‹ La Dépopulation de la FranceChapitre 36 sur 37 · AA · texte numérisé non relu

AA

condamne à mort plus de 150.000 Français ! » (Professeur Courmont.)

Ajoutons à ces mesures d'hygiène sociale, en Angleterre, des améliorations économiques dans les conditions d'existence du prolétariat, amélioration des salaires, diminution de la journée de travail, absence de service militaire obligatoire, meilleur marché des vivres et aliments de première nécessité, des hôpitaux spéciaux pour tuberculeux comme l’h6pital de Brompton, à Londres (15.000 malades en vingt ans), celui de Ventnos, dans l'ile de Wight (10.000 malades en vingt ans).

En Allemagne, la lutte antituberculeuse est organisée de facon différente. Tandis que l'Angleterre a plutôt dirigé ses efforts vers la prophylaxie, en cherchant à fortifier la santé générale, permettant une défense efficace de l'organisme contre le bacille tuberculeux, l'Allemagne s’est plutôt spécialisée dans la lutte contre le bacille avant et SRE l'envahissement de l'organisme.

En 1897, à la suite de l’organisation de l'assurance obligatoire, les caisses de maladie et d'assurance contre l'invalidité pensèrent qu'il serait préférable et plus économique de soigner un tuberculeux au début, et de le guérir au plus tôt, que de le conserver malade pendant des années, et fondèrent des sanatoriums.

Il y a actuellement en Allemagne, 43 sanatoriums pour ouvriers, 19 pour tuberculeux peu aisés et 16 sanatoriums populaires, soit 78 établissements qui n’ont rien coûté au budget. Malgré toutes ces

dépenses, les caisses ouvrières d'assurance contre la maladie ont réalisé des bénéfices considérables et leur capital s’élève actuellement à plus de onze cent millions de francs. ;

Ajoutons que ces sanatoriums donnent 20 p. 100 de guérisons définitives et 60 p. 100 d'améliorations suffisantes pour permettre aux ouvriers de travailler pendant deux ou trois ans avant de faire une nouvelle cure.

Pendant toute la durée du traitement, la famille du malade reçoit de la caisse d’assurances une indemnité pécuniaire. Ces caisses sont alimentées un tiers par les patrons, deux tiers par les ouvriers, et administrées par des commissions mixtes composées dans les mêmes proportions.

L'intérêt de chacun est de dépister au plus vite toute tuberculose au début; intérêt du malade qui se guérit plus facilement et qui est délivré du souci de la vie matérielle de sa famille par l'indemnité qu’elle reçoit, intérêt de la caisse qui dépense d'autant moins que lä guérison sera plus rapide.

Aux États-Unis, 200 sanatoriums de 300 lits chacun reçoivent annuellement 60.000 phtisiques.

Pendant ce temps, qu’avons-nous fait en France pour combattre le terrible fléau qui durant le siècle dernier nous a tué plus de 15 millions de personnes ?

Nous possédons les deux hôpitaux d'Ormesson et de Villiers pour les enfants tuberculeux, deux sanatoriums, celui d'Hauteville et celui d'Angicourt, en tout 260 lits... et c’est tout ; encore ces œuvres sontelles dues à l'initiative privée, de même que quelques

bros 1

dispensaires créés dans certaines grandes villes. Rien n a été fait au point de vue de la lutte sociale : tout tuberculeux pauvre, surtout s’il entre à l'hôpital, est condamné à mort!

Nous possédions bien une loi sanitaire qui donnait aux maires des pouvoirs illusoires : qui aurait osé toucher à la sacro-sainte propriété privée, défendue par les tribunaux contre les commissions des logements insalubres ? à

La nouvelle loi sanitaire du 19 février 1902, mise à

l'étude depuis 1889 et chaque année étouffée par le

Sénat, est excellente quant au texte ; donnera-t-elle les résultats attendus?

Nous l'avons déjà dit, elle donne pleins pouvoirs aux maires, qui peuvent actuellement assainir leurs communes s ils le veulent : tant vaudra la municipalité, tant vaudra la loi. Les droits imprescriptibles de la propriété individuelle ne le sont plus, il sera enfin possible de détruire ces bouges surnommés logements, où s’entassent, sans air et sans lumière, les familles malheureuses. « Qui n’a pas été médecin du bureau de bienfaisance, dit le D' Séailles (4), qui n’a pas à toute heure du jour et de la nuit franchi le seuil de cette unique chambre, souvent mal aérée,

sans soleil, sans lumière, ne peut se faire une idée

du désordre, de la saleté quelquefois repoussante, qui règnent dans ces réduits de l’agglomération.

