INFLUENCE POSSIBLE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE SUR LA NATALITÉ
Nous voici arrivés au seuil du xixe siècle.
G est au cours de ce siècle que la natalité jusque-là élevée (d’après les documents parisiens, d’après ceux que nous a transmis Moheau, et d’après quelques autres encore) baisse d un pas presque égal pendant assez régulièrement,
1 naissance par 1.000 habitants en dix ans.
La Révolution et 1 Empire ont-ils été cause initiale de ce mouvement qui ne devait plus s’arrêter ? Sous la Révolution, le i espcct de la maternité est poussé jusqu’à 1 aflectation, et il est juste d’ajouter que les mariages et les naissances furent extraordinairement nombreux, à Paris Uu moins, pendant cette période agitée (voir le bas du tableau de la page 122).
Mais la Révolution inculqua dans l'esprit des Français trois dispositions d’esprit qui firent dans le cours du siècle d'incessants progrès :
L’affaiblissement des croyances religieuses ;
L'esprit démocratique ;
L’individualisme (la déclaration des droits de l’homme aurait dû avoir pour pendant la déclaration des droits de la société ; celle-ci a été oubliée).
Puis survient l’empire : son Gode civil, et ses guerres épouvantables.
Nous allons analyser le degré d'influence que chacune de ces causes peut avoir eu sur l’affaiblissement de 1 esprit de famille. Disons tout de suite que même si on n’attribue à chacune d elles, isolée, qu une faible influence, on doit reconnaître que, combinées, elles doivent avoir eu un pouvoir de nuire beaucoup plus énergique :
Il est douteux que l’affaiblissement des croyances religieuses ait suffi à abaisser la natalité. Mais si en même
temps que les croyances religieuses s’affaiblissent, l’esprit démocratique inspire à chaque homme le désir de s’élever au-dessus de sa position, il est incité à se charger du moindre poids possible pour soutenir plus librement le combat de la vie ; une religion sincère le détournerait d’un si triste expédient, mais elle ne se maintient que pour la forme, et n’a plus d’influence. Loin qu’un principe supérieur de morale vienne la suppléer, l'individualisme enseigne dogmatiquement que chacun n’a de devoir qu’cnvers soimême. Ainsi l’homme ne se sent pas plus de devoirs sociaux que de devoirs religieux et reste entièrement livré aux suggestions de l’ambition.
S’il reporte cette ambition sur scs enfants, s'il les veut plus riches et plus élevés que lui, il trouve ou travers de ses projets le Gode civil, qui ne lui laisse guère qu un moyen assuré de réaliser son projet; c est de limiter le nombre de ses enfants. Il en est du Code civil comme des
autres influences dont nous venons de parler : à lui seul, il n’aurait pas pu peut-être, même en un siècle entier, abaisser la natalité française au point où nous la voyons. Il n’a pas eu cette influence déprimante dans la Pologne russe 1 ni en Roumanie, ni dans les Pays-Bas, sans parler des autres pays où il a été adopté ou adapté. Mais établi dans une nation peu religieuse et en outre imbue d’idées démocratiques, il trouvait des conditions adjuvantes nécessaires pour devenir fatal au développement de la nation.
Ainsi il convient, dans l’étude que nous allons faire de chacune de ces influences délétères, de ne jamais raisonner comme si elle était seule.
De l’influence de l'affaiblissement des croyances religieuses sur la diminution de la natalité.
Il est assurément logique d’attribuer à l’affaiblissement des croyances religieuses une influence sensible sur la diminution de la natalité.
On a maintes fois remarqué que la Bretagne, contrée où la religion est encore pratiquée assez généralement, est une des contrées de France où la natalité (quoique très faible comparée à celle des pays étrangers) a le moins décliné.
L’observation individuelle nous montre que les familles nombreuses sont généralement pieuses (surtout dans la bourgeoisie, où cette belle fécondité est plus particulièrement consciente et voulue).
Les franco-Canadiens, si extraordinairement féconds, ont conservé une foi catholique extrêmement ardente.
Nous ne méconnaissons pas la valeur de ces arguments. D autres peuvent leur être opposés :
1. Oü il est en vigueur dans son texte original français, car il n’en existe pas de traduction officielle. v ’
La Belgique., qui s’est donné depuis un quart de siècle un gouvernement catholique, n’en voit pas moins sa fécondité décroître avec rapidité depuis cette époque.
Est-ce bien uniquement parce qu’elle est relativement pieuse que la Bretagne a conservé une fécondité un peu supérieure à la moyenne française ? Son état économique, les professions maritimes de beaucoup de ses habitants, leur rudesse, leur pauvreté, et surtout leur obstiné courage, ne sont-ils pas aussi des facteurs dont il faille tenir compte ?
Mais il est utile d’entendre sur cette question l’opinion d'un écrivain catholique très distingué, M. Fonsegrive, directeur de la Quinzaine.
