidence (j[ue lès mœurs sont indépendantes de la morale, et cette conséquence suffirait peut-être à justifier le titre de cette étude. S'il en était ainsi, on n'aurait fait que résumer dans les développements précédents les raisons qui militent eh faveur d'une conception, non point généralement admise, puisqu'elle à contre elle toute philosophie religieuse, spiritiialiste ou kantienne, mais acceptée pourtant comme irréfutable par un grand nombre d'esprits et doîit

ET L*INDiPENDANGE DES MŒURS 79

M. Lévy-Bruhl â exposé les termes avec beaucoup (ie force persuasive et de clarté (i). Maïs hn vise dans cette étude à établir quelque chose dé plus que cette interversion du rapport communément imaginé eiitre îa morale et les mœurs. Non seùlernënt les mœiirs sont indépendantes de la morale qui dépend d'elle, mais on |)rétend encore qiie lés mœurs soiil indépendantes de la logique. On entend par là qu'elles éctiappent à lout effort de déduction, en viié de déterminer quelles elles doivent être, en sorte qu'il n'est pas plus possible de les déduire de Terisemble de l'expérience qu'il n'est possible de les déduire d'un d priori dogmatiqiie. Cette assertion ne va pas à mettre en échec les énbnciations de M. Lëvy-Bruhl dans la Morale et la science des mœurs. De ce qu'il existe à tout moment une réalité iiiorale donnée, il résulte bien qu'il est possible de formuler quelques lois de cette réalité, on accordera même qu'il es^t possible encore de l'améliorer en édictant les impératifs qui peuvent favoriser sa production. Une réalité morale donnée implique en effet sa téléologie, elle implique une conception particulière des rapports humains, de la vie et de son but qu'il appartient â la

(i) La Morale et la science des mœurs y Alcan.

science des mœurs de dégager objectivement, dont la science des moeurs en tant que science des moyens, en tant qu'art moral peut aussi favoriser raccomplisscment. On croit donc la science des mœurs propre à procurer aux diverses réalités morales qui existent ou existeront dans le temps et dans l'espace un concours efficace. Une société en possession d'une science des mœurs fortement constituée serait, à l'égard d'une société qui ne posséderait pas cette science, dans le rapport d'un homme capable de réflexion, de mémoire, d'esprit de déduction, à l'égard d'un homme qui n'aurait pas ces qualités. Mais cette formule — les mœurs sont indépendantes de la logique — s'oppose à une conception dont il semble qu'elle apparaisse encore dans la pensée d'un grand nombre de moralistes et de quelques sociologues et qu'elle tende, avec ceux-ci, à faire parfois de la sociologie, au lieu d'une recherche indépendante d'ordre purement scientifique, un succédané de la théologie. Cette conception s'exprime en cette croyance que la science des mœurs, parvenue à son point extrême de perfection, réussirait à définir en termes essentiels la notion du Bien, à fixer les contours et les règles d'une morale unique, à instaurer le règne d'une morale universelle, de la Morale.

ET l'indépendance DES MŒURS 8l

Ainsi, ce que la théologie s'efforçait de constituer parles moyens dogmatiques, la sociologie, une certaine sociologie du moins, s'efforcerait de le constiluerpar des moyens scientifiques. La science,selon unpoint de vue qui n'est pas encore entièrement aboli et qui a autorisé quelques esprits à décréter sa faillite, la science aurait pour destinée de suppléer la théologie. La foi a disparu, qui faisait accepter les injonctions théologiques, mais non la sensibilité qui les approuvait, qui faisait apparaître désirables ses postulats, celui-ci entre tous, Texistence d'une loi morale unique, régissant Thumanîté entière, définissant pour les consciences inquiètes les formes immuables de l'idée du bien. Or, c'est en vain que Ton s'efforce d'utiliser la science à la démonstration des fins religieuses et métaphysiques, car l'activité scientifique, différente par les moyens qu'elle met enjeu de l'activité religieuse, en diffère aussi essentiellement par les buts qu'elle vise, ou tout au moins, à quelque intention qu'on l'emploie, par les buts qu'elle atteint.