« C’est dans ces chambres que l’on fait tout: on y cuisine, on y mange, on y dort. Les mouches et

(4) In la France médicale, 22 janvier 1897.

autres parasites, attirés par les détritus, voltigent et courent de tous côtés, transportant avec eux et semant partout le bacille de Koch qui pullule sur ces excellents milieux de culture. C'est là que nos malades toussent, qu'ils crachent, qu'ils maigrissent et qu'ils meurent. »

C'est donc l'habitation insalubre, celle qui manque d'air et de soleil, qui est le grand auxiliaire de la phtisie. Un travail de M. le doyen Lortet a prouvé que la plupart des concierges de Lyon succombaient à la tuberculose, victimes des « soupentes » qui leur servent d'habitation. Ce sont ces logements insalubres, «ces lieux maudits », ces murs qui tuent qu'il faut détruire avant toute chose.

€ Si quelqu'un, dit le professeur Brouardel, prédisposé par sa naissance ou par ses habitudes à la phtisie, vit dans un milieu sain, dans un logement où l'air et le soleil pénètrent largement, il pourra échapper à la contagion. Inversement, si un homme vigoureux, n ayant aucune tare héréditaire ou acquise, vit dans un logement malsain, il n'échappera pas à la contagion... C'est dans les logements sombres, encombrés, que ces affections se cultivent. Le nombre des contacts dangereux se multiplie en raison de l'étroit espace accordé à leurs habitants. »

« Sait-on qu il existe, au cœur même de Paris, dit M. Félix Roussel (1), des maisons homicides sur le seuil desquelles on pourrait inscrire, sans exagération aucune, la devise de l’enfer du Dante. La tuber-

(1) Féux Rousse : les Murs qui tuent, janv. 1903.

culose s’y est installée, elle est là chez elle ; après le décès de chaque occupant, elle y demeure, guettant l’arrivée de nouvelles victimes. Généralement, la femme, qui reste le plus souvent au logis, est atteinte la première ; elle communique le mal au mari et aux enfants, qui vont ensuite propager la contagion à l'atelier et à l’école. »

Nous extrayons le passage suivant du rapport de M. Rendu, conseiller municipal de Paris (1) :

« L’habitation insalubre est l'asile de la tuberculose. C’est l'accumulation des habitants qui crée et développe les foyers du mal. On compte encore à Paris un grand nombre de chambres occupées par 6,9, 11 et même 14 personnes, n'ayant que 2 mètres cubes d'air par habitant.

« Quand l’un d'eux est atteint par la tuberculose, les autres gagnent le mal. Les parents meurent de phtisie, les enfants de méningite, et comme dit M. Brouardel, « de ces foyers primitifs, la phtisie irradie dans la ville, en fait un centre redoutable pour le reste du pays, et comme, grâce aux facilités de la circulation, les malades vont chercher à la campagne, dans les zones privilégiées, une guérison ou une amélioration, ils disséminent, sur toute l'étendue du territoire, les germes de la maladie ».

« En somme, le point de départ, c'est le taudis où vivent des êtres humains sans air, sans lumière, sans soleil. Le D° Korosi et M. Bertillon ont indiqué une loi qui paraît fatale :

(4) A. Rexoc : Rapport du budget de l’Assistance publique, Paris,

janv. 4903.

« Chambres occupées par Î ou 2 personnes, mortalité 2 p. 100.

« Chambres occupées par 3 à 5 personnes, mortalité 2,9 p. 100.

« Chambres occupées par 6 à 10 personnes, mortalité 3,2 p. 100.

« Chambres occupées par plus de 10 personnes, mortalité 7,9 p. 100.

« Dans un quartier populeux de Paris, on a constaté que 95 p. 100 des familles avaient été touchées par la tuberculose. ;

« L'amélioration des habitations doit donc être la première des préoccupations de ceux qui veulent combattre la tuberculose. »

Jules Simon (1) rapporte qu’à Birmingham,la mortalité chez les iocataires des maisons de la Société métropolitaine des logements ouvriers fut abaissée à 15 p. 1.000, tandis que la moyenne de la mortalité générale de la ville était de 24.

Le calcul démontre que, si l’on parvenait à réduire le chiffre de la mortalité générale de Paris au taux de mortalité du VIII arrondissement, il mourrait annuellement dans la capitale, 22.000 personnes de moins.

Qu'avons-nous fait en France jusqu'ici, pour l'amélioration des logements ouvriers : à peu près rien. C'est encore l'initiative privée qui est entrée la première dans la voie de la création d'habitations économiques ; malgré tous les efforts, elles n’ont réussi en vingt ans qu à loger 1.000 à 1.500 habitants

(1) Jules Simon : le Travail, p. 271.

à Paris, un peu moins à Lyon, et 2.000 ou 3.000 en province: c'est manifestement peu; le concours pécuniaire de l'État ou des communes est nécessaire.

À Londres, le Conseil de la Cité loge 42.000 personnes dans ses maisons ouvrières construites par la ville et lui appartenant. Glasgow a construit 1.700 maisons ouvrières, et il en est ainsi de plusieurs grandes villes anglaises.

