POUR
ANNÉES
Mariages.
Nais¬
sances.
Décès.
naissances en plus <1fs décès
combien
de
naissances.
On voit que la natalité s’est élevée jusque vers 1863. Elle est très élevée ; malheureusement la mortalité est très forte aussi;
Bertillon.
elle a été très élevée surtout pendant la période 1863-72 (choléra et guerre) et 1873-82.
Le canton de Lillebonne était autrefois habité par des tisserands à domicile que l’industrie moderne a remplacés par des ouvriers d'usine. Voici le portrait des uns et des autres. Commençons par le tisserand à domicile :
Les quelques survivants de cette génération disparue, qui ont eux-mèmes travaillé à domicile avant d'aller aux usines, suffisent pour renseigner sur le genre de vie que les tisserands menaient alors et sur celui qu’ils avaient eu très probablement depuis le commencement du siècle. Le tisserand à domicile travaillait beaucoup, douze ou treize heures par jour, c’est-à-dire autant que l’ouvrier d’aujourd’hui, si l’on ajoute au temps qu’il passe à l’usine, celui qu’il met pour y aller et pour en revenir. J1 ne sortait que le dimanche pour aller porter au courtier les étoffes qu’il avait tissées. Les gains étaient plus élevés que ne le sont actuellement les salaires de l’ouvrier d'usine, mais pas plus que n’étaient encore ces salaires il y a quinze ou vingt ans. Toutes les différences découlent de ce qu'il vivait chez lui, y restait nuit et jour, y passait tout son temps, toute son existence; il vivait isolé au lieu de vivre en troupeau.
Un des traits qui caractérisent partout le prolétaire, c'est son peu d’empressement à payer son logement : volontiers il déménage en oubliant le propriétaire. Quand je demandais aux vieillards, en prenant à dessein un air de doute, si ces tisserands payaient bien leur maison, ils levaient les bras au ciel : « Comment, s’écriaient-ils. payer sa maison ! C’était le premier des soucis. Jusqu’à ce qu’on eût amassé l'argent nécessaire, on s’entassait plutôt à quatre ménages dans la même chaumière! Si l’on était un peu plus aisé, on ne pensait qu’à amasser assez pour en acheter une. »
Le tisserand vivant chez lui était plus sensible au bon et au mauvais état du logis; il souffrait davantage d’une porte mal jointe, d’une table boiteuse, d'une vaisselle insuffisante, attachait plus de prix à son mobilier, à l’espalier étendu contre le mur, aux légumes, aux fleurs, aux pommiers du petit jardin. Tout cela le poussait à l’épargne. N’ayant point de prétexte pour s’absenter, il ne quittait point son métier pour aller au cabaret.
D'autre part, il était plus incommodé par les cris, les pleurs, la saleté des enfants encombrant la pièce unique où sa femme et lui devaient travailler tout le jour. Tout s'accordait donc pour lui conseiller d'en restreindre le nombre : le caractère craintif de l’homme casanier, l’amour de l’épargne, le besoin du repos.
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Ces tisserands si peu féconds n’étaient cependant pas riches. A vrai dire, ce n'étaient même pas des ouvriers aisés, et ils ne se garantissaient contre le besoin que par un travail très régulier. Ce n’étaient donc certainement pas des bourgeois. Mais, de même que l'ancien régime connaissait des bourgeois vivant noblement, le régime actuel offre de nombreux exemples de pauvres ménages pensant bourgeoisement.
Avec le casernement progressif des tisserands, des appréciations nouvelles et tout opposées détrônèrent rapidement les anciennes, et à peine se furent-elles implantées dans une commune, qu'elles y déterminèrent une subite élévation de la natalité. Aussitôt que le tisserand à domicile disparait dans une commune et que l’ouvrier travaillant en fabrique le remplace, la natalité fait un saut brusque, monte de 6 à 10 naissances pour 1.000 habitants d’une décade à la suivante.
Ce fut dans la commune de Lillebonne que le fait se produisit tout d'abord et il devait en être ainsi : car c’est là que le tisserand à domicile disparut le plus tôt, que l’ouvrier travaillant en groupe se forma son genre nouveau, ses mœurs, ses habitudes et ses maximes, puis les imposa autour de lui.
Dans la plupart des communes voisines, le même fait ne se produisit que vingt ans après, mais là aussi le changement fut brusque et sans transition.
De la troisième décade à la quatrième, la natalité saute : à la Trinité de 26,1 à 33,1 ; à Mélamare, de 24,6 à 30,7 ; à Saint- Jean-de-Folleville, de 19,9 à 30,0; à Saint-Antoine, de 23,3 à 29,4. Dans quelques communes, le mouvement ascensionnel tarda un peu plus, mais fut le même, à la fois brusque et très sensible.