M. Lévy-Bruhl, dans son bel ouvrage, pose cette question : « Les faits moraux sont-ils des faits sociaux, et les faits sociaux, en général, peuventils faire l'objet d'une science proprement dite, ou un élément de contingence toujours renouvelé et

irréductible s'oppose-t-il à la conslitulibh d'une telle science (î)?» A cette question, après les réserves que Ton vient de faire en faveur de là possibilité d'une science des mœurs, en tout état dé cause, on répondra sans ambages : ouï, un élément de contingence toujours renouvelé et irréductible est inhérent au fait de Texistence phénoménale; cet élément de contingence, àjoiitera-t-oii, se confond à tout moment avec le phénomène moral. Fonder eh logique cette double assertion ce sera atteindre le but que Ton s'est proposé, soil, établir rindépendance des mœurs â l'égard de la logique, ce sera aussi soustraire le fait de Texlslence à là possibilité d'une adaptation parfaite de toutes ses parties à son ensemble où il s'abolirait dans sa réalisation.

Qu'un élément de contingence irréductible soit inhérent au fait de l'existence, cela résulte des formes mêmes de la connaissance, telles que Kant les a formulées et telles qu'on les a acceptées avec lui comme déduites de l'expérience. Ces formes sont

{i) La Morale et la science des mœurs, Alcan, p. 24.

ET l'indépendance DES MŒUR8 83

indéfinies. Nous ne pouvons connailrë sans leur intermédiaire, mais dès que nolùs lès appliquons à l'expérience, les pliénolmènes qui se formulent devant nôtre esprit nous apparaissent dans un devenir indéfini sàiis origine première et sans fin dernière. Lès antinomies sont inviolables et il n'est pas davantage possible de se représenter iin temps et un espace limités qu'il n'est possible de se représenter un temps et un espace infinis. Les idées de commencement et de fin sont inconciliables avec le fait de continuité qui donne leur signification aux notidiis de temps et d'espace. La représentation d'un temps total et d'un espace iotâl limités par iin commencement et par une fin, c'est-à-dire déterminés, exige l'intervention d'un temps antérieur et postérieur et d'un espace environnant. Sans cette intervention, il n'y a pas de représentation possible et cette intervention ruine aussitôt la représentation que l'on se voulait donner, èii faisant apparaître, par delà la totalité que l'on prétendait isoler, de nouveaux espaces, de nouvelles périodes de la durée.

Quant àii concept d'infini, il est purement négatif. Si iioiis teiitons de le remplir, nous condamnons iiotrè esprit à s'élancer sans fin d'un bond toujours renouvelé, toujoiirs plusfrénëtiqiieet plus

épuisé vers des perspectives que son effort ressuscite et fait surgir inaltérablement semblables à elles-mêmes. Si, fatigués de cet effort exaspéré, nous prétendons opposer la faculté de concevoir à celle d'imaginer et Tentité abstraite aux entités concrètes, il n'y a rien de plus en ce parti auquel nous nous décidons qu'un aveu d'impuissance.

L'abstrait n'est qu'un moyen de manipulation du concret, et concevoir n'est rien de plus qu'une forme algébrique d'imaginer. Avec le concept abstrait, nous nous épargnons une fatigue, une dépense cérébrale, un long détour mental, mais nous nefecondonspasrinimaginable.il n'y a rien dans le concept qui n'existe dans l'image et quand le concept ne recouvre aucune image, il est vide ou n'exprime que la négation de quelque chose. Le concept d'infini n'est qu'un mot pour signifier notre impuissance à assigner des limites. Il en est de même de l'idée d'une cause première, concept négatif au même titre que celui d'infini et où le besoin de connaissance, qui a inventé la notion de cause, s'abolit en se niant.

De telles énoncialions sont des lieux communs philosophiques. S'il faut les ressasser, ce n'est pas qu'elles aientà redouter une argumentation logique contre laquelle il y aurait lieu de les défendre, mais

ET l'indépendance DES MŒURS 85

une sensibilité traditionnelle, d'origine religieuse, toujours renaissante et toujours en éveil, leur oppose des partis pris de volonté à Tabrî desquels se forment des apparences dialectiques. On imagine qu'une cause première est imaginable, que le monde forme un tout saisissable gouverné par un principe de finalité propre à faire converger tous ses éléments vers un même but. Pour réfuter ces postulats il suffit de les accepter selon leur rigueur absolue et d'en tirer les conséquenceslogiques.Ils montrent aussitôt leur source dans unétatde sensibilité douloureuse qui, sous couleur d'une aspiration morale vers l'ordre et la perfection absolus, exprime en réalité sa réprobation à l'égard de l'existence et tend à l'abolir. Dès en effet que l'on passe outre au caractère indéfini des formes de la connaissance, dès qu'au mépris des antinomies on décrète un premier commencement et une fin dernière, la vie phénoménale se résorbe tout entière dans le fait de convergence absolue qui confond de toute éternité, dans une adaptation parfaite de la tendance vers le but, ce premier commencement avec cette fin dernière, qui, entre la cause première et la finalité ultime qui lui répond, écrase toute la substance du réel.