Berne, Lucerne, Genève construisent directement des maisons ouvrières salubres et à bon marché.

En France, rien de tout cela n’est possible, la loi interdit aux municipalités de construire directement et de posséder ; elle paralyseles meilleures intentions et stérilise les plus généreux efforts.

Nous espérons avoir suffisamment démontré le rôle meurtrier au premier point des logements insalubres. Ils doiveut disparaître grâce aux facultés accordées par la nouvelle loi sanitaire aux municipalités soucieuses de la santé de leurs administrés. Nous nous réjouissons des résultats que ‘donnera le nouveau règlement sanitaire élaboré par le professeur Augagneur, maire de Lyon, en constatant les éminents services rendus à la cause de l'hygiène sociale par la commission des logements insalubres, même sous le régime de la déplorable loi antérieure à 1902. - Mais la grande lacune de la loi de 1902 est dans l’article 4. L'Académie de médecine a été chargée de dresser la liste des maladies contagieuses pour lesquelles la déclaration devait être obligatoire et entraînerla désinfection. Les membres de l’Académie, qui ne devaient faire quœuvre de médecins, ont

voulu faire œuvre législative : ils ont donné deux listes, l’une, avec déclaration obligatoire, l’autre avec déclaration facultative, et ont rangé la tuberculose dans cette dernière! Jamais un médecin ne pourra déclarer de plein gré la tuberculose, le malade non plus, la famille non plus. A quoi bon dès lors cette seconde liste ? La déclaration obligatoire doit être le complément indispensable des dispositions contre les logements insalubres : c'est grâce à elle que l’on aurait rapidement connu les maisons maudites où des familles entières sont mortes de phtisie. La lutte contre le crachat, la seule permise, n’est pas suffisante, il faut détruire le microbe dans ses repaires ; la désinfection fréquente des logements habités par le tuberculeux est indispensable ; elle ne peut être effectuée qu'après la déclaration préalable de la maladie.

Quoi qu'il en soit, outre ces mesures générales prescrites par la loi sanitaire nouvelle, il y a lieu de combattre ouvertement la tuberculose. Quel est le

-système à préférer, du système anglais ou de l'allemand? Nous n'hésiterons pas à préconiser le premier, quand bien même aucun d’eux n'exclut l’autre.

D'abord, nous avons annuellement en France au moins 300.000 tuberculeux à hospitaliser. Or, MM. Lemoine et Carrière, de Lille, ont calculé que cette hospitalisation exigerait une dépense brute de L milliard 800 millions et un budget annuel de 328 millions. Qui fournirait ces ressources : l'impôt, c'est-à-dire pour la plus grande partie la classe

— pe

ouvrière, Autre objection, les versements aux caisses d'assurance effectués pour un tiers par le patron et pour les deux tiers par l’ouvrier sont, en réalité, en entier prélevés sur le salaire de celui-ci.

En dernier lieu, d’après les données même du bureau d’hygiène de l'empire allemand, les sanatoriums donnent 20 pour 100 de guérisons définitives et 60 pour 100 d'améliorations suffisantes pour permettre de reprendre le travail pendant deux ou trois ans. Mais, sur ces derniers, il y en a donc un certain nombre qui doivent retourner au sanatorium ; ils ne sont donc pas guéris ; combien de temps durera cette amélioration ?

Ce n’est donc pas aux sanatoriums allemands qui ne datent que de six ans que l’on doit attribuer la diminution de la mortalité tuberculeuse qui, dans ces vingt dernières années, a passé de 35,1 à 27 pour 10.000 habitants. Ils y ont contribué, certes, maïs la plus grande part revient aux mesures générales pour la protection de la santé publique.

A notre avis, toute mesure destinée à combattre la tuberculose, maladie populaire par excellence, est la bienvenue.

Mais, ce qu'il faut surtout combattre, ce n'est point tant le bacille de Koch, il n’est que la cause secondaire; c'est la misère physiologique de la classe ouvrière, c'est le surtravail, c’est l'insuffisance des salaires, trilogie meurtrière pour l'ouvrier, plus meurtrière encore pour la femme et l'enfant, Et ce faisant, ce n’est pas seulement la tuberculose que l’on aura chassée, mais encore toutes les maladies

Pax SALvar, 9

qui s'acharnent de préférence sur les organismes épuisés : augmenter la force de résistance de l'organisme humain, c’est diminuer considérablement les chances de maladie et de mort.

