LA DEPENDANCE DE LA MOKALE
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que lui-même. C'est toujours répondre par une explication fragmentaire à la justification totale que la question réclame. Il n'y a donc pas de différence fondamentale, il n'y a qu'une différence nominale, entre ces deux images de l'univers composées tour à tour par la théologie et par le rationalisme idéologique, et cette seconde doctrine, fût- elle poussée jusqu'à l'athéisme, n'est encore, à vrai dire, malgré la contradiction verbale, qu'une catégorie de la première, c'est-à-dire du théisme, si l'on considère l'une et l'autre sous le jour de la défaillance commune et caractéristique que Ion vient de dénoncer.
Qu'une telle assimilation soit légitime, cela apparaît à la façon semblable dont l'une et l'autre posent les questions fondamentales, aux considérations où elles font tenir le souci essentiel, à l'idéal commun qu'elles envisagent. Gela apparaît aussi aux difficultés identiques que l'une et l'autre rencontrent, à l'attitude analogue qu'elles adoptent en présence de ces difficultés. Ne pouvant rendre compte du principe par lequel elles expliquent le monde réduit qu'elles considèrent, elles s'efforcent du moins de démontrer que ce principe existe sous forme de loi, loi divine ou loi purement logique, que le monde est de ce fait soumis à une norme
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précise dirigeant vers une fin fixée tous les éléments qui le composent, qu'il est susceptible, par raccomplissement définitif de la loi, d'une entière systématisation. Or, tandis que les phénomènes physiques semblent fortifier cette conception d'une réalité soumise à des lois, les phénomènes moraux ne manquent pas de mettre cette même conception en échec par la désinvolture avec laquelle ils échappent aux lois sous lesquelles on les voudrait plier, par le désordre, le mal et la douleur que leur action introduit dans l'univers. Si la cadence régulière des corps célestes peut, à la suite d'une observation superficielle, faire naître dans l'esprit la conception d'un ordre universel, le spectacle des sociétés humaines est peu propre à favoriser cette même illusion.
Devant cette objection de la réalité, les deux dogmatismes, fidèles au point de vue qui les domine, — celui de la vie comme d'un fait de systématisation absolue sous le règne de la loi,— témoignent d'une identique obstination. Dans le désordre qui éclate avec le monde moral, au lieu d'envisager un fait dont il y a lieu de tenir compte pour l'intégrer dans la conception du phénomène vie, ils voient un accident, un état transitoire et qui doit prendre fin. La théologie imagine une
vie future où, par les peines et les récompenses distribuées selon les mérites, la loi divine, en fin de compte, rétablira Tordre et fera régner dans le domaine moral la même inflexibilité qui éclate dans le domaine physique. L'expédient a fait fortune. Or le rationalisme, à son tour, sous ses formes les plus récentes , particulièrement sous son aspect sociolog-ique, tend vers le même but par des détours plus subtils. Renonçant à demander à la métaphysique et à la théologie de leur fournir le principe de finalité en vue duquel la loi morale pourrait être promulguée, les sociologues se sont avisés, selon une conception ingénieuse d'ailleurs et féconde peut-être dans un domaine restreint, de déduire la notion de finalité de ridée même de collectivité considérée in aôstracto. Dans la collectivité humaine, dans la collectivité universelle, la finalité de Tensemble serait donnée au point de convergence oii toutes les parties composantes s'équilibrent et s'associent harmonieusement pour la formation de la réalité même dans laquelle elles sont impliquées. Ce point de convergence idéal et virtuel devient ainsi le principe des impératifs qui s'appliquent à toutes les parties. 11 légitime, justifie et sanctionne ces impératifs.
