LA DEPENDAJÎCE DE LA MORALE
sens positif, distinct des conceptions qui s'abritent sous son nom, la raison, si elle est Fart de tirer de l'expérience des conclusions effectives, nous enseig-ne au contraire qu'il est partout, sous le masque et sous l'atténuation de terminologies différentes, des maîtres et des esclaves, et que partout quelque chose ou quelqu'un commande, quelque chose ou quelqu'un obéit. Elle nous enseigne encore, si son usage consiste à pourvoir les mots abstraits d'un sens défini, que l'idée d'égalité, dès qu'on la pousse à bouf,, more geometrico, ne laisse place à aucune réalité, qu'elle ne trouve sa signification plénière que dans l'idée de l'identique, qu'en dehors de ce sens décisif, elle ne désigne qu'une catégorie spéciale de l'inégalité phénoménale. C'est donc, en réalité, un état concret de sensibilité, soutenu par un cortège d'images qui, sous le décor des mots abstraits, réalisa l'abolition de l'esclavage. Or cette sensibilité, qui supportait mal le fait d'inégalité caractérisé par l'esclavage, s'accommode du fait d'inégalité représenté par le salariat.
Les mêmes considérations auraient même valeur à l'égard de toutes les questions de fait que soulèvent les aspects contemporains du problème social, à l'égard aussi de ce problème des rapports de la culture et du bien-être qui préoccupa si fort Henri
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Heine et dont le souci se manifeste également, poussé à l'état aigu, dans les derniers livres de Nietzsche. Ce problème, comme les autres, est insoluble pour les esprits qui, ayant opposé l'un à l'autre deux dogmes inconciliables, s'effraient par la suite de ne pouvoir les assembler et s'étonnent, en fin de compte, de redouter également la réalisation des conséquences absolues réclamées par l'un ou l'autre. Mais un tel problème, la sensibilité relative de l'humanité le résout à tous les instants, apportant, avec son intervention, un élément de décision qui brave la logique et crée la vie.
Il serait intéressant, pour un historien, pour un historien philosophe épris du spectacle de la vie sociale contemporaine, de mettre en lumière les symptômes où s'exprime l'effort de la sensibilité actuelle cherchant son équilibre, travaillant à satisfaire, d'une part, une tendance pitoyable, — et qui a sa valeur égoïste, — d'autre part — à conserver à la société humaine sa plus grande somme de puissance, en même temps qu'à sauvegarder et à développer, comme un plaisir de luxe, le goût des jouissances de l'esprit et le côté esthétique de l'existence . On ne peut ici que signaler deux formes principales où il semble que se manifeste, selon ces directions, le désir commun des sociétés de notre temps. L'une
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va à réaliser une diminution des différences entre les hommes au point de vue du bien-être, à fixer un minimum de bien-être, et ce désir ne suppose pas seulement la force accrue du grand nombre, mais il répond aussi à une exigence de la sensibilité chez l'élite éprouvant comme une impuissance et comme une humiliation la vue d'une condition trop misérable supportée par une catégorie qui joue son rôle et un rôle nécessaire dans le système social. L'autre va à limiter l'effet des inégalités au domaine sur lequel elles existent réellement, à spécialiser en quelque sorte les supériorités, à les consacrer dans la mesure et sur le terrain où elles sont efficaces. Il y aurait lieu de montrer encore comment cette double forme du désir, bien loin de procurer une chimérique égalité, a pour effet d'organiser avec plus de perfection le fait d'inégalité essentiel à la vie phénoménale. Mais une tâche aussi complexe détournerait cette étude du seul objet qu'elle s'était proposé : montrer dans les dogmes de la Raison, succédant aux autres, la cause du malentendu théorique qui cache l'accord parfois réel où se concerte une part de la sensibilité contemporaine.