« Un salaire élevé, dit le D' Romme, comportant une plus grande somme de bien-être, peut, dans une certaine mesure, compenser les effets du logement surpeuplé ; une hygiène convenable des fabriques et des ateliers est capable de neutraliser, toujours dans une certaine mesure. la durée trop longue du travail; de même, les habitudes de tempérance sont en mesure de contrebalancer, en partie, les inconvénients du séjour dans une atmosphère dont la pureté laisse à désirer (1). »

Pour nous résumer, nous préconisons toutes les mesures d'hygiène propres à combattre efficacement le fléau, mais nous sommes convaincu que la solution de la question sociale seule peut amener l'extinction de la tuberculose: en l’état actuel il y a lieu de demander :

1° L'application très sévère de la législation contre les logements insalubres ;

2 La déclaration obligatoire de la tuberculose ouverte, comportant la désinfection obligatoire du logement, vêtements, etc. ;

3° Proscription du crachat, du balayage à sec, etc. ;

4° Création d'hôpitaux spéciaux pour tuberculose ouverte ;

(4) D' Romue : la Lutte sociale contre la tuberculose.

5° Journée de huit heures; augmentation des salaires; suppression de tous droits d'entrée ou impôts quelconques sur les aliments de première nécessité : pain, blé, viande, sucre, café, etc. ;

6° Création de dispensaires antituberculeux ;

7° Lutter contre l'alcoolisme.

Nous allons maintenant passer rapidement en revue les moyens de lutte contre les maladies sociales évitables autres que la tuberculose.

La lutte contre la fièvre typhoïde est possible et facile ; il suffit pour en débarrasser une collectivité de fournir une eau de bonne qualité et de se débarrasser convenablement des immondices.

Elle a presque disparu en Allemagne, en Angleterre, en Autriche, alors qu'il y a vingt ans, certaines villes, comme Berlin, Hambourg, Vienne, présentaient un nombre considérable de décès; en France, au contraire, le bacille d’Eberth semble avoir acquis une plus grande virulence.

Voici le tableau de mortalité annuelle pour 100.000 habitants (moyenne annuelle de 1886 à 1889) :

Lyon. . 30 Le Havre” , . 190 Paris tie. > © Lo c“Londress.:, 16 Nancy . . DO MR 4", 9 Nice. 80 Vienne, . . . 7

Marseille. . . 100 La Haye. . . 2

Le nombre des victimes dans l’armée est toujours élevé, malgré de grandes améliorations effectuées dans certaines casernes depuis 1888 où l'on a amélioré l’approvisionnement en eau potable. Avant 1888, la mortalité pour 100.000 était de 180 ; elle est tombée à 90 depuis cette époque.

D'après M. Cacheux, de 1872 à 1884, en quatorze ans, l'armée française a perdu 17.642 hommes sur 55.189 atteints de fièvre typhoïde.

On peut espérer les meilleurs résultats de la nouvelle loi sanitaire qui règle l’approvisionnement et la captation des eaux potables. Malheureusement elle ne parle que des eaux de source; c’est eaux filtrées qu'il faudrait dire pour ne pas créer une équivoque.

L'eau de source éveille l’idée d’une eau excellente à tous égards et particulièrement pour l'alimentation.

Or, il n’en est rien. Les eaux de source ne valent que par la surveillance exercée sur un périmètre d’une très grande étendue autour de leur point de captation. Ceci est si vrai que malgré l'alimentation de certains quartiers de Paris en soi-disant eau de source (Arve, Dhuis, etc.), la fièvre typhoïde continue à sévir avec intensité; cela provient de l'infection des sources mêmes par les eaux de lavage des terrains environnants. Il y a même sur le périmètre des sources de l'Arve, une ville qui fait le tout à l'égout, lequel se jette dans l’Arve même.

Nous passerons rapidement sur la variole. L'’article 6 de la nouvelle loi impose enfin la vaccination obligatoire au cours de la première année et la revac-

cination à onze et à vingt et un ans. Dans quelques années cette maladie aura disparu en France, comme elle l'a fait en Allemagne.

Voici un tableau des décès par variole pour 100.000 habitants, qui fera voir l'importance extrême de la vaccination et revaccination obligatoires :

£ Moyennes de 1262 à 1276 (1) sd avant la vaccination Moyennes obligatoire de 1253 à 1996 Belgique . . . . __ 79,5 18,2 Autriche , , - . 12,2 38,6 Had. te 28,9 | PHP RTE 25,3 2,9 } éepuis ja TT CRE PER 26,9 0,5 Ÿ vaccination Allemagne , . . 51,6 0,7 \ obligatoire -

Les statistiques publiées par M. le professeur Courmont, pour Lyon (2), celles de la ville de Paris, du département de la Seine, prouvent que la grande majorité des décès par variole dans les dernières épidémies se rencontrent chez les non vaccinés ou non revaccinés etparticulièrement chez les femmes. Celles-ci en effet, ne sont pas comme les hommes ou les jeunes gens soumises aux revaccinations du régi-

ment, des grandes écoles et des lycées. Au contraire

de la population civile, et par exception, l’armée française est presque complètement indemne de variole à cause de la revaccination obligatoire trop souvent encore mal pratiquée.