A rencontre de ces conclusions fatales, formu-

1er que les antinomies sont inviolables^ n'est-ce point opposer la parole de vie aii verbe de mort? Les antinomies sont inviolables, cela signifie que les formes de la connaissance font apparaître le mondedans un devenir indéfini et qui ne comporte aucun terme, cela signifie qu'elles excluent tout principe propre à causer la ruirife du spectacle qu'elles suscitent el que, leur jeii, èxilafit là possibilité d'une convergence vers runîië absolue du le mouvement se figerait, assure là pérèrinilë du{)Kënomène dans sa diversité. Si les antinomies f)eùvent apparaître ainsi qu'un problème angoissant, comme des barrières que l'on se lamèîile de ne pouvoir briser et comme un tKéme lyrique. de désespérance, c'est au regard seulement d'une sensibilité malade qui considère là vie comme un iriàl et. aspire scieraiment, ou non, à là voir cesser.

Au regard d'une sensibilité intellectuelle, les antinomies sont, au contraire, rassurante^ et contiennent un enseignement riche de sens. Kdrit à bien vu qu'elles ne se dressent devarit TëiâpHt qdè lorsque l'esprit prétend dépasser, au mbyèh dè^ formes de la connaissance, les limités de l'e:Sp'érience possible. Que sont-elles donc? Dei^ gardeâfous. Elles empêchent l'esprit pris de vertige de se précipiter dans le vide. Elles rtlârc[iiëilt lèt lirfiite

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exacte où Tactivité intellectuelle fait place au mysticisme où la sensibilité scientifique fait place à la sensibilité religieuse. Elles nous rappellent que connaître, c'est connaître clans le temps, dans Tespiacej daiis le fliix incessant de la causalité et que toute tentative pioùr atteindre, au delà et hors de ces fornies iiidëfinies, un terme absolu, une finalité suprême dé Texistence est un effort pour s'évader des limites de la connaissance, une tentative de suicide métaphysique.. Elles màititierinent ainsi l'esprit dans les limites où la connaissance est possible et nous donnent le réel comme un compromis entre une part de système et une part de chaios, entré une part de calcul et une part d'imprévu. Iln'est pas de connaissance duchaos^absolu, d'un fait de divergence et d'éparpillement universels, et les formes de là coniiaissance nous permettent d'introduire dans le chaos un principe de systématisation. Il n'est pas non plus de connaissance d'un tout entièrement systématisé où là tendance s'évàhôiiit dans le bût éternellement atteint et lés antinomies rioiis enseignent qde les formes de ia connaissance sont faites de façon à rendre à jamais impossible cette systématisation absolue.

Les formes de la connaissance étant telles, il est n(^cessaire que toute tentative intellectuelle en vue de construire avec leur aide le phénomène de l'existence porte l'empreinte des moyens employés pour cette entreprise. De quelque façon que l'on use de ces moyens, l'univers réalisé par leur entremise laissera donc toujours apparaître à son extrémité une série de phénomènes dont la direction et la destinée ne pourront être déterminées. Un tel univers se montrera calculable en quelques-unes de ses parties, c'est par là qu'il sera connaissable, mais il échappera toujours au calcul par quelque endroit, c'est par làqu'il sera vivant. Quelque chose qui bouge apparaîtra toujours à l'extrémité du système que l'on aura conçu, un élément d'aventure, de romanesque, d'aléa par où la partie de l'existence vaudra d'être jouée, par où l'existence conservera pour elle-même son intérêt.

Cette conséquence ne peut être éludée. L'explication du fait de l'existence sur le plan de la causalité l'implique. Quelque série de phénomènes que l'on considère, le principe de causalité suscite en effet, parmi eux, deux catégories bien distinctes.

