DIFFICULTÉS QU ÉPROUVENT LES FAMILLES NOMBREUSES A SE LOGER
A Paris, il est très difficile à une famille quelque peu nombreuse de trouver à se loger à peu près suffisamment, même si elle est aisée ; si elle est pauvre, cela lui est impossible. C’est ce que je vais préciser par quelques faits et quelques chiffres.
La conclusion pratique est celle-ci :
Puisque, en matière de logements ouvriers, les besoins sont immenses et les ressources limitées, il faut courir au plus pressé ; en d’autres termes, faire le plus de bien possible avec le moins d’argent possible. Il faut donc, avant tout, préparer des logements convenables et de prix modéré pour les familles nombreuses (plus de trois enfants). On peut être assuré que tous seront occupés par des familles très dignes d’intérêt.
Les pouvoirs publics se conduisent comme s’ils cherchaient a aggraver le mal. A oici une histoire grotesque et lamentable qui le prouve :
l ne commission d hygiène de la banlieue ayant appris qu’une famille composée de dix-huit personnes, ne disposait que de deux pièces, lui intima l’ordre de déguerpir, et, pour comble, intenta un procès au propriétaire.
« Ou voulez-vous que j’aille avec mes seize enfants, dit le chef de i ette malheureuse famille ? Certes, je ne demande pas mieux !|ue d’avoir un logement plus large; mais le premier élément de l’hygiène, puisque hygiène il y a, c’est de manger. Pour faire manger mes seize enfants, mon salaire suffit à peine. Si. réellement, vous vous intéressez à leur santé, aidez-moi à les élever, et surtout ne les expulsez pas du seul logis que je puisse leur donner ! » D'autre part, le propriétaire disait qu’il avait cru bien faire en accueillant cette famille si intéressante dans -a maison; tant d’autres refusent de louer aux familles nombreuses !
Les hygiénistes sont des philanthropes féroces et déconcertante. Le propriétaire — malgré la bonne volonté du tribunal, qui renvoya deux fois l'affaire — fut condamné à un franc d'amende! Pour éviter de nouvelles condamnations, il s’empressa de jeter a la rue les seize enfants.
Nous jouvons citer plusieurs histoires analogues.
Moralité : les familles nombreuses doivent loger à la belle étoile. Tel est le logement aéré que prescrivent Messieurs les hygiénistes !
Ce conseil sauvage est suivi, par force ! Les exemples en sont innombrables. En 1908, la mère d’une famille de sept enfants accouchait de son huitième enfant sous un pont à Montgeron, parce que, depuis deux mois, elle n’avait pas d’autre abri. Précédemment, cette famille, qui est donnée comme recommandable, vivait dans la forêt de Sénart, comme une famille de fauves. Elle avait été expulsée, et n'avait pas trouvé de logement. (Voir Annexes, p. 340). Nous allons, d’ailleurs, montrer que même les familles moins malheureuses éprouvent pour se loger convenablement les plus grandes difficultés. Le plus souvent elles sont très mal logées.
Eu termes généraux, sur 100 Parisiens, il y en a 14 qui sont « mal logés ». Voici ce qu il faut entendre par là : si un logement comprend deux chambres et une cuisine (total ; trois pièces), et qu’il contienne six personnes, nous les comptons comme suffisamment bien logés ; cela montre que nous ne sommes pas difficiles à contenter,
pour que nous commencions à trouver, au contraire, mal logés les habitants de ces trois pièces, dont une cuisine, il faut qu’ils soient au nombre de sept !
Ne nous plaignons pas trop. Dans les grandes capitales étrangères, et dans plusieurs grandes villes françaises, la population est encore plus mal logée.
Donc, sur 100 Parisiens, il y en a 14 qui sont dans des logements trop étroits (1001) ; telle est aussi la proportion que l'on trouve en ce qui concerne les ménages composés de trois, de quatre ou de cinq personnes. Que ces ménages habitent dans les quartiers où la population est généralement aisée, ou qu’ils habitent dans les quartiers pauvres, la proportion des « mal logés » reste toujours à peu près la môme (sur 100 de ces ménages, il yen a 15 à 20 « mal logés »).
Considérons les familles un peu plus nombreuses, celles de 6 ou 7 personnes (les deux parents et quatre enfants) ; la proportion des mal logés monte à 27 p. 100 dans les quartiers aisés : elle atteint 44 p. 100 dans les quartiers « pauvres » et 48 p. 100 dans les quartiers « très pauvres » (Gobelins, Vaugirard, Montmartre, Buttes- Chaumont, Ménilmontant) .
Considérons des familles véritablement nombreuses, c’est-à-dire composées de huit à dix personnes (ce qui suppose six enfants ou plus), la proportion des « mal logés » atteint 30 p. 100 dans les quartiers aisés ; 07 p. 100 dans les quartiers pauvres et de 71 p. 100 dans les quartiers très pauvres !
On peut espérer que le Métropolitain permettra aux familles nombreuses logées trop étroitement dans le centre de la ville d’aller chercher au loin des logements plus spacieux. Il est clair qu’il ne peut rendre ce service à celles qui sont déjà logées dans des quartiers excentriques. Cherchons donc quel est leur nombre : dans les dix arrondissements de la périphérie, il y a 13.240 familles
de six personnes et plus qui sont logées dans des conditions aussi déplorables au point de vue de l’hygiène qu’au point de vue de la morale. Ces 15.246 familles comprennent 108.328 personnes1 2.
Ces résultats ne sont pas particuliers à Paris. Ils se retrouvent partout. Partout, les familles nomb reuses sont extrêmement mal logées. Je fixerai cette vérité par quelques chiffres :
Sur 1.000 ménages composés de x personnes, combien sont « mal logées » ( plus de 2 personnes par pièce) :
Ménages de 3 personnes .
St-Élienne
Dunkerque
Cherbourg
Reims
J’ai fait la même recherche dans une trentaine de villes françaises et j’ai trouvé des résultats plus ou moins analogues-. Les deux tiers ou trois quarts des familles nombreuses sont log’ées dans des conditions d’encombrement et de promiscuité aussi déplorables au point de vue de l’hygiène qu’au point de vue de la morale.
C’est à elles, à elles seules, que les logements à bon marché, actuellement construits, devraient être tout d’abord réservés.
Une société de Dames bienfaisantes paraissait l’avoir compris. Elles ont fondé la Société anonyme des logements à bon marché pour familles nombreuses. Cette société possède quatre vastes immeubles entièrement habités, et elle veut en construire d’autres. C’est une très belle œuvre assurément. Malheureusement son titre est
1. Bull, de VAll. nat. 1905. Lire aussi le journal le Matin, passim déc. 1908.