En allant vivre de la vie commune de l’usine, l’ouvrier perdait nécessairement en grande partie le souci de sa maison qu’il n’habitait plus que la nuit, du mobilier dont il se servait moins, de l'épargne qu’il avait plus d'occasions de dissiper. Il devenait plus indifférent au nombre de ses enfants qui, laissés à la garde de leurs voisins ou de leurs aînés, ne pouvaient plus l’incommoder que momentanément. La cessation de l'allaitement maternel, l’adoption générale du biberon, étaient la conséquence forcée du départ des femmes pour l'usine, et la mortalité infantile devenait énorme. Or, nous avons expliqué comment l’enfant mort en bas âge se trouvant presque toujours remplacé, la mortalité du premier âge se trouvait être une nouvelle cause d'accroissement de la natalité. La même indifférence appelait sans cesse de nouveaux êtres à la vie et la leur faisait perdre.
L’ouvrier de Lillebonne est fort différent des types décrits
par le « Sublime » ; cependant il est très insouciant du lendemain. A Grandchamp (canton de Lillebonne), un vieillard disait à un homme d’une trentaine d’années : « Tu n’as pas de « pain, tu as cinq enfants, ta femme enceinte, ta maison pas « payée, et tu rentres encore ce soir avec un litre d’eau-de-vie : « tu mourras de faim. » L’autre répondit en haussant les épaules : « On n’a encore jamais vu personne mourir de faim. » Le désarroi de la famille et du ménage en permanence lui semblait chose normale. Tous sans doute ne raisonnent pas ainsi; mais beaucoup le font; beaucoup vivent au jour le jour et laissent aller leur vie à la dérive, comme une barque abandonnée qui ne gouverne plus; quelques-uns, étant célibataires, vivent au restaurant; un bien plus grand nombre, mariés ou non, vivent à crédit sur la paye de la prochaine quinzaine ; beaucoup consomment chaque jour soit au cabaret, soit plussouvent chez eux, avec leur femme et leurs enfants, d’énormes quantités d’alcool. Il doit arriver parfois que se mettant au lit dans un état d’ivresse prononcée, ils n’engendrent que le cimetière. Mais ce qui est certainement fréquent, c’est qu'une demiébriété, jointe à une fatigue complète, leur inspire une profonde indifférence à l’égard des charges de famille qu’ils se préparent, ou plutôt les rend totalement incapables d’y songer.
Mais, d’autre part, il y a une cause — une véritable et non plus une condition — pour qu'elle ne se produise point : c’est l'existence, au-dessus du cultivateur, comme de l’ouvrier d’usine, d’une classe sociale infiniment au-dessus de lui, qui I éblouit, mais qui l’écrase et le désespère par la supériorité de ses capitaux. Tandis qu’en général, l’idéal secret qui séduit l’imagination du cultivateur français est la profession libérale, un emploi, une fonction publique aussi élevée que possible dans la hiérarchie; ici, il en va tout autrement. Le soleil qui éclipse tout, l’aimant vers lequel se dirigent toutes les imaginations, c'est la vie du grand industriel, riche de plusieurs dizaines de millions, faisant travailler des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants. A l’extrémité même du canton, où l’on est déjà loin des usines, le magnifique château gothique de Saint-Maurice d’Etelan, acheté, restauré et agrandi par une puissante famille de manufacturiers, détermine l'orientation des aspirations.
L’ouvrier d’usine, l’ouvrier de la petite industrie, le petit commerçant, 1 ouvrier agricole et le fermier peu aisé forment la presque totalité de la population, dominés par un très petit nombre de personnes dont plus de la moitié du canton reçoit son salaire et directement ou indirectement tous ses movens d’existence. Cette aristocratie est trop au-dessus du peuple
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pour qu'il songe un instant à jamais l’égaler. On n’essaye pas d’escalader une muraille quand elle est trop haute ; on se décourage et l’on n’aspire plus qu’à vivre dans sa condition, sans faire aucun effort pour en sortir.
« La féodalité industrielle joue donc en fait, par rapport à la capillarité sociale, le rôle d'une féodalité militaire ou d'une aristocratie de naissance légalement établie. Elle la désespère, l’empêche de se produire,, et partout où celle-ci n’existe point, quelle que soit d'ailleurs la raison de son inexistence, la natalité atteint toujours un chiffre considérable, car une vérité, amplement établie ailleurs, c’est que le développement de la race en nombre est en raison inverse de l’effort fait par l'individu vers son développement personnel, bien ou mal entendu, soit en valeur, soit en jouissances. Ce fait peut sans doute être désormais considéré comme définitivement acquis à la science sociale, et l'étude qui précède en fournit la complète confirmation. »
Canton industriel à natalité faible.
Condé-sur-Noireau (Calvados).
Le canton se compose de 10 communes. Si faible que soit la natalité de Condé, c’est encore la plus élevée du canton.
Voici les caractéristiques démographiques de cette petite ville :
Coxdé-sur-Xoireau (Calvados). — Sur 1.000 habitants combien, en un an cle :
Mariages .
Naissances .
Décès .
Naissances en sus des décès. . .
Ainsi, quoique industrielle comme Lillebonne, cette commune n'a qu’une natalité très faible et très insuffisante.