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Voici, — au milieu de la série, — des phénomènes encadrés entre leurs causes et leurs effets, fixés devant l'esprit par cette double amarre, livrant d'eux-mêmes, avec les relations constantes qu'ils observent, une connaissance scientifique, formant la part systématique de Texislence ; voilà, — aux deux extrémités de la série, — d'une part, l'inaugurant comme des énigmes, des faits sans causes ne manifestant leur réalité que dans leurs effets, d'autre part, avec le dernier anneau apparu de la série, des faits dont quelques causes antécédentes nous sont connues, mais dont les effets ne nous sont pas donnés dans l'empirisme, en sorte que leur personnalité nous échappe, aucune opération logique ne nous permettant de déterminer leur virtualité en raison de la cause cachée qui se tient à l'autre extrémité de la série, grosse d'un déterminisme ignoré. Avec ces derniers phénomènes apparus, se manifeste donc le principe d'aléa, inclus dans la notion de causalité, par la vertu duquel l'existence, en raison d'une nécessité inhé* rente à la nature de la connaissance, qui fait partie de la nature des choses, échappe au calcul, se refuse à la possession intégrale d'elle-même par elle-même dans un fait de connaissance adéquat à sa totalité.

go LA DÉPENDANCE DE LA MORALE

Tirée de la nature indéfinie cle la causalité, une telle déduction attribue à la cause, selon liii dogmatisme logique universellement accepté, une valeur à vrai dire métaphysique. Le prîiicîpe de causalité suppose en effet une action génétique du phénomène antécédent à l'égard de chaque phénomène conséquent, action d'un détermmîsme à ce point rigoureux qu'aucun autre phénomène n'eût pu être engendré par celui-là âla placé de celui-ci. C'est là une hypothèse de commoaîté intellectuelle qui fournit pour la besogne scientifique liri équivalent suffisant de la réalité des choses. Elle implique toutefois une sorte de divinisation du fait en loi qui dépasse, semble-t-il, les besoins de l'esprit en vue de la connaissance. On s'est efforcé, dans ïes ïlai' sons de l'Idéalisme (î), de construire le fait de Texistencè selon les procédés moins oriéreux,justîfiaînt la part de système et de hiérarchie qu'on y rencontre avec un minimum de postulats logiqiies et un maximum d'aléa. Le principe de nécessité n'a été invoqué, au cours de cette entreprise, que sous une seule de ses formes, celle du déterininîstiie de la force : il a semblé qu'un tel principe, ^ selon lequel, entre deux forces qui viennent aux prises,

(i) Société du Mercure de France.

la plus forte l'emporte, élimine l'autre ou se l'asservit, — suffirait à expliquer, confronté avec le fait d'une activité se développant indépendamment de toute loi parmi les jeux spontanés du Kasard, la part d'ordre qui fait l'existence saisissable, en laissant place à la part d'aventure qui la passionne.

Pour que des phénomènes, de quelque façon qu'on se les représente, nouent entre eux des relations, il n'est pas nécessaire, remarquera-t-on, qu'aucune loi les y prédestine, il suffit, qu'en fait ils se développent sur le même plan et, qu'en fait, ils viennent en contact les uns avec les autres. Ce contact, dans la plupart des cas, sera un conflit. Au cours de ce conflit, le déterminisme de la force établira entre tous les éléments enjeu des hiérarchies fixées par le degré de puissance de chacun : ainsi sera constituée une première assise de phénomènes entre lesquels des relations constantes, donc calculables, existeront. Rien n'exige que d'autres phénomènes se développent à leur tour sur cette première assise phénoménale. Rien ne l'exige et rien ne s'y oppose. Or, il suffit, qu'en fait, l'événement se réalise pour que cette nouvelle série forme avec la première un commencement d'univers. Cette nouvelle série, toutefois, va requérir, pouf persister, la stabilité de l'assise primitive

