L'IDÉE D'ÉVOLUTION
I. Interprétations philosophiques déduites des théories évoluliônnistes de Lamarcketde Darwin. Une si^^nification scienlifique nouvelle, attribuée au fait de l'évolution, introduit en philosophie une optique nouvelle : la vie comme phénomène iixe. La théorie de M. Quinton et les lois de constance. — II. Loi de constance marine. - IIL Loi de constance thermique. — IV. Loi de constance osmotique. — V. Gomment le point de vue scientifique nouveau détruit la sensibilité métaphysique ancienne.
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La philosopliie dut être, dès son origine, une tentative en vue d'une justification méthodique d'hypothèses fondées sur un vœu de bonheur. Il s'agissait de prêter à ces hypothèses une apparence raisonnable, le désir imposant le thème à développer dont il ne fallait s'écarter. Mais afin d'attribuer à ces constructions du désir une base réelle, la philosophie eut bientôt recours à Texpérience, à des faits vérifîables auxquels elle ha sa fortune. Le fait positif fut ainsi introduit dans la spéculation philosophique : en subordonné tout d'abord,
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on l'interprète, on le déforme; déjà pourtant on s'en recommande, on l'analjse. Qu'une observation plus sévère interdise de le changer, il va changer à son tour la philosophie qui l'avait pris à ses gages Si l'on remarque que l'esprit scientifique, sitôt venu à maturité, a attribué au fait empirique une importance prépondérante, on comprendra comment la science est devenue l'inspiratrice de la philosophie. Ce rôle est échu surtout à la science biologique, dont l'influence s'est fait sentir particulièrement au cours du dernier siècle : Lamarck et Darwin ont préparé la voie où Spencer s'est engagé. Avec Spencer l'idée d'évolution, qui avait pris naissance dans les sciences naturelles, est devenue l'aimant versiequelfut attiré toutlegrand mouvement des idées philosophiques au xix» siècle En quoi consiste cette idée d'évolution ? En une conception selon laquelle tous les êtres doués de vie à un degré quelconque procéderaient les uns des autres, selon laquelle toutes les formes végétales, puis animales, seraient en quelque sorte les laboratoires où la vie, acquérant des complications et des qualités nouvelles, se transformant sans cesse au cours des âges, deviendrait continûment plus riche et plus élevée et tendrait, à travers cette lente ascension parmi les millénaires, vers un état de
ET L INDEPENDANCE DES MŒURS
perfection. Tandis que la science de Taulre siècle découvrait, entre les différentes variétés et les différentes espèces, des liens de filiation et de parenté, l'hypothèse philosophique qui, d'ailleurs, guidait souvent les savants eux-mêmes, devançait les conclusions scientifiques et voyait dans l'espèce humaine le dernier état actuel de cette évolution des êtres vivants. Le phénomène de Tintelligence, apparu soudain dans Thomme avec un développement si supérieur, semblait montrer en lui un aboutissement ; on se persuada que tout Teffort antérieur de la vie n'avait eu pour but que de préparer son avènement. Et il sembla aussi que l'intelligence, avec les idées et les conceptions morales que les philosophes en avaient tirées, dût indiquer le sens futur de l'évolution biologique, que, dans le prolongement de cette modalité nouvelle, dût s'inscrire le but vers lequel se dirigeait tout le mouvement ascensionnel de la vie.
Les philosophies et les religions, dès les premiers âges de la pensée, avaient aménagé l'avenir. Le monde moral, faisant luire dans la conscience humaine le premier rayon de son aube, en illuminait les perspectives. Gros de réalisations futures, il avait déjà réalisé dans l'esprit des hommes les idées du bien, du juste dont le triomphe devait
ET l'iNDÉPEJÎDANCE DES MŒURS
assurer à une humanité plus parfaite la possession du Bonheur. La science avec la théorie de révolution remplissait tout le cadre des origines ; elle pidait la vie depuis ses premiers balbutiements jusqu'à l'homme: elle fournissait les soubassements de l'édifice de l'Etre dont les philosophes avaient déjà construit toutes les parties saillantes. Elle montrait en outre, d'une façon historique et concrète, les procédés de croissance de la vie et fournissait ainsi des indications sur la façon dont se développerait, dans le futur, le progrès moral de rFïumanité. On imagina une sélection s'exerçant dans le monde moral comme elle s'était exercée dans le monde physique.
Ainsi l'apparition de la théorie de l'évolution eut ces conséquences philosophiques ; le fait de mouvement, de changement, de transformations successives, de complexité et de perfection croissante qui s'y révéla, éveilla l'idée d'un but vers lequel tout ce mouvement tendait. L'idée de finarité, d'origine métaphysique, y puisa une force nouvelle. De ce que le monde s'avérait en proie au changement, on conclut qu'il s'efforçait vers une fixité finale, de ce qu'il évoluait dans le devenir, qu'il aboutissait à l'être.
Et tel fut le fantôme métaphysique dont les con-
tours flottèrent devant les consciences de quelques générations, celui d un progrès continu tendant vers un but dont les formes se dessinent au regard (les imaginations, qui conserve pourtant assez d'indécis et de vaporeux pour passionner, pour réserver quelque surprise au prochain numéro, toutes les transformations de la matière subordonnées à ce but, moyen de ce but, de même toute la suite de l'histoire; chez les plus subtils, ce progrès se perdant à l'infini, ce bitt jamais atteint et, en quelque sorte intangible, fixant seulement une direction, et dans l'une comme dans l'autre hypothèse, but ou direction imposant un impératif moral, les formes humaines de l'évolution, intelligence, conscience morale étant tenues pour les dernières apparues, pour la conséquence, pour la suite naturelle et nécessaire de l'évolution physiologique.
Tel fut bien, semble-t-il, le décor métaphysique suscité au cours du dernier siècle, par l'interprétation de l'idée d'évolution au gré des théories philosophiques. Mais, plus entièrement qu'elle n'avait fait jusqu'alors, la philosophie, par l'appui qu elle a demandé à la science, s'en est rendue tributaire. Or, tandis que la métaphysique vise à atteindre des conclusions définitives, la science ne prétend construire qu'une suite de degrés permettant de décou-