(À) D Dereais : Variole et Vaccination, p. 54. (2) Professeur J. Courmoxr : la variole à Lyon, Presse médicale.

Nous rappellerons pour terminer, qu'en 1870, avant la revaccination obligatoire, l’armée française présenta 23.400 décès varioliques alors que l’armée allemande revaccinée n’en eut que 459!

L'interdiction absolue de l'emploi en peinture de la céruse et son remplacement par le blanc de zinc doivent être exigés des pouvoirs publics. Là encore, un simple décret peut suffire pour sauver un grand nombre d’existences et épargner quantité de souffrances et d’avortements.

Le logement insalubre, le surmenage, le salaire insuffisant, les trois facteurs de la tuberculose des classes pauvres, sont en même temps les facteurs de l’alcoolisme.

L'alcool qui n’épargne aucun organe de l’économie, mais les prédispose tous à la maladie, s’il n’est pas un facteur immédiat de mortalité, augmente considérablement la morbidité : la pneumonie, l'érysipèle, le rhumatisme, la fièvre typhoïde, la phtisie acquièrent une gravité extrème chez les alcooliques

L’alcoolisme n'est pas seulement dangereux pour l'individu, il l’est pour l'enfant. L'hérédité alcoolique est une lourde tare : sur 1.000 enfants idiots, arriérés ou épileptiques admis à Bicêtre de 1880 à 1890, AT avaient un père alcoolique, 84 une mère alcoolique, et 65 leurs deux parents alcooliques (1).

(4) D'Bournevizs : /nfluence de l'alcoohsme des parents sur leurs enfants.

Si l'alcoolisme n'est pas par lui-même une cause de stérilité directe, il est tout au moins une cause indirecte mais active par les tares organiques qu'il transmet anx descendants.

Tout le monde est d'accord sur les méfaits de l'alcoolisme, il n’en est pas de même quant aux remèdes.

« Pour nous, dit le D Legrain, il reste acquis, en ce moment, que l’alcoolisme trouve dans la misère une grande cause de son extension. »

Et Liebig: « Dans beaucoup de pays on attribue la pauvreté et la misère à la consommation croissante et exagérée de l’eau-de-vie; c’est là une erreur. L'usage de l’eau-de-vie n'est pas la cause, mais l'effet de la misère... Lorsque l’ouvrier gagne moins par son travail qu'il ne lui faut pour se procurer la quantité d'aliments nécessaires à son entretien, un besoin impérieux, inexorable, le force à recourir à l’eau-de-vie. Comment veut-on qu’il travaille si l’insuffisance de la nourriture lui enlève tous les jours une certaine quantité de forces ?

« La question posée par l’usage et l’abus de l'alcool, dit Ciémenceau (1), n'est autre que le problème social tout entier... L'ordre dans lequel nous vivons n’est point ménager de forces humaines, aussi bien mentales que physiques... Le patron le plus dur pour des ouvriers attachés à des engrenages de fer se tuera de travail pour la conquête de trésors dont il ne pourra jouir, qui ne serviront qu’à émasculer, qu'à corrompre sa postérité. D'autres crèveront d'indolence ou de bas plaisir...

(4) Czémencea : le Grand Pan, l'alcool.

« Allez donc dire à l’ouvrier des fabriques du Nord dese passer de son schnaps. C’est un besoin. L'alcool supprimé, l'énergie du moment est amoindrie.

Voulez-vous donc que sa production diminue ? C'est impossible, la concurrence étant désormais établie entre organismes anormalement surexcités. Il faut tuer des hommes pour faire vite et beaucoup. L'alcool est un des agents du massacre, voilà tout. »

D'autres auteurs, les moralistes, ne voient dans l'alcoolisme qu'une conséquence de la dépravation croissante des mœurs, sans s’apercevoir qu'ils condamnent en même temps que l'alcool toute une collection de liqueurs pieuses, chartreuses et bénédictines diverses.

À notre avis, il ne faut incriminer séparément ni la misère, ni les mœurs, car tous deux agissent en même temps. La misère n'agit qu'indirectement. « La véritable cause de l'alcoolisme, dit le professeur Augagneur est entièrement d'ordre intellectuel et moral : c’est l’insuffisance d'activité cérébrale, c'est l’indigence, la détresse intellectuelle, le désœuvrement mental...

« La misère a son influence, mais, à mon avis, assez restreinte. L'ouvrier de la grande industrie n’a pas de foyer; sa femme est ouvrière comme lui. A l'aube, l’un et l’autre quittent leur logis aussitôt levés sans avoir pris aucune nourriture ; l'habitude du petit verre est la conséquence de cette inanition du matin, inanition rendue fatale par le travail de la femme hors de la maison, bien plus encore que par l'insuffisance du salaire. »

Rien n'est plus vrai, c’est l’'énervement, le surmenage, l’usinisme, la suppression de la vie de famille, du foyer, qui pousse les classes ouvrières à l’alcoolisme, bien plus que la misère.