sur laquelle elle s'est développée et si rien encore ne nécessite cette persistance, rien non plus ne s'y oppose. Il suffit qu'en fait elle se produise, pour qu'un univers soity composé de deux termes dont le premier présentera entreles éléments qui le constituent des rapports fixes et calculables, dont le second laissera voir entre les éléments qui le constituent ce même conflit aléatoire qui précéda, entre les phénomènes de la première série, l'état hiérarchique où ils se sont fixés et qui, de cet état, fut le moyen. Par la même vertu de l'épreuve et du conflit, ces phénomènes pourront eux-mêmes se hiérarchiser, lier entre eux des rapports constants et calculables, être une assise pour une nouvelle série de phénomènes se développant au-dessus d'eux dans le jeu d'un conflit aléatoire. Or, on pourra dire de cette troisième série de phénomènes, quant à leurs rapports entre euxetavecceuxde la seconde série, tout ce qui a été dit des phénomènes de cette seconde série, quant à leurs rapports entre eux et avec ceux de la série précédente, et la même description pourra s'appliquer indéfiniment à toutes les séries de phénomènes intégrées dans la notion de notre univers, jusqu'à cette dernière série à l'extrémité de laquelle nous spéculons sur tout l'antérieur et luttons entre nous pour faire prévaloir

ET l'indépendance DES MŒURS gS

nos désirs, nos tendances et nos spéculations.

C'est dire implicitement qu'à tout moment de son développement le phénomène général de l'existence fera apparaître à son extrémité un groupe de phénomènes offrant le spectacle d'un conflit au résultat entièrement aléatoire entre les éléments qui s'y rencontreront, témoignant d'une instabilité réfractaire au calcul et aux déterminations scientifiques, tandis qu'il requerra pour sa persistance la fixité des séries antécédentes et impliquera dans l'univers une part de systématisation. Mais pour faire place à cette systématisation, on n'ainvoqué aucun principe logique. Seuls sont intervenus des états de fait entre lesquels le conflit seul a institué des hiérarchies engendrant des faits de répétition et des rythmes constants sur lesquels se fonde tout l'ordre inclus dans l'univers. Ces conflits, avec les faits de répétition qu'ils provoquent, composent et nous laissent voir toute la substance positive de l'idée de loi, notamment de cette loi de causalité surlaquelle la science se fortifie: cette loi se montre ainsi un substitutmythologique pour désigner une suite infiniment complexe de luttes et de péripéties, cristallisées par le déterminisme de la force en un système de relations fixes.

Ainsi, soit que l'on invoque, pour systématiser

Ul

la connaissance, le principe de causalité ou la seule notion du hasard partiellement ordonne par le déterminisme de la force, on rencontre dans 1 une et l'autre hypothèse, à l'extrémité du mouvement de l'univers, une catégorie de phénomènes qui échappent au ca|cu}, qui décèlent la présence d un élément irrationnel dans le fait de l'existence.

Si après cela on recherche quels sont les phénomènes concrets qui correspondent à cette catégorie 4'aléa, on est amené à reconnaître qu'ils s^identifient avec ceux-}à qui reçoivent de l'usage commun l'appellation de phénomènes moraux. Qe sont ceux qui ont trait à la conduite, aux modes de l'activjté volontaire et (Jont l'instabilité se reconnatt aisément à différents signes. Le mal et le bien d'un pays dans un temps donné ne sont pas le mal et le J)ien de ce même pays dans un temps différent, ni, dans le même temps, le mal et le bien (i'ùn pays différent. Dans un même pays et dans le même temps, Je bien et le mal d'un individu donné n'est pas Je bien et le mal d'un individu différent. L'instabilité du fait moral et sa contingence ne sont pas attestées avec moins de force par le caractère

ET l'indépendance DES MŒURS q5

aléatoire ej; chang^eaat (|es sanctions gui garantissent raccomplissement des prescriptions dont il est Tobiet. Sanctions sociales et sanctions individuelles téraoignent sur ce point dans je même sens. D'un pays au pays voisin, les sanctions législatives ne sont pas jes mêmes à Tégard des mêmes délits, non plus les sanctions cje fait dans les régions diverses d'un même pays où, selon les latitudes et jes saisons, sejon la (|ensité (|e la population, selon sa race et son (Jegré de richesse, les verdicts (|es tribunaux et des jurys consacrent des applications très diverses de textes identiques à des actes pareifs.

E)ans |e milieu individuel, )e remords fait éclater un arbitraire encore plus manifeste et le pouvoir in^niment variabje qui appartient à l'homme (je se ^érober à cette vindicte intime, si on loppose à ja rigueur avec laquelle la loi physique se fait respecter et supprime qui la viole, atteste, par la vivacité du contraste, la différence qu'il faut établir entre les phénomènes de l'une et de l'autre caté- Çorie.

