‹ La dépopulation de la FranceChapitre 50 sur 158 · NI PROTÉGÉES · texte numérisé non relu

NI PROTÉGÉES

Xi l’État, principal intéressé dans la question, ni les particuliers n’acquittent suffisamment le devoir qu’ils ont d’honorer et de secourir les familles nombreuses. Beaucoup de gens ignorent qu’elles sont très méritoires. Pis encore ! on se moque d’elles (voir page 203).

1. On peut la rapprocher des recherches très ingénieuses de Tchourilov, statisticien russe mort prématurément en 1878. Il a étudié la statistique des conseils de révision militaire pour voir si les guerres du premier Empire n'avaient pas multiplié en France le nombre des infirmes. On conçoit que tous les hommes valides ayant été mêlés aux terribles guerres impériales, et beaucoup ayant péri, il ne soit plus resté dans leurs foyers que des hommes trop malingres pour être soldats. Ce sont eux qui ont engendré les générations nouvelles. Tchourilov cherchait si ces générations nouvelles n’avaient pas hérité des tares de leurs aînées, i Revue d’ anthropologie, 1877.)

Ce que ce statisticien russe admettait en ce qui concerne la valeur physique, on peut le supposer en ce qui concerne la valeur morale.

Une idée analogue, mais un peu différente, a été exposée par M. Salone, professeur d'histoire, à la Commission de dépopulation.

Il est plus cruel encore de penser qu'on ne les secourt presque jamais quand elles sont dans le malheur ; aucun privilège sur les autres malheureux ne leur est assuré.

De toutes les misères humaines, la plus intéressante, sans contredit, est celle d’une veuve d’ouvrier chargée de nombreux enfants. Non seulement la charité conseille de la secourir, mais l’intérêt social l’ordonne. Car elle est le seul soutien de ses enfants, et ces enfants sont l’espoir de la nation. Or, on ne fait rien pour elle, ou presque rien !

Cette indifférence de la société pour la veuve chargée d’enfants est criminelle. Elle est, en outre, stupide. Il est logique de croire qu’elle contribue à diminuer le nombre des naissances.

L’ouvrier qui sait que, s’il meurt, sa famille réduite à la plus horrible misère mourra de faim (nous allons voir que c’est exactement le cas), est tout naturellement conduit à restreindre le nombre de ses enfants de façon que sa veuve ne soit pas chargée d’un poids trop lourd et ne soit pas condamnée à mort. Ce n’est pas faute de courage qu'il aura pris celte funeste résolution, c’est par nécessité. Il faut l’avouer, il aura eu raison !

La société subit, en pareil cas, le sort qui échoit tout naturellement à ceux qui ne paient pas leurs dettes : on ne leur fait pas crédit. Elle a institué le mariage pour obtenir les enfants nécessaires à sa conservation ; ces enfants, on peut donc dire qu elle les demande. Par là môme, elle contracte l’obligation d’en prendre soin si les parents viennent à manquer. Si elle faillit à cette obligation, il serait très logique que les familles pauvres prissent leurs précautions en conséquence. On ne pourrait pas les en blâmer !

L’abandon cruel et honteux des veuves chargées de nombreux enfants devrait donc être une cause très importante de l’abaissement de la natalité ; et si la raison gouvernait toutes les actions humaines, on devrait dire que

c’est la principale; car c’est presque la seule qui soit vraiment logique. En vain on répondrait que les autres nations ne sont guère plus généreuses pour ces malheureuses veuves. En France, il y a des causes adjuvantes (irréligion, esprit démocratique, prévoyance, fureur d’épargne, etc.) qui n existent pas au même degré dans les autres pavs.

Jamais la veuve chargée d’enfants n’est responsable de son malheur. Que peut-on lui reprocher? Elle s’est mariée, elle a eu des enfants, elle a eu le malheur de perdre son mari. Quoi de plus simple que celte histoire banale? Quoi de plus régulier, de plus parfaitement honorable ? La voilà donc, simplement ouvrière, à la tête de quatre ou cinq enfants en bas âge. Comment les nourrir ? Son travail n’y peut pas suffire, car les soins à leur donner suffisent à absorber son activité. Elle est donc, elle et ses innocents enfants, réduite à la plus profonde misère, sans qu'il y ait aucunement de sa faute. Et on ne fait rien pour elle ! Son cas, très vulgaire pourtant n’est pas prévu. Que deviendrat-elle ?