Ce nest pas pour prolonger la force de travail que le prolétaire boit l'alcool ; après la sensation de bienêtre, la surexcitation passagère qu'il produit, vient la dépression inévitable : l’ouvrier le sait... Il

continue à boire. Il lui manque deux choses pour

combattre le fléau : l'éducation d'abord, un idéal

ensuite.

À se # £.

Si la misère était le seul facteur de l'alcoolisme, comment expliquer l'alcoolisme des classes riches et des petits bourgeois ? | : « L’alcoolisme estune question sociale, non seulement dans ses conséquences, mais dans ses causes. ; Pour le supprimer, il faut rendre au peuple le goût : et l'habitude des choses de l'intelligence, la préoccu- | pation des intérêts généraux de l'humanité, le désir 4 : de jouer un rôle dans l’évolution de cette humanité : % c’est la fonction de l’instituteur. Il faut ensuite don-

ner à ce peuple le temps de cultiver son intelligence,

de connaître la vérité et la beauté, l’arracher à la

fatigue physique exagérée, lui donner la journée de

huit heures : c’est le devoir du législateur. En

dehors de cela, il n’y a que des palliatifs vains. » (Professeur Augagneur.)

C'est exact. Mais cette insuffisance d'activité céré-

brale, cette indigence, cette détresse intellectuelle,

L ce désœuvrement mental, nous paraissent être un

effet du milieu économique; c'est lui qui les fait

naître par le surmenage, le logement insalubre, la nourriture insuffisante, l'incertitude du lendemain, la crainte du chômage et le chômage lui-même.

Mais il y a aussi une autre cause à cette tendance déjà si forte pour l'alcool : c’est l'offre toujours plus grande du poison, c’est l'augmentation considérable du nombre des débits de boisson.

Or, la loi du 18 juillet 1880 permet de lutter contre cet envahissement ; l’article 9 est ainsi conçu : « Les maires pourront, les conseils municipaux entendus, prendre des arrêtés pour déterminer, sans préjudice des droits acquis, les distances auxquelles les cafés et débits de boissons ne pourront être établis autour des édifices consacrés à un culte quelconque, cimetières, hospices, écoles primaires, collèges ou autres établissements d'instruction publique. »

C'est en appliquant cet article, malheureusement trop ignoré, — volontairement ou non, — que la municipalité lyonnaise a pu réduire en une année le nombre des débits : 214 débits de boisson ont déjà disparu. La mesure est encore trop récente pour permettre de se rendre compte des effets sur la diminution de la consommation de l'alcool ; il est certain que l'extinction d’un nombre toujours plus grand de débits ne peut que faire réduire la consommation : en diminuant l'offre, on diminue sûrement la tentation.

En Norwège et en Suède, depuis l'application du système de Gottembourg, le nombre de débits et la consommation ont extraordinairement baissé. Voici les chiffres pour la Suède et la Norwège, avant et

après la loi de 1855 pour la Suède, de 1845-1848 pour la Norwège :

Suède :

Avant la loi en 1853 Apres la loi en 1856

Hectolitres d'alcool pur. . . . SÉEoc 143.500 Impôt payé par la distillation. 967.000 fr. 6.500.000 fr.

Norwège (loi de 1845-1848) :

Avant la loi Après la loi Après la loi ' en 1840 en 1876 en 1890 Consommation par habitant en à F < AICoo Dur 2, 20"... glûires 4 litres. x lit:9 Suède :

Avant la Joi Après la loi om185s (louise ci ni Consommation d'alcool S Ë ÿ É panr-pardéte: .. - or it.7 5 lit. 7 5dhitres 4 lit 2

Le 6 juillet 1894, le Parlement de Norwège modifiait ainsi la répartition des bénéfices à reverser parles compagnies qui détiennent le monopole de la vente de l'alcool : 15 p. 100 à la caisse communale : 20 p. 100 à des sociétés de tempérance ou œuvres d'intérêt social ; 65 p- 100 à un fonds spécial géré par l'État et servant à la création de caisses de retraites pour la vieillesse (1).

Pendant que la consommation diminuait ainsi en Suède et en Norwège, elle augmentait en France dans des proportions effrayantes ; consommation totale d’alcool pur (2) :

Années... 1840 1852 1862 1872 1882 1892

Habitants. 34.174.000 35.954.000 37.518.000 36.100.000 37,180.000 38.450.000

Alcool en hectolit. 450.000 650.000 800.000 940.000 1.200.000 1.600.000

(4) Chiffres et renseignements du Bulletin de l'Office du travail, 1894. (2) Chiffres et renseignements du Bulletin de l'Office du travul, août 1894.