^nGn le caractère ajéatoire du phénomène moral ne se distingue à nul indice avec plus d'évidence (ju'aux tentatives par lesquelles on lui a assigné un mode de procluction différent de celui dont les

phénomènes physiques relèvent, en rompant en sa faveur la chaîne de la causalité pour faire place, en vue de son explication, à Faction du libre arbitre. La conception toute verbale d'un libre arbitre, insaisissable et contradictoire dans les termes, impuissante à apporter quelque preuve de sa réalité, accuse du moins, par le seul fait qu'elle ait put être imaginée à l'occasion du phénomène moral, le désarroi où la considération d'un tel phénomène jette l'esprit et son impuissance à lui appliquer les mesures scientifiques.

Il semble que ces considérations suffisent pour identifier le phénomène moral, au sens qui lui est attribué communément, avec cette série de réalités en voie de formation qui fut découverte par une double déduction à l'extrémité de ce fait de mouvement qu'est l'existence. Ces phénomènes apparus au point extrême où une généalogie de causes qui ne reconnaît pas de premier ancêtre laisse éclater le principe d'aléa qu'elle implique, ces phénomènes qui, selon une autre hypothèse, apparus au point extrême d'une série constituée par le seul jeu du hasard et du déterminisme de la force, peuvent varier, sans mettre en péril le système de connaissance déjà formé, parce qu'ils sont précisément les derniers venus et qu'aucun phénomène conséquent

ne requiert leur constance, ces phénomènes sont actuellement ceux qui ont trait aux modes et aux normes de la conduite et sont réputés phénomènes moraux dans le langage usuel.

L^identification que Ton vient de faire réalise Tobjet de cette étude, car elle entraîne Tindépendance des mœurs à Tégard de la logique, leur caractère incalculable, rebelle à toute déduction. Ce caractère d*indépendance entraîne lui-même des conséquences dont quelques-unes ont trait à la pratique. Il n'y a plus qu'à les formuler, car elles sortent toutes de la nature aléatoire que Ton a reconnue à la part du mouvement de l'existence sous laquelle on les a classés.

On remarquera tout d'abord que la distinction établie au cours de cette étude entre deux catégories de phénomènes, dont l'une, identifiée avec, la classe des phénomènes physiques, se prête aux mesures scientifiques, tandis que l'autre, identifiée avec la classe des phénomènes moraux, y échappe, ne crée pas entre l'une et l'autre une ligne de démarcation infranchissable. De ce qu'il n'existe

gS LA DÉPENDANCE DE LA MORALE

qu'une seule nature, une seule ©ùaiç, il suit que les phénomènes de Tune et de l'autre catégorie participent (|'une commune origine qu'ils sont tous, en ce sens, physiques^ ij suit «que l'action spontanée qui se déploie dans l'univers pour en créer les diverses manifestations et l'activité scientifique qui étudie rétrospectivement ces démarches, ne sont que deux états successifs de cette même nature, que la seconde n'est que Ja transformation (Je la première, en sorte que l'activité scientifique de l'existence ne peut jamais anticiper les modes 4^ son activité spontanée.

Cette constatation nous ramène à notre point de départ et ne fait que nous montrer sous un nouvel aspect le caractère inca)cu}ab)e du phénomène moral. Avant de tirer les nouvelles conséquences, plus voisines de la réajité, qu'elle comporte, on prendra soin de faire encore une restriction, de circonscrire dans les strictes limites où elle s'exerce l'initiative de cette activité spontanée. De ce qu'il n'existe qu'une seule nature, de ce que les rythmes constants qui forment, dans J'anatomie de l'existence, un squelette de nécessité, reconnaissent pour ancêtre des rythmes hasardeux entre lesquels le déterminisme de la force, après une période de luttes, à établi des relations fixes, de ce que