Les ouvriers d’usine mangent la soupe de graisse matin et soir comme les ouvriers agricoles ; mais ils consomment beaucoup plus de viande. Comme ils ont une heure et demie pour le dîner, et qu’ils demeurent généralement à une faible distance, ils rentrent chez eux prendre en famille le repas que leur mère ou leur femme a préparé. Quelques-uns prennent pension dans les restaurants : quelques autres, demeurant trop loin, apportent leurs vivres et mangent à 1 usine dans une pièce qui leur est réservée. La nourriture est saine, simple et abondante, très différente de celle des ouvriers de Lillebonne qui comprend tant de salaisons avariées et de mauvaises charcuteries.
Le vêtement pour les jours de travail consiste en étoffé du pays, taillées et cousues par des femmes du pays; les dimanches et les jours de fête, il consiste en confections, vêtements de drap pour les hommes, robes d'indienne ou de laine pour les femmes qui se rapprochent davantage des modes de l'année.
En somme, ils sont propres, probes, polis, économes et paisibles ; étant prévoyants, ils ont beaucoup de livrets de caisse d'épargne.
Tandis que l’ouvrier de Lillebonne, avec lequel ils font antithèse sur tant de points, ne tient nullement à ce que ses enfants fréquentent l'école et qu'il se trouve dans ce canton, à mi-chemin de deux foyers comme le Havre et Rouen, autant d'hommes incapables de signer leuracte de mariagequ'au fond de la Basse-Bretagne, les tisseurs et les fileurs de Condé tiennent à ce que leurs enfants aient leur certificat d’étude.
Eux-mêmes lisent beaucoup. Sur 230 membres de la Ligue de l’enseignement que compte le cercle condéen, 180 environ sont des ouvriers de la grande industrie. Sur 3.000 volumes prêtés annuellement, 2.500 sont empruntés par eux. Les livres qu ils choisissent sont des romans. Ce goût s explique sans doute par le besoin qu éprouve 1 imagination de réagir contre l'excessive monotonie de l’existence.
L abus de 1 alcool qui est, lui aussi, une forme de la culture esthétique, bien que ce soit certainement la plus grossièrement et la moins estimable, se produit parfois. Les cas d’ivresse ne sont pas très rares; mais l’alcoolisme l'est . Quelques travaux extrêmement pénibles, comme celui d'encoleur, qui détruit 1 appétit, y poussent d'ailleurs invinciblement. Mais, si l'on en cite des exemples, c’est qu’ils ont frappé surtout à cause de leur caractère d’exception.
Un filateur, qui possède depuis quarante ans une usine dans la \ allée de la Vere, me dit que ses ouvriers ont tous leur maison, leur jardin et leur verger, et que, payés à la quinzaine, ils n'en sont pas moins à vie chez lui. Ce sont de petits propriétaires très honnêtes, titulaires de leur métier, où ils ne sont lem placés que s ils sont malades, et qu'ils reprennent dès qu ils recouvrent la santé. Ils vont à l'usine comme des employés à leur bureau; ils font leur fil en silence selon la routine journalière qui dispense de tout effort de pensée et de tout souci, comme ils rédigeraient des quittances ou rempliraient des formules imprimées dans une administration.
Voués au travail manuel par l’insuffisance de leur fortune, ils ne sont pas bourgeois; mais ils ont l’idéal de la bourgeoisie des villes mortes dont le type est depuis longtemps décrit. Or, c esl une vérité qu’on ne saurait trop redire : on a la natalité
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non de la classe sociale à laquelle on appartient, mais de celle à laquelle on voudrait appartenir.
Comme les populations agricoles du Bocage normand au milieu desquelles ils vivent, comme les anciens tisserands à domicile qu’ils remplacent, les ouvriers d’usine de Condé présentent une mentalité qui ne tend que trop à se généraliser en France et peut être dénommée l'état de moralité négative.
Ils ne tuent point, ne volent point, ne commettent point d'adultère — à moins d’ètre sûrs que ce sera sans conséquences — ils ne dépensent point leur argent à la légère, ils ne bravent point les autorités, ils n'insultent personne, ils ne font ni émeutes ni tapage nocturne, mais aussi ils ne procréent que rarement des enfants naturels, se marient tard ou gardent le célibat et n’ont que trop peu d'enfants légitimes. »
Conclusions à tirer des monographies communales.
C’est le désir de s'élever au-dessus de sa condition qui restreint la natalité. Elle reste considérable si l'intervalle qui sépare le bourgeois de 1 ouvrier est trop grand pour qu il y ait la moindre possibilité de le franchir (comme c’est le cas de Lillebonne) . La condition opposée produit le même effet, tant il est vrai que les extrêmes, se ressemblent souvent. La natalité reste donc considérable aussi lorsque le riche ressemble exactement au pauvre et lui donne l'exemple de la fécondité (comme à Fouesnant).
Les ouvriers qui vivent et pensent bourgeoisement (comme ceux de Condé) ont peu d enfants.
Le domaine congéable (usuel à Fouesnant) fait que les paysans n'ont aucune raison pour restreindre leur natalité. Il en est de même des concessions viagères de Fort-Mardyck.