CHAPITRE VI
Variations de la mortalité.
Dans son discours prononcé le 22 janvier 1902, lors de l'installation de la « Commission extra-parlementaire contre la dépopulation », M. Waldeck- Rousseau disait :
« Le problème de la dépopulation, si l’on s’en rapporte seulement à la définition implicite que le mot comporte, est en effet un des plus vastes, des plus complexes qui puissent se présenter à l'esprit ; on peut dire que presque toutes les questions qui sont actuellement à l’ordre du jour, tous phénomènes d'ordre physique ou physiologiques qui préoccupent si vivement l'opinion, sont autant de questions qui touchent celles que vous aurez à examiner.
« J'ai eu l’occasion de déclarer au Sénat que cette question avait deux faces. Il résulte, en effet, des statistiques de ces cinquante dernières années que l'on ne naît pas assez en France et que l'on y meurt trop. Il y a par conséquent, une question de natalité et une question de mortalité. »
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On ne saurait mieux dire : si l’on ne naît pas assez en France, on y meurt trop; nous allons le prouver.
Puisque, en l’état de notre société actuelle, nous ne pouvons relever la natalité sans une profonde modification du milieu économique, il semble qu'en nous efforçant de diminuer la mortalité seulement au niveau de la moyenne européenne, nous diminuerons d'autant la dépopulation.
Or, la question n’est pas aussi simple, puisque des savants comme MM. Bertillon (1), le D’ Javal (2), le professeur Bard (3) nient la possibilité de combattre la dépopulation en abaïssant le chiffre des décès. Il est vrai que d’autres voix non moins autorisées sont d’un avis contraire. MM. Levasseur (4), Cheysson (5), E. Cacheux (6), professeur Lacassagne (7), professeur Ch. Richet (8), D' Chervin Monod, Leroy- Beaulieu, etc., se reconnaissant plus ou moins impuissants à agir sur les naissances, sont d'avis de concentrer les efforts pour réduire la mortalité.
« Ce serait une illusion, dit le professeur Bard, de croire que l'abaissement de la mortalité pourrait permettre à la France de reprendre son rang. L'amélioration de notre mortalité française serait un grand bien, mais elle ne pourrait faire autre chose que de retarder notre décroissance proportionnelle. »
Mais Bertillon va beaucoup plus loin: « Les médecins, dit-il, ont tous raisonné comme s'ils
(4, 2, 4, 6) Réforme sociale, 1* mai 1891.
(3) Bar»: Bulletin Soc. écon. polit. de Lyon, 1897.
(3) Réforme sociale, 1° juin 1891.
(7) Lacassacne : Arch. d'anthropologie crim., 1900. (8) Ch. Ricuer : Réforme sociale, 1* avril 1891.
disposaient à leur gré de la vie humaine. Ce n’est pourtant pas le cas; il arrive très rarement, même aux plus habiles d’entre eux, d’arracher à la mort un homme qu’elle a marqué de son sceau. Il est très difficile d'empêcher un homme de mourir; les plus savants médecins n’y arrivent pas, tandis qu'il est très facile de faire naître un homme; cela est à la portée des derniers des manœuvres (sic). » Et plus loin :
« Mais, même si les hygiénistes arrivaient à diminuer la mortalité, ce dont je doute, ils-n’auront en rien contribué à l’accroissement de la population. La démographie nous enseigne que cet abaissement de mortalité serasuivi, touteschoses égales d’ailleurs, d'un abaissement de la natalité. On aura donc une population plus âgée, plus chétive, mais non plus nombreuse. ;
« En effet, une loi générale, et qui ne souffre que de rares exceptions, veut que les pays où les nais- sances sont nombreuses aient aussi beaucoup de décès, et réciproquement, ceux qui ont peu de naissances ont généralement peu de décès. Les deux mouvements de la population sont parallèles. Les statisticiens sont tous d'accord pour reconnaître le parallélisme de ces deux mouvements de population. Ils ne diffèrent que sur l'explication à leur donner. Les uns ont voulu y voir un correctif accordé par la Providence à la terrible loi de Malthus: assurément, disent-ils, le nombre des places est limité au banquet de la vie, mais la clémente nature proportionne le nombre des nouveaux venus au nombre des partants,
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et diminue ainsi la somme des souffrances de l’humanité.