Tobjectif, a tous ses degrés, clérivë aes • formes autrefois subjectives de Tactivîté de l'existence, il suit qiie Tesprit scientifique .peut avoir à tout moment l'occasion d'intervenir à l'égard de phénomènes qui échappaient naguère à ses prises, il suit aussi que dès séries de phénomènes, tributaires depuis de longues périodes de la reclierche scientifique, ont pu échapper à cette recherche, sous le masque de Tactivité aléatoire dont tout d'abord elles témoignèrent. C'est ainsi notamment que la présomption du libre arbitre, en soiîstrkyani une partie du phénomène des mœurs à l'observation scientifique, a ménagé à l'activité de l'esprit tout un territoire où les découvertes les plus heureuses sont possibles, où des relations constantes de cause à effet peuvent être relevées et appliquées de la làçon la plus efficace aux modalités de la conduite. Cette remarque ouvré à l'activité intellectuelle un champ des plus vastes. Il appartient à la science des mœurs, telle que M. Lévy-Ëruhl l'a définie, de aëterininer la jpart (le nécessité objective avec laquelle la conduite humaine est tenue de compter. Ce rôle majeur lui échoit de fixer la limite pîrécise en deçà de laquelle l'activité spontanée rencontrerait des obstacles à son expansion et au delà de laquelle il n'y a place que pour elle

seule. C'est par la même détermination qu'elle fixera la limite où cesse la lég-itimité de la déduction logique, signifiant ainsi, comme il lui appartient, sa propre limite.

Ayant concédé à l'activité scientifique, avec la science des mœurs, tenue pour sa manifestation la plus extrême, la part la plus large qui lui puisse être attribuée, il sera permis de ne s'occuper plus maintenant que des modes de l'existence où éclate, avec le phénomène moral en ce qu'il a d'essentiel, une activité toute spontanée indépendante de toute logique.

Ce qu'il faut mettre au premier rang dans ce domaine, c'est que s'y manifeste l'absence de finalité objective inhérente à l'existence telle qu'elle se donne à nous dans sa relation indissoluble avec un état de connaissance, c'est qu'en même temps cette absence de finalité objective s'y voit compensée par un nombre infini de finalités subjectives que formulent, de façon impérative, les différents goûts et les différents désirs en lesquels on a distingué, au début de cette étude, les éléments originels de la moralité. Tout goût s'affirmant implique création d'une réalité morale et porte avec lui sa téléologie, qu'il s'efforce d'universaliser. Une chose n'existequ'autant qu'elle existe pour une sen-

ET L'iNDÉPENDATic^ K>Eâ MŒURS

sibilité qui éprouve à son occasion plaisir ou douleur, qui objective, par la suite, en des états secondaires de perception, — couleurs, odeurs, sons, contacts, résistances, formes — ces états rudimentaires de la sensation. Or, le même fait de sensibilité qui engendre la réalité des choses les classe aussi sous les catégories bon et mauvaisy selon qu'elles sont liées à un état de plaisir ou à un état de douleur. Ces mêmes choses bonnes et mauvaises deviennent ensuite bien et ma/ pour toute une civilisation selon le degré de force et selon la fortune de la sensibilité qui les a engendrées, selon que cette sensibilité réussit ou échoue à imposer au fait de l'existence, qui ne comporte aucune finalité, sa propre conception du but à atteindre.

Cette dernière circonstance nous livre la forme générale à travers laquelle la réalité morale se manifeste : le conflit. Le conflit s'oppose à la dialectique. La dialectique étant, selon la conception socratique, le moyen de saisir les rapports objectifs et constants qui existent entre les choses, le conflit est le moyen par lequel ces rapports se forment ou peuvent du moins se former, car la loi n'est qu'un cas particulier de la réalité. A travers le conflit, nous atteignons le principe de genèse de soi-même que l'existence implique^ par lequel elle échappe, à

tout moment dii devenir, à une ohljéclîvation absolue oS elle s'abolirait, t'est en considérant cetle forme dii conflit qu'il sera possible cl'ènoncer, au siijêt de la réalité morale, ioutce qui peut en être énonce sans la confondre, selon la coutume des moralistes, qui ne peuvent se défendre d'en traiter toujours en termes de finalité, avec la réalité logique.

A Iravers le conflîi, nous atteignons les modalités de l'action sans les faire tomber sous le joug de là loi. Or, si Tesprit de déduction et de clarté, si rimpartialité et la passivité absolue du vouloir ât'égard des conclusions dialectiques forinêllt le faisceau des vertus logiques, quelles vont être, sous le jour du conflit, les vertus morales ? Toiil d'abord, le parti-pris, ce « roc de fatalité», ce «je suis cela» de Nietzsche, indemne de loute motivation, décelant la présence effective, à titre d'élément chîinique et de corps simple, d'une modalité indécomposable du goût, puis, à la suite de cette vertu dont on est tenté de dire qu'elle à la valeur positive d'une propriété, riniransigeânce, la fidélité à soimême et à sa volonté, le degré de force et le courage en vue de la faire triompher, Tèsprit de risque et l'intrépidité, d'iin mot l'héroïsme qui incite à lutter et à jouer sa vie pour une cause dont les chaiïcés sont inconnues et dont on sait lâèulèiiiéiît qii'ôUe