Un tel malentendu n'est qu'un cas de cette démarche paradoxale et tortueuse propre à Tévolu-
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lion de toute activité consciente, un cas de cette loi d'ironie dont on a maintes fois déjà signalé l'action. L'opinion des hommes et la conception qu'ils se font des choses ne se manifeste jamais qu'à la manière dont des tireurs s'efforcent d'atteindre des buts lointains. Ceux-ci par calcul ne visent pas le but qu'ils veulent toucher, mais ils visent au delà. Les hommes de même, mais sans l'avoir prémédité. Ils opposent à un dogme faux un dogme encore plus faux et un paradoxe à un paradoxe. Le premier mensonge semble nécessiter, en guise de réaction, la suite de tous les autres. On peut penser pourtant qu'un moment vient où, les choses ayant été mises au point par la longue opposition à travers les âges de cette double série de mensonges alternés, il serait plus avantageux peut-être de considérer directement la réalité concrète qui a été modelée au cours de cette lutte, de quitter les positions métaphysiques où le conflit commença, pour appliquer à l'objet du débat une vue plus proche et les procédés de l'expérience.
On a noté que cette attitude a été adoptée déjà par quelques esprits clairvoyants. Aussi bien n'estce pas dans le domaine politique seulement que l'opportunisme a fait fortune : en sociologie, en matière de mœurs, nombre d'hommes d'intelli-
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gence avisée, et sans ériger leur manière de voir en une méthode théorique, ont accueilli la réalité opportune et lui ont prêté leur appui. Mais l'attitude contraire, qui persiste encore, ne va point sans mettre en échec une conception positive qui serait propre peut-être à ne laisser subsister entre les hommes que des motifs réels de désaccord et supprimerait du moins les vains griefs que suscite la seule passion métaphysique ou religieuse. On ne saurait donc se lasser de dénoncer cette attitude et de faire voir que, le dogme théocratique étant aujourd'hui sans force, elle s'exprime plus spécialement dans le culte abstrait de la Raison. Ce culte a engendré un véritable état de croyance, une croyance rationaliste avec des dogmes, dogme de la liberté, dogme de l'égalité, dogme de la justice, dogme du droit, formes ressuscitées des idées platoniciennes, impliquant la certitude de leur réalisation, selon un pouvoir d'évolution immanent, qui développerait fatalement au cours du temps les modes de la Raison. On ne saurait trop distinguer entre les aspirations généreuses et utiles à la vie qui prêtent de la force à ces apparences idéologiques et le caractère utopique qui les compromet.
On ne saurait trop le dire également : un tel
appareil métaphysique a pu avoir sa raison d'être comme moyen, comme arme de combat alors qu'il s'agissait de détruire une conception théocratique encore dominatrice et qui, après avoir été, à son heure, le moyen d'un progrès humain^ était devenue une cause d'affaissement et de décadence. Contre le fantôme du droit divin, il fut sans doute efficace d'agiter ces fantômes idéologiques; à l 'assaut des forteresses féodales il fut sans doute efficace de déchaîner ces forces de lyrisme. Aussi bien la liberté a-t-elle un sens en face d'un joug à secouer et l'égalité peut-elle paraître un instant préférable à des inégalités que rien ne justifie plus, que la force même ne sanctionne plus. Aussi bien le Droit et la Justice peuvent-ils être promus, dans l'ardeur d'une lutte aveugle, au rang d'entités absolues. Mais sitôt les dogmes adverses détruits, ces dogmes de circonstance perdent leur valeur. Ils ne tenaient debout qu'arcboutés contre les théorèmes contraires : ceux-ci renversés, les voici eux-mêmes à terre. Il importe de s'apercevoir alors que la liberté n'a de vertu que pour détruire, qu'elle n'implique en elle-même aucun pouvoir constructeur; ce qui vaut, pour tout ce qui veut vivre, c'est, au contraire, le joug accepté, imposé ou choisi, qui donne une forme à ce qui n'en a point, qui
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définit et fixe des contours, qui hiérarchise et coordonne, soit qu'il s'agisse d'un système nerveux, soit qu'il s'agisse d'un système social.