ET L INDEPENDANCE DES MŒURS
Avec cette conception, nous découvrons, sous son aspect scientifique, le point de vue qui a dominé de tout temps toute philosophie morale. C'est le point de vue de la perfection en contraste avec celui de la réalité. C'est le point de vue de l'harmonie universelle en contraste avec celui de l'empirisme. C'est le point de vue de l'unité dans l'absolu en contraste avec celui de la diversité dans la relation. Mais c'est aussi, sous le déguisement des idées de perfection, d'harmonie, d'unité, le point de vue du pessimisme et de l'aspiration au néant, tel qu'il a pris conscience de lui-même quand il s'est développé dans un milieu hautement intellectuel,— comme il advint avec le bouddhisme, — en contraste avec le point de vue de la vie elle-même. On insistera, par la suite, en une étude spéciale, sur cette conséquence ultime et fatale du point de vue moral s'exprimant en un vœu d'harmonie absolue entre toutes les parties de l'être; car il s'est formé dans l'esprit humain autour de cet idéal éthique une présomption dont il importe d'invertir les termes. Si l'on ne peut ici que signaler la fatalité de cette conséquence, du moins le fera-t-on en termes exprès et en notant l'importance particulière de cette constatation. Une part d'ordre, dira-t-on, permettant une part de systématisation est indis-
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vie future où, par les peines et les récompenses distribuées selon les mérites, la loi divine, en fin de compte, rétablira Tordre et fera régner dans le domaine moral la même inflexibilité qui éclaîe dans le domaine physique. L'expédient a fait fortune. Or le rationalisme, à son tour, sous ses formes les plus récentes, particulièrement sous son aspect sociologique, tend vers le même but par des détours plus subtils. Renonçant à demander à la métaphysique et à la théologie de leur fournir le principe de finalité en vue duquel la loi morale pourrait être promulguée, les sociologues se sont avisés, selon une conception ingénieuse d'ailleurs et féconde peut-être dans un domaine restreint, de déduire la notion de finalité de ridée même de collectivité considérée m a6stracio. Dans la collectivité humaine, dans la collectivité universelle, la finalité de l'ensemble serait donnée au point de convergence où toutes les parties composantes s'équilibrent et s'associent harmonieusement pour la formation de la réalité même dans laquelle elles sont impliquées. Ce point de convergence idéal et virtuel devient ainsi le principe des impératifs qui s'appliquent à toutes les parties. Il légitime, justifie et sanctionne ces impératifs.
ET L INDÉPENDANCE DES MŒURS
Avec cette conception, nous découvrons, sous son aspectscientifique, le point de vue qui a dominé de tout temps toute philosophie morale. C'est le point de vue de la perfection en contraste avec celui de la réalité. C'est le point de vue de l'harmonie universelle en contraste avec celui de l'empirisme. C'est le point de vue de l'unité dans l'absolu en contraste avec celui de la diversité dans la relation. Mais c'est aussi, sous le déguisement des idées de perfection, d'harmonie, d'unité, lepoint de vue du pessimisme et de l'aspiration au néant, tel qu'il a pris conscience de lui-même quand il s'est développé dans un milieu hautement intellectuel,— comme il advint avec le bouddhisme,— en contraste avec le point de vue de la vie elle-même. On insistera, par la suite, en une étude spéciale, sur cette conséquence ultime et fatale du point de vue moral s'exprimant en un vœu d'harmonie absolue entre toutes les parties de l'être; car il s'est formé dans l'esprit humain autour de cet idéal éthique une présomption dont il importe d'invertir les termes. Si l'on ne peut ici que signaler la fatalité de cette conséquence, du moins le fera-t-on en termes exprès et en notant l'importance particulière Je cette constatation. Une part d'ordre, dira-t-on, permettant une part de systématisation est indis-
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pensable à Texistence qui, sans cette contribution, ne réussirait pas à former un ensemble, serait inconcevable pour elle-même et se dissiperait dans l'insaisissable. Mais l'effort vers Tordre, vers la systématisation, vers Funité, ne peuvent s'exercer que sous la condition de s'appliquer à des éléments qu'une opposition ori-inelle a fait distincts les uns des autres. Soft que, d'une vue métaphysique, on imag-ine une unité primordiale dont la dislocation aurait donné naissance à Texislence, soit que, d'une vue empirique, on considère la diversité comme la donnée primitive, c'est seulement et dans l'une comme dans l'autre hypothèse, parmi le tissu de la diversité que la vie est imaginable. Elle perd dans l'unité où elle s'immobilise toute conscience d^elle-même, car il n'est d'état de connaissance que d'un état d'existence comparé avec un étal d'existence différent. Soit donc que l'on imagine la vie tendant à reconquérir un état d'unité perdu, soit qu'on l'imagine s'évertuant à constituer, entre toutes les formes du divers, ce même état d'unité, l'idéal de systématisation absolue que l'on vise dans les deux cas implique, réalisé, la fin de l'existence : or, toute fin, dès qu'on la suppose atteinte, perd, à l'égard de l'énergie qui se déployait pour l'atteindre, toute vertu et toute signification téléologiques pour
ne signifier plus que la résolution, l'abolition de l'énergie en jeu. S'agit-il de la totalité des énergies impliquées dans l'existence, l'idée de fin se confond avec celle du néant.