Ce qu’elle devient, l’histoire effrayante que voici va nous en donner une idée; elle s’est passée pendant l’hiver 1900- 1901 ; il s’en passe d’analogues tous les jours.

La veuve Giron, qui comparut alors en police correctionnelle sous la prévention d’abandon d’enfants dans un lieu solitaire, était une jeune couturière de trente-cinq ans qui, mariée à un brave ouvrier, avait eu sept enfants. Son mari mourut après une maladie assez longue qui avait épuisé les ressources du petit ménage. Impossible de faire de la couture avec sept petits enfants sur les bras, donc impossible de payer le propriétaire. Expulsée, ne voulant pas mendier, ne sachant où aller, elle alla se réfugier dans les bois de Garches, où elle vécut en sauvage pendant plusieurs moi-, vivant de ce qu'elle trouvait. De ses sept enfants, cinq sont morts à ce régime.

Elle résolut alors de demander un secours à l'Assistance Publique; on lui demanda son adresse; « A Garches ! réponditelle — Adressez-vous donc à Versailles, car Garches est en Seine-et-Ûise. » A Versailles on l'éconduisit de même en la renvoyant à Paris. Elle prit alors le parti — horriblement dou-

Bertillox.

loureux, mais très sage — d'abandonner ses deux enfants survivants dans un couloir de l'Assistance Publique. Ainsi, ils ne mourraient pas comme les cinq autres!

C’est pour ce fait qu’elle fut poursuivie. Les juges n’ont pas pu se résoudre à condamner cette mère malheureuse ; ils ont cherché une subtilité pour l’acquitter. Mais cet acquittement n’est pas une solution !

Est-ce vraiment dans un pays civilisé que se voient de pareilles atrocités ! Mieux aurait valu égorger ces cinq petits innocents que de les laisser agoniser de troid et de faim dans les bois de Garches.

Cette histoire, si horrible qu’elle soit, n’a rien que de très ordinaire. L’Académie des sciences morales et politiques vers 1906 vérifiait le récit d'une histoire presque identique à celle de la veuve Giron. Le Bulletin de l’Alliance nationale pour /’ accroissement de la population en contient quantité d’autres, à peu près aussi épouvantables (I, 61, 280, 350; II, 28, 271, 291, Soi, etc., etc.). Et, en effet, il n’y a rien de plus banal que de voir un ouvrier mourir prématurément en laissant plusieurs enfants sur les bras de sa femme. Une société qui ne prévoit pas un cas aussi fréquent n’a aucun droit de se dire civilisée.

Or, jusqu’en 1895, l’Assistance publique de Paris refusait systématiquement le moindre secours aux veuves chargées d’enfants. Les rédacteurs du règlement n’avaient pas prévu le cas !

Les femmes, en effet, n’étant pas électeurs, n'intéressent personne ! Le législateur consent bien, en ce moment même, à compromettre le crédit de la France pour assurer des retraites à tout le monde, mais pourquoi irait-il s'occuper de femmes et d’enfants qui n’ont pas de bulletin de vote ? (Voir p. 303.)

Lme seule personne en France a compris que la France a une dette à payer aux familles chargées d’enfants, surtout lorsque leur chef, leur seul soutien, a disparu. C’est

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1 admirable Mmt Carnot, d inoubliable mémoire. Pendant la présidence de son mari, elle distribuait chaque année une dizaine de mille francs « aux veuves d'ouvriers les plus chargées d’enfants ». Plus tard, elle leur a donné toute la part disponible de sa fortune sous forme d’une fondation à 1 Académie des sciences morales et politiques. Cette fondation, qu’elle a grossi plus tard par un legs considérable, a été augmentée encore à plusieurs reprises par ses fils, notamment par le capitaine Carnot et par un anonyme.

Mme Carnot a fait ce qu’elle a pu, mais son œuvre reste encore à faire. La fondation Carnot distribue chaque année des primes, de 200 francs chacune, à un nombre infime de veuves chargées d'enfants : 90 en 1909. Que c’est peu à côté de ce qu’il y a à faire! Outre que 200 francs une fois donnés ne sont pas une ressource, mais seulement une marque d’intérêt, il faut songer qu’il y a en France 320.000 veuves (de tout âge et de toute condition) ayant quatre enfants ou plus ! Quelle énorme disproportion !