ET l'indépendance DES MŒURS I03

est sienne. En morale, rien ne se démontré, tout s'affirme. Tout s'aifîrme et tout s'impose. L'effort intellectuel eii vue de découvrir une réalité qu'il s'agit aè créer n'est ici qu'impuissance ou naïveté. Accepter, parles voies dialectiques, les conclusions de i'àdversàîré, c'est ici prendre un coup de poing pour une démonstration, c'est confondre les catégories de l'acte avec celles de la connaissance.

Si telles sont les vertus morales, quelle sera, aans un domaine où aucune forme préalable n'existe ni du bien ni du mal, où aucune déduction rationnelie n'est possinle, quelle sera la considération préjudicielle â toute tentative de constitution d'une morale collective ? Ce ne pourra être que la définition de la sensibilité en vue de laquelle cette morale devra être fondée, la détermination de la qualité chimique du goût, du désir en jeu. Il faudra que des préférences s'affirment, que des programmes soient affichés, des programmes de désirs entre lesquels les hommes choisisseht, d'après lesquels ils s'assemblent et s'opposent. A tout débat de conscience en vue de savoir qui a tort et qui a raison dans un domaine où de telles questions ne se posent pas, voici substituée cette seule interrogation possible : sommes-nous des hommes de même dësir ? El si l'on demande quel sera, eh cette ma-

lière des mœurs, Thomme utile ? Ni le logicien, ni le philosophe, ni le savant, répondra- t-on, mais celui qui, doué d'une sensibilité fortement accentuée, évaluera toutes choses à la mesure positive de cette sensibilité qui, avec cette sensibilité pour guide, assignera un but à Texistence qui n'en avoue aucun, le créateur de valeurs de Nietzsche, le héros de Carlyle, affirmant au-dessus de toute logique la valeur propre de son désir et instituant, en guise de règles de la conduite, les^ moyens de le contenter.

Ainsi à comparer entre eux les deux domaines du calculable et de Tincalculable, tels qu'on les a distingués au cours de celte étude, on est amené à opposer à la déduction et à l'observation, comme modes de l'activité scientifique, l'improvisation et le conflit comme modes de l'activité morale, à l'évidence, comme critérium intellectuel, la prépondérance comme critérium moral, au sens logique, au pouvoir dialectique comme vertu de connaissance, l'héroïsme comme vertu morale. .

Peut-être s'efForcera-t-on de distinguer par la suite quelques-unes des règles objectives qui contraignent, en deçà des limites présumées, l'activité indépendante des mœurs. Il a paru plus urgent de spécifier ici Texistencetrop généralement méconnue

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de ce domaine d'aléa et d'aventure où le phénomène de Texisterice, dans son devenir le plus récent, se formule et bourgeonne, avec toutes les nuances de l'appréciation morale, dans un fait de diversité. Il a paru plus urgent de stipuler que nombre de sentiments, d'évaluations, de réalités naissantes, ne relèvent d'aucun impératif, d'aucune législation connaissable et ne recevront leur forme définitive, si tant est qu'ils doivent jamais tomber sous le joug de la loi, que du goût le plus intense porté par les individualités les plus fortes et servi par les circonstances les plus favorables, qu'il en est ainsi notamment de toute aspiration impliquant une téléologie morale. Il a paru utile, dans un intérêt de connaissance aussi bien que dans un intérêt vital, de mettre fin à une confusion en opposant à la catégorie de la logique, où un rationalisme excessif menace d'étouffer l'existence dans une tentative de systématisation universelle, la catégoriedu conflit dans l'aléa où l'existence échappe à tout moment à cette étreinte et manifeste le pouvoir d'improvisation où elle s'engendre. Une telle conception s'accorde avec l'empirisme. On rappellera qu'elle est la seule aussi qui s'accorde avec les formes indéfinies de la connaissance, qui se fortifie des antinomies au lieu d'en recevoir un désaveu.

Ll RÉALITÉ AMOUREUSE

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