Pendant ce temps, le contraire se produisait en

Allemagne, grâce à la loi de 1887 qui a imposé de fortes surtaxes ; aux États-Uuis, à Chicago, par exemple, où l’on a réduit le nombre des débits de 1 pour 150 habitants en 1882 à 1 pour 209 en 1893, et en portant de 260 francs à 2.500 francs les licences, le revenu municipal a passé de 1 à 15 millions.”

En France, ces dispositions sont-elles possibles ? Il y a en jeu trop d'intérêts, bien peu dignes d'attention; cependant la situation est telle qu'elle réclame des mesures sévères et urgentes.

Il nous semble que les surtaxes favorisent la fraude;

aussi acceptons-nous plus volontiers le monopole de fabrication, rectification et vente par l'État, en bouteilles spéciales, analogues à celles proposées par le système Alglave; en même temps, élévation très forte des prix de vente. Le monopole ‘ne devra pas être entrepris dans un but fiscal, mais dans un but social, c’est-à-dire avec l’idée de réduire de plus en plus la production et la consommation. Il est probable que le relèvement des droits agira peu sur la consommation, mais, dans tous les cas, il ne la fera pas augmenter; il ne peut que produire des plusvalues considérables. M. Guillemet, député, dans son projet tendant à donner à l'État seulement le monopole de larectification, estime que les 2.051.550 hecne. (moyenne nette des dix dernières années) consoMmés par an, donneraient un bénéfice de 900 millions. Il propose de prélever sur cette somme 5 p. 100 pour la lutte contre l'alcoolisme et le reste constituerait la caisse de retraites pour les travailleurs,

Re ALT.) 1 AN AC Re Te

NE

Li sil} Pudi À

Li adree ei e

Toutes ces mesures, monopole absolu pour l’État; surtaxe considérable, dégrevements complets sur vin, café, thé, propagande antialcoolique dans les écoles, jointes à celles qui ont une importance primordiale aussi bien pour la lutte contre l'alcool que contre la tuberculose, amélioration deslogements insalubres, journée de huit heures, augmentation des salaires, amèneraient certainement une rapide et considérable diminution de l’alcoolisme.

C’est donc le milieu, la société qui est la cause de l'alcoolisme des classes pauvres aussi bien que de l’alcoolisme bourgeois. Le jour où, par une juste répartition du travail, quel qu'il soit, physique ou intellectuel, chacun devra donner une somme normale d’activité productrice, sans surmenage ni fatigue, où chacun pourra réparer parunealimentation convenable les forces dépensées, où chacun enfin jouira d’un repos suffisant pour éliminer les déchets et toxines accumulés dans l'organisme pendant la période d’activité, ce jour-là, l'alcoolisme aura vécu.

Jusqu'à ce jour on pourra dire de l’alcoolique ce que M. Lavisse a dit de l’ivrogne : « Quand vous voyez un ivrogne, ne dites pas : C’est une brute ; mais dites : Dans cet homme, Je suis une brute. »

Il y aurait beaucoup à dire sur la morbidité et la mortalité de. notre armée. Un récent article de la Gazette de Cologne sur la mortalité considérable de

errr

l’armée française a produit dans notre pays une grande émotion; par les seules : maladies, l’armée française métropolitaine aurait perdu 99.000 hommes depuis 1871 alors que l’armée allemande n’a eu que 13.000 décès.

Au Sénat, le ministre de la guerre, interpellé, dut déclarer qu'en effet deux maladies sont des plus meurtrières en France, la fièvre typhoïde et la tuberculose. En 1900, l’armée a perdu 600 hommes de fièvre typhoïde, contre 87 dans l’armée allemande, 1.415 hommes par tuberculose contre 129.

Pour résumer, l’armée française présente deux fois plus de malades et cinq fois plus de décès que l’armée allemande.

Ces différences considérables proviennent de plusieurs causes. D'abord du mode de recrutement. Alors que sur 10 hommes présentés au conseil de revision, l'Allemagne en incorpore 2, la France en incorpore 5.

Voilà le grand mal, surtout pour la tuberculose. Avec une population moindre que l'Allemagne, avec une natalité inférieure, on veut absolument en France avoir un nombre égal de soldats! Sur 1.270.000 conscrits d’une seule classe, le nombre des hommes incorporés est de 221.000 chez nos voisins, c'est-à-dire 22 hommes sur 120, tandis que dans notre pays, sur 393.774 conscrits (en 1899) le conseil de revision en recevait 209.000 soit 60 hommes sur 120

Il est facile de comprendre que tout conscrit présentant une tare quelconque, tout candidat à la tuberculose est éliminé en Allemagne, tandis

RAD dt. LCL LL »

Lan 1

qu'en France un grand nombre de suspects sont incorporés : ce sont ceux-là surtout qui augmentent la morbidité et la mortalité.