Le très noble exemple donné par Mme Carnot contribua sans doute à faire comprendre à l’Assistance publiqué de Paris l’impardonnable lacune que présentait son règlement. Aussi le décret du 13 novembre 1893, par son article 21, ■admettait que des secours annuels- fussent accordés aux femmes veuves ou abandonnées ayant des charges exceptionnelles de famille. Ce nouveau règlement fut assez peu appliqué pendant deux ans. Depuis cette époque, il l’a été plus sérieusement, mais bien insuffisamment encore.

Je résumerai ainsi les chiffres :

Nombre moyen annuel des femmes veuves ou abandonnées, secourues à Paris pour charges exceptionnelles de famille :

Nombre d'enfants à la charge

des veuves secourues.

1 enfant.

et plus . .

On voit que le nombre de veuves secourues est plus élevé aujourd’hui qu’autrefois. Mais combien il est faible et combien le règlement est médiocrement appliqué !

Le règlement alloue des secours aux veuves avant des charges exceptionnelles de famille. Or, les trois quarts de celles qui reçoivent ce secours n’ont que deux ou trois enfants. Ce ne sont pas là des charges « exceptionnelles ».

On comprendrait cette extension du sens des mots si toutes celles qui ont des charges plus lourdes recevaient des secours. Mais il s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Admettons que ce soit une charge exceptionnelle que d’avoir plus de trois enfants. 11 y a à Paris 15.000 veuves au moins qui supportent cette charge (le chiffre exact est 15.170 et il est un peu au-dessous de la vérité). Sur ce nombre, il y en a 745 qui sont secourues, c’est-à-dire 5 sur 100. N’est-ce pas très peu ?

On répondra que toutes ces veuves ne sont pas privées de ressources. Ne comptons donc que celles qui, avant plus de trois enfants, vivent dans les quartiers ouvriers de la périphérie. Elles sont toutes très malheureuses. Nous en trouvons 10.223, dont 633 seulement sont secourues, soit un peu plus de 5 p. 100. C’est tout à fait insuffisant1.

\. Le directeur actuel de l’Assistance publique de Paris, M. Mesureur, veut remédier à cette situation honteuse. Il y est fortement engagé parle Conseil municipal, et notamment par le très distingué M. Ambroise Rendu. A La Rochelle, toutes les veuves ayant 2 enfants ont un petit secours (1907).

La rareté des secours donnés, leur extrême insuffisance (15 ou 20 francs par mois), permettent de dire qu’en France on ne fait presque rien en faveur des veuves d’ouvriers chargées d’enfants. Or, la nation a intérêt à les aider. Il importe que le père de famille pauvre sache avec certitude que s'il donne à la France des enfants, la France, en échange de ce précieux service, assurera l’existence et l’éducation de ces enfants si leur père meurt prématurément. Les abandonner, les laisser mourir faute d’aliments, ce n’est pas seulement un crime social abominable, c’est, en outre, la plus funeste des fautes.

La société a des devoirs presque aussi formels à l'égard des familles trop nombreuses pour que le gain du père suffise à les faire vivre. Nous expliquons plus loin (p. 284) que quelques conseils généraux l'ont compris dans ces derniers temps et que l’Etat paraît vouloir entrer dans la même voie.

Dans un ordre d’idées un peu différent, nous rappellerons que toutes les grandes compagnies de chemins de fer, le chemin de fer de l'Etat et un certain nombre de compagnies plus petites accordent des allocations de famille à leurs employés les plus humbles, lorsqu’ils ont des charges de famille importantes. Les règlements varient beaucoup de Compagnie à Compagnie ; il serait trop long de les énumérer ici avec détail ; pour fixer les idées, on les résumera (imparfaitement d’ailleurs) en disant qu’un employé gagnant moins de 2.000 francs (ou chiffre voisin) reçoit 50 francs (ou chiffre voisin) par an pour chaque charge de famille au-dessus de trois (ou chiffre voisin).

L’État est entré dans la même voie : les douanes, les contributions indirectes, les postes, le Mont-de-Piété de Paris, le ministère de la Marine, plus récemment la Ville de Paris et le département de la Seine, etc., accordent des allocations de familles analogues (voir p. 341).

De nombreux départements (Basses-Alpes, Vienne, Seinc-et-Marne, Seine-et-Oise, Finistère, Hérault, Côtesdu-Nord, etc.), accordent des allocations de famille à leurs cantonniers ou aux instituteurs (Seine-et-Oise, Yonne).

L’abbé Lemire a fait adopter une résolution qui en étendra le bienfait cà tous les employés de l’État. Cette résolution n’a rencontré que des adhésions ; elle a été votée à l’unanimité.

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