Quelle peut donc être l'origine du préjugé rationaliste en faveur d'une systématisation universelle? (elle-ci vraisemblablement : de ce que le divers, l'incoordonné, l'illogique constituent précisément, dans le milieu le plus proche de nous, dans le milieu psychologique, le donné immédiat, de ce que tout l'effort de l'attention volontaire est employé à former une synthèse entre les instincts et les pensées du milieu individuel, s'appliquant à les unifier sous l'hégémonie du moi, le divers et Tincoordonné ont paru l'ennemi du réel alors qu'ils en sont la condition première. Il a semblé qu'en supprimant toute variété, toute divergence entre les choses, on atteindrait la perfection. Mais ce n'est là qu'une forme de l'illusion décrite et illustrée par Kant, l'illusion qu'il prête à la colombe prenant pour un obstacle à son vol l'air qui résiste à ses ailes, mais soutient leur effort. C'est parmi la donnée primitive du divers qu'il y a place pour cette condition seconde de la réalité, —Tordre, — qui établit, parmi l'incohérence élémentaire, une part de systématisation,par où des relations peuvent
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ET l'indépendance DES MŒURS
se former et être saisies entre les choses. Le vice essentiel de toute pensée rationaliste consiste à tenir pour la condition unique de la réalité Tune seulement des deux circonstances qui entrent dans sa composition. En supprimant la tendance élémentaire qui, en lui résistant, sert à l'autre de soutien, ils suppriment, ils anéantissent le fait d'équilibre en quoi toute réalité consiste. Une convergence et une harmonie fragmentaire entre les choses sont bien inhérentes à la constitution du réel, mais elles ne sont que l'un des termes de la contradiction élémentaire qui conditionne l'existence. Il en est comme de la ressemblance qui,sous peine de s'abolir dans l'identité, implique la différence. Dès que Ton attribue à ce fait fragmentaire de convergence et d'harmonie une valeur absolue, dès qu'on l'isole du phénomène plus général qui l'embrasse, on supprime, avec les conditions qui rendaient possible sa réalisation, celles qui rendent possible toute espèce de réalité.
Un penseur qui sait l'art d'exprimer en images et d'animer de la vie concrète de la fable les considérations abstraites, M. l\emy de Gourmont, a distingué à merveille cet instinct religieux, cette hypertrophie du sens raisonnable qui incite Thumanité, par ses représentants parfois les plus élevés, à
conspirer contre sa propre existence. C'est à cette tendance systématique, qui s'exprime surtout dans le domaine moral et en laquelle il distingue un secret instinct de suicide, que le héros mythique de l'un de ses ouvrages fait allusion lorsqu'il prononce: i(( Quandje vois l'humanité disparaître, c'estd'abord [à la manière des fourmis et des abeilles et de toutes les animalités jadis intelligentes et créatrices, maintenant réduites à la vie machinale. Vous deviendrez, » dit-il aux hommes, « pareils à des horloges merveilleuses. Votre complexité métaphysique fera l'admiration des intelhgences qui auront succédé à la vôtre (i). » Tel serait le destin d'une humanité qui, selon le vœu du mysticisme sociologique, aurait découvert dans la relation parfaite de la collectivité à l'individu le secret de la fin vers laquelle elle doit tendre. De quelque façon qu'on la conçoive, qu'on l'imagine ou qu'on l'invente, l'idée de fin est mortelle : elle est le point brillant sur lequel un ensemble d'éléments en partie coordonnés, en partie divergents, — ainsi des éléments d'un organisme, — s'hypnotise et s'abîme dans l'automate. La mort, pour un corps composé, est, aussi bien et au même titre que le fait de désa-
{») (Jne nuit au Luœembourj, Soc. du Mercure de France, p. i4i.
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