La conclusion s'impose : les conseils de revision doivent se montrer très sévères dans le choix des recrues, quitte à diminuer l'effectif dont le chiffre ne nous paraît pas intangible, au contraire.

Quant à la fièvre typhoïde, de grandes améliorations ont été apportées déjà en fournissant la plupart des casernes d’eau vraiment potable. Mais beaucoup resterait à faire pour rendre salubres ces immenses monuments. Il y aurait lieu d'étudier le transport des casernes à la campagne et leur transformation en camps, analogues à ceux de la Valbonne, Sathonay, etc.

Mais les agglomérations militaires ne sont pas seulementun danger pour elles-mêmes, elles sont aussi une menace pour la santé de la population civile. Alors que la loi sanitaire oblige les docteurs en médecine, les officiers de santé, les sages-femmes à la déclaration des maladies contagieuses, les médecins militaires ne sont pas astreints à la déclaration. Si bien qu’une épidémie peut ravager une caserne et s'étendre rapidement à la population civile, avant que le maire et le conseil d'hygiène non avisés aient pu prendre les mesures nécessaires pour l'enrayer. Le loi est incomplète à ce sujet. Nous réclamons l'obligation de la déclaration pour les médecins militaires comme pour les médecins civils. Pourquoi ne l’accorderait-on pas ?

Avant de terminer, nous demandons avec Littré, Strauss, M. le professeur Courmont et le citoyen Édouard Vaillant, la création d'un Ministère de la santé publique. Nous voudrions que l’horrible budget de la mort soit réduit en faveur du budget de la vie; en 1900, nous avons dépensé 972 millions pour la guerre et la marine et seulement 227 millions pour l'instruction publique et les beaux-arts. Queile triste ironie des chiffres.

Le citoyen Vaillant a déposé sur le bureau de la Chambre une proposition de loi tendant à la création d'un Ministère du travail et de la santé publique. Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire une partie de ses considérants auxquels nous souscrivons sans réserves :

« Nulle part, dit Vaillant, nous ne voyons mieux qu'ici l'intime union des questions de travail, d’hygiène, de médecine et d'assurance. La protection de la santé publique contre toutes les causes d’insalubrité, la surveillance des industries insalubres, des logements et des ateliers et chantiers ainsi que des installations agricoles, la sécurité de l'emploi des machines et appareils, l'application des prescriptions légales concernant le travail, ses conditions d’exercice, son éducation professionnelle, l'inspection médicale des écoles, celle des apprentis en vue du certificat d'aptitude physique, le service des épidémies et de la désinfection, le fonctionnement de l’as-

-Surance sociale et, en attendant sa création, celui de

o Q | 3 Fan NEA " CE l'assistance, le secours médical et pécuniaire du

bureau de bienfaisance, les soins au domicile, au

dispensaire ou à l'hôpital, ou à l’asile, ou à l'hospice, les institutions de prévoyance, d'invalidité et de.

retraite, tous ces éléments ne forment-ils pas un

tout, un ensemble, dont rien ne peut être distrait et auquel la vie si incertaine, troublée, accidentée et

misérable du prolétaire donne son unité? (1) »

Nous voici arrivé au terme de notre étude ; certes, il nous aurait fallu traiter plus complètement telle ou telle question à peine entrevue... Mais il faut savoir se limiter. |

Nous avons vu que, même en l'état de la société actuelle, il était possible d'atténuer considérablement les ravages de la maladie et de la mort. Aujourd’hui, si nous ne disposons pas à notre gré du bonheur, nous pouvons supprimer une grande part de malheur. ;

Cependant, pour vaincre ces terribles maladies sociales, la tuberculose, l'alcoolisme, la misère, la prostitution, 1l ne faut pas seulement s'attaquer aux manifestations du mal, aux symptômes, mais à la cause première : nous la connaissons, c'est l'inégale répartition des richesses, c'est le capital : « L’ennemi

(4) Vaiccanr : Projet sur la création d’un Ministère du travail et de la santé publique, mai 1903.

Pax SALVAT. . ; -. 10

qu'il faut combattre, disait naguère Vandervelde, c'est le capitalisme sous ses formes diverses : capitalisme actif qui exploite le travailleur ; capitalisme passif qui vit de sa substance et que Wagner, dans son Siegfried, a admirablement et ironiquement symbolisé dans le monstre Fafner, accroupi sur son or :

« Ich lieg und besitze

Lass’mich schlafen ! (1) »

Je me repose et je possède, laissez-moi dormir ! Non,celane peut être. À tous ceux qui, comme nous, veulent pour les vaincus de la lutte sociale plus de justice et plus d'égalité, nous disons : Sus au monstre, réveillons-le pour le combattre.

(1) VANDERVELDE : le Relour aux champs, janvier 1902.

Page 1