« Je crois, avec beaucoup d’autres, que le fait peut s'expliquer plus simplement : quel que soit l’âge d'un mort, on s'explique aisément que sa disparition provoque une nouvelle naissance.
« Est-ce un enfant? Les parents éprouvent le besoin de reporter leur affection sur un être nouveau, et l’on recommence l'enfant perdu. :
« Combien de fois le fait a été observé dans les pays à parcimonieuse natalité, en Normandie, par exemple!
« Est-ce un adulte? Les enfants qu'il était susceptible d’avoir sont procréés; et d'autre part, la place qu il occupait au soleil est occupée par un autre plus Jeune qui profite de l'occasion pour se marier et pour avoir à son tour des enfants.
« Est-ce un vieillard? S’il est pauvre, il constitue pour sa famille une charge dont elle se trouve allégée, et sa disparition rend plus aisée l'éducation d'un nouvel enfant. S'il est riche, il laisse un héritage qu' permet à ses héritiers de se marier et d’avoir des enfants. Ainsi, tout décédé, quel que soit son âge, laisse une place vacante aussitôt prise par de nouvelles naissances. » Et il conclut :
« Ainsi, il est exact de dire que les décès appellent les naissances. Diminuez les décès, vous diminuez les naissances par cela même.
« On peut comparer une société humaine à un bassin de capacité donnée, et muni d'un flotteur, de facon à le tenir toujours rempli d’eau. Il y a un
robinet d’entrée, — c’est la natalité et l'immigration; — mais il ne s'ouvre que dans la mesure où est ouvert le robinet de sortie, — ce robinet de sortie, c'est la mortalité et l’émigration; — impossible d'ouvrir l’un sans ouvrir l’autre.
« On peut comparer encore une société humaine à une forêt d’une étendue déterminée. Dès que le. bücheron fait des clairières dans la forêt, les rejets et les stolons bourgeonnent de toutes parts, et la feuillée se reconstitue, sans qu’on ait à s'occuper de son peuplement. S'il en est autrement, c’est qu'il y a quelque vice, quelque génie malfaisant qui contrarie l’effet bienfaisant de la nature. Il faut alors que le forestier recherche cette cause de stérilité et la détruise, qu'il écarte la dent dévastatrice des chèvres et autres animaux nuisibles qui détruisent les jeunes pousses de la forêt. Mais que dire de celui qui, contre un pareil malheur, n'imaginerait autre chose que d'écarter la hache du bûcheron et de conserver ses arbres indéfiniment! Il n’arriverait qu'à vieillir inutilement sa futaie, et, finalement, serait vaincu dans cette lutte contre la mort, car la loi des sociétés vivantes, des forêts comme des nations, c’est le renouvellement perpétuel des êtres.
« L'œuvre impossible tentée par ce forestier ignorant n est autre que celle que conseillent des médecins trop confiants dans leur art (1). »
Que l’on veuille bien nous pardonner cette longue citation; c'est à dessein que nous avons tenu à la
(1) 3. BERTILLON : /tevue internahonale de sociologe, janvier 1893,
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reproduire en entier de peur de la dénaturer involontairement en la tronquant. Elle était d'ailleurs nécessaire. En effet, il est pour nous de la dernière importance, avant de continuer notre étude sur les mesures d'hygiène propres à réduire la mortalité, de rechercher si cette loi de parallélisme des naissances et des décès est juste ou fausse. Si elle est juste, nos mesures d'hygiène n'auraient aucune raison d'être comme moyen d'augmenter la population. On voit donc l'intérêt considérable que nous avons à en démontrer l'inexactitude : c’est ce que nous allons entreprendre.
Dire que les naissances et les décès suivent une marche parallèle, c’est nier la possibilité d'augmenter la population d'un même pays : or, la France a vu sa population passer de 27.347.800 en 1801 à 38.961.945 en 1901 ; c'est-à-dire augmenter de 11.614.145 habitants en cent ans ; de même pour les autres nations européennes. ,
Dire que les décès appellent les naissances, c’est dire que la nation qui a la plus petite natalité, par exemple, doit avoir la plus petite mortalité, ou encore que celle qui a une forte natalité doit avoir une forte mortalité. Or, il n’en est rien. La France, avec une natalité de 23 (1) a une mortalité de 22,9 (2), alors que l'Angleterre, avec une natalité supérieure, 30,9, a au contraire une mortalité de 18,6, inférieure de