Quand on met sur le compte de la diminution de la foi la diminution des naissances, on énonce en un certain sens une incontestable vérité, mais en un autre sens on se trompe. Oui, si l’on avait la foi saine, normale : par le fait seul qu’on posséderait cette foi et qu’on agirait en conséquence, on ne songerait pas à limiter la vie qui veut naître. Mais on peut très bien avoir la foi catholique, et vivre sans se mettre en opposition expresse avec les règles morales qui en dépendent. Si cette foi tombe sur un terrain mal préparé, sur une nature altérée et anormale, elle produit toujours ses fruits surnaturels de sanctification et de salut ; mais elle ne produit pas tous les fruits qu’elle pourrait et devrait produire dans le domaine de la nature.
C’est un fait, d’abord, que la morale catholique ne condamne pas la chasteté volontaire des époux; elle ne les oblige pas à avoir un certain nombre d’enfants; les moralistes catholiques n’interdisent pas la prudence conjugale; pourvu que toutes choses, quand elles se passent, se passent normalement et que le reste du temps l’abstention soit observée, la morale catholique est satisfaite. On peut donc être catholique pratiquant pieux et fervent même, et n’avoir qu’un ou deux enfants...
Le mal qui nous trouble et nous effraie vient de l’âme ; c’est une maladie de l'esprit et cette maladie n’est autre qu’une crainte, une lâcheté, une peur, un manque de confiance qui paralysent les efforts et qui atrophient la volonté.
La véritable cause de la diminution de la natalité n'est pas d’ordre physiologique; il faut ajouter : elle n’est pas davantage d’ordre social, ni dépendante du régime législatif et fiscal ; elle
n’est pas même, à proprement parler, d’ordre religieux : elle est simplement et uniquement d'ordre moral. Les âmes françaises, à mesure qu’elles ont goûté à la civilisation, se sont amollies et rétrécies, elles ont tourné toutes leurs aspirations vers le mieux être individuel et familial, elles ont rapetissé leurs ambitions, et elles ont en même temps perdu la force 'd’agir, la confiance qui soulève, le courage qui soutient l’effort.. .
La religion a un but surnaturel et ses effets sont principalement de l’ordre surnaturel; elle transpose les âmes dans une région divine; mais si elle influe sur les âmes par là même, cependant elle les transpose telles qu’elles sont ; les améliorant sans doute, mais ne changeant pas tout à fait leurs qualités et dispositions naturelles.
. . . Un esprit faux, bien que croyant et pratiquant, bien que recevant les grâces sacramentelles, reste un esprit faux et la pratique des sacrements ne saurait normalement, sauf par un miracle, donner l’aptitude mathématique à celui qui ne l a pas, non plus que guérir le corps d’une maladie. Les facultés naturelles qui ne tiennent pas à la moralité individuelle, le plus ordinairement demeurent ce quelles sont; de même les sentiments, les habitudes déjuger et de sentir sur les choses naturelles ; de là vient que les médiocres restent médiocres, que tant d âmes abreuvées aux sources surnaturelles restent naturellement de qualité inférieure, ce qui scandalise souvent et cependant ne devrait même pas étonner. Par conséquent, si la vertu de religion contient en elle la force, le courage, l’espérance, la force qu’elle donne, le courage qu’elle soutient, l’espérance quelle inspire, se rapportent normalement à des objets surnaturels, aux dogmes de la religion, à la vie future ou à ses nécessaires préparations; elle ne donne pas nécessairement le courage purement naturel pour affronter toutes les difficultés économiques et sociales de la vie présente; elle n’inspire pas nécessairement la confiance en cette vie.
Ainsi la foi religieuse n’aurait sans doute pas suffi pour conserver à la France sa fécondité, et l’indifférence religieuse n aurait pas suffi peut-être à la lui enlever, si elle avait été le seul facteur en jeu. Mais il y en a eu d’autres.
Influence du développement de la civilisation et de l'esprit démocratique.
M Bertillon père {Natalité, p. 89 et suivantes) a attribué,
il y a bientôt quarante ans, au développement delà civilisation une forte influence sur la diminution de la natalité.
Après avoir parlé des causes économiques qui agissent sur la natalité, il poursuit ainsi : « Les secondes influences qui commandent à la natalité sont d’ordre moral. Ce sont les effets de la civilisation; ils se manifestent notamment par les rapports qui s’établissent entre la natalité et l’enrichissement. Dans certains cas, nous avons vu la civilisation en augmentant la puissance du travail et sa production augmenter du même coup la multiplication des hommes. Nous allons voir maintenant cette même culture en s'universalisant devenir une cause modératrice de la natalité. C’est ce qui s’observe le plus souvent soit dans les civilisations avancées, soit dans quelques classes privilégiées, soit dans la nation entière, mais surtout dans les pays dont la civilisation est le plus universalisée, démocratisée, alors que la masse de la collectivité considérée est gagnée à la contagion de goûts plus relevés. Alors chacun tend à augmenter sa consommation personnelle et plus encore peut-être celle de sa famille, à absorber c’est-à-dire à détruire plus de travail, ou même à conquérir la sécurité par l’accumulation d’un capital, bientôt l'habitude est prise; cette plus grande consommation familiale et ce besoin de l’épargne deviennent un besoin de premier ordre... »
Déjà en 1853, il avait émis une idée analogue flettre à Achille Guillard). « Dans les pays les plus émancipés, les producteurs absorbent eux-mêmes le surplus de leurs produits et n’en laissent point de disponibles qui puissent favoriser un accroissement de naissances ».
