LE TEMPLE
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On voit que presque toujours le nombre des décès l’a emporté sur celui des naissances, et que cette décroissance s’est fort aggravée dans les deux dernières décades observées. La conséquence en est que ce canton qui possédait 3.970 en 1841, n'en comptait plus que 4.733 en 1891, ayant perdu 21 p. 100 de sa population initiale.
Le propriétaire rural qui a besoin de domestiques pour les travaux de la campagne prend ordinairement un ou deux couples mariés, qui logent sous son toit et mangent à sa table ou logent et mangent chez eux. Il leur donne alors 600 francs pai an, un poïc et du vin. Mais, en aucun cas, il ne consent à être servi par des époux ayant des enfants. En cas de grossesse de la femme, l’engagement est rompu par consentement mutuel. Elle serait d’ailleurs obligée, pour son service quotidien, de se faire remplacer à ses frais.
Celui qui a plus de deux enfants est raillé par ses voisins comme un naïf. Ainsi en est-il du jeune marié qui ne laisse pas écouler un certain nombre d’années entre son mariage et la première grossesse de sa femme. Enfin, chose plus grave, dans le cas où survient un troisième enfant, il est un dicton, qui, paraît-il , ne manque pas d’être répété : « Un troisième enfant ! Il ne \ ivra pas ». L appréciation générale qui dirige la conduite, c’est qu’il n’y a pas de duperie plus ridicule, de maladresse plus insigne, de faute de conduite plus méprisable que d’élever une nombreuse famille.
ANNEXE
Canton rural à forte natalité.
Fouesnant.
La situation démographique des 7 communes de ce canton est à peu près la même. A titre d’exemple nous citons les chiffres du chef-lieu :
Fouesnant. — Sur 1.0ÛÜ habitants combien en un an de :
Mariages.
Naissances.
Décès.
naissances
en sus
des décès.
De
naissances par mariage.
1 8io-5i
Pour chacune des 7 communes du canton, on observe des chiffres analogues. Ils se résument ainsi : Nuptialité élevée, natalité très élevée, mortalité forte (excepté pendant les dernières années, où elle a été faible dans chacune des 7 communes;. Excédent des naisances sur les décès, très considérable depuis 1873. La natalité augmente et la mortalité diminue.
Ce canton est donc dans une situation démographique bien préférable à celle que l’on constate généralement en France. Dans la description détaillée qu’en a faite M. Arsène Dumont, deux particularités doivent être notées comme causes principales de cette situation exceptionnelle :
Lorsque, au retour du service militaire, un ouvrier veut se marier, il choisit à sa convenance quelque morceau de lande, d’un quart d'hectare à un hectare, parfois même de deux hectares. et demande au propriétaire, qui n’a garde de refuser, de lui en céder le domaine pour trente ou quarante ans, moyennant une faible redevance en argent. Le marché conclu, il bâtit un « penty » en argile et en bois, défriche, plante un jardin d’abord, puis un verger, laboure le surplus. Le bail fini, le propriétaire lui en consentira un nouveau, pour un prix plus élevé, ou lui remboursera le prix des améliorations. De la soi te, quand l'ouvrier ne trouve pas d’emploi dans les fermes voisines il travaille chez lui; chaque coup de bêche augmente à la fois son épargne et son revenu. Il tire de sa propre terre la plus grande partie de sa nourriture et de celle de ses enfants. Si pauvre
soit-il, sa condition n’est plus celle du petit propriétaire cultivateur, vivant chez lui, travaillant pour lui. Mais alors sa situation est intenable tant qu’il reste isolé. Pour cuire ses aliments, blanchir et raccommoder son linge, prendre soin du meuble mort ou vif de son penty, il lui faut une femme. Le grand nombre des naissances, sont donc, au moins en partie, l’effet du « domaine congéable 1 ».
Quant au grand nombre des enfants par mariage, il tient évidemment à ce qu’ils coûtent peu à nourrir, peu à élever et à instruire. Pour la mère, les couches sont ordinairement sans danger et sans dépenses; l’enfant qui par sa saleté, ses cris, ses langes humides, apporte un si grand bouleversement dans un appartement bourgeois, où tout est net, étroit et propre, n'en cause aucun dans une maison où l’on élève déjà des petits porcs. Dès qu'il sait marcher, et souvent auparavant, remis aux soins de ses aînés, il se traîne dehors, dans le courtil, où ni la place, ni l'air ne lui manquent.
. A Fouesnant, les ménages riches ont à peu près autant
d’enfants que les plus pauvres. Il y a là un phénomène très exceptionnel et une nouvelle manifestation de l'homogénéité entre les différentes classes sociales, qui, sous tous les rapports, est le caractère dominant de ce canton. Les cultivateurs riches, on ne peut trop insister sur ce point, ne font, à vrai dire, jusqu’ici aucun usage de leur fortune; ils l'accumulent en la capitalisant. Ils s habillent et se nourrissent à peu près comme les pauvres; comme eux ils parlent le breton, ignorent et affectent d’ignorer le français; souvent, ils sont incapables de signer leur acte de mariage, et souvent aussi affectent de ne pas le savoir, bien qu'ils le sachent réellement. Ils sont attachés à toutes leurs particularités locales et mettent leur orgueil à les conserver ; ils vivent dans un même état intellectuel, moral, esthétique, et ne font pas le moindre effort pour en sortir. Le propriétaire cultivateur possédant 15.000 francs ou 18.000 francs de revenu n’envisage, pour ses fils, aucune profession comme préférable à la sienne.
La réside l’explication de la forte natalité de ces populations, La façon dont vit la classe riche, dans une collectivité quelconque, exerce toujours la plus grande influence sur la fécondité de la race, car tout le monde l'imite. C’est la classe riche qui détermine l’orientation du progrès et l’intensité du désir de s’élever.
Fins elle fait d'effort pour se mettre au-dessus du commun par son luxe, ses raffinements, son instruction, plus elle allume
1. J ai été, en nov. 1910, à Fouesnant. Le « domaine congéable » y tombe en désuétude parce qu'il n'y a plus de terrain inculte dans le canton.
ANNEXE
dans la masse des inférieurs l’ardeur de marcher sur ses tiaces. Alors, chez lous, ou du moins chez tous ceux à qui la pauvreté n oppose point un obstacle insurmontable, l’effort veis le développement individuel, soit en valeur, soit en jouissances, entrave la fécondité.
Ce qui, dans une collectivité donnée, influe en mal sur la natalité, ce n est pas la quantité des richesses; ce n’est pas même leui mauvaise répartition, c est leur mauvais emploi. En d autres termes, ce n est pas 1 inégalité des fortunes, c'est 1 inégalité dans la manière de vivre.
Canton industriel à natalité relativement forte.
Lillebonne (Seine-Inférieure).
Ce canton est d’autant plus remarquable qu’il est un des rares où la natalité ait augmenté pendant le cours du xixe siècle. Il est vrai que la mortalité y a augmenté au moins autant. L'augmentation de la natalité est un fait tellement rare qu'il méritait d’être suivi de près.
Le canton comprend 14 communes très différentes les unes des autres; elles sont toutes étudiées par M. Arsène Dumont. Nous ne reproduirons que ce qui concerne Lillebonne.