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L'antagonisme est évident entre les intérêts des populations rurales et celui des populations urbaines. Le système protecteur, élevant les prix de vente des produits agricoles, est favorable au paysan producteur, défavorable à l’ouvrier des villes, consommateur; le système libre-échangiste, favorisant la concurrence étrangère, abaisse les prix, favorise le consommateur des villes, au détriment du producteur rural. En l'état actuel de la société, la France, en partie agricole, en partie industrielle, ouvrière, ne peut favoriser les uns qu'aux dépens des autres.
Lequel choisir pour le sacrifice! Le dilemme est
douloureux.
Il est vrai que l’Ailemagne et l'Angleterre sont aux prises avec les mêmes difficultés ; mais cette constatation ne résout pas la question.
Ici encore le remède ne peut être que dans une modification profonde de notre système économique actuel: l'appropriation collective de la terre et des moyens de production et d'échange.
Pour terminer l'étude des causes de faible natalité, nous voudrions dire quelques mots de la « théorie de la Capillarité sociale, » soutenue par M. A. Dumont (1).
Dumont compare l'individu, — la molécule sociale. — à la molécule liquide placée dans un tube étroit et qui tend à s'élever par capillarité. La molécule
(1) Arsène Dumont : Dépopulahon et civilisation, 1890.
sociale, se trouvant dans un milieu favorable dont les deux conditions indispensables sont l'égalité politique et l'inégalité économique, — par exemple dans notre démocratie, — tend à s'élever de plus en plus. En d’autres termes, dans un pays de mœurs démocratiques, tout individu est poussé par le désir de s'élever lui-même, et d'élever ses enfants à une situation toujours supérieure à celle du point de départ. Or, pour être en état de lutter avantageusement il faut qu'il se débarrasse de tous impedimenta; il le fait en restant célibataire ou en ne procréant qu'un ou deux enfants.
De la sorte, non seulement il est mieux armé, mais ses enfants le sont aussi et d'autant plus qu'ils sont moins nombreux. Cette théorie peut être applicable aux classes possédantes, c’est-à-dire à la minorité ; elle ne peut avoir d'influence sur la majorité, le prolétariat.
En effet, direque ces deux termes, égalité politique et inégalité économique, sont nécessaires pour produire la capillarité sociale, c’est dire que cellecin'est possible que pour ceux qui possèdent. Dire à un individu qui n'a rien : « Tu es mon égal politique, tu peux aspirer aux plus hautes fonctions dans la hiérarchie sociale », alors qu'il n'a aucun moyen matériel d'y parvenir, c’est donner à un paraplégique la permission de se promener.
Donc, si, ce qui estexact, la capillarité sociale agit sur un classe d'individus, nous trouvons encore là une cause de dépopulation d'ordre économique : la possession individuelle de la terre et de la richesse.
——thor—
Nous avons maintenant passé en revue toutes les Opinions, toutes les théories invoquées pour expliquer l’abaissement de la natalité; toutes, poussées dans leurs derniers retranchements, nous ont fourni des causes premières d'ordre économique. Ce n’est pas seulement notre avis, c’est aussi celui d’un grand nombre d'auteurs dont nous allons encore donner quelques citations :
« La race est inégalement féconde suivant les milieux. » (M. Cheysson : Réforme sociale, 1” juin 1891.)
« La natalité est en raison des débouchés. »
(D' Lagneau : Réforme sociale, 1° avril 1891.)
« Les époques d’abondance et de bon marché des vivres sont celles où les conceptions sont les plus fréquentes. » (D' H. Napias.)
« L’accroissement des subsistances suffit à expliquer celui de la population et réciproquement. » (A. Guillard : Éléments de statistique humaine ou de démographie comparée, 1855.)
« Quand le peuple vient à n'avoir qu'une mauvaise et insuffisante nourriture, le nombre des conceptions diminue et ce nombre ne reprend son niveau ordinaire qu'après que la santé publique est rétablie. » (D' Vuillermé : Comptes rendus de l’Acad. des sc. mor. et politiques.)
« L'affaiblissement progressif de la natalité me paraît étroitement lié au mécanisme économique de la vie moderne. » (Dagan, loc. cit.)
« La nécessité et les facilités de satisfaire les besoins de la vie règlent les mouvements de la population dans leur totalité et dans leurs éléments. » (Cauderlier, loc. cit.)
« L'accroissement d’une populationestsubordonné à la somme de ses moyens d'existence et à la somme de ses besoins. » (Levasseur : /a Population française.)
« Dans un pays salubre et pour un même état mental, la population et par suite sa multiplication ou sa natalité tend à se proportionner à la quantité de travail productif et facilement disponible ou accessible pour le type humain étudié et pour un même degré de culture. » (Bertillon, loc. cit.)
« Quand la cherté des vivres est bien marquée, on a la plus grande probabilité de la trouver inscrite sur les livres des mariages, des naissances et des décès. » (Quételet : la Physique sociale.)
Il résulte donc de notre étude sur l’affaiblissement dé la natalité, appuyée par un grand nombre de citations appartenant à des auteurs de toutes les écoles, que les facteurs, très divers dans leur mode d’action, se réduisent en dernière analyse à des causes économiques ; ces causes sont fatalement engendrées par notre mode de société actuelle basée sur l’inégale répartition des richesses, par l’appropriation individuelle de laterre et des produits du travail collectif.
Mais, tandis que les divers auteurs, s’en prenant à l'effet et non à la cause, conseillent de timides palliatifs, nous voulons attaquer le mal jusque dans la racine et proposons la conclusion logique des cons-
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tatations faites : ce n’est que par une modification profonde de la société dans lc sens socialiste que l’on pourra relever la natalité.
Nous ne pouvons pousser plus loin cette étude, de crainte de nous écarter trop des sentiers permis à l’auteur d'une thèse d'hygiène sociale, et nous conclurons avec Nitti : « Dans toute société où la richesse sera largement subdivisée, et où les causes sociales d’irrégularité seront éliminées, grâce à une forme élevée de coopération, la natalité tendra à s'équilibrer avec les subsistances et les variations rythmiques de l’évolution démographique n'auront plus rien d’inquiétant pour l'humanité (1). »
(4) Nrvmi : la Population et le système social, 1896.