Il faut s'apercevoir que le dogme de l'égalité, dès qu'il ne s'oppose plus avec emphase à un système d'inégalités blessant pour la sensibilité, dangereux pour la sécurité du groupe social, n'est autre chose qu'une aspiration au néant, le principe de la vie étant la différence qui emporte l'inégalité. Il faut s'apercevoir, en dépit des élans mystiques hérités des anciennes disciplines religieuses, que la Justice elle-même et le Droit se montrent de vaines terminologies impuissantes à se réaliser si une forme vivante, énergique, injuste de la sensibilité ne vient à les féconder. Il faut savoir reconnaître qu'il n'y a pas de principes éternels du Droit et de la Justice, mais qu'il existe des modes de la sensibilité humaine, les uns durables et généraux qui servent de base aux règles les plus universelles du Droit et de la Justice et,au-dessousdeces modes durables, d'autres modes changeants qui inscrivent, au cours des âges et au gré des races, des arabesques nuancées sur le tissu commun de la règle, que l'idée de Justice enfin, absolument inconciliable avec l'idée de vie, — parce qu'elle repose toujours sur la fiction de choses égales entre elles
alors que la vie ne se compose que de choses inéa-oles, — que l'idée de Justice n'exprime rien de plus que le degré où notre sensibilité cesse de souffrir de rinjustice naturelle.
Or, si le rationalisme du Droit, delà Justice, de la Liberté, de l'Egalité constitue un dogme aussi faux que l'autre, l'ancien dogme théocratique , qui décrétait une forme immuable du servage et des inégalités sociales, rien n'est plus attachant, plus passionnant, plus nécessaire que de déterminer ce degré où la sensibilité de l'homme contemporain cesse de souffrir de l'injustice, que de préciser le point où les inégalités sociales sont pour lui un bénéfice et lui procurent un avantage au lieu d'une peine, que de fixer l'ordre d'une nouvelle hiérarchie portant en elle-même sa sanction avec le fait de son efficacité. Les esprits métaphysiques, qui s'abritent encore ou du dogme théocratique ou du dogme rationaliste, sont semblables à des troupes marchant les unes contre les autres et qui, tandis qu'elles iraient se rapprochant, continueraient de tirer avec la même hausse qui leur avait été commandée alors qu'elles étaient les unes pour les autres des buts lointains. Ainsi les arguments des dogmatiques n'atteignent plus aucune réahté, ils s'entrecroisent dans le vide et les partis contraires
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n'arrivent même plus à s'atteindre. Mais entre ces tireurs hallucinés, il est une réalité toute proche, qui veut être visée à hauteur de Toeil humain. Elle est faite, cette réalité, de la substance de nos désirs et de nos évaluations, de Teffort de nos volontés, et c'est avec elle qu'il est possible de donner un sens saisissable au Droit et à la Justice, ainsi qu'aux compromis où la liberté, dans des limites définies, se combine avec la contrainte.
Tandis que le dog-me théocratique et le dog-me rationaliste s'excluent et ne permettent à la réalité de se former que par l'échec qu'ils se font mutuellement, tandis que le triomphe absolu de l'un ou de l'autre est une menace pour l'humanité, en sorte qu'il faudrait souhaiter entre eux un état de guerre sans fin, Tétat de sensibilité qui s'est formé au cours des âg-es du choc des deux points de vue théoriques compose une réalité concrète, une manière d'être saisissable où tous les contrastes peuvent se fondre, car son essence est d'être un compromis. A s'attacher à la considération directe de cette réalité et à faire abstraction des dogmes qui n'en ont été que les instruments, les antinomies disparaissent qui jetèrent un Henri Heine au désespoir intellectuel et qui induisent encore quelques esprits contemporains à n'admettre comme possibles que
les solutions extrêmes. Entre ces esprits théoriques qui passionnent le débat social aux déclamations sonores des dogmes abstraits, il en existe d'autres qu'il fallait signaler et dont il importait de justifier l'attitude : ce sont ceux-là qui, peu à peu, par leur sagesse, créent la réalité opportune.
Août 1905.
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