Arsène Dumont a développé la môme pensée dans un volume intitulé : Civilisation et Dépopulation.
M. Paul Leroy-Beaulieu a de même attribué l’abaissement de la natalité au développement de la civilisation et de l’esprit démocratique.
Sous ces différentes formules on retrouve la même pensée. Cette opinion est très logique; les hommes peu cultivés satisfont leurs instincts presque inconsciemment ; ils ressemblent, toute proportion gardée, aux animaux qui mangent sans se douter du rôle de l’alimentation dans l’économie animale, et qui s’accouplent sans soupçonner qu’ils
Bertillon.
assurent ainsi la perpétuité de leur espèce. G est presque le cas de l’homme primitif, qui, tout en sachant à quel but est destiné chacun de ses actes, les accomplit sans les raisonner. On conçoit que 1 éducation, 1 instruction, 1 habitude de réfléchir, de calculer et de prévoir, le rendent plus circonspect et même trop circonspect.
Il ne suffit pas que cette opinion, qui rattache la dépopulation au développement de la civilisation, soit logique; il faut savoir si elle est confirmée par les faits.
A l’appui de cette opinion on peut invoquer :
1° Le fait que la natalité a diminué en France depuis le début du xixe siècle, c’est-à-dire depuis que la Révolution a semé dans le pays des idées démocratiques.
2° Que la natalité a baissé un peu plus rapidement dans ces dernières années, qu’elle n’avait fait précédemment ;
3° Que l’abaissement de la natalité est un fait général dans tout l’Occident de l’Europe, mais plus rapide en France que dans les pays moins démocratiques ;
4° Que les régions de l’Europe les moins démocratiques, telles que la Russie, la Serbie, la Roumanie, etc., sont celles où la natalité est la plus élevée.
5° Que l'abaissement de la natalité est au contraire rapide dans les colonies australiennes qui sont acquises aux idées socialistes, la natalité y restant d’ailleurs bien plus élevée qu’en F1 rance.
6° Que la natalité parait faible dans la Nouvelle Angleterre (et non pas dans le reste des États-Unis comme on l a prétendu par erreur).
7° Que les contrées les plus ignorantes sont les plus fécondes.
8° Qu’une fraction du parti socialiste français se désintéresse de la dépopulation et compte plusieurs personnalités influentes qui professent les théories néo-malthusiennes, (mais d’autres socialistes très éminents méprisent ces théories et les flétrissent en termes énergiques).
Que les familles nobles s éteig’nent rapidement.
10° Que des monographies de petites collectivités (monographies communales) montrent la natalité élevée des communes composées d’ouvriers peu éclairés et la natalité tout à fait misérable des communes composées d’ouvriers instruits qui se sont fait une âme d’employé (voir Annexes, p. 321 etsuiv.)
Aucun de ces arguments n’est aussi probant qu’il semble d’abord.
Quelques explications sont donc nécessaires à propos de chacun d eux.
1 La natalité a diminué en France depuis le début du xix siècle et 2° elle a diminué plus rapidement depuis dix ans, qu elle n’avait fait précédemment. Il suffit d un regard sur les chiflres pour s’en convaincre (voir
On peut certainement rattacher aux aspirations démocratiques, si on le veut, cette décroissance qui se poursuit depuis un siècle et qui s’accélère si fort actuellement, mais combien d autres éléments ont pu y concourir et y ont certainement concouru !
3 L abaissement de la natalité est un fait général a i out l Occident de l Europe, mais plus rapide en France
QUE DANS LES PAYS MOINS DÉMOCRATIQUES - Oui, la natalité
diminue dans tous les pays de l’Europe, mais la mortalité diminue aussi , et c’est ce qu on oublie trop, en sorte que l’accroissement de la population est toujours à peu près le même, avec tendance à accroissement.
Nous avons expliqué (p. 66 et suivantes) que cet abaissement de la natalité est une suite ordinaire de l’abaissement de la mortalité. L’abaissement de la natalité restant jusqu’à présent proportionné à la mortalité, il n’est pas besoin de lui chercher une autre explication.
Lorsque sera venue l'époque, encore extrêmement éloignée, où la mortalité aura atteint son minimum, la nata-
lité continuera-t-elle à baisser? Nous n’en pouvons rien savoir; jusqu’à présent, rien ne l’indique.
4° Les régions de l’Europe les moins démocratiques,
TELLES QUE LA RUSSIE, LA SERBIE, LA ROUMANIE, LA BULGA¬ RIE, ETC., SONT CELLES OÙ LA NATALITÉ EST LA PLUS ÉLEVÉE. -
11 est vrai, mais ce sont celles où la mortalité est aussi la plus élevée. L’élévation de la natalité dans ces pays s’explique par l’élévation de la mortalité et réciproquement; le peu de culture de la masse des habitants explique à la fois l’une et l’autre.
5° L’abaissement de la natalité est rapide dans les